Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Quand, lune après lune, la vague infertile aura bu la fragile falaise,
quand, ignorants et cupides, nous aurons tout brûlé jusqu’aux béquilles de notre propre liberté,
là-bas, au pied de la dune éblouie, dansant une inlassable ronde, les fourmis continueront de graver leur laborieux sillon sur l’or poudreux d’un vieux désert.
Manqua-t-elle jamais, jadis, de conclure chacune de nos longues conversations philosophiques par ce sourire amical et affectueux au travers duquel elle avait coutume de qualifier ma misanthropie de « pessimisme grincheux » ?
Je me demande encore aujourd’hui, bien humblement, si le ton qu’elle employait pour le dire ne contenait pas en filigrane la tentation d’un assentiment complice.
A la mémoire d’Éliane.
Pas à pas
Oui d’ici …………..d’un seul pas ……………………………….nous rejoindrons tout
Le tout nous rejoindrons …………..d’un seul pas ………………………………..ou de dix-mille
Pas à pas ……………par le plus bref trait ……………par le plus grand cercle Nous rallierons tout
Depuis l’extrême lointain …………….perçant le noir tourbillon …………………………………..nous avait touchés jadis La flamme
Nous n’aurons de cesse …………….que nous n’ayons franchi la ténèbre …………….nous n’aurons de fin Que nous n’ayons gagné l’infini
Pas à pas ……………..par la voie obscure ……………..par la voie nocturne Car c’est la nuit que circule incandescent Le Souffle Et que, par lui portés Nous réveillerons ……………….toutes les âmes errantes Voix de la mère appelant le fils perdu Voix de l’amante appelant l’homme rompu Filet de brume le long de blêmes ruelles Filet de larmes le long des parois closes Le crève-cœur d’une étoile filante ……………….crève l’enfance au rêve trop vaste Le trompe-l’œil de la lampe éteinte ………………..trompe l’attente au regard trop tendre
Si jamais vers nous se tend une main …………………serons-nous sauvés ? Si jamais une paume s’ouvre à nous …………………serons-nous réunis ?
Déjà les feuilles de sycomores ensanglantent la terre Les sentiers aux gibiers se découvrent givre et cendre Plus rien que plage noyée et marée montante Plus rien sinon l’ici …………………..sinon le rien d’ici
Quand les oies sauvages déchirent l’horizon Soudain proche est l’éclair de l’abandon Pour peu que nous lâchions prise ……………………l’extrême saison est à portée Désormais à la racine du Vide Nous ne tenons plus …………………….que par l’ardente houle Chaque élan un éclatement Chaque chute un retournement Tournant et retournant Le cercle se formera ……………………..au rythme de nos sangs Un ultime bond ……………………..et nous serons au cœur Où germe sera terme ……………………..et terme germe En présence du Temps repris
Oui d’ici ……………………..d’un pas encore …………………………………………nous rejoindrons tout
Au royaume de nul lieu ………………………la moindre lueur est diamant D’un instant à l’autre ………………………nous sauverons alors Ce qui est à sauver Du Corps invisible ………………………rongé de peines ………………………rongé de joies Nous sauverons l’insondable nostalgie L’in-su …………………………..l’in-vu …………………………………………………………l’in-ouï
La mélodie française va tout droit, sans convulsions et sans frénésie, au rare, à l’exquis, à l’inattendu.
Vladimir Jankélévitch
La mélodie française, sans doute la voie la plus suave et la plus raffinée pour accéder à la saveur des profondeurs de l’intime.
Voilà qui oblige l’interprète à posséder les talents du conteur, et son pianiste accompagnateur à se faire orchestre… à moins que le compositeur, dans son extrême élégance, n’ait déjà prévu d’y pourvoir.
Ernest Chausson 1855-1899
Ainsi en 1899, le grand mélodiste, Ernest Chausson, composant « La Chanson Perpétuelle » sur douze des seize tercets du poème « Nocturne » de son contemporain Charles Cros, choisit-il de faire accompagner par un piano et un quatuor à cordes les états d’âme d’une jeune femme abandonnée par son amant.
Au souvenir des brefs instants de bonheur, succèdent, dans une atmosphère où la douleur croît, l’attente, l’espoir, la mélancolie et, tel celui d’Ophélie, le désir de mort dans les eaux de « l’étang, parmi les fleurs sous le flot endormi ».
Connivence des mots et de la musique dans le désenchantement de l’heure crépusculaire où Éros rejoint Thanatos.
Le Quatuor Elmire, Sarah Ristorcelli (piano) et Victoire Bunel (mezzo-soprano) interprètent Chanson perpétuelle op. 37
Bois frissonnants, ciel étoilé Mon bien-aimé s’en est allé Emportant mon cœur désolé.
Vents, que vos plaintives rumeurs, Que vos chants, rossignols charmeurs, Aillent lui dire que je meurs.
Le premier soir qu’il vint ici, Mon âme fut à sa merci ; De fierté je n’eus plus souci.
Mes regards étaient pleins d’aveux. Il me prit dans ses bras nerveux Et me baisa près des cheveux.
J’en eus un grand frémissement. Et puis je ne sais plus comment Il est devenu mon amant.
Je lui disais: « Tu m’aimeras Aussi longtemps que tu pourras. » Je ne dormais bien qu’en ses bras.
Mais lui, sentant son cœur éteint, S’en est allé l’autre matin Sans moi, dans un pays lointain.
Puisque je n’ai plus mon ami, Je mourrai dans l’étang, parmi Les fleurs sous le flot endormi.
Sur le bord arrivée, au vent Je dirai son nom, en rêvant Que là je l’attendis souvent.
Et comme en un linceul doré, Dans mes cheveux défaits, au gré Du vent je m’abandonnerai.
Les bonheurs passés verseront Leur douce lueur sur mon front, Et les joncs verts m’enlaceront.
Et mon sein croira, frémissant Sous l’enlacement caressant, Subir l’étreinte de l’absent.
Charles Cros (‘Nocturne‘)
Et, pour le plaisir de quelques amateurs inconditionnels, comme moi, de Dame Felicity Lott dans le répertoire français :
Quant à la poésie, elle est la parole de la parole. Elle est à la pointe du langage, cette énergie qui refait notre vocabulaire et le place en situation de récréation vitale. C’est un outre-dit, une expérience qui poursuit un objectif. La poésie est réponse à une question qui ne fut pas posée. Il faut inventer, réinventer la transparence comme une fenêtre ouverte pour respirer.
La poésie est ainsi délaissée. Mais je pense qu’elle resurgira de sa retraite le moment venu parce que les êtres humains ont besoin d’elle pour voir à nouveau le monde, vivre vraiment leur vie, et enfin respirer. Il y aura une aube nouvelle pour la parole de poésie, ce cante jondo, ce chant profond.
Salah Stétié (1929-20/05/2020)
Textes cités par Jinane Chaker Sultani Milelli, dans un article du journal libanais Libnanews en date du 21/05/2020, intitulé : ‘Lettre d’adieu post-mortem de Salah Stétié à ses ami.e.s’
&
Poètes français de demain, nouveaux dinosaures, chers pauvres dinosaures, vous seuls gardez au seuil de la caverne désertée notre or imaginaire et le peu d’eau resté disponible. N’espérez rien, cependant, au-delà de l’honneur que constitue cette garde.
Un livre, qu’on le lise ou qu’on l’écrive, doit être soluble dans la vie. On doit pouvoir à chaque page lever les yeux sur le monde ou se pencher sur un souvenir pour vérifier le texte.
Jean Grosjean 1912-2006
(cité par Patrick Kéchichian dans un article du journal Le Monde du 13/04/2006, à l’occasion de la mort du poète.)
La Liseuse, Charles von Steuben – Musée des Beaux Arts, Nantes
ω
Hier
Assis sur mes talons entre les murs je suis livré à la nuit anonyme et je me tais, mais je l’entends m’entendre. Il faut, dis-tu, marcher d’un mur à l’autre.
Rien, des essors d’oiseaux, l’herbe au soleil, l’odeur du sol, l’azur dans l’abreuvoir et l’envol des instants. Hier n’est plus, ne te retourne pas sur un abîme.
Du meine Seele, du mein Herz, Du meine Wonn’, o du mein Schmerz, Du meine Welt, in der ich lebe, Mein Himmel du, darein ich schwebe, O du mein Grab, in das hinab Ich ewig meinen Kummer gab!
Du bist die Ruh, du bist der Frieden, Du bist vom Himmel mir beschieden. Dass du mich liebst, macht mich mir wert, Dein Blick hat mich vor mir verklärt, Du hebst mich liebend über mich, Mein guter Geist, mein bess’res Ich!
Toi mon âme, toi mon cœur, Toi ma joie de vivre, ô toi ma douleur, Toi mon monde, dans lequel je vis, Mon ciel c’est toi, auquel je suis suspendu Ô toi mon tombeau, dans lequel Je déposerai pour toujours mon chagrin.
Tu es la tranquillité, tu es la paix, Tu es le ciel qui m’est échu. Que tu m’aimes me rend digne de moi, Ton regard est la lumière de mes yeux, Ton amour m’élève au-dessus de moi-même, Mon bon esprit, mon meilleur moi !
♥
Tant d’amour !
Procès gagné contre Friedrich Wieck, le père de Clara, terriblement réfractaire à l’union de sa fille prodige avec Robert Schumann, ces deux jeunes musiciens d’exception, profondément épris l’un de l’autre, peuvent enfin célébrer leur mariage.
A quelques heures de ce moment tant désiré, ce 12 septembre 1840, Robert dépose dans la corbeille de sa future épouse, le plus précieux cadeau qu’il pouvait lui offrir en témoignage de son inextinguible amour, un exemplaire finement relié de « Myrthen », 26 lieder qu’il a composés pour deux voix sur des poèmes de Rückert, Goethe, Heine, Lord Byron, Thomas Moore et quelques autres poètes.
Clara Wieck-Schumann 1819-1896
Autant par le choix des poèmes que par les infinies nuances des compositions musicales qui les accompagnent, Schumann, « poète du piano », qui vient de découvrir combien « il est merveilleux d’écrire pour la voix », s’y dévoile totalement : fragile mais brave ; tendre, inquiet, mais déterminé et lucide. Tantôt Florestan, vif et confiant, tantôt Eusebius, contemplatif et tourmenté. Mais toujours, malgré cette dualité qui agite sans cesse ses émotions entre douceur, doute et désespoir, infiniment constant dans sa dévotion à la femme qu’il aime, son « meilleur moi ».
Widmung (dédicace) introduit ce florilège de lieder. Composé sur un poème que Friedrich Rückert avait écrit vingt ans plus tôt en hommage à sa propre épouse, ce lied contient assurément l’expression musicale la plus passionnée et les sentiments les plus sincères du futur époux.
Après leur répétition anaphorique les mots se taisent, « la voix poétique démissionne ; au piano de se faire chant de l’inexprimable »*, à l’instar de l’évidente citation de l’Ave Maria de Schubert que Robert insère dans le postlude, fervente révérence à Clara.
Franz Liszt (1858)
La sensibilité exacerbée de Liszt pouvait-elle rester indifférente au souffle exalté de ce chant d’amour ? Non, bien sûr ! Aussi, fidèle à son goût immodéré pour la transcription, le grand pianiste virtuose s’attacha-t-il dans l’arrangement qu’il en fit en 1848 à sublimer cette mélodie intimiste en une ardente confession, passionnée, partagée entre tendresse et déchirement.
C’est sans doute pour que son écriture musicale exprime fidèlement sa propre perception de l’essor dramatique du poème, que Liszt avait pris soin, dans sa partition autographe, d’en écrire le texte au-dessus de la mélodie. Ainsi pouvait-il s’assurer en particulier d’une parfaite coïncidence entre le point paroxystique de son arrangement pour piano et le dernier vers emblématique du lied, «Mein guter Geist, mein bess’res Ich» (mon bon esprit, mon meilleur moi).
*M. Beaufils, Le Lied romantique allemand – Gallimard, 1956
Le chant des oiseaux est le même en forêt et dans les champs ; il est le même devant le wigwam et devant le château ; il est toujours le même, qu’il s’adresse au sauvage ou au sage, au chef ou au roi.
Simon Pokagon (1830-1899) Écrivain et activiste amérindien, représentant des Indiens Pottawatomi (Amérique du nord)
Georges Braque – Oiseaux (aquarelle 1962)
Au fond d’un cimetière, Denis Podalydes parle aux oiseaux avec les mots de Victor Hugo :
Les oiseaux
Je rêvais dans un grand cimetière désert ; De mon âme et des morts j’écoutais le concert, Parmi les fleurs de l’herbe et les croix de la tombe. Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe. Et l’ombre m’emplissait.
Autour de moi, nombreux, Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux, Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière, Des moineaux francs faisaient l’école buissonnière. C’était l’éternité que taquine l’instant. Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant, Égratignant la mort de leurs griffes pointues, Lissant leur bec au nez lugubre des statues, Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux. Je pris ces tapageurs ailés au sérieux ; Je criai : « Paix aux morts ! vous êtes des harpies. — Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies. — Silence ! allez-vous en ! » repris-je, peu clément. Ils s’enfuirent ; j’étais le plus fort. Seulement, Un d’eux resta derrière, et, pour toute musique, Dressa la queue, et dit : « Quel est ce vieux classique ? »
Comme ils s’en allaient tous, furieux, maugréant, Criant, et regardant de travers le géant, Un houx noir qui songeait près d’une tombe, un sage, M’arrêta brusquement par la manche au passage, Et me dit : « Ces oiseaux sont dans leur fonction. Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon. Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière. Homme, ils sont la gaîté de la nature entière ; Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté A l’astre, son sourire au matin enchanté ; Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie, Et nous l’apportent ; l’ombre en les voyant flamboie ; Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers ; A travers l’homme et l’herbe, et l’onde, et les halliers, Ils vont pillant la joie en l’univers immense. Ils ont cette raison qui te semble démence. Ils ont pitié de nous qui loin d’eux languissons ; Et, lorsqu’ils sont bien pleins de jeux et de chansons ; D’églogues, de baisers, de tous les commérages Que les nids en avril font sous les verts ombrages, Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants, Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants ; Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière, Vider dans notre nuit toute cette lumière ! Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons : « Les voilà ! » tout s’émeut, pierres, tertres, gazons ; Le moindre arbrisseau parle, et l’herbe est en extase ; Le saule pleureur chante en achevant sa phrase ; Ils confessent les ifs, devenus babillards ; Ils jasent de la vie avec les corbillards ; Des linceuls trop pompeux ils décrochent l’agrafe ; Ils se moquent du marbre ; ils savent l’orthographe ; Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur, Devant qui le mensonge étale sa laideur, Et ne se gène pas, me traitant comme un hôte, Je trouve juste, ami, qu’en lisant à voix haute L’épitaphe où le mort est toujours bon et beau, Ils fassent éclater de rire le tombeau.
Paris, mai 1835.
Victor Hugo – Les Contemplations (1856)
∞
Sheku Kanneh-Mason, jeune prodige du violoncelle, et ses violoncellistes laissent échapper les mille oiseaux que le grand Pablo Casals a nichés dans leurs instruments…
Âme, te souvient-il, au fond du paradis, De la gare d’Auteuil et des trains de jadis T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ? Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle Mes stations au bas du rapide escalier Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier Ta grâce en descendant les marches, mince et leste Comme un ange le long de l’échelle céleste. Ton sourire amical ensemble et filial, Ton serrement de main cordial et loyal. Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres. Après les premiers mots de bonjour et d’accueil, Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil, Et sous les arbres pleins d’une gente musique, Notre entretien était souvent métaphysique. Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier ! Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier, Mais si vite quittée au premier pas du doute ! Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route
Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt, Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt, Et dépêcher longtemps une vague besogne.
Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !
Paul Verlaine (Amour, 1888 –Lucien Létinois XVIII)
Verlaine, de retour d'Angleterre, fait la rentrée 1877 comme répétiteur au pensionnat Notre-Dame de Rethel. Il y accorde une attention toute particulière à l'un de ses élèves, Lucien Létinois, auquel il s'attache. Relation ambivalente, amoureuse et/ou filiale, avec ce garçon de 17 ans...
Quand, en août 1878, son contrat n'est pas renouvelé, Verlaine repart pour l'Angleterre accompagné de son jeune ami. Ils y enseigneront dans des villes différentes jusqu'à leur retour en France, fin 1879. En 1880, Lucien est enrôlé comme artilleur à Reims. Paul, soucieux de ne pas être éloigné de son jeune compagnon réussit à trouver dans cette même ville un poste de surveillant général.
En 1882, après avoir vendu la ferme de Juniville dans les Ardennes, récemment acquise et vite déficitaire, Verlaine rentre à Paris, impatient de retrouver la vie littéraire. Lucien s'installe avec ses parents à Ivry-sur-Seine.
Le 7 avril 1883, Lucien, 23 ans, meurt brusquement de la fièvre typhoïde. Verlaine est profondément affligé par la disparition de celui qu'il considérait comme son "fils adoptif". Il achète une concession au cimetière d’Ivry, et revient habiter chez sa mère, rue de la Roquette à Paris.
En 1888, Paul consacre les 25 derniers poèmes de son recueil "Amour" à Lucien Létinois. Ce profond chagrin n'est sans doute pas étranger à la déchéance du poète.
Christine Sèvres, comédienne et chanteuse avait depuis les années 1970 rangé ses merveilleuses interprétations dans la maison d'Antraigues-sur-Volane, en Ardèche, à l'ombre des innombrables succès de son époux, Jean Ferrat. Le 1er novembre 1981 le cancer l'emportait. Elle avait à peine 50 ans.
Publié initialement sur « Perles d’Orphée » le 5/01/2014
Don de soi
Après tant de rappels frénétiques, Virginia, l’incomparable pianiste, demeura perplexe. Le public réclamait encore, il trépignait. Alors lui vint une idée : elle ôta délibérément sa robe et se remit au piano. Ah ! Jouer du Fauré en petite chemise. Jamais elle n’avait atteint cette finesse de touche, cette légèreté…Quel délire dans la salle ! Non, non, ce n’était pas assez. Alors elle ôta sa petite chemise, son corset et ses bas, et se remit au piano. Tous les oiseaux du désir, d’un coup d’aile, se blottirent dans son soutien-gorge. Ah ! Jouer du Manuel de Falla en soutien-gorge. Jamais, jamais la chair et le sang n’avaient donné une telle frappe à son jeu. Les accords flambaient dans les entrailles des auditeurs.
Non, non, ce n’était pas assez. Alors elle enleva son soutien-gorge et se remit au piano.
Un grand cri traversa la salle : « Je suis sa mère » hurlait une femme, « tout de même, je suis sa mère ! ». Mais le public : « Encore, encore ! » Alors, Virginia ôta son slip qu’elle jeta dans la foule comme une fleur, et se remit au piano. Musique aussi dépouillée résonna-t-elle ainsi dans le cœur des hommes ? Schönberg avait du génie. Lorsque, éclatante et nue, elle salua de nouveau, l’enthousiasme, à son comble, n’était qu’une épée dirigée contre son être. Alors Virginia, sublime, se jeta tête première dans le ventre du piano. Le couvercle se rabattit sur elle dans un coup de tonnerre Quatre hommes de main survinrent qui emmenèrent le cercueil. René de Obaldia
sublimes excoriations d’une chair fraternelle et jusqu’aux feux rebelles de mille villages fouettée arènes feu
mât prophétique des carènes feu
vivier des murènes feu feu feux de position d’une île bien en peine feux empreintes effrénées de hagards troupeaux qui dans les boues s’épellent
morceaux de chair crue crachats suspendus éponge dégouttant de fiel
valse de feu des pelouses jonchées des cornets qui tombent de l’élan brisé des grands tabebuias feux tessons perdus en un désert de peurs et
de citernes os
feux desséchés jamais si desséchés que n’y batte un ver sonnant sa chair neuve semences bleues du feu feu des feux témoins d’yeux qui pour les folles vengeances s’exhument
et s’agrandissent
pollen pollen
et par les grèves où s’arrondissent les baies nocturnes des
doux mancenilliers
bonnes oranges toujours accessibles à la sincérité des
soifs longues
Aimé Césaire 1913-2008
in « Ferrement » – 1960 (source : wikipoemes.com)
• • •
Roxane Elfasci interprète le 3ème mouvement – « Fuoco » de la « Libra sonatine », composée par Roland Dyens (guitariste virtuose, compositeur, arrangeur et grand improvisateur français, mort en 2016).
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté
En hommage à Samuel PATY, 47 ans, professeur assassiné, décapité, sur notre terre de France, ce 16 octobre 2020, pour avoir simplement offert à ses élèves « une chance de devenir meilleurs »* en leur enseignant la liberté d’expression, la liberté de croire ou de ne pas croire…
… la Liberté, tout court !
*Albert Camus
Sur mes cahiers d’écolier Sur mon pupitre et les arbres Sur le sable sur la neige J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues Sur toutes les pages blanches Pierre sang papier ou cendre J’écris ton nom
Sur les images dorées Sur les armes des guerriers Sur la couronne des rois J’écris ton nom
Sur la jungle et le désert Sur les nids sur les genêts Sur l’écho de mon enfance J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits Sur le pain blanc des journées Sur les saisons fiancées J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur Sur l’étang soleil moisi Sur le lac lune vivante J’écris ton nom
Sur les champs sur l’horizon Sur les ailes des oiseaux Et sur le moulin des ombres J’écris ton nom
Sur chaque bouffée d’aurore Sur la mer sur les bateaux Sur la montagne démente J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages Sur les sueurs de l’orage Sur la pluie épaisse et fade J’écris ton nom
Sur les formes scintillantes Sur les cloches des couleurs Sur la vérité physique J’écris ton nom
Sur les sentiers éveillés Sur les routes déployées Sur les places qui débordent J’écris ton nom
Sur la lampe qui s’allume Sur la lampe qui s’éteint Sur mes maisons réunies J’écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux Du miroir et de ma chambre Sur mon lit coquille vide J’écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre Sur ses oreilles dressées Sur sa patte maladroite J’écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte Sur les objets familiers Sur le flot du feu béni J’écris ton nom
Sur toute chair accordée Sur le front de mes amis Sur chaque main qui se tend J’écris ton nom
Sur la vitre des surprises Sur les lèvres attentives Bien au-dessus du silence J’écris ton nom
Sur mes refuges détruits Sur mes phares écroulés Sur les murs de mon ennui J’écris ton nom
Sur l’absence sans désir Sur la solitude nue Sur les marches de la mort J’écris ton nom
Sur la santé revenue Sur le risque disparu Sur l’espoir sans souvenir J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot Je recommence ma vie Je suis né pour te connaître Pour te nommer
Un maître spirituel d’un autre temps avait coutume de réunir tôt chaque matin pendant une heure quelques-uns de ses plus fidèles disciples pour évoquer avec eux les grandes valeurs universelles, comme la beauté, la bonté, l’amour et quelques autres vertus encore.
Ce matin-là, alors qu’il s’apprêtait à annoncer le thème choisi pour son entretien, le maître fut soudainement interrompu par le chant d’un chardonneret venu se poser effrontément sur le rebord de la fenêtre voisine. Le ramage de l’oiseau, un long moment durant, captiva cet auditoire inattendu. La dernière note se perdit dans le subtil bruissement d’une aile…
Alors, à travers un imperceptible sourire, le maître annonça : – La causerie du jour est terminée !
Si je lisais aujourd’hui pour la première fois cette délicate et juste parabole dans le texte de Krishnamurti qui me la fit découvrir jadis, je ne pourrais pas m’empêcher de noter spontanément en marge avec trois points d’exclamation – comme je le fais toujours pour exprimer dans mes annotations mon enthousiasme du moment – :
« l’Oiseau prophète » / Robert Schumann / « Scènes de la forêt » !!!
A l’époque, cependant, bien que séduit par le récit et son évocation, je ne m’étais contenté que d’un soulignement appuyé.
Étrange jeu des associations que l’esprit manœuvre à sa guise. Schumann m’avait pourtant mille fois déjà ouvert les sentiers de la forêt jusqu’à son oiseau prophète lorsque je fis la découverte du maître chanteur de Krishnamurti… Paradoxalement, ce n’est qu’aujourd’hui, bien des années plus tard, que se révèle à mes sens, telle une puissante évidence, l’étonnante gémellité de ces deux virtuoses qui trouvent leur éloquence et leur justesse par delà le verbe.
Et après tout tant mieux ! Avec le temps, les plaisirs ne s’ajoutent pas les uns aux autres… en se combinant autour du souvenir ils se multiplient ! Quelle chance !
Martin Helmchen interprète au piano « Vogel als Prophet » (L’Oiseau prophète) extrait des « Waldszenen » (Scènes de la forêt) – composées par Robert Schumann en 1849
Ξ
Oiseau prophète romantique parmi les siens, inspirateur assurément d’une mythique descendance qui ne saurait trouver sa vérité – puissions-nous nous en inspirer ! – nulle part ailleurs que dans le chant.
En entendez-vous l’écho ?
Depuis les ombres de la forêt wagnérienne, à travers les prophéties qu’adressent à Siegfried les mésanges, les merles, les alouettes et les geais, avertissant le héros du dénouement de sa quête et de la tragédie de sa propre mort ?
Depuis le salut exalté que lance Zarathoustra, en clôture de la troisième partie de son discours, à l’éternelle sagesse du chant de cet oiseau nietzschéen…
— Mais la sagesse de l’oiseau, c’est celle qui dit : « Voici, il n’y a ni haut ni bas ! Élance-toi en tout sens, en avant, en arrière, créature légère ! Chante, et ne parle pas !
— Toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? Les paroles ne mentent-elles pas toutes à ceux qui sont légers ? Chante ! Ne parle plus !
Ainsi parlait Zarathoustra (1885), Friedrich Nietzsche (trad. Geneviève Bianquis), éd. Flammarion – Partie 3 / « Le Septième Sceau »
What would the world be, once bereft Of wet and of wildness?
Qu’arriverait-il au monde, s’il se voyait ravir L’humide et le sauvage ?
Inversnaid (1887)
This darksome burn, horseback brown, His rollrock highroad roaring down, In coop and in comb the fleece of his foam Flutes and low to the lake falls home.
A windpuff-bonnet of fáwn-fróth Turns and twindles over the broth Of a pool so pitchblack, féll-frówning, It rounds and rounds Despair to drowning.
Degged with dew, dappled with dew Are the groins of the braes that the brook treads through, Wiry heathpacks, flitches of fern, And the beadbonny ash that sits over the burn.
What would the world be, once bereft Of wet and of wildness? Let them be left, O let them be left, wildness and wet; Long live the weeds and the wilderness yet.
Gerard Manley Hopkins 1844-1889
Lecture par Tom O’Bedlam :
Inversnaid
Ce ruisseau sombre d’un brun croupe-de-cheval Qui dévale sa grand’route et rugissant roule des rocs, Dans la crique et la combe plisse sa toison d’écume Et tout en bas au creux du lac tombe en sa demeure.
Un béret de mousse fauve bourré-de-vent Virevolte et se défait à la surface du brouet D’un étang si noir-de-poix, farouche et menaçant Qu’il touille et touille le Désespoir pour le noyer.
Imbibés de rosée, bariolés de rosée, voici Les replis des coteaux où le torrent s’encaisse, Les rêches touffes de bruyère, les bosquets de fougères Et le joli frêne perlé penché sur le ruisseau.
Qu’arriverait-il au monde, s’il se voyait ravir L’humide et le sauvage ? Qu’ils nous soient donc laissés, Oh ! qu’ils nous soient laissés, le sauvage et l’humide, Que vivent encor longtemps herbes folles et lieux sauvages !
Traduction de Jean Mambrino
Inversnaid est une petite communauté rurale sur la rive est du Loch Lomond en Écosse, près de l'extrémité nord du lac, dans le paysage reculé et impressionnant des Trossachs. Les merveilles d'une nature intacte, points de vue spectaculaires et diversité de la faune sauvage, s'offrent ici au détour de ruines romantiques indices d'histoires oubliées.
Le poète Gérard Manley Hopkins, visitant la région, ne pouvait évidemment pas rester insensible aux mille nuances d'un automne finissant, frissonnant déjà aux froides prémices de l'hiver. Belle occasion pour lui d'illustrer son goût prononcé pour l'invention de mots composés ainsi que cette métrique particulière ("sprung rythm") qu'il avait souhaité donner à ses poèmes pour rendre leur expression plus proche de la parole naturelle.
∑
Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.
Arthur Rimbaud « Lettre du Voyant », à Paul Demeny, 15 mai 1871
Peuples ! écoutez le poète ! Écoutez le rêveur sacré ! Dans votre nuit, sans lui complète, Lui seul a le front éclairé. Des temps futurs perçant les ombres, Lui seul distingue en leurs flancs sombres Le germe qui n’est pas éclos.
Voici ce qui est important : c’est qu’entre le loup au coin du bois et le loup au coin d’une page, il y a comme un chatoyant maillon. Ce maillon, ce prisme, c’est l’art littéraire.
La littérature n’est pas née le jour où un jeune garçon criant « au loup, au loup ! » a jailli d’une vallée néandertalienne, un grand loup gris sur ses talons : la littérature est née le jour où un jeune garçon a crié « au loup, au loup ! » alors qu’il n’y avait aucun loup derrière lui. Que ce pauvre petit, victime de ses mensonges répétés, ait fini par se faire dévorer par un loup en chair et en os est ici relativement accessoire. Voici ce qui est important : c’est qu’entre le loup au coin du bois et le loup au coin d’une page, il y a comme un chatoyant maillon. Ce maillon, ce prisme, c’est l’art littéraire. La littérature est invention. La fiction est fiction. Appeler une histoire « histoire vraie », c’est faire injure à la fois à l’art et à la vérité. Tout grand écrivain est un grand illusionniste, mais telle également est l’architrompeuse Nature. La Nature trompe sans cesse. De la simple supercherie de la reproduction à l’illusion prodigieusement complexe des mimétismes protecteurs chez les papillons ou chez les oiseaux, il y a dans la Nature un merveilleux appareil de charmes et d’artifices. L’écrivain de fiction ne fait que suivre la voie tracée par la Nature. Revenons un instant à notre petit sauvage criant « au loup ! » au sortir du bois ; on peut en quelque sorte résumer la chose ainsi : la magie de l’art était dans l’ombre du loup qu’il a délibérément inventé, dans son rêve du loup. Après quoi, l’histoire des tours qu’il avait joués fit une bonne histoire. Enfin, lorsqu’il mourut, le récit de son histoire prit valeur d’exemple la nuit autour des feux de camp. Mais le petit magicien, c’était lui. L’inventeur, c’était lui.
ARTE Cinéma, il y a peu, a invité des artistes parmi ceux qui font la vie culturelle française et allemande à réciter des poèmes qui leur tiennent à cœur. La série, intitulée "De la poésie dans un monde de brutes" est une belle réussite. La vidéo de ce billet en est extraite.
Se souvenir – du bruit du clair de lune, lorsque la nuit d’été se cogne à la montagne, et que traîne le vent, dans la bouche rocheuse des Monts Liban.
Se souvenir – d’un village escarpé, posé comme une larme au bord d’une paupière; on y rencontre un grenadier, et des fleurs plus sonores qu’un clavier.
Se souvenir – de la vigne sous le figuier, des chênes gercés que Septembre abreuve, des fontaines et des muletiers, du soleil dissous dans les eaux du fleuve.
Se souvenir – du basilic et du pommier, du sirop de mûres et des amandiers. Alors chaque fille était hirondelle, ses yeux remuaient, comme une nacelle, sur un bâton de coudrier.
Se souvenir – de l’ermite et du chevrier, des sentiers qui mènent au bout du nuage, du chant de l’Islam, des châteaux croisés, et des cloches folles, du mois de juillet.
Se souvenir – de chacun, de tous, du conteur, du mage, et du boulanger, des mots de la fête, de ceux des orages, de la mer qui brille comme une médaille, dans un paysage.
Se souvenir – d’un souvenir d’enfant, d’un secret royaume qui avait note âge ; nous ne savions pas lire les présages, dans ces oiseaux morts au fond de leurs cages, sur les Monts Liban.
Nadia Tuéni (1935-1983)
Publié (audio) sur Perles d’Orphée le 5/05/2014 : « Se souvenir ».