Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
accompagnée par le BBC Symphony Orchestra sous la direction de Pascal Rophé
« Le temps des lilas » extrait du ‘Poème de l’amour et de la mer’
Le temps des lilas et le temps des roses Ne reviendra plus à ce printemps ci ; Le temps des lilas et le temps des roses Est passé, le temps des œillets aussi.
Le vent a changé, les cieux sont moroses, Et nous n’irons plus courir, et cueillir Les lilas en fleur et les belles roses ; Le printemps est triste et ne peut fleurir.
Oh ! joyeux et doux printemps de l’année Qui vins, l’an passé, nous ensoleiller, Notre fleur d’amour est si bien fanée, Las ! que ton baiser ne peut l’éveiller !
Et toi, que fais-tu ? pas de fleurs écloses, Point de gai soleil ni d’ombrages frais ; Le temps des lilas et le temps des roses Avec notre amour est mort à jamais.
Si l’on gardait, depuis des temps, des temps, Si l’on gardait, souples et odorants, Tous les cheveux des femmes qui sont mortes, Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs, Crinières de nuit, toisons de safran, Et les cheveux couleur de feuilles mortes, Si on les gardait depuis bien longtemps, Noués bout à bout pour tisser les voiles Qui vont à la mer,
Il y aurait tant et tant sur la mer, Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs, Et tant de cheveux de nuit sans étoiles, Il y aurait tant de soyeuses voiles Luisant au soleil, bombant sous le vent Que les oiseaux gris qui vont sur la mer, Que ces grands oiseaux sentiraient souvent Se poser sur eux, Les baisers partis de tous ces cheveux, Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux, Et puis en allés parmi le grand vent…
Si l’on gardait, depuis des temps, des temps, Si l’on gardait, souples et odorants, Tous les cheveux des femmes qui sont mortes, Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs, Crinières de nuit, toisons de safran, Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si l’on gardait depuis bien longtemps, Noués bout à bout pour tordre des cordes, Afin d’attacher A de gros anneaux tous les prisonniers Et qu’on leur permît de se promener Au bout de leur corde,
Les liens de cheveux seraient longs, si longs, Qu’en les déroulant du seuil des prisons, Tous les prisonniers, tous les prisonniers Pourraient s’en aller Jusqu’à leur maison…
Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête
Tu ne dis jamais rien
Tu ne dis jamais rien Je vois le monde un peu comme on voit l’incroyable L’incroyable c’est ça c’est ce qu’on ne voit pas Des fleurs dans des crayons Debussy sur le sable A Saint-Aubin-sur-Mer que je ne connais pas Les filles dans du fer au fond de l’habitude Et des mineurs creusant dans leur ventre tout chaud Des soutiens-gorge aux chats des patrons dans le Sud A marner pour les ouvriers de chez Renault Moi je vis donc ailleurs dans la dimension quatre Avec la Bande dessinée chez MC 2 Je suis Demain je suis le chêne et je suis l’âtre Viens chez moi mon amour viens chez moi y a du feu Je vole pour la peau sur l’aire des misères Je suis un vieux Boeing de l’an quatre-vingt-neuf Je pars la fleur aux dents pour la dernière guerre Ma machine à écrire a un complet tout neuf Je vois la stéréo dans l’œil d’une petite Des pianos sur des ventres de filles à Paris Un chimpanzé glacé qui chante ma musique Avec moi doucement et toi tu n’as rien dit
Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête
Dans ton ventre désert je vois des multitudes Je suis Demain. C’est Toi mon demain de ma vie Je vois des fiancés perdus qui se dénudent Au velours de ta voix qui passe sur la nuit Je vois des odeurs tièdes sur des pavés de songe A Paris quand je suis allongé dans ton lit A voir passer sur moi des filles et des éponges Qui sanglotent du suc de l’âge de folie Moi je vis donc ailleurs dans la dimension ixe Avec la bande dessinée chez un ami Je suis Jamais je suis Toujours et je suis l’ixe De la formule de l’amour et de l’ennui Je vois des tramways bleus sur des rails d’enfants tristes Des paravents chinois devant le vent du nord Des objets sans objet des fenêtres d’artistes D’où sortent le soleil le génie et la mort Attends, je vois tout près une étoile orpheline Qui vient dans ta maison pour te parler de moi Je la connais depuis longtemps c’est ma voisine Mais sa lumière est illusoire comme moi
Et tu ne me dis rien tu ne dis jamais rien Mais tu luis dans mon cœur comme luit cette étoile Avec ses feux perdus dans des lointains chemins Tu ne dis jamais rien comme font les étoiles
Pour Paul, pour Léo, et pour Arthur qui attend sur le quai…
Pour ce Paris d’hier qu’ils chantaient à mon goût…
Pour le choix des images et ce très heureux montage…
Pour le souvenir qui me fréquente encore…
Pour le plaisir qui s’accroche, qui s’accroche… !
Âme, te souvient-il, au fond du paradis De le gare d’Auteuil et des trains de jadis T’amenant chaque jour, venus de la Chapelle Jadis déjà, combien pourtant je me rappelle.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil Et, sous les arbres pleins d’une gente musique Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier, Non sans quelque tendance, ô si franche à nier, Mais si vite quittée au premier pas du doute. Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route, Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt, Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt Et dépêcher longtemps une vague besogne.
Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne.
Paul Verlaine (Amour, 1888 –Lucien Létinois XVIII)
Ce qu’un homme durant son enfance, a pris dans son sang de l’air du temps ne saurait plus en être éliminé.
Stefan Zweig – Le monde d’hier
Photo : Jean Chamoux – années 1950
Mon enfance était là
C’était une merveille
Mais ce n’était déjà
Qu’un déjeuner de soleil
Le déjeuner de soleil
Il y avait la porte bleue
De la boulangerie
Et puis l’épicerie
Où un monsieur frileux
Comptait ses caramels
Ensuite la ruelle
Tournait en escalier
A défaut de cahier
On écrivait au mur
Chacun son aventure
J’aimais une mineure
J’avais dix ans passé
Le cœur est effacé
Mais la flèche demeure
Mon enfance était là
C’était une merveille
Mais ce n’était déjà
Qu’un déjeuner de soleil
Il y avait certains principes
Un vélo pour trois types
Mais jamais plus de sept
Pour une cigarette
Quand le fils du bistro
Apportait du vermouth
On était toujours trop
Moi, j’étais bon au foot
Marco boxait pas mal
Mais le roi du lance-pierre
C’était quand même Albert
Et puis quand y’avait bal
A la salle des fêtes
Il mettait sa casquette
Mon enfance était là
C’était une merveille
Mais ce n’était déjà
Qu’un déjeuner de soleil
Assis sur le trottoir
Quand t’arrivais à l’heure
Tu pouvais voir le soir
La marchande de couleur
Quand elle enlevait ses bagues
Elle laissait la lumière
Je raconte pas des blagues
Monté sur les épaules
D’une espèce de grand drôle
J’ai même vu sa guêpière
Ses jambes jusqu’aux cheville
C’était un vingt-trois juin
Ça m’a coûté trois billes
Mais je ne regrette rien
Il y avait la porte bleue
De la boulangerie
Et puis l’épicerie
Où un monsieur frileux
Comptait ses caramels
Ensuite la ruelle
Tournait en escalier
Marc est mort à la guerre
Pas de nouvelles d’Albert
On n’amassait pas mousse
Mais on vivait en douce
Les heures sont passées
Le cœur est effacé
Mais la flèche demeure
Mon enfance était là
Déjeuner de soleil
Déjeuner de soleil
Mais c’était une merveille
Une merveille
Musique : Alain Goraguer Paroles : Jean-Loup Dabadie
Vous m’avez aimée servante
M’avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiez
Vous m’avez aimée putain
Et couverte de satin
Vous m’avez faite statue
Et toujours je me suis tue
Aussi grande soit-elle, aussi juste, la cause ne trouve pas nécessairement le meilleur argument de sa défense sur le pic de la fourche. Les mots, en costume de poésie et en robe de musique, percent parfois, et sans violence, plus sûrement les cœurs les plus résistants.
En 1975, « Une sorcière comme les autres », la chanson de Anne Sylvestre, véritable charge lyrique en faveur d’un autre regard sur la femme, propose aux hommes de retourner le miroir.
Derrière la déférence apparente des formules convenues de politesse l’auteure les pousse en vérité, non sans empathie et avec élégance, à considérer l’éternelle histoire d’une indissociable communauté et les justes mutations qui pérenniseraient son futur.
Anne Sylvestre 1934-2020
Pour saluer comme il le mérite ce distingué mariage de la pensée et de l’émotion, deux jeunes femmes interprétant cette chanson, confèrent à ce texte une force saisissante qui transcende superbement les intentions de son inoubliable auteure.
Laetitia Isambert & Nathalie Doummar
Piano : Yves Morin
S’il vous plaît Soyez comme le duvet Soyez comme la plume d’oie des oreillers d’autrefois J’aimerais ne pas être portefaix S’il vous plaît faites-vous léger Moi je ne peux plus bouger
Je vous ai porté vivant Je vous ai porté enfant Dieu comme vous étiez lourd Pesant votre poids d’amour Je vous ai porté encore À l’heure de votre mort Je vous ai porté des fleurs Vous ai morcelé mon cœur
Quand vous jouiez à la guerre moi je gardais la maison J’ai usé de mes prières les barreaux de vos prisons Quand vous mouriez sous les bombes je vous cherchais en hurlant Me voilà comme une tombe et tout le malheur dedans
Ce n’est que moi C’est elle ou moi Celle qui parle ou qui se tait Celle qui pleure ou qui est gaie C’est Jeanne d’Arc ou bien Margot Fille de vague ou de ruisseau
Et c’est mon cœur ou bien le leur Et c’est la sœur ou l’inconnue Celle qui n’est jamais venue Celle qui est venue trop tard Fille de rêve ou de hasard
Et c’est ma mère ou la vôtre Une sorcière comme les autres
Il vous faut Être comme le ruisseau Comme l’eau claire de l’étang Qui reflète et qui attend S’il vous plaît Regardez-moi je suis vraie Je vous prie, ne m’inventez pas Vous l’avez tant fait déjà Vous m’avez aimée servante M’avez voulue ignorante Forte vous me combattiez Faible vous me méprisiez Vous m’avez aimée putain Et couverte de satin Vous m’avez faite statue Et toujours je me suis tue
Quand j’étais vieille et trop laide, vous me jetiez au rebut Vous me refusiez votre aide quand je ne vous servais plus Quand j’étais belle et soumise vous m’adoriez à genoux Me voilà comme une église toute la honte dessous
Ce n’est que moi C’est elle ou moi Celle qui aime ou n’aime pas Celle qui règne ou se débat C’est Joséphine ou la Dupont Fille de nacre ou de coton
Et c’est mon cœur Ou bien le leur Celle qui attend sur le port Celle des monuments aux morts Celle qui danse et qui en meurt Fille bitume ou fille fleur
Et c’est ma mère ou la vôtre Une sorcière comme les autres
S’il vous plaît, soyez comme je vous ai Vous ai rêvé depuis longtemps Libre et fort comme le vent Libre aussi, regardez je suis ainsi Apprenez-moi n’ayez pas peur Pour moi je vous sais par cœur
J’étais celle qui attend Mais je peux marcher devant J’étais la bûche et le feu L’incendie aussi je peux J’étais la déesse mère Mais je n’étais que poussière J’étais le sol sous vos pas Et je ne le savais pas
Mais un jour la terre s’ouvre Et le volcan n’en peux plus Le sol se rompt, on découvre des richesses inconnues La mer à son tour divague de violence inemployée Me voilà comme une vague vous ne serez pas noyé
Ce n’est que moi C’est elle ou moi Et c’est l’ancêtre ou c’est l’enfant Celle qui cède ou se défend C’est Gabrielle ou bien Eva Fille d’amour ou de combat
Et c’est mon cœur Ou bien le leur Celle qui est dans son printemps Celle que personne n’attend Et c’est la moche ou c’est la belle Fille de brume ou de plein ciel
Et c’est ma mère ou la vôtre Une sorcière comme les autres
S’il vous plaît, s’il vous plaît faites-vous léger Moi je ne peux plus bouger
Aimer quelqu’un, c’est le lire. C’est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le cœur de l’autre, et en lisant le délivrer. C’est déplier son cœur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui-même un livre écrit dans une langue étrangère.
Christian Bobin (« La lumière du monde » – Folio / Gallimard – 2003)
♦
Improbable rencontre entre deux poètes sur la passerelle qu’ils ont construite sans le savoir, sans la vouloir, mot après mot, par-dessus le temps, l’espace, et leurs différences, pour parler d’amour !
Quand l’un affirme, l’autre interroge, et pourtant tous les deux, dans le même souffle d’une sensibilité partagée, donnent sa vraie dimension à ce silence, souvent inquiet, qui, de temps à autre, s’installe entre deux êtres qui s’aiment.
N’est-ce pas dans l’évidente lisibilité du secret de ces pauses que s’inscrit la sincérité du sentiment ?
Chaque interrogation ne sert-elle pas pudiquement de masque à l’aveu de cette évidence ?
♦
Théâtre des Champs Élysées – 1984
Tu penses à quoi ? A la langueur du soir dans les trains du tiers monde ? A la maladie louche ? Aux parfums de secours ? A cette femme informe et qui pourtant s’inonde ? Aux chagrins de la mer planqués au fond des cours ?
Tu penses à quoi ? A l’avion malheureux qui cherche un champ de blé ? A ce monde accroupi les yeux dans les étoiles ? A ce mètre inventé pour mesurer les plaies ? A ta joie démarrée quand je mets à la voile ?
Tu penses à quoi ? A cette rouge gorge accrochée à ton flanc ? Aux pierres de la mer lisses comme des cygnes ? Au coquillage heureux et sa perle dedans Qui n’attend que tes yeux pour leur faire des signes ?
Tu penses à quoi ? Aux seins exténués de la chienne maman ? Aux hommes muselés qui tirent sur la laisse ? Aux biches dans les bois ? Au lièvre dans le vent ? A l’aigle bienheureux ? A l’azur qu’il caresse ?
Tu penses à quoi ? A l’imagination qui part demain matin ? A la fille égrenant son rosaire à pilules ? A ses mains mappemonde où traîne son destin ? A l’horizon barré où ses rêves s’annulent ?
Tu penses à quoi ? A ma voix sur le fil quand je cherche ta voix ? A toi qui t’enfuyais quand j’allais te connaître ? A tout ce que je sais de toi et à ce que tu crois ? A ce que je connais de toi sans te connaître ?
Tu penses à quoi ? A ce temps relatif qui blanchit mes cheveux ? A ces larmes perdues qui s’inventent des rides ? A ces arbres datés où traînent des aveux ? A ton ventre rempli et à l’horreur du vide ?
Tu penses à quoi ? A la brume baissant son compteur sur ta vie ? A la mort qui sommeille au bord de l’autoroute ? A tes chagrins d’enfant dans les yeux des petits ? A ton cœur mesuré qui bat coûte que coûte ?
Tu penses à quoi ? A ta tête de mort qui pousse sous ta peau ? A tes dents déjà mortes et qui rient dans ta tombe ? A cette absurdité de vivre pour la peau ? A la peur qui te tient debout lorsque tout tombe ?
Tu penses à quoi ? Tu penses à quoi, dis ? A moi ? Des fois ?… Je t’aime !
Leben wir denn, wir Menschen, um den Tod abzuschaffen? Nein, wir leben, um ihn zu fürchten und dann wieder zu lieben, und gerade seinetwegen glüht das bißchen Leben manchmal eine Stunde lang so schön.
Hermann Hesse – Der Steppenwolf
Vivons-nous donc, nous autres, pour nous débarrasser de la mort ? Non, nous vivons pour la craindre et aussi pour l’aimer, et c’est grâce à elle que ce petit bout de vie, quelquefois, l’espace d’une heure, brûle d’une flamme si belle.
Hermann Hesse – Le loup des steppes
Θ
Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles Il semble que la Mort est la sœur de l’amour
Jean Roger Caussimon (paroles) & Léo Ferré (musique et voix)
« Ne chantez pas la mort ! »
Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit Les gens du show-business vous prédiront le bide C’est un sujet tabou pour poète maudit La Mort… La Mort
Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles Il semble que la Mort est la sœur de l’amour La Mort qui nous attend et l’amour qu’on appelle Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours La Mort… La Mort
La mienne n’aura pas, comme dans le Larousse Un squelette, un linceul ; dans la main, une faux, Mais fille de vingt ans à chevelure rousse En voile de mariée, elle aura ce qu’il faut La Mort… La Mort
De grands yeux d’océan, la voix d’une ingénue, Un sourire d’enfant sur des lèvres carmin, Douce, elle apaisera sur sa poitrine nue Mes paupières brûlées, ma gueule en parchemin, La Mort… La Mort
Requiem de Mozart et non Danse Macabre, Pauvre valse musette au musée de Saint-Saëns, La Mort c’est la beauté, c’est l’éclair vif du sabre, C’est le doux penthotal, de l’esprit et des sens, La Mort… La Mort
Et n’allez pas confondre et l’effet et la cause, La Mort est délivrance, elle sait que le Temps Quotidiennement nous vole quelque chose, La poignée de cheveux et l’ivoire des dents La Mort… La Mort
Elle est euthanasie, la suprême infirmière, Elle survient à temps, pour arrêter ce jeu, Près du soldat blessé dans la boue des rizières, Chez le vieillard glacé dans la chambre sans feu La Mort… La Mort
Le Temps c’est le tic-tac monstrueux de la montre, La Mort, c’est l’infini dans son éternité. Mais qu’advient-il de ceux qui vont à sa rencontre ? Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter La Mort… La Mort… La Mort ?
Qui ne voit pas la mort en rose est affecté d’un daltonisme du cœur.
Émile Cioran
L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie.
Spinoza – ‘Éthique’
Gustav Klimt – Mort et Vie (vers 1910) – Leopold Museum, Vienne, Autriche
∞
Barbara chante
« La Mort »
La Mort
Qui est cette femme qui marche dans les rues, Où va-t-elle ? Dans la nuit brouillard où souffle un hiver glacé, Que fait-elle ? Cachée par un grand foulard de soie, A peine si l’on aperçoit la forme de son visage, La ville est un désert blanc, Qu’elle traverse comme une ombre, Irréelle,
Qui est cette femme qui marche dans les rues, Qui est-elle ? A quel rendez-vous d’amour mystérieux, Se rend-elle ? Elle vient d’entrer dessous un porche, Et lentement, prend l’escalier, Où va-t-elle ? Une porte s’est ouverte, Elle est entrée sans frapper, Devant elle,
Sur un grand lit, un homme est couché, Il lui dit : « je t’attendais, Ma cruelle », Dans la chambre où rien ne bouge, Elle a tiré les rideaux, Sur un coussin de soie rouge, Elle a posé son manteau, Et belle comme une épousée, Dans sa longue robe blanche, En dentelle, Elle s’est penchée sur lui, qui semblait émerveillé, Que dit-elle ?
Elle a reprit l’escalier, elle est ressortit dans les rues, Où va cette femme, en dentelles ? Qui est cette femme ? Elle est belle, C’est la dernière épousée, Celle qui vient sans qu’on l’appelle, La fidèle, C’est l’épouse de la dernière heure, Celle qui vient lorsque l’on pleure, La cruelle,
C’est la mort, la mort qui marche dans les rues, Méfie-toi, Referme bien tes fenêtres, Que jamais elle ne pénètre chez toi, Cette femme, c’est la mort, La mort, la mort…
Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente.
Jules Renard
Ma maison
Je m’invente un pays où vivent les soleils Qui incendient les mers et consument les nuits, Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil, Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis, Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons, Et dans ce pays-là, j’ai bâti ma maison,
Ma maison est un bois, mais c’est presque un jardin, Qui danse au crépuscule, autour d’un feu qui chante, Où les fleurs bleues se mirent dans un grand lac sans tain, Et leurs images embaument les brises frissonnantes, Aussi folles que l’aube, aussi belles que l’ambre, Dans cette maison-là, j’ai installé ma chambre ;
Ma chambre est une église où je suis à la fois, Si je hante un instant, ce monument étrange, Et le prêtre et le Dieu, et le doute, et la foi, Et l’amour et la femme, et le démon et l’ange. Au ciel de mon église, brûle un soleil de nuit, Dans cette chambre-là, j’y ai couché mon lit ;
Mon lit est une arène ou se mène un combat, Sans merci, sans repos, je repars, tu reviens, Une arène où l’on meurt aussi souvent que ça, Mais où l’on vit, pourtant, sans penser à demain, Où mes grandes fatigues chantent quand je m’endors, Je sais que, dans ce lit, j’ai ma vie, j’ai ma mort.
Je m’invente un pays où vivent les soleils, Qui incendient les mers et consument les nuits, Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil, Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis. Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons, Et moi dans ce pays, j’ai bâti ta maison…
Dieu, ton plaisir jaloux est de briser les cœurs !
Tu bats de tes autans le flot où tu te mires !
Oh ! pour faire, Seigneur, un seul de tes sourires,
Combien faut-il donc de nos pleurs ?
Stéphane Mallarmé – ‘Élégies‘ II-3
◊
In everyone’s life there is a summer of ’42
Pourla musique de Michel Legrand
Pour le charme lumineux de Jennifer O’Neil
Pour le juste reflet de l’adolescent qu’incarne Gary Grimes
Pour le film de Robert Mulligan, « Summer of ’42 » (1971)
Pour sentir encore le parfum nostalgique du premier amour… et
Pour, une dernière fois, de ses larmes en goûter le sel
◊
L’adolescence, comme le prétendait François Truffaut, ne laisse-t-elle un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire ?
Cette nuit, je vais écrire mon livre.
Il est temps, depuis l’temps.
C’est mon roman, c’est mon histoire !
Il y a des choses qu’on n’écrit
Que lorsqu’il est très tard,
Que lorsqu’il fait bien nuit…
Serge Reggiani
‘La chanson de Paul’
Ce soir, je bois ! Tu peux toujours éteindre la lampe Et ta main blanche glissant sur la rampe Monter jusqu’à ta chambre Pour y chercher ton sommeil noir… Moi, je reste en bas ce soir Et je bois ! Oui, j’ai promis ! Oui, mais je bois quand même ! Va, je t’aime. Va dans ta nuit…
Je bois… Aux femmes qui ne m’ont pas aimé Aux enfants que je n’ai pas eus Mais à toi qui m’a bien voulu… Je bois… A ces maisons que j’ai quittées Aux amis qui m’ont fait tomber Mais à toi qui m’as embrassé… Mais à toi qui m’as embrassé…
Ce soir-là On sortait d’un cinéma Il faisait mauvais temps Dans la rue Vivienne J’étais très élégant J’avais ma canadienne Toi tu avais ton manteau rouge Et je revois ta bouche Comme un fruit sous la pluie… Comme un fruit sous la pluie…
Ce soir, je bois ! Heureusement, je ne suis jamais ivre. Dors… Cette nuit, je vais écrire mon livre. Il est temps, depuis l’temps. C’est mon roman, c’est mon histoire ! Il y a des choses qu’on n’écrit Que lorsqu’il est très tard, Que lorsqu’il fait bien nuit… Dors, je t’aime. Dors dans ma vie…
Je bois… Aux lettres que je n’ai pas écrites, A des salauds qui les méritent Mais je n’sais plus où ils habitent… Je bois… A toutes les idées que j’ai eues. Je bois aussi dès qu’ils m’ont eu Mais à toi qui m’a défendu, Mais à toi qui m’a défendu…
Ce jour-là, Dans un café du quinzième, Tu m’avais dit: «je t’aime» Je n’écoutais pas. Y avait toute une équipe. On parlait politique. Je m’suis battu avec un type Et tu m’as emmené Comme un enfant blessé, Comme un enfant blessé…
Je bois… Au combat que tu as mené Pour m’emmener loin de la fête. Ce soir, je bois à ta défaite. Je bois… Au temps passé à te maudire, A te faire rire, à te chérir, Au temps passé à te vieillir. Je bois… Aux femmes qui ne m’ont pas aimé, Aux enfants que je n’ai pas eus Mais à toi qui m’a bien voulu, Mais à toi qui m’a bien voulu.
Producteur : Claude DejacquesCompositeur : Alain GoraguerAuteur : Jean-Loup Dabadie
Reprise et adaptation d'un billet publié le 23/10/2014 sur
"Perles d'Orphée" : "La dame à la rose - Écouter"
Moi, j’aime les roses épistolaires.
Rainer Maria Rilke – « Les roses » XVIII
Edmond Jaloux 1878-1949
En décembre 1927, l’écrivain et critique littéraire Edmond Jaloux, loin encore de son fauteuil d’académicien français, mais si proche des poètes scandinaves et des romantiques allemands, publie une biographie particulière de Rainer Maria Rilke, composée en forme de recueil de divers articles et essais. Un portrait très « interprété », comme l’écrira alors le commentateur de l’ouvrage dans un article de La Revue de Genève.
Jaloux y dévoile la lettre d’une femme anonyme, amie et admiratrice de l’auteur des inoubliables « Cahiers de Malte Laurids Brigge », désireuse sans doute de fixer la mémoire d’heureux instants passés en la compagnie du poète.
Rainer Maria Rilke 1875-1926
Bien des années plus tard, passionnée par Rainer Maria Rilke, Fabienne Marsaudon découvre cette lettre à partir de laquelle elle compose une très émouvante chanson. Sa voix chaude et sensuelle soutenue par une superbe orchestration rehausse le sépia des vieilles photos de toutes les couleurs de l’âme romantique.
Le Bonheur c’est pas grand chose, c’est juste du chagrin qui se repose. Léo Ferré
Lorsque tu me liras…
Lorsque tu me liras, je te regarderai dans le pare-brise, Tu viendras à moi, tout entière, comme la route, Lorsque tu me liras, la maison sera silencieuse, Et mon silence à moi te remplira tout entière aussi.
Avec toi, dans toi, je ne suis jamais silencieux, C’est une musique très douce que je t’apporte… Quant à toi, tu verses au plus profond de ma solitude, cette joie triste d’être, Cet amour que, jour après jour, nous bâtissons, en dépit des autres, En dépit de cette prison où nous nous sommes mis, En dépit des larmes que nous pleurons chacun dans notre coin, Mais présents l’un à l’autre…
Je te voyais, ces jours ci, dans la lande, là-bas, où tu sais… Je t’y voyais bouger, à peine te pencher vers cette terre que nous aimons bien tous les deux, Et tu te prosternais à demi, comme une madone, Et je n’étais pas là… ni toi… Ce que je voyais c’était mon rêve…
Ne pas te voir plus que je ne te vois… Je me demande la dette qu’on me fait ainsi payer. Pourquoi ?
L’amour est triste, bien sûr, mais c’est difficile,
Au bout du compte, difficile…
Dans mes bras, quand tu t’en vas longtemps vers les étoiles et que tu me demandes de t’y laisser encore… encore… Je suis bien ; c’est le printemps, tout recommence, tout fleurit,
Et tu fleuriras aussi de moi, je te le promets.
La patience, c’est notre grande vertu, c’est notre drame aussi. Un jour nous ne serons plus patients. Alors, tout s’éclairera, et nous dormirons longtemps,
Et nous jouirons comme des enfants. Tu m’as refait enfant ; j’ai devant moi des tas de projets de bonheur… Mais maintenant, tout est arrêté dans ma prison. J’attends que l’heure sonne… Je me perds dans toi, tout à fait.