… Et scintille le chaos

Dans toute œuvre d’art le chaos doit scintiller à travers le voile de l’ordre.   Novalis (1172-1801)

Frédéric Chopin 1810-1849

L’exécutant qui, enfin, pour la première fois, oserait (car il y faut un certain courage) jouer la musique de Chopin sur le tempo qui lui convient, c’est-à-dire beaucoup plus lentement que l’on n’a coutume, la ferait pour la première fois vraiment comprendre, et d’une manière susceptible de plonger son public dans une stupeur admirative et émue ; celle que Chopin, toujours ou presque toujours, mérite d’obtenir.
Tel qu’on le joue d’ordinaire, tel que tous les virtuoses le jouent, il n’en reste à peu près plus rien que l’effet. Tout le reste est imperceptible, qui précisément importe surtout : le secret même d’une œuvre où aucune note n’est négligeable, où n’entre aucune rhétorique, aucune redondance, où rien n’est de simple remplissage, ainsi qu’il advient si souvent dans la musique de tant d’autres compositeurs, et je parle même des plus grands.

André Gide (La Revue Musicale – décembre 1931 – page 16)

Ω

Béatrice Rana (piano)
Frédéric
Chopin – Scherzo N°3 en  Ut dièse mineur – Opus 39

Ω

— « Comment joue-t-on Chopin ? » demanda jadis une jeune fille au grand professeur des Maîtres du piano, Heinrich Neuhaus.
— « Très, très bien, mon amour ! » lui répondit-il.

Toqué de toccata /3 – Inséparables

Claude Debussy 1862-1918

Nourris au même univers foisonnant du Paris du XXème siècle naissant, abreuvés aux mêmes influences d’une époque porteuse de mille promesses de mutation technique, sociale, économique, culturelle, artistique, Claude Debussy et Maurice Ravel, son cadet de treize ans, ont partagé une large palette d’expériences communes qui ne pouvait manquer d’iriser leurs compositions respectives de couleurs voisines et de sonorités jumelles.

Maurice Ravel 1875-1937

La considération sincère qu’ils se portaient l’un l’autre à travers leur art favorisait une évidente influence réciproque qui parfois les conduisit à créer des œuvres d’une proximité si étroite qu’ils en vinrent inévitablement à se traiter en rivaux, allant jusqu’à s’accuser mutuellement de plagia à propos de certaines de leurs compositions.

Mais, ces ressemblances ne sauraient masquer leurs réelles différences, inhérentes à la personnalité unique de chacun d’eux ainsi qu’à l’évidente opposition de leurs tempéraments artistiques et de leurs styles. En témoignent tant des merveilleuses pages musicales qu’ils nous ont léguées, et qui rendent bien circonspects les musicologues tentés par les « écoles » et les « ismes »

Ainsi, par exemple, peut-on percevoir à travers les indissociables mouvements de « Toccata » que chacun composa en son temps – Debussy dans la suite « Pour le piano » entre 1896 et 1901, et Ravel dans « Le Tombeau de Couperin » pendant la « Grande guerre » – leur communauté d’inspiration, tous deux rendant un hommage appuyé aux grands maîtres du clavecin du XVIIIème siècle, autant que leurs oppositions stylistiques qui permettent de ne jamais les confondre.

Vladimir Jankélévitch comparant les deux toccatas :

Celle du Tombeau de Couperin tourne et travaille comme un moteur et martèle l’ivoire inexorablement, et celle de la suite Pour le piano, plus capricieuse, plus féminine, avec je ne sais quelles mourantes vibrations autour des notes…

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Béatrice Rana, jeune prodige italienne, interprète la Toccata de Debussy, troisième mouvement de la suite « Pour le piano » :

Les lumières explosant d’une joie dionysiaque se reflètent telle une pluie d’étoiles dans les frissonnements de l’onde.

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Mariangela Vacatello, pianiste napolitaine au palmarès éblouissant, joue le sixième et dernier mouvement (Toccata) de la suite de Ravel, « Le tombeau de Couperin » :

Les percussions obstinées qui animent ce mouvement dominé par ses exigences techniques ne privent pas pour autant cet instant musical d’un lyrisme singulièrement enchanteur inséré entre les martèlements.