Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
… Et légèrement complété ici en guise de réponse définitive – oserais-je l’espérer – à la sempiternelle question avec laquelle, malgré la superfluité que mes années lui confèrent, on me harcèle encore.
Naïveté ou perversion : demander à un vieil âne borgne et boiteux pourquoi il n’a pas gagné le Prix d’Amérique ?
∞
Barbara
N’ayez crainte, Madame, je ne touche rien ! Je ne touche à rien !
J’écoute ! Je Vous écoute…
Et, comme au premier jour, tout simplement, je vous aime !
Mais dites-moi ! Rien n’interdit, je suppose, de convertir votre propos au masculin ? Il me va si bien !
Après tout pourquoi pas « Homme-piano-lunettes » ?
Vous ne pouvez me répondre depuis votre paradis…
Qui ne dit mot consent !
Alors… (avec un large sourire… mais pas si fier que ça) :
Femme ! Touche pas mon piano, Touche pas mes remparts, Touche pas mes lunettes, Touche pas mon regard, Touche pas ma roulotte, Touche pas mes bateaux, Touche pas mes hasards, Touche pas mes silences. Touche pas mes théâtres. Ne me touche à rien. J’ai tout, j’veux rien. Péccable !
Ont touché à rien, sont parties plus loin. Rien à dire. Faut savoir C’que vouloir.
M’ont laissé tout seul, Avec mes lunettes, avec mon piano Avec ma bible à moi, avec ça, tout ça, Avec ma vie, ma vie, Ma vie comme j’ai su, Comme j’ai pu, comme j’ai voulu, Belle ma vie, belle, Belle ! Rien à dire, Je vis mes délires. Je suis fou, je chante, j’m’envole. Avec vous j’ai tout, j’ai tout. Mais Si Mi La Ré Si, Le soir, J’suis seul Dans mon lit Parce que… Touche pas mon piano, Touche pas mes remparts…
Pour être tout à fait dans le ton, ce billet devrait être lu à haute voix, à la manière docte mais chantante et surjouée des animateurs radiophoniques de l’entre-deux guerres. Et, s’il survenait au coin des lèvres, masquer ce sourire narquois.
La voilà enfin votre nouvelle T.S.F. ! Vous allez pouvoir vous régaler avec tous ces programmes que concoctent pour vous les grandes stations de radiodiffusion comme Radio P.T.T.,Radio Tour Eiffel, Radio Cité ou Radio Luxembourg, pour ne citer qu’elles.
Vous ne voudriez tout de même pas avoir l’image, en plus ! Nous ne sommes qu’au milieu des années 30 – 1930, évidemment ! – la télévision mécanique montre à peine le bout de son écran : Georges Mandel, ministre des Postes Télégraphe et Téléphone vient tout juste d’assister en Angleterre à une retransmission expérimentale du Derby d’Epsom.
La publicité, elle, n’a pas perdu de temps et déjà elle n’hésite pas, avec le sans-gêne et l’effronterie qu’on lui connaît, à s’insérer partout, nantie de l’humour raffiné et de l’intelligence brillante dont elle ne cessera de se parer au cours des époques pour élever jusqu’aux sommets les plus hauts les esprits attentifs des auditeurs fascinés. N’est-ce pas ?
Par exemple :
Mais, s’il vous plaît, pas de précipitation, ne jetez pas trop vite votre poste de radio au fond de la Seine ; elle contient déjà tant de choses. Choisissez plutôt la bonne fréquence et montez un peu le son : en ce moment Lys Gauty dresse avec sa gouaille particulière et sur le ton de la chanson réaliste en vogue, l’inventaire des trésors et des secrets que recèlent les eaux de notre Seine nationale.
La liste poétique en est établie par Maurice Magre et la musique est composée par Kurt Weill.
Et en prime vous aurez même droit à quelques images d’époque…
« Complainte de la Seine »
Complainte de la Seine (1934)
Au fond de la Seine, il y a de l’or Des bateaux rouillés, des bijoux, des armes. Au fond de la Seine, il y a des morts. Au fond de la Seine, il y a des larmes.
Au fond de la Seine, il y a des fleurs, De vase et de boue elles sont nourries. Au fond de la Seine, il y a des cœurs Qui souffrirent trop pour vivre la vie.
Et puis les cailloux et des bêtes grises, L’âme des égouts soufflant des poisons, Des anneaux jetés par des incomprises, Des pieds qu’une hélice a coupés du tronc.
Et les fruits maudits des ventres stériles, Les blancs avortés que nul n’aima, Les vomissements de la grande ville, Au fond de la Seine il y a cela.
Ô Seine clémente où vont les cadavres Au lit dont les draps sont faits de limon. Fleuve des déchets sans fanal ni havre, Chanteuse berçant la morgue et les ponts.
Accueille le pauvre, accueille la femme Accueille l’ivrogne, accueille le fou, Mêle leurs sanglots au bruit de tes larmes Et porte leur cœur parmi les cailloux.
Au fond de la Seine, il y a de l’or, Des bateaux rouillés, des bijoux, des armes. Au fond de la Seine, il y a des morts. Au fond de la Seine, il y a des larmes.
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Musique de Kurt Weill (1900-1950) Compositeur du célèbre « Opéra de Quat’sous »
Paroles de Maurice Magre (1877-1941) poète, romancier, dramaturge et essayiste
Whistler – Variations en violet et vert (Musée d’Orsay)
On cogne près de l’âtre, avec un tisonnier, on viole dans la nuit étoilée, on assassine les soirs de pleine lune, et l’aube complice éclaire la fuite du coupable de la nuit… Et pourtant !…
Au coin du feu, sous les étoiles, au clair de lune, dès potron-minet … Il y a des expressions circonstancielles, comme celles-ci, qui, me semble-t-il, se refusent à introduire toute évocation violente ou dramatique ; et qui, a contrario, appellent spontanément à leur suite les images douces et paisibles des bonheurs simples.
Ainsi, qui, après au bord de l’eau, attend-il l’image de ce poisson mort rejeté par les flots ? la plainte désespérée du pêcheur devant son lac devenu infécond ? ou le rappel de la terrible noyade de cette innocente enfant ?
Au bord de l’eau demande au temps une courte pause, un instant de paix loin des tracas du monde, pour, comme dit le poète, « sentir l’amour, devant tout ce qui passe, ne point passer ».
Au bord de l’eau
S’asseoir tous deux au bord d’un flot qui passe,
Le voir passer ;
Tous deux, s’il glisse un nuage en l’espace,
Le voir glisser ;
À l’horizon, s’il fume un toit de chaume,
Le voir fumer ;
Aux alentours si quelque fleur embaume,
S’en embaumer ;
[…]
Entendre au pied du saule où l’eau murmure
L’eau murmurer ;
Ne pas sentir, tant que ce rêve dure,
Le temps durer ;
Mais n’apportant de passion profonde
Qu’à s’adorer,
Sans nul souci des querelles du monde,
Les ignorer ;
Et seuls, tous deux devant tout ce qui lasse,
Sans se lasser,
Sentir l’amour, devant tout ce qui passe,
Ne point passer !
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Sully Prudhomme
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Au bord de l’eau !Cette expression, pour ma part, ne peut pas ne pas évoquer, tel un réflexe pavlovien, le souvenir heureux de cette chanson heureuse que chante Jean Gabin dans le célèbre film de Julien Duvivier, « La belle équipe » (1936).
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Une bande de copains au chômage gagne à la loterie nationale et décide d’ouvrir une guinguette en banlieue parisienne, à Nogent, au bord de l’eau. L’équilibre de leur amitié ne résistera pas aux coups du destin et la rivalité amoureuse qui oppose les deux derniers compagnons de l’équipe donnera le coup de grâce à la joyeuse aventure.
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Mais, seuls les bons souvenirs résistent à l’usure du temps. Et mon plaisir est toujours à son comble chaque fois que le hasard m’invite à l’inauguration de cette guinguette populaire pour partager la franche joie collective qui irradie ce beau dimanche ensoleillé… au bord de l’eau.
Comme des fronts de morts nos fronts avaient pâli,
Et, muet, me penchant vers elle, je pus lire
Ce mot fatal écrit dans ses grands yeux : l’oubli.
Le temps des lilas et le temps des roses
Ne reviendra plus à ce printemps-ci ;
Maurice Bouchor (1855-1929) – Poème de la mer et de l’amour (La mort de l’amour)
Quand les lilas refleuriront
Pour tous ces baisers qui s’égrènent
Que de blessures saigneront…
Georges Auriol – 1890 (poète, chansonnier, journaliste)
« Confiture exquise aux bons poètes », le lilas, dans les pastels de son odorante et précoce floraison, infaillible annonciatrice du retour longtemps attendu de la douceur des jours, est devenu depuis des lustres le symbole des amours de jeunesse. Blason du printemps retrouvé, sa seule évocation enchante les sourires et gonfle les espoirs. Et chacun, çà et là, chante son optimisme.
Mais quand l’amour est mort et que le cœur sanglote, plus rien ne fleurit au fond des meurtrissures ; la rose n’est plus offerte, et le temps du lilas ne veut pas revenir. A sa place désormais une cicatrice encore fraîche inévitablement promise à la douloureuse gangrène des souvenirs heureux.
Si brèves soient les amours de la jeunesse, si fugitif le printemps d’une vie, demeure, comme une empreinte de leur furtif passage, l’immense et profonde beauté du poème. Celui, peut-être, drapé dans les ondulations élégiaques d’une mélodie marine qu’un alizé lyrique ramène vers le rivage, le soir, à l’heure solitaire où l’âme caresse ses hiers.
Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage…
Pierre de Marbeuf (1596-1645
Cette mélodie, "Le temps des lilas", désormais légendaire, conclut le long et délicieux "Poème de l'amour et de la mer" écrit par Ernest Chausson entre l'été 1882 et le printemps 1890.
Née au confluent des courants impressionniste, symboliste et de l’Art décadent, de la fin du XIXème, cette adaptation et mise en musique des "Poèmes de la mer et de l'amour" de Maurice Bouchor, par le compositeur, est le parfait reflet de la conscience exacerbée des artistes de l'époque : Face au caractère éphémère de toute chose, saisir pleinement la volupté de l'instant.
Nature hypersensible et volontiers pessimiste, Chausson ne pouvait que ressentir profondément, non sans une certaine angoisse métaphysique - plutôt généreusement partagée à l'époque -, la fugacité de la vie. C'est sans doute à cette émotivité particulière que l'ont doit l'extrême délicatesse et la tendre pudeur qu'il offre pour écrin aux vers de son ami poète.
Ernest Chausson (1855-1899)
Le temps des lilas et le temps des roses Ne reviendra plus à ce printemps-ci ; Le temps des lilas et le temps des roses Est passé ; le temps des œillets aussi.
Le vent a changé, les cieux sont moroses, Et nous n’irons plus courir, et cueillir Les lilas en fleur et les belles roses ; Le printemps est triste et ne peut fleurir.
Oh ! joyeux et doux printemps de l’année, Qui vins, l’an passé, nous ensoleiller, Notre fleur d’amour est si bien fanée, Las ! que ton baiser ne peut l’éveiller !
Et toi, que fais-tu ? pas de fleurs écloses, Point de gai soleil ni d’ombrages frais ; Le temps des lilas et le temps des roses Avec notre amour est mort à jamais.
Maurice Bouchor
Que passent les ans, qu’avancent les siècles, le temps du lilas est toujours fidèle… à ses infidélités. Pour parler de lui le ton peut changer, les mots rajeunir et se renouveler, il n’oublie jamais de foutre le camp le temps du lilas, le temps de la rose offerte.
Dis, si tu le vois, ramène-le moi,
Le joli temps du lilas !
Pour moi voici quel est mon mot
Et sur le mot et sur la chose :
J’avouerai que j’aime le mot
J’avouerai que j’aime la chose
Mais c’est la chose avec le mot
Mais c’est le mot avec la chose
Autrement la chose et le mot
A mes yeux seraient peu de chose.
Abbé de LATTAIGNANT (1697-1779)
« Le mot et la chose » (extrait)
— La chose, la bagatelle, la petite affaire, le plaisir partagé… comme qui dirait l’amour, quoi ! Tu comprends ?
— Oui, mais voilà, c’est pas toujours le nirvana, le septième ciel, le pied, le « panard », le paroxysme de la joie, l’extase, la sublimation des sens, la béatitude des sommets… On a beau être entre adultes consentants, y a des cas où…
Évoquer son nom, ou croiser son malicieux regard embusqué derrière son pince-nez, et déjà l’on se sent planer à travers les résonances suspendues des accords égrenés avec lenteur sur le piano, entre lesquels s’étirent, dépouillées et diaphanes, reconnaissables entre toutes, les mélodies singulières de ses « Gymnopédies » ou de ses « Gnossiennes ». Quelquefois, quand une musique de ses compositions défie le souvenir, n’est-il pas amusant de retrouver dans les méandres de notre mémoire l’étrangeté gentiment séditieuse de certains titres tels, par exemple, que « Musique d’ameublement », « Morceau en forme de poire », ou encore « Embryons desséchés » ?
Suzanne Valadon – Erik_Satie – 1893
Erik Satie est né il y a 150 ans, en 1866. Et c’est évidemment par ses œuvres pour le piano — même si les interprètes de premier plan les boudent trop souvent — que sa musique est parvenue jusqu’à nous.
Originale, toujours rebelle aux conventions du romantisme, ironique et caustique souvent, et, au fond, bien plus sérieuse qu’elle ne veut paraître à travers les particularités de son modernisme et le mystère de son inventivité, elle continue de nous séduire encore aujourd’hui, nous, auditeurs de toutes générations. D’ailleurs, ne s’avère-t elle pas, souvent, être un point d’entrée attrayant pour ceux qui décident de découvrir, à rebours de son histoire, la musique dite « classique ».
Lieu commun, sans doute, mais qu’importe ! Au nom de quelle convention me priverais-je, chaque fois que les rousseurs d’octobre font craquer mes souvenirs sous le poids de mon pas, d’entendre cette chanson douce et mélancolique que mon père fredonnait sans cesse ? A croire qu’instillés par son chant dans mes biberons, couplets et refrain en ont irrémédiablement parfumé le lait.
Ils sont innombrables ces artistes, chanteurs lyriques ou de variétés, musiciens classiques ou jazzmen de tout temps, à s’être épris de cette chanson française chargée d’autant d’éternité qu’un poème de Verlaine, ou un prélude de Bach. Tous, partout, ont donné leur version des « Feuilles mortes »de Prévert et Kosma. Aucun, bien sûr, n’aura su faire résonner cet air en moi tel que mon père le chantonne encore dans ma mémoire.
Toutefois, après avoir écouté avec plaisir, tant de fois, tant de versions et pendant tant d’années, je conserve précieusement dans mes archives intimes trois interprétations qui — je ne saurais expliquer pourquoi — ont le don de me faire voyager entre le lointain royaume des bonheurs de mon enfance et les ciels parfois brouillés de ma vie d’homme.
Comment ne trouveraient-elles pas leur juste place dans ces pages partagées du journal de mes émotions ?
Les voici donc ! En noir et blanc, couleur nostalgie, — et pourtant pas toujours dans ma langue que je chéris —, telles que retrouvées sur la toile.
Yves Montand : Interprète absolu de ce poème et de la mélodie qui lui colle aux vers depuis toujours… Concordance d’époques…!
&
Nat King Cole : Velours, charme…! Et premiers chagrins d’amour.
&
Eva Cassidy : Dès que je l’ai découverte à la fin des années 90, la superbe interprétation très personnelle d’Eva Cassidy, trop tôt disparue, m’a définitivement conforté, s’il en était besoin, dans cette affirmation du poète selon laquelle la mélancolie c’est le bonheur d’être triste. La guitare, peut-être ? La blondeur, qui sait ? L’artiste, assurément !
Aimer quelqu’un, c’est le lire. C’est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le cœur de l’autre, et en lisant le délivrer. C’est déplier son cœur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui-même un livre écrit dans une langue étrangère.
Christian Bobin (« La lumière du monde » – Folio / Gallimard – 2003)
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Heureux l’instant d’une improbable rencontre entre deux poètes sur la passerelle qu’ils ont construite sans le savoir, mot après mot, par-dessus le temps, l’espace, et leurs différences, pour parler d’amour !
Quand l’un affirme l’autre questionne, et pourtant tous les deux, dans le même souffle d’une sensibilité partagée, donnent sa vraie valeur à ce silence inquiet qui parfois prend place, un moment, entre deux amants.
N’est-ce pas dans la lisibilité de ces silences que s’inscrit la grandeur du sentiment ?
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Théâtre des Champs Élysées – 1984
Tu penses à quoi ? A la langueur du soir dans les trains du tiers monde ? A la maladie louche ? Aux parfums de secours ? A cette femme informe et qui pourtant s’inonde ? Aux chagrins de la mer planqués au fond des cours ?
Tu penses à quoi ? A l’avion malheureux qui cherche un champ de blé ? A ce monde accroupi les yeux dans les étoiles ? A ce mètre inventé pour mesurer les plaies ? A ta joie démarrée quand je mets à la voile ?
Tu penses à quoi ? A cette rouge gorge accrochée à ton flanc ? Aux pierres de la mer lisses comme des cygnes ? Au coquillage heureux et sa perle dedans Qui n’attend que tes yeux pour leur faire des signes ?
Tu penses à quoi ? Aux seins exténués de la chienne maman ? Aux hommes muselés qui tirent sur la laisse ? Aux biches dans les bois ? Au lièvre dans le vent ? A l’aigle bienheureux ? A l’azur qu’il caresse ?
Tu penses à quoi ? A l’imagination qui part demain matin ? A la fille égrenant son rosaire à pilules ? A ses mains mappemonde où traîne son destin ? A l’horizon barré où ses rêves s’annulent ?
Tu penses à quoi ? A ma voix sur le fil quand je cherche ta voix ? A toi qui t’enfuyais quand j’allais te connaître ? A tout ce que je sais de toi et à ce que tu crois ? A ce que je connais de toi sans te connaître ?
Tu penses à quoi ? A ce temps relatif qui blanchit mes cheveux ? A ces larmes perdues qui s’inventent des rides ? A ces arbres datés où traînent des aveux ? A ton ventre rempli et à l’horreur du vide ?
Tu penses à quoi ? A la brume baissant son compteur sur ta vie ? A la mort qui sommeille au bord de l’autoroute ? A tes chagrins d’enfant dans les yeux des petits ? A ton cœur mesuré qui bat coûte que coûte ?
Tu penses à quoi ? A ta tête de mort qui pousse sous ta peau ? A tes dents déjà mortes et qui rient dans ta tombe ? A cette absurdité de vivre pour la peau ? A la peur qui te tient debout lorsque tout tombe ?
Tu penses à quoi ? Tu penses à quoi, dis ? A moi ? Des fois ?… Je t’aime !
Brûler, brûler encore, sous les brandons de la passion… Même, et surtout, à braises descendantes, lorsque déjà grises du temps qui fuit elles ne réchauffent plus le cœur que des quelques fumées attiédies montant encore des gloires consumées.
Même alors, quand subrepticement l’ombre frileuse des souvenirs glisse, frissonnante et prémonitoire, le long de son échine engourdie, il ne désarme pas, l’ingénieux hidalgo. Point de relâche pour cet impénitent rêveur, poursuiveur obstiné des chimères, « fait de tripes, d’humeurs, tenaillé par des faims et des désirs inassouvissables »* .
La mort seule demeure le terme du combat pour ce chevalier de l’impossible, voyageur immobile, regard rivé sur son but, intransigeance désespérée d’une unique ambition : l’inaccessible étoile.
*Gilles Deleuze
Rêver un impossible rêve Porter le chagrin des départs Brûler d’une possible fièvre Partir où personne ne part
Aimer jusqu’à la déchirure Aimer, même trop, même mal, Tenter, sans force et sans armure, D’atteindre l’inaccessible étoile
Telle est ma quête, Suivre l’étoile Peu m’importent mes chances Peu m’importe le temps Ou ma désespérance Et puis lutter toujours Sans questions ni repos Se damner Pour l’or d’un mot d’amour Je ne sais si je serai ce héros Mais mon cœur serait tranquille Et les villes s’éclabousseraient de bleu Parce qu’un malheureux
Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé Brûle encore, même trop, même mal Pour atteindre à s’en écarteler Pour atteindre l’inaccessible étoile.