Un cœur en automne /10 : Barbara Auzou – un poème de saison

Julius Sergius von Klever (1850-1924) – peintre russe d’origine allemande

Il y a les poètes – deux ou trois en vérité – en résidence depuis longtemps sur nos tables de chevet, à qui l’on se garderait bien de donner congé, tant il nous serait insupportable que la moindre défaillance de notre mémoire estropiât un seul vers du « Voyage », du « Bateau ivre » ou du « Cimetière marin ».
Et il y a ceux – pas plus nombreux – qui, signe des temps, ont élu domicile sur l’écran de nos ordinateurs et qui, signe de vie, nous offrent régulièrement, en direct, la magie de leurs vers nouveaux.

Parmi ces sensibles ciseleurs et « entoileurs » de mots, Barbara Auzou, poétesse militante, publie chaque jour, en abondance, sur son propre blog, « Lire dit-elle », une poésie inspirée, forte, sensuelle, écrite les deux pieds dans la réalité mais le regard gonflé d’espérance.
Son chant, de temps à autre, laisserait volontiers percevoir un air de famille avec celui d’un certain René Char, dont elle aurait également hérité cette forme d’expression parfois hermétique, qui engage le lecteur complice, l’émotion première ressentie, à fouiller, par la raison, les sens cachés des mots et des images.

Julius Sergius von Klever (1850-1924) – peintre russe d’origine allemande

Point de sésame pour rejoindre la fugue buissonnière à laquelle nous invite son poème « Automne XII », récemment publié.
Une bouffée d’heureuse nostalgie aux senteurs de terre mouillée et de feuilles jaunies, et les arbres du chemin se découvrent pour saluer le passant qui marche vers son enfance perdue.

Le marcheur :
Mais pourquoi, Docteur, cette « petite fugue » de Bach colle-t-elle à chacun de mes pas comme à chaque vers du poème ?

Albert Schweitzer :
L’âme de l’artiste est un tout complexe où se mélangent en proportions infiniment variables les dons du poète, du peintre, du musicien. (« J.S. Bach – Le musicien poète »)

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Automne XII *

La lampe oblique de l’automne s’obstine dans son regard de biais

Derrière un fourré l’espace glisse sous le bâton d’un marcheur qui trace des trouées d’enfance sans dire un mot

Il y a un regain d’odeurs dans la dictée de la saison

Un délicieux supplice

Et nous mesurons avec nos mots d’arpenteurs

Notre souffle comme une obscure préoccupation à ne pas fuir

Barbara Auzou

* Poème reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur