Sérénades / 6 – ‘ In blue ‘

C’est le charme incontestable des voyages sans plans ni cartes que de laisser le voyageur enfiler au gré de ses humeurs des sentiers imprévisibles. Quel plus aimable bouquet de plaisirs musicaux que celui que forment, émotions offertes à chaque pas, ces rencontres surprises et ces découvertes inattendues ?

Ainsi, après avoir exploré, en quête de « Sérénade », quelques salons feutrés de la musique classique – les harmonies romantiques de Josef Suk ou l’élégance britannique d’Edward Elgar -, et avant d’autres invitations qui se préparent encore, empruntons aujourd’hui un chemin qui nous conduira curieusement sur les rivages inattendus du Jazz. Là où fleure bon, à travers les ballades, l’esprit de la « Sérénade ».

Certes, chant traditionnellement destiné à être interprété sous les fenêtres d’un être cher à la tombée de la nuit, la sérénade appartient à un autre temps. Pourtant, l’essence même du jazz, faite de confidence, de climat nocturne et d’expression intime destinée à l’autre ou à soi-même, établit avec elle un lien manifeste de parenté.

Lien parfois très explicite comme :

La célèbre « Moonlight Serenade » de Glenn Miller, composée en 1939, thème signature de son orchestre et témoin musical d’une époque.
N’y retrouve-t-on pas les composants emblématiques de la sérénade : la nuit, la lune, l’atmosphère romantique ?… À ceci près que cette sérénade-là est destinée aux couples nombreux mêlant leurs pas sur une piste de danse.

Ou « Serenade in blue », cet incontournable standard du jazz composé en 1942 par Harry Warren (musique) et Mack Gordon (paroles), bel exemple, parmi tant d’autres tout aussi séduisants, de « sérénade moderne (adresse intime, mélodique et souvent nocturne) » qui confie au soliste le soin délicat de transmettre l’émotion.

Lien d’autres fois moins affiché, mais tout aussi manifeste par l’évidence de l’intention. Qu’importe qu’un titre précise qu’il s’agit d’une sérénade, il suffit de pencher légèrement la tête et d’écouter :

… Et encore la trompette de Miles Davis pour la bande originale du film de Louis Malle, « Ascenseur pour l’échafaud », et encore « Mood indigo » sous les doigts de Duke Ellington au piano, et « Memories of you » à la clarinette avec Benny Goodman, et encore les voix de Sarah Vaughan, d’Anita O’Day, d’Ella Fitzgerald… Et… Et…
Il y a des billets qu’on voudrait ne jamais devoir terminer !

Du charme discret des balcons d’antan à la confidence murmurée d’une trompette en sourdine, la sérénade a changé de costume. En terre de jazz, elle perd ses habits de genre pour une tenue hors des conventions, plus propice à la prise d’une libre respiration au milieu du tumulte du monde.

‘Pure imagination’

Ce que je redoute le plus, je crois, c’est la mort de l’imagination. Quand le ciel, dehors, se contente d’être rose, et les toits des maisons noirs : cet esprit photographique qui, paradoxalement, dit la vérité, mais la vérité vaine, sur le monde.

Qu’à cela ne tienne ! – Retiens ton souffle ! Fais un vœu ! Compte jusqu’à trois ! :

Au cœur des bosquets du jardin magique de Willie Wonka, chaque recoin dissimule un trésor de cacao qui ne demande qu’à être découvert. Ici, la nature se fait pâtissière : le gazon n’est qu’un tapis de pâte d’amande, les champignons de tendres biscuits, et les fleurs des parures de sucre aux mille parfums. Et lorsque tu choisiras de te désaltérer à la source de chocolat, fais-le avec une liberté souveraine ; car dans ce royaume de délices, ni le poids des années ni l’aiguille des balances ne sauraient entraver ta gourmandise.
Tel est le privilège des bienheureux habitants des mondes imaginaires.

« Faut-il qu’il m’en souvienne… »

Billet publié sur « Perles d’Orphée » le 22/03/2013

Pont Mirabeau - plaque

Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Guillaume Apollinaire          1880-1918

 

 

in  Alcools – 1913

 

 

 

Illustration musicale : « Georgia » – Charles Lloyd (saxophone)

Pas de passeport pour le bœuf !

Le jazz est selon moi une expression des idéaux les plus élevés. Par conséquent, il contient de la fraternité. Et je crois qu’avec de la fraternité, il n’y aurait pas de pauvreté, il n’y aurait pas de guerres.

John Coltrane (saxophoniste – 1926-1967)
(Entretien avec Jean Clouzet et Michel Delorme, 1963)

Hé ! Les amis ! Un bœuf chez Emmet, ça vous dit ?

Oui, un « bœuf » quoi ! Une « jam session », si vous préférez : chacun vient avec son instrument, sa voix et son talent et ensemble on fait de la musique. La musique qu’on aime… à condition que ce soit du jazz.

Inutiles vos partitions ! On improvise, on se devine, on se comprend, on joue. Ensemble !

Votre passeport, l’amour de la musique : venez comme vous êtes, soyez qui vous êtes. Votre couleur de peau, et alors ? Vos origines, votre religion, et alors ? Faire le bœuf c’est partager la musique, le plaisir d’être ensemble, la complicité d’un instant, le bonheur d’être, tout simplement.
Faire le bœuf c’est croire avec la naïveté d’un enfant que la vie ensemble, chaque jour, pourrait si facilement être meilleure…

… même quand on a le cœur « bluesy » et… des « cailloux dans son lit » !

« Rocks in my bed »

Emmet Cohen – Piano
Lucy Yeghiazaryan – Voix
Grant Stewart – Saxophone Ténor
Kyle Poole – Batterie
Yasushi Nakamura – Contrebasse

Des cailloux dans mon lit

Mon cœur est lourd comme du plomb
Parce que le blues m’a envahie
J’ai des cailloux dans mon lit.

Toutes les personnes que je vois
Pourquoi s’en prennent-elles à moi, pauvre de moi
Et mettent des pierres dans mon lit ?
Toute la nuit je pleure !
Mais comment peut-on dormir
Avec des cailloux plein son lit ?

Il n’y a que deux types de personnes
Que je ne comprends vraiment pas
C’est une femme hypocrite
C’est un homme au visage fermé.

Elle a emmené mon homme
Et je ne vais pas le ramener
Elle est plus fourbe qu’un serpent
Le long des rails sous un wagon.
J’ai des cailloux plein mon lit !

Sous aimé, suralimenté
Mon homme s’en est allé et à sa place
Plein de cailloux dans mon lit.

Duke Ellington 1899-1974

 

écrite en 1941

Tristesse

Adieu tristesse,
Bonjour tristesse…

Tu n’es pas tout à fait la misère,
Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent
Par un sourire.

Paul Eluard

Ψ

Triste é viver na solidão
Na dor cruel de uma paixão
Triste é saber que ninguém
Pode viver de ilusão
Que nunca vai ser, nunca vai dar
O sonhador tem que acordar

Sua beleza é um avião
Demais p’rum pobre coração
Que para pra te ver passar
Só pra me maltratar
Triste é viver na solidão.

Il est triste de vivre dans la solitude
Dans la douleur cruelle d’une passion
Il est triste de savoir que personne
Ne peut vivre d’illusions
Que cela ne sera jamais, ça ne marchera jamais
Le rêveur doit se réveiller

Ta beauté est un avion
Trop belle pour un pauvre cœur
Qui s’arrête pour te voir passer
Juste pour se flageller
Il est triste de vivre dans la solitude.