Musiques à l’ombre – 6 – Débordement des sens

L’admirable chef d’œuvre ! Il faut après l’analyse oublier tout ce que l’on vient d’écrire et s’abandonner à ce poème si intensément dramatique et qui contient plus de musique en ses trois mouvements qu’un opéra tout entier. Quelle force jusque là inconnue a pu dicter pareille confession, présider à un tel débordement des sens ? Comment pourrait-on encore, après le ‘Quintette’, parler d’un Franck « Pater Seraphicus ! » ? Si la victoire reste à un idéal de pureté conquis de haute lutte, les forces obscures n’en sont pas moins présentes, imposant leur volonté à la faiblesse humaine.

Jean Gallois – Franck (collection ‘Solfèges’ N°27)

Ce n’est pas une des moindres vertus de l’ombre que d’engager l’esprit paresseux, apaisé par la fraîcheur qu’elle dispense, à divaguer à loisir entre pensées et souvenirs.
Dans la fausse somnolence de cet après-midi-là, les images du passé et leurs légendes, balancées entre mémoire et rêve, ont fini singulièrement par trouver, à rebrousse-chemin du schéma proustien, l’unité de leur figuration dans une page de musique.
L’ébauche d’un souvenir passionné de ma lointaine jeunesse avait suffi, à travers un enchaînement éclair de mes pensées, à faire battre dans ma poitrine les échos romantiques de l’inoubliable Quintette pour piano et cordes en fa mineur de César Franck, ce monument initiatique de la musique de chambre française, que je découvrais alors.
Après tout, ce magistral quintette – malgré quelques grandiloquences que l’on pardonne volontiers au puissant organiste – ne contient-il pas déjà, en germe, la célèbre ‘petite phrase de Vinteuil’ qui bouleversera tant ce cher Swann ?

Une pression du doigt sur un écran et, magie de la technologie, cinq jeunes et brillants musiciens font, comme aurait pu le dire Debussy, « exploser » l’ombre de mille couleurs…

César Franck 1822-1890
Trois mouvements :

– Molto moderato quasi lento : D'abord, le premier violon seul fait remonter des profondeurs de l'âme les accents passionnés du thème principal, (qui reviendra de manière cyclique tout au long de l’œuvre), vite soutenu par le second violon, l'alto et le violoncelle, tandis que par une délicate berceuse s'invite le piano. 
Le dialogue entre les instruments se poursuit autour de nouveaux thèmes annexes, le rythme s'emporte, le tempo s'accélère, évidente figuration de la pulsion dramatique sous-tendue par la passion. Après une courte accalmie le mouvement atteint son paroxysme dans la frénésie d'un fougueux animato collectif.     

Lento con molto sentimento : Longue élégie romantique qui ne manque pas de retrouver un temps le thème cyclique, signature sonore du quintette. La gravité du violoncelle maintient la tension dramatique tout au long du mouvement.


Allegro non troppo ma con fuoco : Après l'obsédant bourdonnement des cordes au début du mouvement, un premier thème, appuyé sur les accords du piano, se fait entendre nerveusement. Le second thème, pilier du deuxième mouvement, s'y superpose à travers une architecture complexe, magnifiant la densité dramatique de l'instant. Une respiration et le thème principal revient pour animer l'ensemble dans une exaltante coda que conclut un énergique unisson.

César Franck
Quintette pour piano et cordes en fa mineur
(1879)

Rosanne Philippens (violon)
Lorenzo Gatto (violon)
Camille Thomas (violoncelle)
Dimitri Murrath (alto)
Julien Libeer (piano)

Mille mercis et mille bravos à ces jeunes musiciens aussi beaux que talentueux !

Musiques à l’ombre – 4 – Reminiscenza

La pensée noble et le souvenir doux, c’est la vie dans toute sa profondeur.

Goethe – Maximes et réflexions

Chacun sait depuis longtemps maintenant que la maîtrise technique du piano n’est plus l’apanage des virtuoses patentés des grandes salles de concert.
L’on pourrait alors penser que leur maturité, forgée à la fois par leur vécu personnel et leur expérience artistique, leur confère une certaine exclusivité dans l’art délicat de transmettre les multiples nuances des émotions que le compositeur a confiées à sa partition. Idée reçue et dépassée.

Aux âges encore « tendres », les souvenirs ne sont certes pas très nombreux. Mais la sensibilité n’attend pas le nombre des années, le talent non plus !
Pour s’en persuader – et s’il n’en était besoin, au moins pour le plaisir –, il faut écouter et voir le jeune pianiste Alexander Malofeev interpréter la très romantique Sonate en La mineur – opus 38 – N°1 « Reminiscenza » de Nicolas Medtner.

Nicolas Medtner 1880-1951

Après une introduction en forme de tendre ballade que n’aurait pas reniée Brahms, la musique s’emporte dans un épanchement passionné qui ne tarde pas à laisser place à un débordement impétueux, explosion de couleurs, avant de retrouver l’Allegretto tranquillo du début.
Le poète ne disait-il pas que le souvenir avait besoin de mélancolie pour exhaler tout son parfum ?

Musiques à l’ombre

La musique, ce qu’elle est : respiration. Marée. Longue caresse d’une main de sable.

Christian BobinSouveraineté du vide – Gallimard / Folio

Avant propos

Voici une petite série de billets estivaux consacrés à la musique. Qui, connaissant ces pages, s’en étonnerait ? Mais, puisque nos emplois du temps d’été sont plus tolérants, j’ai choisi de ne pas l’enfermer dans des extraits, de la laisser être ce qu’elle est selon la définition poétique, bien en accord avec la saison, qu’en donne Christian Bobin : « une longue caresse d’une main de sable ».

Longue, cela veut dire que, contrairement à l’accoutumé, je me suis ici autorisé le plaisir de diffuser dans leur intégralité les œuvres choisies, en m’imposant toutefois de sélectionner celles qui ne dépassent pas les 30 minutes, ou si peu – confort d’écoute oblige. Ainsi savons-nous déjà que nous serons privés des symphonies de Bruckner et de Chostakovitch ou autres Gurre-Lieder, mais, par bonheur, l’intensité du souffle n’est pas proportionnelle à sa longueur.

C’est dans la jeunesse, jeune âge du compositeur ou de l’interprète, fraîcheur juvénile du thème, que j’ai naturellement cherché cette intensité.

Et puis, comme toujours, c’est le cœur, au final, qui aura guidé mes choix.

A très vite, sous la tonnelle ou le figuier… ! Oreilles ouvertes et yeux mi-clos.

Heureux été !

Musiques à l’ombre – 1 – Carnaval

Au carnaval tout le monde est jeune, même les vieillards. Au carnaval tout le monde est beau, même les laids.

Nicolaï Evreïnov (dramaturge russe – début XXème)

Colombine et Arlequin  (c.1740) par Giovanni Domenico Ferretti

– Pour Robert Schumann qui compose le « Carnaval » op.9 à 23 ans, sûr désormais qu’il ne sera pas, après avoir mutilé son annulaire, le pianiste virtuose qu’il aurait voulu être,

– Pour la Commedia del’arte qui l’inspire tant et sa galerie de personnages fantasques et fantastiques qui ne quittent jamais l’enfant qui rêve et rêvera toujours en lui,

– Pour Estrella (Ernestine von Fricken) l’amoureuse qu’il abandonne et pour Chiarina (Clara Wieck) qu’il adorera sa vie durant,

– Pour le rêveur mélancolique, Eusebius, et pour Florestan, vaillant et passionné, ses deux autres lui-même qui peuplent son imaginaire,

– Pour Paganini et pour Chopin que Robert admire et qui lui inspirent ici deux petites perles musicales scintillant au milieu de cet écrin de variations romantiques.

– Pour les retrouvailles de Schumann avec lui-même, militant en chef de sa confrérie imaginaire des Compagnons de David, en marche contre les Philistins,

– Pour Eva Gevorgyan, ravissante jeune pianiste russe de 20 ans, finaliste et lauréate d’une mention spéciale au 18ème redoutable Concours International de Piano Frédéric Chopin, en 2021, qui nous gratifie d’une splendide version du « Carnaval » Opus 9, animant autour de ses doigts délicats, sous nos yeux aussi éblouis que nos oreilles sont enchantées, tous les personnages de ces « Scènes mignonnes sur quatre notes », selon le sous-titre de l’œuvre.

I. Préambule
II. Pierrot
III. Arlequin
IV. Valse noble
V. Eusebius
VI. Florestan
VII. Coquette
VIII. Réplique
IX. Sphinx (non numérotée dans la partition originale)
X. Papillons
XI. Asch, Scha, lettres dansantes
XII. Chiarina
XIII. Chopin
XIV. Estrella
XV. Reconnaissance
XVI. Pantalon et Colombine
XVII. Valse allemande
XVIII. Paganini (non numérotée dans la partition originale)
XIX. Aveu
XX. Promenade
XXI. Pause
XXII. Marche des Davidsbündler contre les Philistins

Variations vénitiennes

Sous le Fondaco dei Tedeschi, la gondole vira ; par les petits canaux obscurs, elle glissa vers le Rio di Palazzo. Les cloches de San Giovanni Crisostomo, de San Giovanni Elemosinario, de San Cassiano, de Santa Maria dei Miracoli, de Santa Maria Formosa, de San Lio, accueillaient l’aurore par de joyeux carillons. Les bruits du marché se perdaient dans la salutation des bronzes, avec les odeurs de la pêche, des herbages et du vin. Entre les murailles de marbre et de brique encore endormies, sous le ruban du ciel resplendissait de plus en plus le ruban de l’eau qui, tranchée par le fer de la proue, s’allumait dans la course ; et ce croissant éclat donnait à Stelio l’illusion d’une rapidité flamboyante.

Gabriele D’Annunzio – Le feu – 1900

Mendelssohn : Romance sans paroles Op.30 – #6 – Allegretto Tranquillo

Arrangement & clarinette : Andreas Ottensamer
Schumann Quartet et Gunnar Upatnieks (contrebasse)

Qui ne serait pris d’un léger frisson et n’aurait à maîtriser une aversion, une appréhension secrète si c’est la première fois, ou au moins la première fois depuis longtemps, qu’il met le pied dans une gondole vénitienne ? Étrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils – cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l’on n’entend que le clapotis des eaux ; cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. Et le siège d’une telle barque, avec sa laque funéraire et le noir mat des coussins de velours, n’est-ce pas le fauteuil le plus voluptueux, le plus moelleux, le plus amollissant du monde ?

Thomas Mann – La mort à Venise – 1912

Mendelssohn : Romance sans paroles Op. 30 – #6*
Allegretto tranquillo en fa dièse mineur – « Venezianisches Gondellied  »

Veneta Neynska – Piano

*Composée entre 1833 et 1834 et dédiée à Elisa von Woringen

Lorsque je cherche un autre mot pour exprimer le terme musique, je ne trouve jamais que le mot Venise.

Friedrich Nietzsche

Marta et les sorcières

William Edward Frost (1810-1877) – Les trois sorcières de Macbeth

Écailles de dragon et dents de loup,
Momie de sorcière, estomac et gosier
Du vorace requin des mers salées,
Racine de ciguë arrachée dans la nuit,
Foie de juif blasphémateur,
Fiel de bouc, branches d’if
Coupées pendant une éclipse de lune,
Nez de Turc et lèvres de Tartare,
Doigt de l’enfant d’une fille de joie
Mis au monde dans un fossé et étranglé en naissant…

Shakespeare – Macbeth – Acte IV-Scène 1 – Troisième sorcière

Mais, faudra-t-il encore, jeune pianiste, ajouter dans ton chaudron bouillant crapaud macéré trente-et-un jours, fils de serpent des marais, œil de lézard, pied de grenouille, duvet de chauve-souris et langue de chien – j’en passe, et des meilleurs -, si tu veux que ton philtre, bouillon d’enfer, infuse jusque dans tes doigts la virtuosité indispensable à l’expression des débordements lyriques échevelés et de la luxuriance sonore dont l’autre sourd de la musique, Bedrich Smetana, fervent admirateur du grand Franz Liszt, para jadis sa fantaisie concertante :

« Macbeth et les sorcières ».

smetana
Bedrich Smetana 1824-1884

Redoublons, redoublons de travail et de soins :
Feu, brûle ; et chaudron, bouillonne.

Shakespeare – Macbeth – Acte IV-Scène 1 – Trois sorcières

Redoublant de travail, à l’instar des sorcières que Shakespeare mit, au début de l’acte IV, sur le chemin de Macbeth, tu n’oublieras pas, ô scrupuleuse pianiste, ni le trouble intérieur du héros dramatique, ni la perversité de ses actions, ni la fragilité de son pouvoir. Et toujours devras-tu percevoir, vaporeux inquiétant filigrane, l’impalpable mystère des mondes surnaturels.
Car c’est bien la représentation musicale de cette scène de l’illustre pièce du plus admiré des dramaturges que, fidèle au choix inspiré du compositeur, tu devras offrir à notre écoute imaginative.

Affute ta technique sur les dents d’un requin, égruge tes doigts sur l’ivoire du clavier, et que soufflent les puissances occultes à travers tes cadences ! Fais trembler le théâtre, et fais rugir Macbeth !

Marta Czech

jeune pianiste polonaise, 
lauréate en 2019 du Concours des Jeunesses Musicales de Belgrade 

« Macbeth et les sorcières »
– op. posthume (composée en 1859)

Remarque à l’attention des pianistes : sorcellerie de compositeur, Smetana n’a pas joint la recette complète du chaudron magique à sa partition.

ƒƒƒ​

Bedrich Smetana, compositeur Bohémien, né en 1824, est surtout connu aujourd'hui par la plus célèbre de ses oeuvres : La Moldau, poème symphonique écrit à la gloire de la rivière qui traverse Prague.

Son admiration pour Franz Liszt et sa rencontre avec l'immense pianiste apparaissent comme un évènement central dans  son évolution musicale, particulièrement depuis l'intensification de leur relation au cours de la période 1856-1861.

À partir de 1857, Smetana répond aux poèmes symphoniques de Liszt par ses propres compositions telles que Richard IIIWallenstein's Camp ou Haakon Jarl.  Ce travail aura un effet significatif sur son écriture pour le piano, ainsi que le démontrent, entre 1858 et 1861, ces Etudes de concert et le poème Macbeth et les sorcières. S'éloignant des critères habituels du piano tchèque, Smetana, sous l'influence de Liszt, innove, donne plus d'importance à la variété des textures musicales et aux éléments de virtuosité. Une manière d'annoncer la décennie musicale suivante...

88 touches… seulement !

Appuyer sur la bonne touche au bon moment… l’instrument fera le reste !

Jean-Sébastien Bach

Dussé-je toute ma vie ne rien produire de bon et de beau, je n’en sentirais pas moins une joie réelle et profonde à goûter ce que je reconnais et ce que j’admire de beau et de grand chez autrui.

Franz Liszt (Lettre à Wagner – Décembre 1853)

Bach / Liszt

Prélude et fugue en la mineur pour orgue – BWV 543

Ida Pelliccioli – piano

Liszt, considérant que Jean-Sébastien Bach était le 'Saint-Thomas d'Aquin de la musique', confia à sa classe de piano, trente années après sa transcription, qu'il aurait été un 'péché' de sa part d'ajouter des indications à la partition de la fugue en la mineur, alors que le Cantor lui-même ne l'avait pas fait.

Juin – Le bonheur d’être triste

Bon soleil, bon soleil, voici que nous baignons
Dans cette clarté chaude où va blondir l’été.

Hier n’existe plus. Qui donc parlait d’hier ?
Il fait doux, il fait gai sur les bourgeons ouverts…

Sabine Sicaud
Les poèmes de Sabine Sicaud – 1958 (Recueil posthume)

ξ

La mélancolie c’est le bonheur d’être triste.

Victor Hugo
Les travailleurs de la mer

Vadim Chaimovich (piano)
Barcarolle  – « Juin »
extrait des « Saisons » Op. 37 de Piotr Illitch Tchaikovsky

Et en écho la transparence

Initialement publié sur « Perles d’Orphée » le 8/09/2015 sous le titre
« Depuis ‘la chambre des roses' »

Villa d'Este -Fontana Ovato
Villa d’Este – Fontana Ovato

Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Verlaine (« Clair de lune » in « Les fêtes galantes »)

Sed aqua quam ego dabo ei, fiet in eo fons aquæ salientis in vitam æternam.

L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine qui rejaillira jusque dans la vie éternelle.

Jésus à La Samaritaine (Évangile de Jean IV.14)

Mon piano, pour moi, est aussi important que le navire pour le marin, que le coursier pour l’arabe, peut-être même plus encore ; disons que mon piano, jusqu’à présent, est ma parole, ma vie [...] En lui se rassemblent tous mes désirs, mes souvenirs, mes joies et toutes mes peines.

Franz Liszt  (1839 – Lettre à Adolphe Pictet)

Franz Liszt (1811-1886)
Franz Liszt (1811-1886)

Il n’est pas très grand l’appartement que le cardinal Hoenlohe, protecteur des artistes et fervent admirateur de Franz Liszt a réservé au pianiste-compositeur, en cet été 1865, dans sa superbe demeure, à quelques galops de la ville éternelle – La Villa d’Este  – où il l’invite pour la première fois.
C’est un « colombier » sous les toits de ce majestueux édifice du XVème siècle, depuis lequel le regard survole la vaste plaine pour aller caresser les frontons des palais romains. Un « colombier » niché au-dessus de jardins parsemés d’une myriade de fontaines aux mille jets bavards.

Villa d’Este – Tivoli – Roma

Parmi les trois pièces modestes, mais luxueusement meublées, qui le composent – l’une pour dormir, une autre pour les repas, et une toute petite pour y faire de la musique –, Franz a jeté son dévolu sur ce simple salon qui héberge le piano, et sur les murs duquel s’est figée une douce farandole florale, qui explicite son surnom : « la chambre des roses ».
C’est là, inspiré par la paix ondoyante des lieux, en réponse à cette nature qui lui « parle », qu’il compose, au cours de ses nombreuses villégiatures estivales, quelques uns de ses plus précieux trésors musicaux comme « les variations sur un thème de Bach », les quatre « Méphisto valses », les deux « Légendes », entre autres, et, en 1877, le joyau souverain du cycle des « Années de pèlerinage », représentation sonore de la féérie liquide qui, chaque jour, égaye sa promenade : les « Jeux d’eau de la Villa d’Este » en Fa dièse majeur.

Villa d'Este - plaqueUn véritable poème symphonique pianistique comme Richard Strauss, des années plus tard, en composera pour l’orchestre, avec le bonheur que l’on sait. Ici, la virtuosité du pianiste, si elle est exigée pour insuffler vie à ce tableau sonore, n’est jamais l’objet de l’écriture musicale, et doit simplement ne demeurer qu’un moyen au service de la représentation picturale. « Le modèle de l’eau, ainsi que l’affirme le philosophe Michaël Lévinas, n’est-il pas déjà en soi une écriture de la virtuosité » ?

Légers comme les gouttes cristallines qui tantôt bondissent et clapotent, tantôt glissent et ruissellent, prestes jacasseuses en rangs serrés sur le reflet paresseux d’un bassin où se mire un soleil, les doigts coulent sur les aigus du clavier à la poursuite des perles d’eau frémissante. Ils nous plongent dans le chœur vibrant de ces polyphonies « éthérées » retranscrites par celui qui aura « entendu et contemplé la transparence de l’eau, ses bruissements troubles, multiples, modulés par les espaces acoustiques réverbérés par les loggias et les vasques ».

Comme pour nous asperger l’âme des embruns mystiques d’un printemps gonflé d’espérances, flânons ensemble sous ce soleil romain qui déjà, jadis, réchauffait les marbres d’Hadrien. Là, sous les verts treillis que les cyprès protègent, dans les jardins de Tivoli, recueillons-nous un instant sur le rebord d’un bassin. Après que les cascades tumultueuses auront éclaboussé de lumière nos prunelles ébahies, nous immergerons une fois encore nos regards dans l’ombre reposante de l’onde un temps calmée au pied d’un dieu de pierre. Puis nous lèverons les yeux vers un vieux « colombier » d’où s’écouleront vers nous, arpèges irisés et tierces jaillissantes, les harmonies subtiles d’un vieux piano.

De la « chambre des roses » descendue, nous entendrons la transparence.

Franz Liszt : « Jeux d’eau à la Villa d’Este »

Au piano : Lazar Berman

Méditer dans la lumière

Si seulement Dieu avait fait notre monde aussi parfait que Bach a fait le sien divin !

Cioran – Le livre des leurres (1936)

Jean Sébastien Bach 
« Die Seele ruht in Jesu Händen
 » – Cantate BWV 127 

Marie Louise Werneburg – Soprano
Bach-Collegium Berlin
Achim ZimmermannDirection

Die Seele ruht in Jesu Haenden,
Wenn Erde diesen Leib bedeckt.
Ach ruft mich bald, ihr Sterbeglocken,
Ich, bin zum Sterben unerschrocken,
Weil mich mein Jesus wieder weckt.

Mon âme repose dans les mains de Jésus,
Bien que la terre recouvre ce corps.
Ah, appelez-moi bientôt, cloches funèbres,
Je ne suis pas terrifié de mourir
Puisque mon Jésus me réveillera à nouveau.

Nous sommes ceux qui viennent après. Nous savons désormais qu’un homme peut lire Goethe ou Rilke, jouer des passages de Bach ou de Schubert, et le lendemain matin vaquer à son travail quotidien, à Auschwitz.

George Steiner – « Langage et silence » – 1969

Jean Sébastien Bach 
« Die Seele ruht in Jesu Händen
 » – Cantate BWV 127 

Transcription pour piano : Harold Bauer (1873-1951)

Herbert Schuch – Piano

Zdes’ khorosho : Ici c’est bien !

On a dit avec raison que le but de la musique, c’était l’émotion. Aucun autre art ne réveillera d’une manière aussi sublime le sentiment humain dans les entrailles de l’homme ; aucun autre art ne peindra aux yeux de l’âme, et les splendeurs de la nature, et les délices de la contemplation, et le caractère des peuples, et le tumulte de leurs passions, et les langueurs de leurs souffrances.

George Sand – Consuelo

Mais de tous ces enchantements,
N’y a-t-il rien de plus charmant
Que le sourire de tendresse
D’une âme oubliant sa détresse.

Fiodor Tiouchev

Sergueï RACHMANINOV (1873-1943)

« 12 Romances » Op.21
N° 7 – « Zdes’ khorosho » (Здесь хорошо)

Poème de Glafira Adol’fovna Galina (1873-1942)

Zdes’ khorosho…
Vzgljani, vdali
Ognjom gorit reka;
Cvetnym kovrom luga legli,
Belejut oblaka.
Zdes’ net ljudej…
Zdes’ tishina…
Zdes’ tol’ko Bog da ja.
Cvety, da staraja sosna,
Da ty, mechta moja!
Ici il fait bon vivre…
Regarde, au loin
La rivière est en feu ;
Les prairies sont des tapis de couleurs,
Les nuages sont blancs.
Ici il n’y a personne…
Ici c’est le silence…
Ici il n’y a que Dieu et moi,
Les fleurs, le vieux pin,
Et toi, mon rêve !

Ici, c’est bien ! Mais à chacune, à chacun, sa manière de l’exprimer !

Romantique… contemplation mélancolique :
Ilona Domnich accompagnée au piano par Marc Verter

Romantique… langoureux mais non sans passion :
Aida Garifullina · RSO – Wien · Direction : Cornelius Meister

Romantique… l’âme russe jusqu’au bout des doigts :
Irina Lankova – Salle Gaveau – Paris (octobre 2021)

Romantique… l’archet pleure… mais en famille :
Sheku Kanneh-Mason (violoncelle) et Isata Kanneh-Mason (piano)

Rêve au crépuscule

Le crépuscule du soir, l’heure de tous les accomplissements.

Rainer Maria Rilke

Entre soyeux de la voix  et moelleux du toucher, le lied dans sa plus belle expression harmonique.

Les palais ne sont pas seuls à avoir leurs grands crus…
L’oreille et l’âme ont aussi les leurs…
Elles ont également leurs « caves » de dégustation.

Richard Strauss – « Trois lieder op.29 »
I /  Traum durch die Dämmerung

Weite Wiesen im Dämmergrau;
Die Sonne verglomm, die Sterne ziehn;
Nun geh’ ich hin zu der schönsten Frau,
Weit über Wiesen im Dämmergrau,
Tief in den Busch von Jasmin.

Durch Dämmergrau in der Liebe Land;
Ich gehe nicht schnell, ich eile nicht;
Mich zieht ein weiches, sammtenes Band
Durch Dämmergrau in der Liebe Land,
In ein blaues, mildes Licht.

Otto Julius Bierbaum (1865-1910)

¤

De larges prairies dans le gris crépuscule ;
Le soleil se consume, s’allument les étoiles,
Alors je vais vers la plus belle des femmes
Tout au bout des prairies et du gris crépuscule,
Par-delà les buissons de jasmin.

Dans le gris crépuscule, au pays de l’amour ;
J’avance lentement, je ne me presse pas ;
Le velours d’un doux ruban me tire
Dans le gris crépuscule, au pays de l’amour,
A travers une douce lumière bleutée.

Traduction personnelle (très libre)

Mon rêve de Noël – 1/2 – A l’Est du soleil…

Ma journée avait été épuisante. Cavaler depuis le matin à travers New-York, la veille de Noël, sous la neige, au milieu d’une foule plus affairée que jamais se pressant en tous sens entre les flashs aguicheurs des enseignes, les explosions lumineuses des publicités, et les clignotements incessants des guirlandes enroulées autour des sapins, avait usé mon énergie jusqu’à la corde.

Quel bonheur, lorsque de retour dans le calme de ma luxueuse chambre d’hôtel, à deux pas du Whitney Museum, je me suis jeté dans les bras de la bien accueillante bergère en velours rouge qui n’attendait que mon corps éreinté.
Le temps d’un clic sur la télécommande et déjà d’autres bras m’emportaient…

Vers dix-neuf heures trente, comme je descendais du « yellow cab » qui, après une vingtaine de minutes de trajet, venait de me déposer à Madison, devant le « Shangaï Jazz Restaurant », je perçus les premiers échos de la voix de Nicki Parrot, bassiste de grand talent et chanteuse de jazz à la voix si enjôleuse. Rossano Sportiello l’accompagnait au piano. A l’évidence ma soirée new-yorkaise commençait sous les meilleurs auspices.

A peine avais-je passé la commande de mon dîner chinois que je sentis se poser sur moi un regard doux et gracieux. Nicki, embrassant sa contrebasse, venait d’entonner à mon intention, par quelques scats rythmés « East of the sun, West of the moon », une chanson composée dans les années 1930 par un jeune étudiant de l’Université de Princeton, et devenue depuis un standard du jazz vocal.

D’un coup, la salle s’était vidée. Nicki ne chantait que pour moi. Folle déclaration d’amour, invite au bonheur partagé, loin du monde.

Just you and I, forever and a day
Love will never die because we’ll keep it that way
Up among the stars we’ll find a harmony of life to a lovely tune
East of the sun and west of the moon *

M’étais-je jamais senti aussi léger ?

Incapable de choisir entre les expressions de son regard tant il se partageait entre charme et humour, amabilité et passion, je m’y noyais. Ses paroles coulaient en moi comme le miel le plus doux. Nous embarquions heureux, et en rythme, vers l’Est du soleil, vers l’Ouest de la lune, pour toujours et un jour…

Non sans passer prendre un dernier verre à l’hôtel, dans ma chambre…

* Juste toi et moi pour toujours et un jour.
Notre amour ne mourra jamais car c'est ainsi que nous le construisons,
cachés dans un chant harmonieux au milieu des étoiles,
à l'est du soleil, à l'ouest de la lune.

A suivre…

Paix des sages, paix des singes, paix des sons

Celui qui cherche la paix doit être sourd, aveugle et muet.

De ce vieux proverbe turc, incitation à calquer nos comportements sur ceux des trois célèbres singes dits « de la sagesse », je ne peux décidément recevoir qu’une seule affirmation, la dernière, que je relaie bien volontiers et bien sincèrement à travers cette remarque que Montherlant avait justement choisi de noter dans ses « Carnets » :

Rares sont les mots qui valent mieux que le silence.

Pour réfuter les deux autres, cécité et surdité, prétendument indispensables au succès du chercheur de paix, je propose – sourire aux lèvres – cette évidente démonstration du contraire, visuelle et sonore, bien sûr :

Yuja Wang (piano) et le London Symphony Orchestra
dirigé par Michael Tilson Thomas :

Deuxième mouvement, « Andante »
du Concerto pour piano N°2 de Chostakovitch

Alors, s’il s’avère vraiment que pour atteindre la paix il nous faille également devenir aveugles et sourds, que cela soit !

Mais, de grâce, dans cet ordre et pas avant… un bis !

… Et scintille le chaos

Dans toute œuvre d’art le chaos doit scintiller à travers le voile de l’ordre.   Novalis (1172-1801)

Frédéric Chopin 1810-1849

L’exécutant qui, enfin, pour la première fois, oserait (car il y faut un certain courage) jouer la musique de Chopin sur le tempo qui lui convient, c’est-à-dire beaucoup plus lentement que l’on n’a coutume, la ferait pour la première fois vraiment comprendre, et d’une manière susceptible de plonger son public dans une stupeur admirative et émue ; celle que Chopin, toujours ou presque toujours, mérite d’obtenir.
Tel qu’on le joue d’ordinaire, tel que tous les virtuoses le jouent, il n’en reste à peu près plus rien que l’effet. Tout le reste est imperceptible, qui précisément importe surtout : le secret même d’une œuvre où aucune note n’est négligeable, où n’entre aucune rhétorique, aucune redondance, où rien n’est de simple remplissage, ainsi qu’il advient si souvent dans la musique de tant d’autres compositeurs, et je parle même des plus grands.

André Gide (La Revue Musicale – décembre 1931 – page 16)

Ω

Béatrice Rana (piano)
Frédéric
Chopin – Scherzo N°3 en  Ut dièse mineur – Opus 39

Ω

— « Comment joue-t-on Chopin ? » demanda jadis une jeune fille au grand professeur des Maîtres du piano, Heinrich Neuhaus.
— « Très, très bien, mon amour ! » lui répondit-il.

Pas de passeport pour le bœuf !

Le jazz est selon moi une expression des idéaux les plus élevés. Par conséquent, il contient de la fraternité. Et je crois qu’avec de la fraternité, il n’y aurait pas de pauvreté, il n’y aurait pas de guerres.

John Coltrane (saxophoniste – 1926-1967)
(Entretien avec Jean Clouzet et Michel Delorme, 1963)

Hé ! Les amis ! Un bœuf chez Emmet, ça vous dit ?

Oui, un « bœuf » quoi ! Une « jam session », si vous préférez : chacun vient avec son instrument, sa voix et son talent et ensemble on fait de la musique. La musique qu’on aime… à condition que ce soit du jazz.

Inutiles vos partitions ! On improvise, on se devine, on se comprend, on joue. Ensemble !

Votre passeport, l’amour de la musique : venez comme vous êtes, soyez qui vous êtes. Votre couleur de peau, et alors ? Vos origines, votre religion, et alors ? Faire le bœuf c’est partager la musique, le plaisir d’être ensemble, la complicité d’un instant, le bonheur d’être, tout simplement.
Faire le bœuf c’est croire avec la naïveté d’un enfant que la vie ensemble, chaque jour, pourrait si facilement être meilleure…

… même quand on a le cœur « bluesy » et… des « cailloux dans son lit » !

« Rocks in my bed »

Emmet Cohen – Piano
Lucy Yeghiazaryan – Voix
Grant Stewart – Saxophone Ténor
Kyle Poole – Batterie
Yasushi Nakamura – Contrebasse

Des cailloux dans mon lit

Mon cœur est lourd comme du plomb
Parce que le blues m’a envahie
J’ai des cailloux dans mon lit.

Toutes les personnes que je vois
Pourquoi s’en prennent-elles à moi, pauvre de moi
Et mettent des pierres dans mon lit ?
Toute la nuit je pleure !
Mais comment peut-on dormir
Avec des cailloux plein son lit ?

Il n’y a que deux types de personnes
Que je ne comprends vraiment pas
C’est une femme hypocrite
C’est un homme au visage fermé.

Elle a emmené mon homme
Et je ne vais pas le ramener
Elle est plus fourbe qu’un serpent
Le long des rails sous un wagon.
J’ai des cailloux plein mon lit !

Sous aimé, suralimenté
Mon homme s’en est allé et à sa place
Plein de cailloux dans mon lit.

Duke Ellington 1899-1974

 

écrite en 1941