Toqué de toccata /10 – Mes « matriochkas »

L’engouement retrouvé des pianistes pour la toccata au XXème siècle ne se limite évidemment pas à la France, même si le style y connaît, dès sa reprise, ses plus beaux fleurons avec Debussy et Ravel.

Les compositeurs de toute l’Europe, des plus discrets aux plus connus, vont apporter leur contribution à la toccata pour clavier. Ainsi par exemple, le roumain Georges Enesco, le hongrois Ernő Dohnányi, les allemands Max Reger et Paul Hindemith, ou l’italien Ferruccio Busoni, pour ne citer qu’eux, composent-ils des toccatas pour le piano dans lesquelles on retrouve l’audace virtuose et le mouvement perpétuel qui en caractérisent le style.

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Sergueï Prokofiev 1891-1953

En Russie, dès les premières années du nouveau siècle, un jeune pianiste et compositeur, Sergueï Prokofiev se passionne pour le genre. Dès les années 1910 son écriture consiste en des compositions pour clavier stylistiquement audacieuses créées pour son propre usage en tant que pianiste. Mais toutes ces pièces, de véritables toccatas pourtant, ne porteront pas le nom de « toccata », comme la célèbre Toccata en Ré mineur – opus 11 (1912). Et c’est sous d’autres intitulés que beaucoup de ses compositions dissimuleront, mais dans leur titre seulement, la forme toccata qui les caractérise : Le tournoyant Scherzo qui conclut l’opus 12, le sauvage Scherzo percussif du Second Concerto pour piano ou le Finale de la 7ème Sonate pour piano, sont, à l’évidence, de superbes modèles du genre… sans le dire.

Grigory Sokolov joue le Finale de la 7ème Sonate de Prokofiev

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D’autres compositeurs russes, nombreux, après Prokofiev, faisant un usage abondant et heureux de la toccata, imiteront le Maître et, comme lui, ne déclareront pas toujours, dans l’intitulé de leurs compositions, la forme toccata choisie, laissant à l’auditeur le plaisir de l’inévitable, et délectable, découverte. Un peu à la manière du jeu des « poupées russes », les « Matriochkas » !
La toccata alors se dissimulera derrière une autre qualification, un titre, ou l’indication d’un tempo…

Qui, à l’écoute du Prélude No.21 en Si bémol majeur – opus 87 de Dimitri Chostakovitch douterait qu’il s’agit d’une toccata ?

Vladimir Ashkenazy l’interprète :

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Quand Myaskovsky  compose le troisième mouvement de sa Sonate N°9 en Fa majeur – opus 84, intitulé « Aspiration sans retenue », il se garde bien d’annoncer la toccata qui le constitue, et pourtant…! Il ne pose qu’une simple indication, vivo…

Murray McLachlan au piano :

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A l’instar de Prokofiev avec sa Toccata opus 11, Aram Khatchaturian revendique pleinement l’appellation toccata pour sa « Toccata en Mi bémol mineur » inspirée par des mélodies arméniennes. Il la compose en 1938 alors qu’il est au Conservatoire de Moscou, dans la classe de Myaskovsky.

Pour le franc affichage de sa condition et eu égard à l’immense succès populaire qu’elle reçut, nous dirons qu’elle fait figure de matriochka la plus grosse, celle qui ne se peut dissimuler.

Le créateur, Lev Oborin, en concert… très soviétique, à l’occasion du 50ème anniversaire de la Révolution d’Octobre :

Amour, danse et beauté… Et commutativement !

Ne sentez-vous pas que la danse est l’acte des métamorphoses ?

Paul Valéry

Il faut apprendre à être touché par la beauté, par un geste, un souffle, pas seulement par ce qui est dit et dans quelle langue, percevoir indépendamment de ce que l’on « sait ».

Pina Bausch

L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en une âme :
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux,
Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.

Jean Racine – Andromaque (Acte II / Scène 2 – Oreste)

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— Transcendance de l’amour quand l’élégance de la musique fusionne dans l’harmonie d’un même élan la passion des corps et la profondeur des sentiments.

— Transcendance de la beauté quand l’amour se pare de l’éclat conjugué de deux étoiles : attraction gravitationnelle réciproque de la grâce pure et de la force maîtrisée.

Chorégraphie et livret : Youri Grigorovitch (né en 1927)

Musique : Aram Katchatourian (1903-1978)

Ballet du Bolchoï

Anna Nikulina (Phrygia)

Mikhail Lobukhin (Spartacus)

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Au début de l’Acte III du ballet éponyme, Spartacus, libre désormais grâce à sa victoire dans son duel avec Crassus, s’empresse de retrouver Phrygia qui n’osait même plus nourrir l’espoir de le revoir. Et c’est l’occasion d’un superbe et émouvant « pas de deux » dansé sur les harmonies pathétiques d’un mouvement « Adagio ». Le lyrisme et la subtilité d’un tel moment de paix agissent comme un contraste enchanteur – et nécessaire – avec la multitude des tableaux bondissants et musclés qui caractérisent ce légendaire ballet guerrier.

Synopsis : 

Crassus, consul romain triomphant, revient à Rome glorifié de ses brillantes conquêtes. Parmi les esclaves qu'il ramène, le roi de Thrace, Spartacus, et sa belle et vertueuse épouse Phrygia.

La défaite est rude pour Spartacus : Phrygia doit rejoindre le harem des concubines de Crassus et lui-même est enrôlé de force dans la troupe inhumaine des gladiateurs. Lors d'un combat dans l'arène, il tue l'un de ses plus proches compagnons. C'en est trop. Le noble Spartacus décide de se rebeller et fomente un soulèvement des esclaves que l'histoire appellera la "Troisième Guerre Servile".

Victorieux du combat singulier qui l'oppose à Crassus, Spartacus choisit, généreux, de laisser la vie sauve à son adversaire romain qui, au final, ne tiendra aucun compte de la mansuétude de ce noble guerrier. L'odieux Crassus ordonnera en effet à ses centurions de crucifier le valeureux sur la pointe de leurs lances.