Clara : ‘Con fuoco’

Clara Wieck-Schumann 1819-1896

Clara a écrit un certain nombre de petites pièces qui montrent une invention musicale et tendre qu’elle n’a jamais atteinte auparavant. Mais avoir des enfants et un mari qui vit toujours dans les domaines de l’imagination ne va pas de pair avec la composition. Elle ne peut pas y travailler régulièrement et je suis souvent troublée de penser combien d’idées profondes sont perdues parce qu’elle ne peut pas les développer. Mais Clara elle-même sait que sa principale occupation est celle d’une mère et je crois qu’elle est heureuse dans ces circonstances et ne voudrait pas qu’elles changent.

Robert Schumann
(cité par Nancy Reich, in « Clara Schumann : The Artist and the Woman » – Cornell University Press)

Robert Schumann 1810-1856

Ce constat que Robert Schumann concédait à l’évidence dans les pages de son journal, quelques années à peine après son mariage avec sa chère Clara, n’était pourtant pas pour lui le fruit d’une découverte récente.
L’admirateur inconditionnel de la virtuose précoce qu’elle était déjà à leur première rencontre, autant que de la compositrice brillante qu’elle promettait de devenir, ne pouvait avoir oublié ce billet de novembre 1837, trois ans avant leur union tant désirée, dans lequel Clara, jeune fille de 18 ans, très amoureuse mais lucide, lui avait écrit :

J’ai besoin d’une vie sans soucis afin d’exercer mon art en toute tranquillité. […] Vois si tu penses pouvoir m’offrir une existence telle que je la souhaite.

Et pourtant, l’époque aidant, Clara, très éprise de son Robert, avait très tôt consenti à laisser sa vie d’épouse et de mère prendre le pas sur la vie d’artiste à laquelle elle pouvait, elle plus que tout autre femme du siècle, objectivement prétendre. N’écrivait-elle pas déjà sa résignation, en 1839, dans son journal intime :

Il fut un temps où je croyais posséder un talent créateur, mais je suis revenue de cette idée ; une femme ne doit pas prétendre composer, aucune n’a encore été capable de le faire et pourquoi serais-je une exception ? Il serait arrogant de croire cela, c’est une impression que seul mon père m’a autrefois donnée.

Et alors même que cette humble abnégation prenait racine dans son esprit, tout son être demeurait attaché au plaisir de composer, ainsi qu’elle le confiait à Fanny Mendelssohn :

Il n’y a rien de plus grand que la joie de composer soi-même quelque chose, puis de l’écouter. […] Bien sûr, ce n’est qu’un travail de femme, qui manque toujours de force, et ici ou là d’inventivité.

Clara et Robert Schumann

Les merveilles – désormais, fort heureusement, totalement sorties de l’ombre – qu’elle a composées, ne laissent cependant aucun doute sur son immense talent que tant de musiciens, et pas des moindres, lui ont envié.
Son Scherzo en Ut mineur opus 14 écrit en 1841 en utilisant le thème d’un des lieder sur des poèmes de Friedrich Rückert, dont Robert lui confia la réalisation (« Er ist gekommen in Sturm und Regen » – Il est venu dans la tempête, sous la pluie / il a bravement saisi mon cœur), est un modèle du genre.

Dès le début de la pièce, la passion éclate  à travers une figure d’orage arpégée, « con fuoco », qui résonne des turbulences de l’Étude, en Ut mineur également, opus 10 N°12, dite « Révolutionnaire », de Frédéric Chopin.
Effet de contraste, la deuxième partie, « un poco piu tranquillo », est toute imprégnée des expressions romantiques de cette époque, et la douce texture des accords choisis hésite entre les influences du Maître et celles de son génial mari.

Isata Kanneh-Mason, jeune virtuose britannique, pas plus âgée que Clara composant ce Scherzo, se saisit avec un même bonheur des exigences de virtuosité et des subtilités mélancoliques que propose la partition. Sa technique, certes, mais aussi, indubitablement, son évidente proximité avec Clara, confèrent à la sensibilité de son interprétation une juste mesure des tempi et des dynamiques que la pianiste sert avec une remarquable articulation.

Il régnera chez nous une obscurité de rêve, il y aura des fleurs aux fenêtres, des murs bleu pâle, des gravures, un piano à queue et, là, nous nous aimerons unis dans une profonde fidélité.

Robert Schumann à sa fiancée, Clara Wieck, en janvier 1838

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« Mon meilleur moi ! »

Mein guter Geist, mein bess’res Ich!

Clara et Robert Schumann

Widmung

Du meine Seele, du mein Herz,
Du meine Wonn’, o du mein Schmerz,
Du meine Welt, in der ich lebe,
Mein Himmel du, darein ich schwebe,
O du mein Grab, in das hinab
Ich ewig meinen Kummer gab!

Du bist die Ruh, du bist der Frieden,
Du bist vom Himmel mir beschieden.
Dass du mich liebst, macht mich mir wert,
Dein Blick hat mich vor mir verklärt,
Du hebst mich liebend über mich,
Mein guter Geist, mein bess’res Ich!

Friedrich Rückert (1788-1866)

Amy Broadbent (soprano) – Schumann : Widmung (Myrthen op.25)

Dédicace

Toi mon âme, toi mon cœur,
Toi ma joie de vivre, ô toi ma douleur,
Toi mon monde, dans lequel je vis,
Mon ciel c’est toi, auquel je suis suspendu
Ô toi mon tombeau, dans lequel
Je déposerai pour toujours mon chagrin.

Tu es la tranquillité, tu es la paix,
Tu es le ciel qui m’est échu.
Que tu m’aimes me rend digne de moi,
Ton regard est la lumière de mes yeux,
Ton amour m’élève au-dessus de moi-même,
Mon bon esprit, mon meilleur moi !

Tant d’amour !
Procès gagné contre Friedrich Wieck, le père de Clara, terriblement réfractaire à l’union de sa fille prodige avec Robert Schumann, ces deux jeunes musiciens d’exception, profondément épris l’un de l’autre, peuvent enfin célébrer leur mariage.

A quelques heures de ce moment tant désiré, ce 12 septembre 1840, Robert dépose dans la corbeille de sa future épouse, le plus précieux cadeau qu’il pouvait lui offrir en témoignage de son inextinguible amour, un exemplaire finement relié de « Myrthen », 26 lieder qu’il a composés pour deux voix sur des poèmes de Rückert, Goethe, Heine, Lord Byron, Thomas Moore et quelques autres poètes.

Clara Wieck-Schumann 1819-1896

Autant par le choix des poèmes que par les infinies nuances des compositions musicales qui les accompagnent, Schumann, « poète du piano », qui vient de découvrir combien « il est merveilleux d’écrire pour la voix », s’y dévoile totalement : fragile mais brave ; tendre, inquiet, mais déterminé et lucide. Tantôt Florestan, vif et confiant, tantôt Eusebius, contemplatif et tourmenté. Mais toujours, malgré cette dualité qui agite sans cesse ses émotions entre douceur, doute et désespoir, infiniment constant dans sa dévotion à la femme qu’il aime, son « meilleur moi ».

Widmung (dédicace) introduit ce florilège de lieder. Composé sur un poème que Friedrich Rückert avait écrit vingt ans plus tôt en hommage à sa propre épouse, ce lied contient assurément l’expression musicale la plus passionnée et les sentiments les plus sincères du futur époux.
Après leur répétition anaphorique les mots se taisent, « la voix poétique démissionne ; au piano de se faire chant de l’inexprimable »*, à l’instar de l’évidente citation de l’Ave Maria de Schubert que Robert insère dans le postlude, fervente révérence à Clara.

Franz Liszt (1858)

La sensibilité exacerbée de Liszt pouvait-elle rester indifférente au souffle exalté de ce chant d’amour ? Non, bien sûr ! Aussi, fidèle à son goût immodéré pour la transcription, le grand pianiste virtuose s’attacha-t-il dans l’arrangement qu’il en fit en 1848 à sublimer cette mélodie intimiste en une ardente confession, passionnée, partagée entre tendresse et déchirement.

C’est sans doute pour que son écriture musicale exprime fidèlement sa propre perception de l’essor dramatique du poème, que Liszt avait pris soin, dans sa partition autographe, d’en écrire le texte au-dessus de la mélodie. Ainsi pouvait-il s’assurer en particulier d’une parfaite coïncidence entre le point paroxystique de son arrangement pour piano et le dernier vers emblématique du lied, «Mein guter Geist, mein bess’res Ich» (mon bon esprit, mon meilleur moi).

*M. Beaufils, Le Lied romantique allemand – Gallimard, 1956

Evgeny Kissin : Schumann/Liszt – Widmung