Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Alexander Frenz – « Le Printemps embrassant la Terre » – 1894
Extase
Mon cœur dans le silence a soudain tressailli, Comme une onde que trouble une brise inquiète ; Puis la paix des beaux soirs doucement s'est refaite, Et c'est un calme ciel qu'à présent je reflète En tendant vers tes yeux mon désir recueilli.
Comme ceux-là qu'on voit dans les anciens tableaux, Mains jointes et nu-tête, à genoux sur la pierre, Je voudrais t'adorer sans lever la paupière, Et t'offrir mon amour ainsi qu'une prière Qui monte vers le ciel entre les grands flambeaux.
Ta respiration n'est qu'un faible soupir. Dans la solennité de ta pose immobile, Seul, le rythme des mers gonfle ton sein tranquille, Et sur ton lit d'amour, d'où la pudeur s'exile, La beauté de ton corps fait songer à mourir...
Bernardo Cavallino – Extase de Sainte-Cécile – 1645
Tel est le paradoxe d’une des plus extravagantes expériences humaines, l’extase, qui projetant l’homme hors de lui-même lui révèle le plus intime de son être. Qu’elle soit souffle mystique, fulgurance de l’esprit ou frisson de la chair, elle brise ses limites pour le projeter dans l’absolu. Explorer ses manifestations — de la béatitude céleste à l’apothéose terrestre, de la perception de l’harmonie ultime au cri déchiré de l’orgasme — c’est traquer cet instant sacré où le moi s’efface, laissant l’humain toucher enfin ce qui le dépasse. Quel que soit le terreau, mystique, philosophique, esthétique ou charnel, dans lequel elle plonge ses racines, c’est bien souvent à travers la pertinence de la parole poétique que l’extase trouve le juste vecteur de son expression la plus sensible. Une musique, parfois, habille le vers, d’un voile.
Mes extases :
Petite anthologie poétique sans prétention sur le thème de l’extase, en six poèmes et six poètes… et quelques notes de musique par-ci, par là.
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Mes extases – 1/ Victor Hugo : « Extase »
Victor Hugo 1802-1885
in ‘Les Orientales’
Et j’entendis une grande voix. Apocalypse
J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles. Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois, et les monts, et toute la nature, Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel.
Et les étoiles d’or, légions infinies, À voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ; Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête, Disaient, en recourbant l’écume de leur crête : ― C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !
25 novembre 1828
Elsa Dreisig (soprano) chante « Extase » Musique composée par Amy Beach (1867-1944) Orchestre du Théâtre Carlo Felice de Gènes Direction Massimo Zanetti
Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été, Je regarde du côté de la « barre », je regarde l’Indéfini, Je regarde, et j’ai plaisir à voir petit, noir et clair, un paquebot qui entre. Il apparaît au loin, net et classique à sa manière, Laissant derrière lui dans l’air distant la lisière vaine de sa fumée. Il entre, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve, Ici et là, s’éveille la vie maritime...
[...]
Ah ! N'importe comment, n'importe où, partir ! Prendre le large, au gré des flots, des dangers et des mers, Cingler vers le Lointain, vers l'Ailleurs, vers la Distance Abstraite, Indéfiniment, par les nuits mystérieuses et profondes, Emporté comme la poussière par les vents, par les tempêtes ! Mais, partir, partir, partir, une fois pour toutes, partir !
Tout mon sang enrage d'être sans ailes ! Tout mon corps se rue en avant ! Je dévale en cataractes toute mon imagination ! Je me bouscule, je rugis, me précipite ! … Mes désirs enfiévrés crèvent en écume Et ma chair est une lame qui se brise sur les rochers !
Lorsque j'y pense - ô rage ! Lorsque j'y pense - ô fureur ! Lorsque je pense à cette étroitesse de ma vie pleine de désirs, Subitement, trépidamment, extraorbitalement, Dans une oscillation vicieuse, large, violente, Du volant sensible de mon imagination, Surgit en moi, sifflant, sibilant, vertigineux, Le rut sombre et sadique de la stridente vie maritime.
Eh ! Matelots, gabiers ! Eh ! Pilotes, hommes d'équipage ! Navigateurs, marins, mousses, aventuriers ! Eh ! Capitaines de navires ! Hommes à la barre et sur les mâts ! Hommes qui dormez sur de grossières couchettes ! Hommes qui dormez avec le danger qui vous guette aux hublots ! Hommes qui dormez avec la Mort pour oreiller ! Hommes qui avez des tillacs et des ponts pour contempler L'immensité immense de la mer immense !
Eh ! Manipulateurs des grues de charge ! Eh ! Ameneurs de voiles, chauffeurs, garçons de bord ! Hommes qui mettez la cargaison en cale ! Hommes qui enroulez les câbles sur le pont ! Hommes qui nettoyez les ferrures des écoutilles ! Hommes de barre ! Hommes des machines ! Hommes des mâts !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh ! Hommes qui avez vu la Patagonie ! Hommes qui êtes passés par l'Australie ! Qui vous êtes remplis les yeux de côtes que je ne verrai jamais ! Qui avez foulé des sols où je ne marcherai jamais ! Qui avez acheté des objets grossiers en des colonies à la proue des savanes ! Et vous avez fait cela comme si de rien n'était Comme si cela était naturel Comme si la vie était cela, Comme si vous n'accomplissiez pas même un destin !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh ! Hommes de la mer actuelle ! Hommes de la mer passée ! Commissaires de bord ! Esclaves des galères ! Combattants de Lépante ! Pirates du temps de Rome ! Navigateurs de la Grèce ! Phéniciens ! Carthaginois ! Portugais propulsés de Sagres Vers l'aventure indéfinie, vers la Mer Absolue, pour réaliser l'Impossible !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh -eh - eh ! Hommes qui avez dressé des stèles et baptisé des caps ! Je veux partir avec vous, je veux partir avec vous, Avec vous tous à la fois, Partout où vous êtes allés ! Je veux affronter vos périls de face, Sentir sur mon visage les vents qui ont ridé le vôtre, Recracher leur sel aux mers que vos lèvres ont embrassées, Mettre la main à votre ouvrage, partager vos tempêtes, Arriver enfin comme vous en des ports extraordinaires !
Giovanni Boldini (1842-1931)- La comtesse de Rasty allongée
À peine
À peine si le vent retrousse un peu la mer, Fait mousser sur son bleu un coin de jupon blanc. À peine si le sang à ton front quand tu dors Compte tout doucement l’aller-retour du temps.
À peine si les cris des enfants sur la plage Se mélangent au flot qui chuchote ses plis. À peine si le blanc d’un tout petit nuage Éclabousse le bleu du ciel ourlé de gris.
À peine si j’écris, à peine si tu dors, À peine s’il fait chaud, à peine si je vis. Et je ferme les yeux croyant laisser dehors Tout ce qui n’est pas toi, mon amour, endormi.
Camille Pissaro – Maison de Piette à Monfoucaut 1874
An acre of grass
Picture and book remain, An acre of green grass For air and exercise, Now strength of body goes; Midnight, an old house Where nothing stirs but a mouse.
My temptation is quiet. Here at life’s end Neither loose imagination, Nor the mill of the mind Consuming its rag and bone, Can make the truth known.
Grant me an old man’s frenzy, Myself must I remake Till I am Timon and Lear Or that William Blake Who beat upon the wall Till Truth obeyed his call;
A mind Michael Angelo knew That can pierce the clouds, Or inspired by frenzy Shake the dead in their shrouds; Forgotten else by mankind, An old man’s eagle mind.
1936
Un acre d’herbe verte
Restent image et livre, Un acre d’herbe verte Pour l’air et l’exercice, A présent que m’abandonne la force du corps ; Minuit, une vieille maison Où rien ne bouge qu’une souris.
Nulle tentation. Ici à la fin de la vie Ni l’imagination débridée, Ni le moulin de l’esprit Qui ronge sa guenille et son os, Ne peuvent me révéler la vérité.
Accordez-moi une folie de vieil homme, Que je puisse me refaire Et devienne à mon tour Timon et Lear Ou ce William Blake Qui frappait sur le mur Jusqu’à ce que la Vérité réponde à ses coups ;
Un esprit hérité de Michel Ange Qui sache transpercer les nuages, Ou dans sa folie Secouer les morts dans leurs linceuls ; Oublié sinon par les hommes, L’esprit d’aigle d’un vieil homme.
Qu’il est bon de parler de roses Quand il givre ! De parler D’amour lorsque la tombe est proche.
Marina Tsvetaïeva – La tempête de neige (1918)
Elena Frolova, avec une passion constante redonne vie à la poésie russe et notamment celle de l’«Âge d’argent». Elle a mis en musique et interprété les œuvres de poètes illustres tels que Anna Akhmatova, Joseph Brodsky, Alexandre Blok ou encore Serge Essenine, et bien sûr Marina Tsvetaïeva (à qui elle a consacré plusieurs albums et spectacles).
En osmose spirituelle avec celle qu’on surnommait « La Sibylle de l’Âge d’argent », elle chante ici accompagnée de sa fidèle guitare une adaptation du poème d’amour presque mystique, écrit le 30 juillet 1918 dans Moscou en proie aux affres de la guerre civile et de la famine, par cette jeune poétesse de 26 ans à peine :
‘Quand je serai fatiguée de vivre…‘
Quand je serai fatiguée de vivre Quand je serai fatiguée de chanter Attache-moi à toi Pour réchauffer mon cœur
Quand je serai fatiguée de chanter Quand je ne pourrai plus voler Pour que je ne meure pas bêtement, Laisse-moi te désirer
Laisse-moi te plaindre Laisse-moi t’aimer Quand je serai fatiguée de chanter Quand je serai fatiguée de naviguer
Vers des terres inconnues Vers des rivages invisibles, Laisse-moi, mon amour M’attacher à tes lèvres
M’enfouir dans ton aile, Sans larmes et sans hâte, Pour que mon soleil se lève Dans l’immensité de ton âme.
Marina Tsvetaïeva (1892-1941)
Le poème original de Marina Tsvetaïeva dans sa traduction française :
Quand je serai fatiguée...
Quand je serai fatiguée de vivre avec les gens, Avec les dieux, avec les corps, avec les noms, J’irai vers toi, comme vers un amant, Vers toi, mon repos, ma mort.
Et tu m’accueilleras : non pas comme une intruse, Mais comme une épouse, parvenue au terme des jours. Tu me diras : « Toi aussi, tu as beaucoup souffert ? » Et tu me tendras ton bras.
Tu ne me demanderas pas : « D’où viens-tu ? » Tu ne me demanderas pas : « Pourquoi es-tu venue ? » Tes mains, qui n'ont jamais connu le péché, Se poseront doucement sur mes yeux.
Alors, dans ton silence, dans ton éternité, Toutes les rumeurs, toutes les peines s'éteindront, Et mon âme, légère, pourra enfin s'endormir, Loin des regards, loin des lois, loin du temps.
C’est au cours d’une liaison de quelques mois pendant l’année 1916 avec Ossip Mandelstam, d’un an son aîné, que Marina Tsvetaïeva écrit ce poème dont le lyrisme exprime magnifiquement la nature de leur relation : un mélange de tendresse domestique rêvée et de distance insurmontable.
… J’aimerais vivre avec vous Dans une petite ville, Aux éternels crépuscules, Aux éternels carillons, Et dans une petite auberge de campagne – Le tintement grêle D’une pendule ancienne – goutte à goutte de temps. Et parfois, le soir, montant de quelque mansarde – Une flûte, Et le flutiste lui-même à la fenêtre. Et de grandes tulipes sur les fenêtres. Et peut-être, ne m’aimeriez-vous même pas…
Au milieu de la chambre – un énorme poêle de faïence, Sur chaque carreau – une image : Rose, cœur et navire, Tandis qu’à l’unique fenêtre – Il neige, neige, neige.
Vous seriez allongé tel que je vous aime : paresseux, Indifférent, léger. Par instants le geste sec D’une allumette. La cigarette brûle et se consume, Et longuement à son extrémité, – Courte colonne grise – tremble La cendre. Vous n’avez même pas le courage de la faire tomber – Et toute la cigarette vole dans le feu.
J’ai passé devant tant de portes Dans le couloir des peurs perdues et des rêves séquestrés J’ai entendu derrière les portes des arbres qu’on torturait Et des rivières qu’on essayait de dompter
J’ai passé devant la porte dorée de la connaissance Devant des portes qui brûlaient et qui ne s’ouvraient pas Devant des portes lasses de s’être trop fermées D’autres comme des miroirs où ne passaient que les anges
Mais il est une porte simple, sans verrou, ni loquet Tout au fond du couloir tout à l’opposé du cadran La porte qui conduit hors de toi Personne ne la pousse jamais
« Éva », un poème d’Achille Chavée, figure emblématique du surréalisme belge de la première moitié du XXème siècle, qui révèle le regard passionné et non conventionnel que porte son auteur sur l’image de la femme. Moins un idéal qu’une force tellurique et morale indomptable, capable à la fois de détruire et de créer : la femme, aventure suprême de l’homme.
Éva
Femme ténébreuse errante de la mauvaise vertu errante du bien pour le mal adroite et décidément maladroite parmi les rideaux de rêve et de soie parmi les pains de chaleur de chair et de sang parmi l’homme dépaysé d’être lui-même femme dangereuse légèrement inclinée dans le vent des miracles légèrement vêtue dans le vent du péché légèrement perdue dans l’ouragan de vie femme qui joues femme qui ris femme qui pleures femme qui veux gagner toujours une chance en plus que le cœur trouvé dressée à nous ravir à joindre notre défaillance à ne jamais nous oublier à ne jamais nous délivrer à nous aimer l’éternité de ses mensonges femme dressée à se livrer dans l’ombre d’une science exacte dans la nuit de notre souffrance dans l’oubli de notre mission femme impardonnable et pardonnée voilà que c’est moi le maudit qui se prend à te reconnaître à défendre tes cris de malheur à redramatiser l’aube de ta passion à pardonner le sang que tu révèles à s’attendrir sur ton ventre de vie à t’aimer plus qu’un désert de diamant ô femme qui jamais ne me pardonneras
Personne ne sait encore si tout ne vit que pour mourir ou ne meurt que pour revivre.
Marguerite Yourcenar – Anna, soror… (1981)
Borges a-t-il vraiment écrit ce poème inspiré par ses ultimes moments de vie ? Peut-être ! Ou peut-être pas !
Qu’importe ! Rien n’interdit d’imaginer notre vieux maître, si curieux, si sympathique, le dictant à un des étudiants qui remplissaient régulièrement auprès de lui – et avec délectation – la fonction de « lecteur ».
Tout invite à l’adopter celui qui, au même âge ou presque que l’auteur, trouve modestement à travers ses évocations un miroir où plonger son propre regard introspectif.
Instants
Si je pouvais de nouveau vivre ma vie, dans la prochaine je tâcherais de commettre plus d’erreurs. Je ne chercherais pas à être aussi méticuleux, je me relacherais plus. Je serais plus bête que je ne l’ai été, en fait je prendrais très peu de choses au sérieux. Je mènerais une vie moins hygiénique. Je courrais plus de risques, je voyagerais plus, je contemplerais plus de crépuscules, j’escaladerais plus de montagnes, je nagerais dans plus de rivières. J’irais dans plus de lieux où je ne suis jamais allé, je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves, j’aurais plus de problèmes réels et moins d’imaginaires.
J’ai été, moi, l’une de ces personnes qui vivent sagement et pleinement chaque minute de leur vie ; bien sûr, j’ai eu des moments de joie. Mais si je pouvais revenir en arrière, j’essaierais de n’avoir que de bons moments.
Au cas où vous ne le sauriez pas, c’est de cela qu’est faite la vie, seulement de moments ; ne laisse pas le présent t’échapper.
J’étais, moi, de ceux qui jamais ne se déplacent sans un thermomètre, un bol d’eau chaude, un parapluie et un parachute ; si je pouvais revivre ma vie, je voyagerais plus léger.
Si je pouvais revivre ma vie je commencerais d’aller pieds nus au début du printemps et pieds nus je continuerais jusqu’au bout de l’automne. Je ferais plus de tours de manège, je contemplerais plus d’aurores, et je jouerais avec plus d’enfants, si j’avais encore une fois la vie devant moi.
Mais voyez-vous, j’ai 85 ans… et je sais que je me meurs.
Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie ! C’est un rayon de lumière dans l’ombre, une nuance entre la douleur et le désespoir, qui laisse entrevoir l’aurore de la consolation.
Léon Tolstoï – Guerre et Paix
Prétendrait-on que Tolstoï n’avait pas lu la poésie de Barbara Auzou ?
Bois de caresse
dis-moi que feront-ils après
de notre bel herbier
qui est bois de caresse
corps de passion et destination lointaine
emmèneront ils les oiseaux plus loin dans leur chant
pour poursuivre ces rêves d’ascension qui veillaient nos âmes
on a mis tant d’années à voir ce qu’on regardait
tant d’années à nommer les vents
ça tremble tellement une vie qui s’apprend
chaque jour dans de petits cris rouges
sans assouvir ses interrogations jamais
belle condition humaine en vérité
entre silos de soleils et mégots de lunes
bouches d’ombre et de feu mêlés
le poids des mots seuls contre le poids du ciel
à quêter ce peu d’éternel où rien ne bouge
en oubliant d’être vivant toujours
en s’essayant trop peu à l’amour
Barbara Auzou
Poème publié sur le blog de l’auteur « Lire dit-elle » le 15/10/2025
L’Égypte, et avec elle le monde entier, se félicite, à l’occasion de sa récente inauguration en grandes pompes, de l’ouverture du G.M.E. (Grand Musée Égyptien) au Caire, au pied des Pyramides de Gizeh, considérable trésor mémoriel de cette antique civilisation. Pendant que – « règne de la quantité » oblige – la presse internationale salue surtout les chiffres : le colossal investissement financier, les milliers de mètres carrés, les nombreuses péripéties de vingt années de travaux, le gouvernement égyptien se frotte les mains en évaluant – « signe des temps » – la manne économique que promet la surfréquentation touristique attendue – motivation tristement essentielle, semble-t-il, de l’immense projet.
Ramsès II jeune (XIIIème av JC) – Percy Bysshe Shelley 1792-1822
Mais un petit esprit chagrin, misanthrope et pessimiste, comme on ne peut manquer de l’être après avoir bien longtemps regardé les hommes, s’est souvenu d’un sonnet de Percy Bysshe Shelley, « Ozymandias », que le poète romantique anglais écrivit en 1817, au moment où le British Museum annonçait avoir acquis un important fragment de la statue de Ramsès II jeune, datée du XIIIème siècle avant notre ère.
Richard Attenborough dit « Ozymandias » *
Ozymandias (Percy Bysshe Shelley)
J’ai rencontré un voyageur de retour d’une terre antique Qui m’a dit : – « Deux jambes de pierre immenses et dépourvues de buste Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable, À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,
La lèvre plissée et le rictus de froide autorité Disent que son sculpteur sut lire les passions Qui survivent encore dans ces objets sans vie À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.
Et sur le piédestal apparaissent ces mots : «Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois. Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez!»
Auprès, rien ne demeure. Autour des ruines De cette colossale épave, infinis et nus, Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »
*transcription grecque d’une partie de la titulature royale du célèbre pharaon Ramsès II (dont le nom complet était Ousir-Maât-Rê Setepenrê Ramessou Miamun).
. . .
Alors, une fois encore, avec son inébranlable pertinence, a retenti la parole de l’Ecclésiaste :
Vanitas vanitatum et omnia vanitas.
Un regard s’est retourné non sans nostalgie vers la grande perplexité d’un lycéen du temps lointain à qui un certain professeur de philosophie avait alors demandé de commenter cette remarque de Paul Valéry :
Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.
Et puis, enfin, sage constat soudain sorti d’une réplique de théâtre, un fugitif soupçon de consolation :
The pen is mightier than the sword.*
Richelieu – pièce de théâtre d’Edward Bulwer-Lytton – 1839 (Acte II – Scène 2)
Sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit…
Une méditation lumineuse sur le bonheur d’être, simplement, dans le silence de la nuit et la douceur du foyer, en phase avec le rythme immuable de l’univers. Une belle proposition d’un des hétéronymes de Fernando Pessoa, Alberto Caeiro, pour nous exhorter à trouver la respiration apaisée d’une vie simple.
Je rentre à la maison, je ferme la fenêtre. On allume la lampe, on me souhaite bonne nuit, et d’une voix contente je réponds bonne nuit. Plût au Ciel que ma vie fût toujours cette chose : le jour ensoleillé, ou suave de pluie, ou bien tempétueux comme si le Monde allait finir, la soirée douce et les groupes qui passent, observés avec intérêt de la fenêtre, le dernier coup d’œil amical jeté sur les arbres en paix, et puis, fermée la fenêtre et la lampe allumée, sans rien lire, sans penser à rien, sans dormir, sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit, et au-dehors un grand silence ainsi qu’un dieu qui dort.
in ‘Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro‘ (Gallimard)
Meto-me para dentro, e fecho a janela. Trazem o candeeiro e dão as boas noites, E a minha voz contente dá as boas noites. Oxalá a minha vida seja sempre isto: O dia cheio de sol, ou suave de chuva, Ou tempestuoso como se acabasse o Mundo, A tarde suave e os ranchos que passam Fitados com interesse da janela, O último olhar amigo dado ao sossego das árvores, E depois, fechada a janela, o candeeiro aceso, Sem ler nada, nem pensar em nada, nem dormir, Sentir a vida correr por mim como um rio por seu leito. E lá fora um grande silêncio como um deus que dorme
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy