La leçon de piano… « pour de rire »

Tiens, tiens, on me dit que parfois, lorsque vous vous asseyez à votre piano pour faire plaisir à vos amis avides de découvrir vos nouveaux progrès, vous ressentez quelque difficulté à jouer. Que vos doigts se nouent comme racines de scrofulaires, que votre visage n’est que brasier, des pommettes jusqu’aux oreilles, que votre estomac ne sait que faire de l’enclume que vous avez avalée ou que le métronome déglingué qui a pris la place de votre cœur s’acharne à battre inextinguiblement un rythme diabolique qui ravage vos équilibres… Comme c’est étrange !

Steven Lamb – pianiste

Et c’est auprès de moi, adorateur inconditionnel du piano certes, qui joue tout avec bonheur… et surtout avec les doigts des autres — les meilleurs bien sûr —, qui ai eu l’immense sagesse, il y a bien longtemps, de m’épargner vos vaines souffrances d’aujourd’hui tout en regagnant l’estime de mes voisins, que vous venez prendre conseil ! Pourquoi pas, après tout ? Le salut ne pourrait-il pas naître du paradoxe ?

Je ne suis vraiment pas sûr que mes propositions vous aideront à maitriser vos angoisses, ni qu’elles contribueront à parfaire votre virtuosité, mais laissez-moi croire qu’elles vous offriront de bien belles minutes de piano… Et pour cause… J’ai demandé à la pianiste et compositrice vénézuélienne Gabriela Montero de bien vouloir illustrer mes trois « précieux et inestimables conseils »…

1er conseil :  Interpréter

Pour commencer apprenez par cœur une partition — la crainte est plus légère quand on connaît bien sa musique. Choisissez-la, de préférence, « facile »,  le deuxième mouvement (Presto misterioso) de la première sonate de Ginastera, par exemple.

Avec un peu d’application et un sens aigu des nuances, vous rendrez assurément à ce mouvement le caractère mystérieux, nerveux et sombre, que le compositeur argentin a souhaité lui donner.

Si le résultat est proche de cette interprétation, n’hésitez plus à envoyer votre prestation enregistrée aux plus prestigieuses maisons de disques…!  Ça devrait marcher pour vous !

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2ème conseil : Improviser

Vous avez des trous de mémoire. Le trac la taraude souvent, en effet. Vous ne vous souvenez plus que de quelques mesures du Bach que vous avez décidé d’interpréter : Laissez-vous aller ! Improvisez ! La plupart n’y verra que du feu, la preuve :

Si vous éprouvez certaine difficulté à faire mieux que Gabriela, pas d’inquiétude : l’imitation est vraiment très osée, Gabriela est habitée par le génie de l’improvisation !!!

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3ème Conseil : Inventer

Vous voudriez varier votre répertoire. Vous aimeriez bien jouer Mozart, Brahms, un compositeur sud-américain ou Pierre Boulez, mais vous ne connaissez qu’un petit bout d’une sonate de Mozart (qui n’est d’ailleurs pas forcément de Mozart). C’est simple ! Inventez ! Jouez vos quelques mesures connues en changeant de tonalité ou jouez-les dans le style de, à la manière de…

Vous pourriez, par exemple, raconter en musique un voyage imaginaire et improbable de Mozart à travers le temps, exprimer ses humeurs musicales en variant les tonalités, porter témoignage pianistique de ses incroyables rencontres mimétiques avec ses brillants successeurs… Essayez donc ! Tout est dans le clavier, n’est-ce pas ? Il suffit juste de l’en faire sortir…!

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Allez ! Au travail maintenant !

Si mes conseils vous ont profité, vous devriez sans doute faire partie de la prochaine programmation du Théâtre des Champs Élysées ou du Carnegie Hall. Je me ferai une joie de venir vous écouter. N’oubliez pas de me communiquer les dates de vos prochains récitaux ! Oh pardon ! récitals !!!

Si, comme la grande Martha Argerich — qui lui a toujours prodigué ses plus vifs encouragements —, vous avez apprécié le talent de Gabriela Montero, vous écouterez avec plaisir son dernier enregistrement du Concerto N°2 de Rachmaninov, et de sa composition personnelle pour piano et orchestre, « Ex Patria », par laquelle elle a voulu exprimer à la fois sa nostalgie du Venezuela de son enfance et sa colère envers ses dirigeants modernes qui ont conduit le pays au chaos et à la décomposition.

Écouter – Regarder – Aimer !

Yuja Wang -photo par Norbert Kniat
Yuja Wang – par Norbert Kniat

 

 

 

Des mots ?… pour quoi faire ?!

 

 

 

 

A la fin d’un récital, au Carnegie Hall, un soir de mai 2016, Yuja offre à son public une série de « bis »…

… après avoir interprété pendant une heure et demie un répertoire de quelques pièces d’anthologie pour piano. Et quel répertoire : deux Ballades Op. 10 de Brahms – Les poétiques et fantasques Kreisleriana, Op. 16 de Schumann – La monumentale Sonate N°29 de Beethoven en Si b Majeur, Op. 106, dite « Hammerklavier »…. Et de quelle manière !

Video gratias !

Cosmique !

Une goutte de musique pure est un point d’éternité.

Yves Nat (Pianiste – 1890-1956)

Emil Gilels joue le « Prélude en Si mineur » de Alexandre Siloti (arrangement du « Prélude en Mi mineurBWV 855a » du « Clavier bien tempéré » de J.S. Bach)

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L’état musical associe dans l’individu l’égoïsme absolu à la plus haute générosité. On veut simplement être soi, non par orgueil mesquin, mais par volonté suprême d’unité, par un désir de rompre les barrières de l’individualité ; pour faire disparaître non l’individu, mais les conditions astreignantes imposées par l’existence de ce monde. […] Qui n’a pas eu la sensation d’absorber le monde dans ses élans musicaux, ses trépidations et ses vibrations, ne comprendra jamais cette expérience où tout se réduit à une universalité sonore, continue, ascensionnelle, tendant vers les hauteurs dans un agréable chaos. Et qu’est-ce que l’état musical sinon un doux chaos dont les vertiges sont des béatitudes et les ondulations des ravissements ?
Je veux vivre simplement pour ces instants, où je sens l’existence tout entière comme une mélodie, où toutes les plaies de mon être, tous mes saignements intérieurs, toutes mes larmes retenues… se sont rassemblés pour se fondre en une convergence de sons, en un élan mélodieux et une communion universelle, chaude et sonore.
[…] Je suis parvenu à une immatérialité douce et rythmée, où chercher le moi n’a aucun sens…
Cioran (Le livre des leurres / I – Extase musicale)

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Quelques mots sur le prélude de Bach arrangé par Siloti :

Alexandre Siloti - 1863-1941
Alexandre Siloti – pianiste et compositeur russe (1863-1941)

Le goût prononcé d’Alexandre Siloti pour l’arrangement et la transcription – qu’il avait sans doute hérité de son maître Franz Liszt – l’a conduit à exercer abondamment ce talent particulier sur les œuvres des plus célèbres compositeurs tels que Vivaldi, Beethoven, Liszt lui-même, et Tchaïkovski. Mais son arrangement le plus connu, et pour cause, demeure celui qu’il a réalisé du prélude en Mi mineur – BWV 855 – du Livre I du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach.

Cet arrangement consiste essentiellement en un changement de la tonalité (le Mi mineur de Bach devient Si mineur chez Siloti) d’une part, et d’autre part, en une inversion du rôle des mains, les seize notes de chaque mesure égrainées par la main gauche du Cantor étant désormais jouées par la main droite du transcripteur. Siloti ajoute également une reprise, que Bach n’avait pas envisagée, lui permettant par le jeu des accords de souligner la ligne mélodique.

Mais sachons cependant que dans sa superbe interprétation à Moscou en 1962, Emil Gilels a quelque peu aménagé de manière personnelle la partition de Siloti. Sans doute ce qui, combiné à l’incomparable talent du pianiste et à sa profonde  sensibilité, confère à ce moment musical cette magie cosmique que la vidéo a heureusement conservée.

La version originale du Prélude en Mi mineur (et de la fugue associée) du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach magnifiquement interprétée par Edna Stern :

 Siloti, à l’évidence, ne partait pas de rien… N’est-ce pas ?
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P.I.A.N.O.O.O…

Ô vieux piano d’ébène, image de ma vie,
Comme toi du bonheur ma pauvre âme est ravie,
Il te manque une artiste, il me faut L’Idéal…

Émile Nelligan (1879-1941) – extrait du poème « Vieux piano »

Non, non ! Nous ne nous laisserons pas aller, un lundi matin, sur les arpèges nostalgiques de la poésie de Nelligan. Nous commencerons notre semaine par une déclaration d’amour, souriante, fraîche, tonique… et lumineuse des sourires qui en habilleront les jours. Une déclaration d’amour au plus merveilleux des instruments de musique : le piano.

Et pour la lui faire offrons-lui l’Idéal !

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Vive la joie… de jouer !

Je suis le contrebandier,
Et j’ai l’art d’inspirer le respect.
Je sais défier n’importe qui,
Et je ne crains personne.
Alors, vive la joie, vive la joie !

Tu peux toujours chanter ton arrogance, beau baryton de contrebandier, sur l’air enjoué que t’a composé Robert Schumann dans un de ses légers Spanisches Liederspiel (Lieder sur des poèmes espagnols), auquel il a donné ton nom (« Der Kontrabandiste »). Mais n’oublie pas de courir vite si tu ne veux pas qu’au terme de ta fuite éperdue une superbe gendarmette, juchée sur ses escarpins aux diaboliques talons de quatorze centimètres, ne te rattrape du bout des doigts…

A moins que, comme moi, tu ne choisisses de te rendre…

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Kreutzer Sonata 2/3 – Tolstoï : L’ombre s’abat…

« L’érotisme est un fardeau trop lourd pour l’homme ».                                                                                   Georges Bataille

René-Xavier Prinet - 1901 - Kreutzer Sonata
René-Xavier Prinet – 1901 – Kreutzer Sonata

Depuis « Ma confession » écrite en 1880, mais déjà avec le tragique destin qu’il réservait quelques années plus tôt à la célébrissime héroïne de son roman éponyme « Anna Karénine », Léon Tolstoï ne cachait pas sa difficulté à appréhender la relation charnelle du couple. Difficulté d’autant plus grande pour ce quêteur de vérité quand ce lien se trouve entaché de trahison conjugale et de passion sexuelle. Autant de bonnes raisons par conséquent pour l’âme mystique et dogmatique du grand écrivain d’entrainer sous sa plume la femme infidèle dans les abysses du remords et de la déchéance, de conduire Anna à son affreux suicide sous les roues d’un train.

Léon Tolstoï - 1828-1910
Léon Tolstoï – 1828-1910

KreutzerSonataC’est d’ailleurs dans un train que Poznidchev, le narrateur de la « Kreïtserova sonata », raconte à ses compagnons de voyage le terrible drame dans lequel l’a plongé sa jalousie exacerbée par cette fameuse sonate de Beethoven :

Persuadé que l’érotique complicité entre sa femme, pianiste amateur, et le séduisant violoniste Troukhatchevski, commandée par l’interprétation de cette œuvre aux incandescences provocatrices, n’était que le révélateur de leur ardente relation adultère, Poznidchev se perd progressivement aux confins de la folie, dans les noirceurs de la jalousie et de la colère. Dans un ultime délire incontrôlable il tue sa compagne.

« Ah quelle chose terrible que cette sonate ! » s’exclame-t-il, avant d’expliquer dans une longue Continuer la lecture de Kreutzer Sonata 2/3 – Tolstoï : L’ombre s’abat…

Kreutzer Sonata 1/3 – Beethoven : Les braises

Gustav Klimt - Le baiser (détail)
Gustav Klimt – Le baiser (détail) – 1907

− Des braises, que dis-je ? Des soleils !…

Premier soleil – quelle lumière ! – l’immense Beethoven lui-même. Compositeur unique, impétueux, débordant d’une prodigieuse énergie créatrice, qui très tôt avait dévoilé ses ambitions et son caractère en affichant sa farouche volonté de « saisir le destin à la gorge », sûr de son génie jusqu’à écrire avec superbe et immodestie au prince Lichnowsky, son mécène et ami  :

« Prince, ce que vous êtes, vous l’êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi. Des princes, il y en a et il y en aura encore des milliers. Il n’y a qu’un Beethoven »

Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Soleil encore : sa Sonate à Kreutzer – N° 9 – opus 47 – en la majeur, la plus fameuse des dix que le maître a composées pour violon et piano. Celle-là même qu’il avait initialement dédiée à un jeune violoniste mulâtre, George Bridgetower, dont le talent l’avait conquis. – Lorsqu’il observa que le jeune homme avait eu la malencontreuse idée de séduire une demoiselle que lui-même convoitait sans succès, Beethoven se ravisa et dédia finalement cette sonate au violoniste français Rodolphe Kreutzer avec qui il partageait une même vision politique. L’histoire raconte que Kreutzer ne la trouva pas à son goût, qu’il la considérait comme trop difficile pour son public et qu’en définitive il ne la joua pas.

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