Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Ce qu’un homme durant son enfance, a pris dans son sang de l’air du temps ne saurait plus en être éliminé.
Stefan Zweig – Le monde d’hier
Photo : Jean Chamoux – années 1950
Mon enfance était là
C’était une merveille
Mais ce n’était déjà
Qu’un déjeuner de soleil
Le déjeuner de soleil
Il y avait la porte bleue
De la boulangerie
Et puis l’épicerie
Où un monsieur frileux
Comptait ses caramels
Ensuite la ruelle
Tournait en escalier
A défaut de cahier
On écrivait au mur
Chacun son aventure
J’aimais une mineure
J’avais dix ans passé
Le cœur est effacé
Mais la flèche demeure
Mon enfance était là
C’était une merveille
Mais ce n’était déjà
Qu’un déjeuner de soleil
Il y avait certains principes
Un vélo pour trois types
Mais jamais plus de sept
Pour une cigarette
Quand le fils du bistro
Apportait du vermouth
On était toujours trop
Moi, j’étais bon au foot
Marco boxait pas mal
Mais le roi du lance-pierre
C’était quand même Albert
Et puis quand y’avait bal
A la salle des fêtes
Il mettait sa casquette
Mon enfance était là
C’était une merveille
Mais ce n’était déjà
Qu’un déjeuner de soleil
Assis sur le trottoir
Quand t’arrivais à l’heure
Tu pouvais voir le soir
La marchande de couleur
Quand elle enlevait ses bagues
Elle laissait la lumière
Je raconte pas des blagues
Monté sur les épaules
D’une espèce de grand drôle
J’ai même vu sa guêpière
Ses jambes jusqu’aux cheville
C’était un vingt-trois juin
Ça m’a coûté trois billes
Mais je ne regrette rien
Il y avait la porte bleue
De la boulangerie
Et puis l’épicerie
Où un monsieur frileux
Comptait ses caramels
Ensuite la ruelle
Tournait en escalier
Marc est mort à la guerre
Pas de nouvelles d’Albert
On n’amassait pas mousse
Mais on vivait en douce
Les heures sont passées
Le cœur est effacé
Mais la flèche demeure
Mon enfance était là
Déjeuner de soleil
Déjeuner de soleil
Mais c’était une merveille
Une merveille
Musique : Alain Goraguer Paroles : Jean-Loup Dabadie
Vous m’avez aimée servante
M’avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiez
Vous m’avez aimée putain
Et couverte de satin
Vous m’avez faite statue
Et toujours je me suis tue
Aussi grande soit-elle, aussi juste, la cause ne trouve pas nécessairement le meilleur argument de sa défense sur le pic de la fourche. Les mots, en costume de poésie et en robe de musique, percent parfois, et sans violence, plus sûrement les cœurs les plus résistants.
En 1975, « Une sorcière comme les autres », la chanson de Anne Sylvestre, véritable charge lyrique en faveur d’un autre regard sur la femme, propose aux hommes de retourner le miroir.
Derrière la déférence apparente des formules convenues de politesse l’auteure les pousse en vérité, non sans empathie et avec élégance, à considérer l’éternelle histoire d’une indissociable communauté et les justes mutations qui pérenniseraient son futur.
Anne Sylvestre 1934-2020
Pour saluer comme il le mérite ce distingué mariage de la pensée et de l’émotion, deux jeunes femmes interprétant cette chanson, confèrent à ce texte une force saisissante qui transcende superbement les intentions de son inoubliable auteure.
Laetitia Isambert & Nathalie Doummar
Piano : Yves Morin
S’il vous plaît Soyez comme le duvet Soyez comme la plume d’oie des oreillers d’autrefois J’aimerais ne pas être portefaix S’il vous plaît faites-vous léger Moi je ne peux plus bouger
Je vous ai porté vivant Je vous ai porté enfant Dieu comme vous étiez lourd Pesant votre poids d’amour Je vous ai porté encore À l’heure de votre mort Je vous ai porté des fleurs Vous ai morcelé mon cœur
Quand vous jouiez à la guerre moi je gardais la maison J’ai usé de mes prières les barreaux de vos prisons Quand vous mouriez sous les bombes je vous cherchais en hurlant Me voilà comme une tombe et tout le malheur dedans
Ce n’est que moi C’est elle ou moi Celle qui parle ou qui se tait Celle qui pleure ou qui est gaie C’est Jeanne d’Arc ou bien Margot Fille de vague ou de ruisseau
Et c’est mon cœur ou bien le leur Et c’est la sœur ou l’inconnue Celle qui n’est jamais venue Celle qui est venue trop tard Fille de rêve ou de hasard
Et c’est ma mère ou la vôtre Une sorcière comme les autres
Il vous faut Être comme le ruisseau Comme l’eau claire de l’étang Qui reflète et qui attend S’il vous plaît Regardez-moi je suis vraie Je vous prie, ne m’inventez pas Vous l’avez tant fait déjà Vous m’avez aimée servante M’avez voulue ignorante Forte vous me combattiez Faible vous me méprisiez Vous m’avez aimée putain Et couverte de satin Vous m’avez faite statue Et toujours je me suis tue
Quand j’étais vieille et trop laide, vous me jetiez au rebut Vous me refusiez votre aide quand je ne vous servais plus Quand j’étais belle et soumise vous m’adoriez à genoux Me voilà comme une église toute la honte dessous
Ce n’est que moi C’est elle ou moi Celle qui aime ou n’aime pas Celle qui règne ou se débat C’est Joséphine ou la Dupont Fille de nacre ou de coton
Et c’est mon cœur Ou bien le leur Celle qui attend sur le port Celle des monuments aux morts Celle qui danse et qui en meurt Fille bitume ou fille fleur
Et c’est ma mère ou la vôtre Une sorcière comme les autres
S’il vous plaît, soyez comme je vous ai Vous ai rêvé depuis longtemps Libre et fort comme le vent Libre aussi, regardez je suis ainsi Apprenez-moi n’ayez pas peur Pour moi je vous sais par cœur
J’étais celle qui attend Mais je peux marcher devant J’étais la bûche et le feu L’incendie aussi je peux J’étais la déesse mère Mais je n’étais que poussière J’étais le sol sous vos pas Et je ne le savais pas
Mais un jour la terre s’ouvre Et le volcan n’en peux plus Le sol se rompt, on découvre des richesses inconnues La mer à son tour divague de violence inemployée Me voilà comme une vague vous ne serez pas noyé
Ce n’est que moi C’est elle ou moi Et c’est l’ancêtre ou c’est l’enfant Celle qui cède ou se défend C’est Gabrielle ou bien Eva Fille d’amour ou de combat
Et c’est mon cœur Ou bien le leur Celle qui est dans son printemps Celle que personne n’attend Et c’est la moche ou c’est la belle Fille de brume ou de plein ciel
Et c’est ma mère ou la vôtre Une sorcière comme les autres
S’il vous plaît, s’il vous plaît faites-vous léger Moi je ne peux plus bouger
Aimer quelqu’un, c’est le lire. C’est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le cœur de l’autre, et en lisant le délivrer. C’est déplier son cœur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui-même un livre écrit dans une langue étrangère.
Christian Bobin (« La lumière du monde » – Folio / Gallimard – 2003)
♦
Improbable rencontre entre deux poètes sur la passerelle qu’ils ont construite sans le savoir, sans la vouloir, mot après mot, par-dessus le temps, l’espace, et leurs différences, pour parler d’amour !
Quand l’un affirme, l’autre interroge, et pourtant tous les deux, dans le même souffle d’une sensibilité partagée, donnent sa vraie dimension à ce silence, souvent inquiet, qui, de temps à autre, s’installe entre deux êtres qui s’aiment.
N’est-ce pas dans l’évidente lisibilité du secret de ces pauses que s’inscrit la sincérité du sentiment ?
Chaque interrogation ne sert-elle pas pudiquement de masque à l’aveu de cette évidence ?
♦
Théâtre des Champs Élysées – 1984
Tu penses à quoi ? A la langueur du soir dans les trains du tiers monde ? A la maladie louche ? Aux parfums de secours ? A cette femme informe et qui pourtant s’inonde ? Aux chagrins de la mer planqués au fond des cours ?
Tu penses à quoi ? A l’avion malheureux qui cherche un champ de blé ? A ce monde accroupi les yeux dans les étoiles ? A ce mètre inventé pour mesurer les plaies ? A ta joie démarrée quand je mets à la voile ?
Tu penses à quoi ? A cette rouge gorge accrochée à ton flanc ? Aux pierres de la mer lisses comme des cygnes ? Au coquillage heureux et sa perle dedans Qui n’attend que tes yeux pour leur faire des signes ?
Tu penses à quoi ? Aux seins exténués de la chienne maman ? Aux hommes muselés qui tirent sur la laisse ? Aux biches dans les bois ? Au lièvre dans le vent ? A l’aigle bienheureux ? A l’azur qu’il caresse ?
Tu penses à quoi ? A l’imagination qui part demain matin ? A la fille égrenant son rosaire à pilules ? A ses mains mappemonde où traîne son destin ? A l’horizon barré où ses rêves s’annulent ?
Tu penses à quoi ? A ma voix sur le fil quand je cherche ta voix ? A toi qui t’enfuyais quand j’allais te connaître ? A tout ce que je sais de toi et à ce que tu crois ? A ce que je connais de toi sans te connaître ?
Tu penses à quoi ? A ce temps relatif qui blanchit mes cheveux ? A ces larmes perdues qui s’inventent des rides ? A ces arbres datés où traînent des aveux ? A ton ventre rempli et à l’horreur du vide ?
Tu penses à quoi ? A la brume baissant son compteur sur ta vie ? A la mort qui sommeille au bord de l’autoroute ? A tes chagrins d’enfant dans les yeux des petits ? A ton cœur mesuré qui bat coûte que coûte ?
Tu penses à quoi ? A ta tête de mort qui pousse sous ta peau ? A tes dents déjà mortes et qui rient dans ta tombe ? A cette absurdité de vivre pour la peau ? A la peur qui te tient debout lorsque tout tombe ?
Tu penses à quoi ? Tu penses à quoi, dis ? A moi ? Des fois ?… Je t’aime !
Leben wir denn, wir Menschen, um den Tod abzuschaffen? Nein, wir leben, um ihn zu fürchten und dann wieder zu lieben, und gerade seinetwegen glüht das bißchen Leben manchmal eine Stunde lang so schön.
Hermann Hesse – Der Steppenwolf
Vivons-nous donc, nous autres, pour nous débarrasser de la mort ? Non, nous vivons pour la craindre et aussi pour l’aimer, et c’est grâce à elle que ce petit bout de vie, quelquefois, l’espace d’une heure, brûle d’une flamme si belle.
Hermann Hesse – Le loup des steppes
Θ
Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles Il semble que la Mort est la sœur de l’amour
Jean Roger Caussimon (paroles) & Léo Ferré (musique et voix)
« Ne chantez pas la mort ! »
Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit Les gens du show-business vous prédiront le bide C’est un sujet tabou pour poète maudit La Mort… La Mort
Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles Il semble que la Mort est la sœur de l’amour La Mort qui nous attend et l’amour qu’on appelle Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours La Mort… La Mort
La mienne n’aura pas, comme dans le Larousse Un squelette, un linceul ; dans la main, une faux, Mais fille de vingt ans à chevelure rousse En voile de mariée, elle aura ce qu’il faut La Mort… La Mort
De grands yeux d’océan, la voix d’une ingénue, Un sourire d’enfant sur des lèvres carmin, Douce, elle apaisera sur sa poitrine nue Mes paupières brûlées, ma gueule en parchemin, La Mort… La Mort
Requiem de Mozart et non Danse Macabre, Pauvre valse musette au musée de Saint-Saëns, La Mort c’est la beauté, c’est l’éclair vif du sabre, C’est le doux penthotal, de l’esprit et des sens, La Mort… La Mort
Et n’allez pas confondre et l’effet et la cause, La Mort est délivrance, elle sait que le Temps Quotidiennement nous vole quelque chose, La poignée de cheveux et l’ivoire des dents La Mort… La Mort
Elle est euthanasie, la suprême infirmière, Elle survient à temps, pour arrêter ce jeu, Près du soldat blessé dans la boue des rizières, Chez le vieillard glacé dans la chambre sans feu La Mort… La Mort
Le Temps c’est le tic-tac monstrueux de la montre, La Mort, c’est l’infini dans son éternité. Mais qu’advient-il de ceux qui vont à sa rencontre ? Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter La Mort… La Mort… La Mort ?
Qui ne voit pas la mort en rose est affecté d’un daltonisme du cœur.
Émile Cioran
L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie.
Spinoza – ‘Éthique’
Gustav Klimt – Mort et Vie (vers 1910) – Leopold Museum, Vienne, Autriche
∞
Barbara chante
« La Mort »
La Mort
Qui est cette femme qui marche dans les rues, Où va-t-elle ? Dans la nuit brouillard où souffle un hiver glacé, Que fait-elle ? Cachée par un grand foulard de soie, A peine si l’on aperçoit la forme de son visage, La ville est un désert blanc, Qu’elle traverse comme une ombre, Irréelle,
Qui est cette femme qui marche dans les rues, Qui est-elle ? A quel rendez-vous d’amour mystérieux, Se rend-elle ? Elle vient d’entrer dessous un porche, Et lentement, prend l’escalier, Où va-t-elle ? Une porte s’est ouverte, Elle est entrée sans frapper, Devant elle,
Sur un grand lit, un homme est couché, Il lui dit : « je t’attendais, Ma cruelle », Dans la chambre où rien ne bouge, Elle a tiré les rideaux, Sur un coussin de soie rouge, Elle a posé son manteau, Et belle comme une épousée, Dans sa longue robe blanche, En dentelle, Elle s’est penchée sur lui, qui semblait émerveillé, Que dit-elle ?
Elle a reprit l’escalier, elle est ressortit dans les rues, Où va cette femme, en dentelles ? Qui est cette femme ? Elle est belle, C’est la dernière épousée, Celle qui vient sans qu’on l’appelle, La fidèle, C’est l’épouse de la dernière heure, Celle qui vient lorsque l’on pleure, La cruelle,
C’est la mort, la mort qui marche dans les rues, Méfie-toi, Referme bien tes fenêtres, Que jamais elle ne pénètre chez toi, Cette femme, c’est la mort, La mort, la mort…
Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente.
Jules Renard
Ma maison
Je m’invente un pays où vivent les soleils Qui incendient les mers et consument les nuits, Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil, Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis, Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons, Et dans ce pays-là, j’ai bâti ma maison,
Ma maison est un bois, mais c’est presque un jardin, Qui danse au crépuscule, autour d’un feu qui chante, Où les fleurs bleues se mirent dans un grand lac sans tain, Et leurs images embaument les brises frissonnantes, Aussi folles que l’aube, aussi belles que l’ambre, Dans cette maison-là, j’ai installé ma chambre ;
Ma chambre est une église où je suis à la fois, Si je hante un instant, ce monument étrange, Et le prêtre et le Dieu, et le doute, et la foi, Et l’amour et la femme, et le démon et l’ange. Au ciel de mon église, brûle un soleil de nuit, Dans cette chambre-là, j’y ai couché mon lit ;
Mon lit est une arène ou se mène un combat, Sans merci, sans repos, je repars, tu reviens, Une arène où l’on meurt aussi souvent que ça, Mais où l’on vit, pourtant, sans penser à demain, Où mes grandes fatigues chantent quand je m’endors, Je sais que, dans ce lit, j’ai ma vie, j’ai ma mort.
Je m’invente un pays où vivent les soleils, Qui incendient les mers et consument les nuits, Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil, Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis. Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons, Et moi dans ce pays, j’ai bâti ta maison…
Dieu, ton plaisir jaloux est de briser les cœurs !
Tu bats de tes autans le flot où tu te mires !
Oh ! pour faire, Seigneur, un seul de tes sourires,
Combien faut-il donc de nos pleurs ?
Stéphane Mallarmé – ‘Élégies‘ II-3
◊
In everyone’s life there is a summer of ’42
Pourla musique de Michel Legrand
Pour le charme lumineux de Jennifer O’Neil
Pour le juste reflet de l’adolescent qu’incarne Gary Grimes
Pour le film de Robert Mulligan, « Summer of ’42 » (1971)
Pour sentir encore le parfum nostalgique du premier amour… et
Pour, une dernière fois, de ses larmes en goûter le sel
◊
L’adolescence, comme le prétendait François Truffaut, ne laisse-t-elle un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire ?
Cette nuit, je vais écrire mon livre.
Il est temps, depuis l’temps.
C’est mon roman, c’est mon histoire !
Il y a des choses qu’on n’écrit
Que lorsqu’il est très tard,
Que lorsqu’il fait bien nuit…
Serge Reggiani
‘La chanson de Paul’
Ce soir, je bois ! Tu peux toujours éteindre la lampe Et ta main blanche glissant sur la rampe Monter jusqu’à ta chambre Pour y chercher ton sommeil noir… Moi, je reste en bas ce soir Et je bois ! Oui, j’ai promis ! Oui, mais je bois quand même ! Va, je t’aime. Va dans ta nuit…
Je bois… Aux femmes qui ne m’ont pas aimé Aux enfants que je n’ai pas eus Mais à toi qui m’a bien voulu… Je bois… A ces maisons que j’ai quittées Aux amis qui m’ont fait tomber Mais à toi qui m’as embrassé… Mais à toi qui m’as embrassé…
Ce soir-là On sortait d’un cinéma Il faisait mauvais temps Dans la rue Vivienne J’étais très élégant J’avais ma canadienne Toi tu avais ton manteau rouge Et je revois ta bouche Comme un fruit sous la pluie… Comme un fruit sous la pluie…
Ce soir, je bois ! Heureusement, je ne suis jamais ivre. Dors… Cette nuit, je vais écrire mon livre. Il est temps, depuis l’temps. C’est mon roman, c’est mon histoire ! Il y a des choses qu’on n’écrit Que lorsqu’il est très tard, Que lorsqu’il fait bien nuit… Dors, je t’aime. Dors dans ma vie…
Je bois… Aux lettres que je n’ai pas écrites, A des salauds qui les méritent Mais je n’sais plus où ils habitent… Je bois… A toutes les idées que j’ai eues. Je bois aussi dès qu’ils m’ont eu Mais à toi qui m’a défendu, Mais à toi qui m’a défendu…
Ce jour-là, Dans un café du quinzième, Tu m’avais dit: «je t’aime» Je n’écoutais pas. Y avait toute une équipe. On parlait politique. Je m’suis battu avec un type Et tu m’as emmené Comme un enfant blessé, Comme un enfant blessé…
Je bois… Au combat que tu as mené Pour m’emmener loin de la fête. Ce soir, je bois à ta défaite. Je bois… Au temps passé à te maudire, A te faire rire, à te chérir, Au temps passé à te vieillir. Je bois… Aux femmes qui ne m’ont pas aimé, Aux enfants que je n’ai pas eus Mais à toi qui m’a bien voulu, Mais à toi qui m’a bien voulu.
Producteur : Claude DejacquesCompositeur : Alain GoraguerAuteur : Jean-Loup Dabadie
Reprise et adaptation d'un billet publié le 23/10/2014 sur
"Perles d'Orphée" : "La dame à la rose - Écouter"
Moi, j’aime les roses épistolaires.
Rainer Maria Rilke – « Les roses » XVIII
Edmond Jaloux 1878-1949
En décembre 1927, l’écrivain et critique littéraire Edmond Jaloux, loin encore de son fauteuil d’académicien français, mais si proche des poètes scandinaves et des romantiques allemands, publie une biographie particulière de Rainer Maria Rilke, composée en forme de recueil de divers articles et essais. Un portrait très « interprété », comme l’écrira alors le commentateur de l’ouvrage dans un article de La Revue de Genève.
Jaloux y dévoile la lettre d’une femme anonyme, amie et admiratrice de l’auteur des inoubliables « Cahiers de Malte Laurids Brigge », désireuse sans doute de fixer la mémoire d’heureux instants passés en la compagnie du poète.
Rainer Maria Rilke 1875-1926
Bien des années plus tard, passionnée par Rainer Maria Rilke, Fabienne Marsaudon découvre cette lettre à partir de laquelle elle compose une très émouvante chanson. Sa voix chaude et sensuelle soutenue par une superbe orchestration rehausse le sépia des vieilles photos de toutes les couleurs de l’âme romantique.
Le Bonheur c’est pas grand chose, c’est juste du chagrin qui se repose. Léo Ferré
Lorsque tu me liras…
Lorsque tu me liras, je te regarderai dans le pare-brise, Tu viendras à moi, tout entière, comme la route, Lorsque tu me liras, la maison sera silencieuse, Et mon silence à moi te remplira tout entière aussi.
Avec toi, dans toi, je ne suis jamais silencieux, C’est une musique très douce que je t’apporte… Quant à toi, tu verses au plus profond de ma solitude, cette joie triste d’être, Cet amour que, jour après jour, nous bâtissons, en dépit des autres, En dépit de cette prison où nous nous sommes mis, En dépit des larmes que nous pleurons chacun dans notre coin, Mais présents l’un à l’autre…
Je te voyais, ces jours ci, dans la lande, là-bas, où tu sais… Je t’y voyais bouger, à peine te pencher vers cette terre que nous aimons bien tous les deux, Et tu te prosternais à demi, comme une madone, Et je n’étais pas là… ni toi… Ce que je voyais c’était mon rêve…
Ne pas te voir plus que je ne te vois… Je me demande la dette qu’on me fait ainsi payer. Pourquoi ?
L’amour est triste, bien sûr, mais c’est difficile,
Au bout du compte, difficile…
Dans mes bras, quand tu t’en vas longtemps vers les étoiles et que tu me demandes de t’y laisser encore… encore… Je suis bien ; c’est le printemps, tout recommence, tout fleurit,
Et tu fleuriras aussi de moi, je te le promets.
La patience, c’est notre grande vertu, c’est notre drame aussi. Un jour nous ne serons plus patients. Alors, tout s’éclairera, et nous dormirons longtemps,
Et nous jouirons comme des enfants. Tu m’as refait enfant ; j’ai devant moi des tas de projets de bonheur… Mais maintenant, tout est arrêté dans ma prison. J’attends que l’heure sonne… Je me perds dans toi, tout à fait.
Le véritable amour, toujours modeste, n’arrache pas ses faveurs avec audace, il les dérobe avec timidité. La décence et l’honnêteté l’accompagnent au sein de la volupté même, et lui seul sait tout accorder au désir sans rien ôter à la pudeur. Bien souvent l’erreur cruelle est de croire que l’amour heureux n’a plus de ménagements à garder avec la pudeur, et qu’on ne doit plus de respect à celle dont on n’a plus de rigueurs à craindre.
Jean-Jacques Rousseau – in « Julie ou La nouvelle Héloïse » – 1761
Picasso – L’Entretien
≅
Le vieux couple
Ce qui me plait dans ce duo
C’est que tu fais la voix du haut
C’est toi qui sais, c’est toi qui dis
C’est toi qui penses et moi je suis
Mais les grands soirs lorsque tu pleures
Quand tu as peur dans ta chaloupe
C’est moi qui parle pendant des heures
Nous sommes en somme un vieux couple
Je n’sais plus où je t’ai connue C’est à l’école ou au guignol Je me rappelle cette ingénue Qui avait perdu la boussole Depuis je t’empêche de boire Sauf les grands soirs dans ta chaloupe Quand tu me chantes tes déboires Nous sommes en somme un vieux couple
Avec ta tête d’épagneul Qui n’a pas appris à nager Avec ma gueule à rester seul Derrière des demis panachés Quand les grands soirs dans ta chaloupe Nous parlons de tes états d’´âme Et que tu diffames mes femmes Nous sommes en somme un vieux couple
Le seize août mil’ neuf cent soixante J’ai marié cette dame charmante Cinq jours après j’étais parti Et tu me bordais dans mon lit Alors a commencé la nuit Alors a commencé la nuit Dont on se croyait les étoiles Mais on n’était que les cigales
On s’est battu on s’est perdu Tu as souvent refait ta vie Et le plus beau, tu m’as trahi Mais tu ne m’en as pas voulu Et les grands soirs dans ta chaloupe Tu connais bien mes habitudes Je connais bien ta solitude Nous sommes en somme un vieux couple
Mon ami, mon copain, mon frère Ma vieille chance, ma galère Mon enfant, mon Judas, mon juge Ma rassurance, mon refuge Mon frère, mon faux-monnayeur Mon ami, mon valet de cœur Je ne voudrais pas que tu meures Je ne voudrais pas que tu meures
Paroles : Jean-Loup Dabadie – Musique : Jacques Datin 1972 « Serge Reggiani »
Elle est retrouvée.
Quoi ? – Mon Éternité.
C’est la voix allée Avec le poème. *
Chanter Aragon après Léo Ferré et Catherine Sauvage : dangereuse aventure pour l’interprète d’aujourd’hui ! Quelques-uns, quelques-unes essayent encore, mais…
Rares, désormais, sont les tentatives. Plus rares encore les réussites. Mais le miracle n’est pas exclu :
« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »
Cécile McLorin Salvant accompagnée au piano par Sullivan Fortner
Nantes – mai 2019
* Pardon cher Arthur !
∞
Tout est affaire de décor Changer de lit changer de corps À quoi bon puisque c’est encore Moi qui moi–même me trahis Moi qui me traîne et m’éparpille Et mon ombre se déshabille Dans les bras semblables des filles Où j’ai cru trouver un pays.
Cœur léger, cœur changeant, cœur lourd Le temps de rêver est bien court Que faut–il faire de mes nuits Que faut–il faire de mes jours Je n’avais amour ni demeure Nulle part où je vive ou meure Je passais comme la rumeur Je m’endormais comme le bruit.
Est–ce ainsi que les hommes vivent ? Et leurs baisers au loin les suivent
C’était un temps déraisonnable On avait mis les morts à table On faisait des châteaux de sable On prenait les loups pour des chiens Tout changeait de pôle et d’épaule La pièce était–elle ou non drôle Moi si j’y tenais mal mon rôle C’était de n’y comprendre rien
Dans le quartier Hohenzollern Entre La Sarre et les casernes Comme les fleurs de la luzerne Fleurissaient les seins de Lola Elle avait un cœur d’hirondelle Sur le canapé du bordel Je venais m’allonger près d’elle Dans les hoquets du pianola.
Est–ce ainsi que les hommes vivent ? Et leurs baisers au loin les suivent
Le ciel était gris de nuages Il y volait des oies sauvages Qui criaient la mort au passage Au–dessus des maisons des quais Je les voyais par la fenêtre Leur chant triste entrait dans mon être Et je croyais y reconnaître Du Rainer Maria Rilke.
Elle était brune elle était blanche Ses cheveux tombaient sur ses hanches Et la semaine et le dimanche Elle ouvrait à tous ses bras nus Elle avait des yeux de faïence Elle travaillait avec vaillance Pour un artilleur de Mayence Qui n’en est jamais revenu.
Est–ce ainsi que les hommes vivent ? Et leurs baisers au loin les suivent.
Il est d’autres soldats en ville Et la nuit montent les civils Remets du rimmel à tes cils Lola qui t’en iras bientôt Encore un verre de liqueur Ce fut en avril à cinq heures Au petit jour que dans ton cœur Un dragon plongea son couteau
C’est ainsi que les hommes vivent Et leurs baisers au loin les suivent.
Pour savoir qui est Cécile McLorin Salvant : Wikipedia
Elle est retrouvée.
Quoi ? – Mon Éternité.
C’est la voix allée
Avec le poème. *
Chanter Barbara après Barbara : terrible gageure !
Nombreuses s’y sont brûlé les ailes…
Alors revisiter « Ma plus belle histoire d’amour » longtemps après que la dame brune a abandonné à jamais sur le tabouret de son piano le fourreau noir qui épousait sa longue silhouette d’amoureuse… Folie ?
C’est l’apanage du talent, me semble-t-il, de minimiser l’influence de la comparaison, jusqu’à la faire oublier… Peut-être.
« Ma plus belle histoire d’amour »
Cécile McLorin Salvant accompagnée au piano par Sullivan Fortner
Nantes – mai 2019
* Pardon cher Arthur !
∞
Du plus loin, que me revienne L’ombre de mes amours anciennes Du plus loin, du premier rendez-vous Du temps des premières peines Lors, j’avais quinze ans, à peine Cœur tout blanc, et griffes aux genoux Que ce fut, j’étais précoce De tendres amours de gosse Les morsures d’un amour fou Du plus loin qu’il m’en souvienne Si depuis, j’ai dit « je t’aime » Ma plus belle histoire d’amour C’est vous
.
C’est vrai, je ne fus pas sage Et j’ai tourné bien des pages Sans les lire, blanches, et puis rien dessus, C’est vrai, je ne fus pas sage Et mes guerriers de passage À peine vus, déjà disparus
Mais à travers leur visage C’était déjà votre image C’était vous déjà et le cœur nu Je refaisais mes bagages Et je poursuivais mon mirage Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Sur la longue route
Qui menait vers vous Sur la longue route J’allais le cœur fou Le vent de décembre Me gelait au cou Qu’importait décembre Si c’était pour vous
Elle fut longue la route Mais je l’ai faite, la route Celle-là, qui menait jusqu’à vous Et je ne suis pas parjure Si ce soir, je vous jure Que, pour vous, je l’eus faite à genoux Il en eut fallu bien d’autres Que quelques mauvais apôtres Que l’hiver ou la neige à mon cou Pour que je perde patience Et j’ai calmé ma violence Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Mais tant d’hivers et d’automnes De nuit, de jour, et puis personne Vous n’étiez jamais au rendez-vous Et de vous, perdant courage, soudain Me prenait la rage Mon Dieu, que j’avais besoin de vous Que le Diable vous emporte D’autres m’ont ouvert leur porte Heureuse, je m’en allais loin de vous Oui, je vous fus infidèle Mais vous revenais quand même Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
J’ai pleuré mes larmes Mais qu’il me fut doux Oh, qu’il me fut doux Ce premier sourire de vous Et pour une larme qui venait de vous J’ai pleuré d’amour Vous souvenez-vous ?
Ce fut, un soir, en septembre Vous étiez venus m’attendre Ici même, vous en souvenez-vous ?
À vous regarder sourire À vous aimer, sans rien dire C’est là que j’ai compris, tout à coup J’avais fini mon voyage Et j’ai posé mes bagages Vous étiez venus Au rendez-vous
. Qu’importe ce qu’on peut en dire Je tenais à vous le dire Ce soir je vous remercie de vous
. Qu’importe ce qu’on peut en dire Je suis venue pour vous dire Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Pour savoir qui est Cécile McLorin Salvant : Wikipedia
On y cause en argomuche
Et Pantin se dit Pant’ruche
Ménilmontant, Ménil’muche
Et le temps n’y change rien.
Jean-Roger Caussimon – « Paris jadis », 1977
Willy Ronis – Ménilmontant-Belleville – 1959
Ménilmontant par Edouard Boubat (1956)
Je suis pas poète
Mais je suis ému
Et dans ma tête
Y a des souvenirs jamais perdus
Charles Trénet (1913-2001) « Ménilmontant » – 1938
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Voix et guitare : Marion Lenfant-Preus
Guitare : Joscho Stephan
Basse : Volker Kamp
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Mais l’éternelle version originale par « le fou chantant » :
Ménilmontant est un ancien faubourg de Paris. Il est un des hameaux annexés par la capitale en 1860 sous l’impulsion du baron Haussmann dans le cadre des grands travaux de transformation de la ville.
Sa position géographique élevée en fit longtemps un point d'alimentation en eau de la ville de Paris.
Le quartier demeuré très populaire est aujourd'hui l'un des plus cosmopolites de la capitale. Associé inséparablement avec le quartier voisin, Belleville, il en constitue le 20ème arrondissement.