La Voix – L’Esprit – La Voix

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme, ô Beauté ?

Charles Baudelaire – Hymne à la beauté

Abel Selaocoe (voix et violoncelle)
« Voix du Bantou »

La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes.

Marguerite Yourcenar – Mémoires d’Hadrien – 1951

Abel Selaocoe (voix et violoncelle)
« Qhawe » (héros en Zoulou)
Incantation dédiée au désert et à l’apaisement procuré par la pluie.

Corde de violoncelle ou corde vocale, Abel Selaocoe excelle dans l'art de les faire chanter. 
Avec un exceptionnel talent et une sensibilité exacerbée, il réunit musique baroque et chants traditionnels de sa terre natale, l'Afrique du Sud.

Abel est né et a grandi dans les townships de Johannesburg, bercé par les rythmes des chants traditionnels et religieux.

Très tôt intégré dans une formation musicale destinée à éviter à la jeunesse de se perdre dans le désœuvrement, il fait preuve de véritables qualités qui lui valent une bourse pour les meilleures écoles de musique dont le Royal Northern College of Music à Manchester. 
.
Ainsi peut-il mener conjointement l'apprentissage du grand répertoire et une recherche approfondie des musiques de ses origines. 
Encouragé par ses maîtres, il réussit à concilier les deux univers musicaux qui le constituent, et construit, au confluent de ces deux cultures, le sien propre, fait d'interprétations classiques mais aussi de compositions et d'improvisations.   

Elle viendra – 6 – Latine ? Anglaise ?

‘Nous mourrons sans vengeance, mais mourons. Oui, c’est bien ainsi
qu’il me plaît de descendre chez les ombres…’

Ainsi avait parlé Didon, et avant qu’elle n’achève, ses servantes la voient retombée sur le fer, l’épée couverte d’une écume de sang, ses mains sans vie.

Virgile – L’Énéide – Livre IV (Le suicide de Didon)

§

En ces temps lointains de ma jeunesse, lourdement armés de notre « GAFFIOT » – les latinistes qui ont survécu n’auront pas oublié combien ce dictionnaire pesait dans nos cartables – nous nous battions avec le vers alambiqué de L’Énéide pour essayer de comprendre quelque chose à la Guerre de Troie racontée par Virgile. Si le récit des combats et la beauté d’Hélène parvenaient parfois à capter notre attention, les amours bouleversées de Didon et Énée n’avaient pas, en revanche, le pouvoir d’aiguiser nos passions..

Le nom ‘Didon’ exerçait pourtant sur notre petit groupe un étrange pouvoir pavlovien: était-il prononcé que le plus vif d’entre nous lançait aussitôt à la compagnie (même en plein cours) une citation, au demeurant exercice de diction, qui dite à toute vitesse devenait, à notre grande satisfaction, une énigme vocale indéchiffrable pour ceux de nos copains qui n’étaient pas encore initiés :

                   « Didon dîna, dit-on, du dos d’un dodu dindon. »

Augustin Cayot – 1711 – Mort de Didon

Lequel d’entre nous – l’aîné avait-il fêté ses 13 ans ? –  se serait-il préoccupé du sort tragique de cette reine mythologique fondatrice de Carthage, dont Virgile, assisté avec ferveur par notre professeur, s’évertuait à nous dire – en latin de l’âge d’or – la souffrance ?  Cette reine qui, accueillant dans son palais Énée défait à Troie, en devient amoureuse et s’unit à lui sur les conseils de sa sœur. Cette reine qui, à peine l’union avec Énée célébrée, est abandonnée par ce nouvel époux reniant son serment, convaincu par la malveillante insistance de Junon de partir à la reconquête illusoire de Rome. Cette reine, digne jusqu’à en mourir, qui, repoussant la condescendance de son traître époux, empoigne l’épée qu’un jour il lui offrit et se transperce la poitrine en s’exclamant fièrement :

« Moriemur inultae, sed moriamur ! »
Nous mourrons invengée, mais mourons !

Henry Füsli – Mort de Didon

En a-t-il inspiré des poètes, des romanciers, des peintres et des musiciens, ce royal suicide de la célèbre Didon !

Henry Purcell par John Closterman - 1695
Henry Purcell par John Closterman – 1695

Dans l’univers musical, cette tragédie n’inspirera pas moins d’une centaine de pièces lyriques depuis « La Didone » de Cavalli en 1641 jusqu’au « Dido and Aenas » de Britten en 1951, en passant par l’opéra fleuve de Berlioz, « Les Troyens ». Mais c’est sans conteste au justement surnommé ‘Orpheus britannicus‘, Henry Purcell, que revient le mérite d’avoir laissé à la postérité le chef d’œuvre absolu de la musique baroque anglaise avec son opéra « Dido and Aeneas » de 1688.

.Quel plus émouvant chant de désespérance que le lamento final, qu’entonne Didon trahie mais digne, se mourant, l’âme déchirée ?

« When I am laid in earth »

Bouleversante noblesse des derniers instants de notre héroïne tragique dans cette incarnation théâtrale par la sublime soprano au nom prédestiné :

Joyce DiDonato

Plein écran recommandé

Récitatif
Ta main, Belinda, les ténèbres m’envahissent,
Sur ton sein laisse-moi reposer,
Je le voudrais encore, mais la Mort m’emporte ;
La Mort est désormais une invitée bienvenue.

Aria
Quand je serai portée en terre, que mes torts ne créent
Aucun trouble, aucun trouble dans ton cœur ;
Souviens-toi de moi, souviens-toi de moi,
Mais ah ! oublie mon destin.

Elle viendra – 5 – « Im abendrot »*

* Au soleil couchant

O weiter, stiller Friede!
So tief im Abendrot.
Wie sind wir wandermüde–
Ist dies etwa der Tod?

                           Joseph von Eichendorff – Im abendrot

La musique seule peut parler de la mort

André Malraux

Et quand enfin la baguette du chef d’orchestre se lèvera pour le dernier andante, à « l’heure de tous les accomplissements » – c’est ainsi que Rilke appelle le crépuscule du soir –  les musiciens, au rythme céleste d’une voix haute et belle, emporteront, en un cortège de lumières tendrement rougeoyantes, l’ultime clignement de ma paupière vers le soleil couchant.
Ma dernière question portera en elle-même sa réponse : « Serait-ce déjà la mort ? »

Splendeur parmi les splendeurs de la musique que forme la série des « Quatre derniers lieder » de Richard Strauss, « Im abendrot » (Au soleil couchant), est un hymne à la nuit qui vient. Chant serein, hommage lucide et élégiaque à la marche inexorable de la lumière vers les ténèbres et acceptation tranquille de l’inéluctable finitude.
Peut-on rêver, le temps venu, plus bel adieu à la vie ?

« Im abendrot » :

Soprano : Anja Harteros
Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks
Direction Mariss Jansons

Im abendrot

Wir sind durch Not und Freude
gegangen Hand in Hand;
vom Wandern ruhen wir
nun überm stillen Land.

Rings sich die Täler neigen,
es dunkelt schon die Luft,
zwei Lerchen nur noch steigen
nachträumend in den Duft.

Tritt her und laß sie schwirren,
bald ist es Schlafenszeit,
daß wir uns nicht verirren
in dieser Einsamkeit.

O weiter, stiller Friede!
So tief im Abendrot.
Wie sind wir wandermüde–
Ist dies etwa der Tod?

Joseph von Eichendorff

Au soleil couchant

Dans la peine et la joie
Nous avons marché main dans la main ;
De cette errance nous nous reposons
Maintenant dans la campagne silencieuse.

Autour de nous les vallées descendent en pente,
Le ciel déjà s’assombrit ;
Seules deux alouettes s’élèvent,
Rêvant dans la brise parfumée.

Approche, laisse-les battre des ailes ;
Il va être l’heure de dormir ;
Viens, que nous ne nous égarions pas
Dans cette solitude.

Ô paix immense et sereine,
Si profonde à l’heure du soleil couchant !
Comme nous sommes las d’errer !
Serait-ce déjà la mort ?

Richard Strauss (1864-1949) par Yousuf Karsh

Richard Strauss a su dans l’écrin diaphane d’un orchestre, entre murmure et quasi-invisibilité, faire monter comme un chant d’alouette, une voix qui plane en tournoyant au-dessus du pauvre monde d’ici-bas.

Gil Pressnitzer – « La dernière hypnose du vieil enchanteur »

Palingénésie jubilatoire

N’oublie jamais ceci : jouer du jazz, c’est comme raconter une histoire. Une fois la musique envolée et le morceau terminé, il ne doit rester que du bonheur… Sinon ça ne sert à rien. Strictement à rien !

Maxence Fermine (romancier)

Alors ce billet – je l’affirme – va servir à quelque chose !
Si tu n’arrives pas à perdre ta mauvaise humeur… Écoute !
Tes oreilles ne suffiront pas :
……………le jazz, quand il swingue comme ça, il s’écoute avec les pieds.

Samara Joy
« Can’t Get Out Of This Mood »

Ben Paterson (piano)
David Wong (basse)
Kenny Washington (batterie)

Allez ! Avoue ! Quand tu fermais les yeux, ostensiblement sous le charme, tu pensais un peu à Ella Fitzgerald ou à Sarah Vaughan ?
Tu n’es pas le seul à retrouver en Samara la grande classe des Divas du jazz qui chauffaient, à coups de 45 tours, l’ambiance de nos « boums » :

– En 2019, Samara remportait la « Sarah Vaughan International Jazz Vocal Competition » puis, en 2021, était nommée « Meilleure Nouvelle Artiste » par le magazine JazzTimes.

– Il y a une poignée de semaines, elle remportait le Grammy Award du meilleur nouvel artiste, – toutes catégories confondues – et celui du Meilleur album de jazz vocal.

Ah ! J’oubliais de te dire qu’elle ne chante le jazz que depuis cinq ans… et qu’elle a 23 ans !

Ella Fitzgerald 1917-1996

Depuis quand n’as-tu pas écouté « Lady be good », ce standard extrait de l’opéra éponyme des Gershwin, qui avait fait les premières gloires d’Ella dans ses interprétations uniques ?
Tiens, comme un cadeau, voici Samara, en dilettante, incarnant la First Lady of Swing, lors d’un « boeuf » avec Emmet Cohen et son trio (Russell Hall à la contrebasse et Kyle Poole à la batterie).

Alléluia ! Notre jazz est bien vivant !

.

Je pourrais dire du jazz que c’est un mélange d’élégance et de souplesse, que c’est la magie de l’instant, comment dire ? un léger détachement, un équilibre fragile et émouvant…Quelque chose comme ça.

Francis Dannemark (romancier et poète belge)

Encore une tasse ?

… Plus délicieux que mille baisers et plus doux que le vin des meilleurs muscats.

Balthasar Denner (1685-1749) – Jeune fille offrant le café

Le café a eu largement le temps de refroidir, me dira-t-on, depuis ce jour de septembre 2014 où « Perles d’Orphée » se proposait de le servir en billet musical à ses visiteurs

Un café ? Une cantate ? Pourquoi pas les deux !

Il avait déjà pourtant quelques années de cafetière, ce café coulé depuis l’automne 1735, dans les instruments et les gorges de la plus célèbre phalange musicale de Leipzig, le Collegium Musicum, au temps où Jean-Sébastien Bach la dirigeait une fois par semaine, au Café Zimmermann.

C’est pour tous ces brillants musiciens et en hommage à ce breuvage qu’il appréciait tant que le Maître de chapelle s’était fait un instant Maître de café, composant – une fois n’est pas coutume – une cantate comique, la sémillante Cantate du Café (Kaffekantate – BWV 211).

Le temps, certes, a remplacé le personnel, sans pour autant en affecter la qualité…
Il n’aura rien altéré de la saveur enjouée du breuvage, ni de la tendre ironie de ses arômes.

Alors, encore une tasse ?

Holly Teague (Soprano)

accompagnée par l’Ensemble  Échos

Gareth James (Flûte)
Claire Horáček (Viole de Gambe)
Róza Bene (Clavecin) 

Ei! wie schmeckt der Coffee süße,
Lieblicher als tausend Küsse,
Milder als Muskatenwein..
Coffee, Coffee muss ich haben,
Und wenn jemand mich will laben,
Ach, so schenkt mir Coffee ein!

Ah ! comme le café a bon goût !
Plus agréable que mille baisers,
Plus doux qu’un vin de muscat.
Un café, il me faut un café,
Et si quelqu’un veut me faire plaisir,
Ah ! qu’il me donne juste un café !

‘Social call’

C’est une langue si délicate le Scat
vaut mieux défaire sa cravate
pour le Scat
c’est pas le Magnificat
c’est plus facile qu’une cantate
mais faut la langue acrobate
pour le Scat

Michel Jonasz – chanson « Le Scat »

Nul besoin de téléphone portable pour un « social call ». Croyons donc les traducteurs, c’est d’une visite dont il est question. Amicale au demeurant, amoureuse, pourquoi pas ? – On n’a pas trouver plus intime que le tête à tête pour communiquer dans ces cas-là…

Oh ! On échangera bien quelques reproches au milieu des heureux souvenirs…

Mais avec un sourire jazzy, à l’ancienne, un poil de swing, un zeste de scat et du groove plein la voix, autour d’un bon vieux standard des années 1950, les choses pourraient bien ressembler aux retrouvailles de Benny Benack et Veronica Swift devant leur micro.

Pas mal, non ? Jazz is back !

I’ll wait for you tonight !  🎶 Doo be doya bop dee dee !!! 🎶

Benny

Happened to pass your doorway
Gave you a buzz, that’s all
Lately, I’ve thought lots about you
So I thought I’d pay a social call

Veronica

Do you recall the old days?
We used to have a ball

Benny

Not that I’m lonesome without you
I just thought I’d pay a social call

Veronica

I thought I’d say
Things are just swell
But to tell the truth
I haven’t been so well
And if you should try to kiss me

I promise that I won’t stall

Benny

Maybe we’ll get back together

Benny & Veronica

Starting from this incidental
Elemental
Simple social call

Benny

Do you remember all the good times that we had my baby girl?
I’ll never forget you’ve got the greatest smile in the world
Oh, my sugarplum fairy, don’t hold a grudge
I simply had to say hello once more

And am I insane
Or do I really see a world where you and I could be together, forever
When, buttercup, don’t slam the door in my face
Unless you really wanna spill my heart all over the place

Oh, I guess we’re going to spend a lot of time hanging out like this
I’m tryna break my habit of you
But, since we weren’t back together I suppose we should start anew
Dear, what do you say?

Oh! I can’t take it
My! Heart is breaking
I’m laying it on the line

If you can find it in your mind that there just a little
Itsy, bitsy, chance that you might miss me
Let’s give it a whirl

Veronica

Baby, we’ve played this game a thousand million times
I should throw your heart in jail for all of its crimes
You say that you love me and I think that it’s true
But why should I just sit at home awaiting for you

When we’re together, it’s always stormy weather
And I really feel like sittin’ on a beach, with you out of reach
Whenever you smirk, I get weak in the knees
But if you’re a jerk, I’ll tune out all of your pleas

Well I suppose just one drink couldn’t hurt
But just one, nothing more
I’m onto all of your tricks
But if you slip up, I’ll show you the door

I must be crazy, but I’m coming around
But if you do me wrong, I’ll run you out of this town
I guess that I could give you one more chance now
To prove you’re the man who can love me everyday

And never leave my side ever again

Benny & Veronica
(Scatting)

Veronica

If you should try to kiss me baby
I promise I won’t stall

Benny

Maybe we’ll get back together

Benny & Veronica

Starting from this incidental
Elemental
Simple social call

Le souffle ascendant des anges

Reprise du billet : « S’évader du temps… par le haut » (29/08/2016)

La clé de la musique de Bach : le désir d’évasion du temps. [….]

Les évolutions de sa musique donnent la sensation grandiose d’une ascension en spirale vers les cieux. Avec Bach, nous nous sentons aux portes du paradis ; jamais à l’intérieur. Le poids du temps et la souffrance de l’homme tombé dans le temps accroissent la nostalgie pour des mondes purs, mais ne suffisent pas à nous y transporter. Le regret du paradis est si essentiel à la musique de Bach qu’on se demande s’il y a eu d’autres souvenirs que paradisiaques. Un appel immense et irrésistible y résonne comme une prophétie ; et quel en est le sens sinon qu’il ne nous tirera pas de ce monde ? Avec Bach, nous montons douloureusement vers les hauteurs. Qui, en extase devant cette musique, n’a pas senti sa condition naturellement passagère ; qui n’a pas imaginé la succession des mondes possibles qui s’interposent entre nous et le paradis ne comprendra jamais pourquoi les sonorités de Bach sont autant de baisers séraphiques.

Emil Cioran (1911-1995)
Emil Cioran (1911-1995)

 

in « Le livre des leurres » – 1936

Il n’est pas indispensable de se sentir pénétré par la foi pour être aspiré par la musique de Bach. Pas plus qu’il n’était nécessaire à Cioran de se prétendre théologien pour exprimer sa mystique du vide.

« Ruht wohl – Chœur final de la Passion selon Saint Jean ». Ainsi avais-je annoté, il y a bien longtemps, la marge de ce paragraphe du « Livre des leurres » d’où sont extraites les phrases citées en exergue de ce billet. Cette mention musicale pour illustrer ma découverte de ce texte, – je m’en souviens précisément – s’était spontanément imposée à la mine de mon crayon sans qu’à aucun instant, aucun autre des mille merveilleux « baisers séraphiques » que le Cantor de Leipzig aurait pu alors m’adresser ne tentât de contrarier mon commentaire pour moi-même.

J-S. Bach 1685-1750

Ni les années, ni les relectures et les ré-écoutes ne m’ont convaincu de changer mon choix. Nulle part ailleurs dans l’œuvre de Bach, me semble-t il, on ne saurait percevoir avec autant d’intensité cette « construction en spirale qui indique par ce schéma même l’insatisfaction devant le monde et ce qu’il nous offre, ainsi qu’une soif de reconquérir une pureté perdue ». Et, partant, notre irrépressible désir d’Autre et d’Ailleurs.
Ainsi, résignés à l’impermanence de notre condition, accédons-nous, à travers les accents sereins de ce chant, au chemin du Paradis dont Bach ne nous ouvre pas les portes. Car ce chœur, à l’instar de toute l’œuvre du Cantor, est un chant du voyage.

Le plus beau peut-être, pour conduire notre évasion de ce monde et du temps, par le haut, en escaladant le Ciel – et quel que soit le commerce que l’on entretienne avec Dieu.

Se laisser aspirer par le souffle ascendant des anges !

Jean-Sébastien Bach
‘Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine

Passion selon Saint-Jean – BWV 245

– Netherlands Bach Society –

Chœur

Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine,
die ich nun weiter nicht beweine,
ruht wohl,
und bringt auch mich zur Ruh’.

Das Grab, so euch bestimmet ist,
und ferner keine Not umschließt,
macht mir den Himmel auf,
und schließt die Hölle zu.

Ruht wohl…

Reposez en paix, saints ossements,
que désormais je ne pleure plus ;
reposez en paix,
et emmenez-moi aussi vers le repos.

Le tombeau, tel qu’il vous est destiné,
et qui, de plus, ne recèle aucune détresse,
m’ouvre le ciel,
et ferme les enfers.

Reposez en paix…

Choral

Ach Herr, laß dein lieb’ Engelein
Am letzten End’ die Seele mein
Im Abrahams Schoß tragen ;
Den Leib in sein’m Schlafkämmerlein
Gar sanft, ohn’ ein’ge Qual und Pein,
Ruhn bis am jüngsten Tage !

Alsdann vom Tod erwekke mich,
Daß meine Augen sehen dich
In aller Freud’, o Gottes Sohn,
Mein Heiland und Genadenthron !
Herr Jesu Christ, erhöre mich,
Ich will dich preisen ewiglich !

Ah, Seigneur, laisse tes chers angelots,
à la dernière extrémité, mon âme
porter (par eux) dans le sein d’Abraham ;
mon corps, dans sa petite chambre de repos,
bien doucement, sans aucun tourment ni peine,
(laisse) reposer jusqu’au dernier jour !

Alors, de la mort éveille-moi,
que mes yeux te voient
en toute joie, ô fils de Dieu,
mon Sauveur et Trône de grâce !
Seigneur Jésus Christ, exauce-moi ;
je veux te louer éternellement !

Extase de l’instant

Cioran
Emil Cioran 1911-1995

Ce n’est que dans la musique et dans l’amour qu’on éprouve une joie à mourir, ce spasme de volupté à sentir qu’on meurt de ne plus pouvoir supporter nos vibrations intérieures. Et l’on se réjouit à l’idée d’une mort subite qui nous dispenserait de survivre à ces instants. La joie de mourir, sans rapport avec l’idée et la conscience obsédante de la mort, naît dans les grandes expériences de l’unicité, où l’on sent très bien que cet état ne reviendra plus.
Il n’y a de sensations uniques que dans la musique et dans l’amour ; de tout son être, on se rend compte qu’elles ne pourront plus revenir et l’on déplore de tout son cœur la vie quotidienne à laquelle on retournera. Quelle volupté admirable, à l’idée de pouvoir mourir dans de tels instants, et que, par-là, on n’a pas perdu l’instant. Car revenir à notre existence habituelle après cela est une perte infiniment plus grande que l’extinction définitive. Le regret de ne pas mourir aux sommets de l’état musical et érotique nous apprend combien nous avons à perdre en vivant.

Emil Cioran
Le livre des leurres – 1936 / Extase musicale – Gallimard – Quarto P.115)

« Ruhe sanft, mein holdes Leben »

Zaïde (Opéra inachevé de Mozart) – Acte I

Soprano : Mojca Erdmann

Repose calmement, mon tendre amour,
dors jusqu’à ce que ta bonne fortune s’éveille.
Tiens, je te donne mon portrait.
Vois comme il te sourit avec bienveillance !

Doux rêves, bercez son sommeil
et que ce qu’il imagine
dans ses rêves d’amour
devienne enfin réalité.

Pour Mozart, comme pour toute musique angélique, porter ses regards vers le bas, vers nous, est une trahison. A moins que se sentir homme soit la pire des trahisons…

Emil Cioran
Le livre des leurres / Mozart ou la mélancolie des anges – Gallimard – Quarto P.177

Elle viendra – 3 – Diabolique

Reprise d’un billet du 24/03/2018 : ‘Le Diable est dans… la voix

A Satan reviennent toujours les chants les plus beaux. (Dicton)

§

D’Œdipe à Hamlet et à Don Quichotte, tous les grands mythes littéraires connurent certes des avatars musicaux. Mais Faust est un cas particulier. Pas simplement par le grand nombre des œuvres qu’il a suscitées. Il est l’une des rares figures, parmi les plus prisées des compositeurs, que rien ne prédestinait à priori à un devenir musical.

[…]

Et pourtant, il n’y eut qu’un Don Giovanni alors que les grands Faust furent pléthore.

Emmanuel Reibel
« Faust – La musique au défi du mythe » (Fayard 2008)

Sont-elles nombreuses, et polymorphes souvent, les silhouettes du Docteur Faust qui ont depuis le XVIème siècle, traversé la culture populaire, la littérature et, étonnamment, la musique, jusqu’à apparaître dans nos miroirs d’aujourd’hui comme notre propre reflet, peut-être le plus incontestable et le plus vrai.

Depuis qu’en 1593 le dramaturge élisabéthain, Christopher Marlowe,  — « The Tragical History of Doctor Faustus » — s’est emparé de la traduction anglaise d’un texte anonyme, — « Volksbuch » —  publié en 1587 à Francfort-sur-le-Main, inspiré, peu ou prou, de la vie de cet astrologue et alchimiste allemand de la Renaissance, Johann Georg Faust, dont on disait qu’il possédait d’étranges pouvoirs magiques, le mythe du quêteur de la connaissance universelle et du plaisir absolu, épris d’un inextinguible désir d’infini, prêt à tout pour atteindre ses buts, jusqu’à offrir son âme à Méphistophélès, l’envoyé du Diable, n’a cessé de nourrir les créations des plus illustres écrivains et des plus fameux compositeurs.

Si dans la deuxième moitié du XXème siècle le mythe de Faust s’évapore quelque peu au-dessus des encriers des écrivains, il continue d’enfiévrer sur les portées les plumes des compositeurs.

Faust et Mephistoimage extraite du film de F. W. Murnau – 1926

A l’instar de leurs illustres prédécesseurs du XIXème, tels que Berlioz, Schumann, Liszt, Gounod et tant d’autres, et dans le sillage de Busoni en 1925, les musiciens contemporains comme Georges Aperghis, John Adams ou Pascal Dusapin, pour ne citer qu’eux — trop proches de nous sans doute pour que leurs noms nous soient familiers — vont encore chercher leur inspiration dans la complexité des relations croisées du trio mythique, Faust – Méphistophélès – Marguerite.

Le catalyseur de ce regain d’intérêt moderne est assurément le passionnant et magistral roman que publie Thomas Mann en 1947, « Doktor Faustus ». D’une part en raison de la question philosophico-historique qu’il soulève à l’heure où plus personne au monde ne peut ignorer ou prétendre ignorer l’horreur des camps nazis, et d’autre part parce que le Faust qu’il décrit en son temps n’est autre qu’un musicien moderne hanté par le désir de devenir le génie de cette novation radicale du langage musical, le sérialisme, au point d’atteindre la folie et d’en mourir.

« Faust est le thème de toute ma vie, et j’en ai déjà peur. Je ne pense pas que je l’achèverai jamais. »

Alfred Schnittke (1934-1998)

Figure notable de la musique en cette fin de XXème siècle, par l’étendue et la multiplicité de son œuvre autant que par son « polystylisme », comme il définit lui-même son écriture musicale, le compositeur russe Alfred Schnittke, fasciné par le personnage de Faust, décide dès 1980 de lui consacrer un opéra, « Historia von D. Johan Fausten ».

L’opéra est donné à Hambourg en 1995, quelques années avant la disparition de Schnittke. Les soucis de santé du compositeur, aggravés par un accident vasculaire cérébral, ainsi que la complexité des voyages à l’époque entre la Russie et le reste de l’Europe ont pénalisé le projet d’une dizaine d’années. Mais déjà en 1983 Schnittke en avait esquissé les grandes lignes dans sa « Faust Cantata » (« Seid nüchtern und wachet » – Sois sobre et veille).

Rencontre entre le Diable et Docteur Faustus – 1825
Crédit : Wellcome Library, London. Wellcome Images

Bien que très imprégné, comme ses confrères, de l’œuvre de Thomas Mann, c’est dans le « Volksbuch » original de 1587 que Schnittke va puiser toute l’énergie dramatique qui anime cette pièce. Voilà, sans doute, ce qui en fait l’une des œuvres les plus palpitantes du compositeur laissant, plus qu’ailleurs peut-être, apparaître la face la plus noire de son inconditionnel pessimisme.

Point culminant de cette cantate, l’évocation de la mort épouvantable du Docteur Faust, son contrat avec Méphistophélès expiré. C’est par la voix d’un diable gouailleur, exprimant son cynisme depuis les profondeurs d’une tessiture de contralto sur les rythmes dédaigneux d’un tango ironique et arrogant que nous apprenons l’effroyable horreur de la tragédie, avec les mots mêmes, ou presque, du « Volksbuch ».

Quand il fut jour/ les étudiants/ qui n’avaient pas dormi de toute la nuit/ entrèrent dans la salle/ où avait été le docteur Faustus/ et ils ne virent pas Faustus/ rien que la pièce éclaboussée de sang/ la cervelle collée aux murs/ car le diable l’avait lancé d’un mur à l’autre. Ils trouvèrent des yeux et quelques dents/ spectacle affreux et épouvantable. Alors les étudiants se prirent à pleurer et lamenter/ et toujours ils le cherchaient/ Enfin ils trouvèrent son corps à l’extérieur près du fumier/ horrible à voir/ tête ballante et membres roués.

L’Histoire de Faustus suivie de La Tragédie de Faustus par Christopher Marlowe, édition de Jean-Louis Backès, Imprimerie Nationale Éditions - 2001 (Cité par Dominique Hoizey in "Petite histoire littéraire et musicale de Faust" - Le Chat Murr 2016)
Ψ
.
Deux interprétations diaboliquement fascinantes !
Et choisir n’est certes pas vertu du diable qui écoute en chacun de nous !
.

Iva Bittova (voix) – Hradec Kràlové Philharmonic
Peter Vrabel (direction)

 .

* * *

Inger Blom (mezzo-soprano) – Malmö Symph. Orch. –
James DePreist (Direction)

Ψ

« Seid nüchtern und wachet… »

Sois sobre et veille : ton adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer.

Résiste-lui avec la force de la foi, car tu sais que tous tes frères, de par le monde, sont en butte aux mêmes souffrances.

Première Épitre de Pierre – Chap. 5 (8 & 9)

Elle viendra – 2 – « Missa in tempore belli »

En hommage au peuple ukrainien

La paix est un chant, la guerre est un long hurlement parmi des cris.

Robert Sabatier – Le livre de la déraison souriante (1991)

… Au milieu desquels, s’élevant des ruines encore fumantes, entre corps déchirés et âmes dévastées, la triste prière – qui se rêverait hymne –  d’une humanité cherchant désespérément le chemin du ciel.

Léa Grundig – « Mères, la guerre est imminente ! » 1936

Dans un livre gnostique du deuxième siècle de notre ère, il est dit : « La prière de l’homme triste n’a jamais la force de monter jusqu’à Dieu »… Comme on ne prie que dans l’abattement, on en déduira qu’aucune prière jamais n’est parvenue à destination.

Cioran – De l’inconvénient d’être né (Gallimard)

Mais, aussi vaine soit-elle, quand la prière est portée par l’ineffable beauté de la musique, on pourrait bien se surprendre à croire…

Claude VignonLes larmes de Saint-Pierre

L’univers sonore : onomatopée de l’indicible, énigme déployée, infini perçu, et insaisissable… Lorsqu’on vient d’en éprouver la séduction, on ne forme plus que le projet de se faire embaumer dans un soupir.

Cioran – Syllogismes de l’amertume (Gallimard)

§

« Qui tollis peccata mundi »
 « Missa in tempore belli » en Ut majeur de Joseph Haydn

Qui tollis peccata mundi, miserere nobis.
Qui tollis peccata mundi, suscipe deprecationem nostram.
Qui sedes ad dexteram Patris, miserere nobis.
Quoniam tu solus sanctus, tu solus Dominus,
Tu solus Altissimus, Jesu Christe.
Cum Sancto Spiritu, in gloria Dei Patris,

Toi qui effaces les péchés du monde, aie pitié de nous.
Toi qui effaces les péchés du monde, entends notre prière.
Toi qui sièges à la droite du Père, aie pitié de nous.
Car Toi seul es sacré, Toi seul es le Seigneur,
Toi seul es le Très-Haut Jésus-Christ.
Avec le Saint-Esprit, dans la gloire de Dieu le Père.

§

Joseph Haydn, en cette fin d'année 1796, voit approcher à la fois son soixante-cinquième anniversaire et une possible invasion de l'Autriche par les troupes d'un impétueux général français, un certain Bonaparte. Aussi, exerçant sa mission de Maître de Chapelle des Esterhazy, va-t-il multiplier ses efforts pour exprimer dans la messe annuelle qui lui est commandée les tensions dominantes du moment.

Dans cette messe "latine" qu'il nommera lui-même "Missa in tempore belli", il évoque tout autant le fracas des batailles - avec une puissance et une ardeur que seul Beethoven atteindra, vingt-cinq ans plus tard, dans sa "Missa solemnis" - , que la profondeur de sa foi chrétienne. 

Et si les premiers mouvements de cette "Messe en temps de guerre" affichent sobrement le classicisme de l'époque dans le respect de la tradition de musique sacrée autrichienne, Haydn, en maître de la composition, façonne avec simplicité la matière sonore de chacun d'eux afin que solistes et chœur nous ouvrent les chemins de l'extase.     

Mais vieillir… ! – 20 – ‘Yesterday’

Oh, yesterday came suddenly

Oh, I believe in yesterday  

Paul McCartney

« Yesterday »

Madame Shirley Horn

Why he had to go I don’t know he wouldn’t say
I said something wrong, now I long for yesterday

Yesterday
All my troubles seemed so far away
Now it looks as though they’re here to stay
Oh, I believe in yesterday

Suddenly
I’m not half the girl I used to be
There’s a shadow hanging over me
Oh, yesterday came suddenly

Why he had to go I don’t know he wouldn’t say
I said something wrong, now I long for yesterday

Yesterday
Love was such an easy game to play
Now I need a place to hide away
Oh, I believe in yesterday

Why he had to go I don’t know he wouldn’t say
I said something wrong, now I long for yesterday

Yesterday
Love was such an easy game to play
Now I need a place to hide away
Oh, I believe in yesterday

Too many musicians rush through everything with too many notes. A ballad should be a ballad. It’s important to understand what the song is saying, and learn how to tell the story. It takes time. I can’t rush it. I really can’t rush it.

Shirley Horn

Trop de musiciens se précipitent à travers tout avec trop de notes. Une ballade doit être une ballade. Il est important de comprendre ce que dit la chanson et d'apprendre à raconter l'histoire. Ça prend du temps. Je ne peux pas me précipiter. Je ne peux vraiment pas me précipiter.

‘Calling me home’

— It’s a good day to die !

Old Lodge Skins (Chef Cheyenne)
In « Little Big Man » (film de Arthur Penn – 1970)

Certaines personnes savent si bien puiser dans une tradition et une émotion, et si profondément, que leurs compositions qui en sont inspirées semblent avoir existé de toute éternité.

Rhiannon Giddens à propos d’Alice Gerrard, légende de la « folk music » et compositrice (en 2002) de « Calling me home » 

« … Mais toute âme a un chant », affirme le poète.

Qui en douterait frissonnant encore aux accents d’éternité de cette complainte du dernier voyage venue du folklore américain à travers la voix envoûtante de Rhiannon Giddens ?

Un vieil ami était allongé sur son lit de mort
J’ai posé ma main sur sa maigre poitrine
Et, pendant que je me penchais, dans un souffle il murmura :
Oh, ils m’appellent à la maison,
Ils m’appellent à la maison.

Mon temps est venu de partir.
Je sais que tu aimerais me voir rester,
Mais mes amis d’hier me manquent.
Oh, ils m’appellent à la maison,
Ils m’appellent à la maison.

Je sais que tu te souviendras de moi quand je serai parti.
Souviens-toi de mes histoires, chante encor mes chansons,
Je les laisserai sur Terre, douces empreintes d’or.
Oh, ils m’appellent à la maison,
Ils m’appellent à la maison.

Alors, amis, rassemblez-vous et dites-moi adieu.
Mon corps est enchainé mais mon âme peut voler.
Ma petite lumière brille déjà dans le ciel.
Oh, ils m’appellent à la maison,
Ils m’appellent à la maison.

Mon temps est venu d’embarquer.
Je sais que tu voudrais me voir rester.
Mais mes amis d’hier me manquent.
Oh, ils m’appellent à la maison,
Ils m’appellent à la maison.

Bis ! Pour faire durer le plaisir du voyage…
Pour rester encore un peu en vol !

Mais en « live » !

Hallelujah ! Joyeux Noël !

 Jean Baylor accompagnée au piano par Emmet Cohen :

‘Hallelujah !’

Et aussi sur ‘Perles d’Orphée

avec
Laurence Equilbey et l’ensemble Accentus :

Dietrich Buxtehude :

Alleluia ! Joyeux Noël

De l’amour le doux tourment

Suis-je amoureux ? – Oui, puisque j’attends.

Roland Barthes – ‘Fragments d’un discours amoureux’ (Seuil – 1977)

E benedetto il primo dolce affanno
Ch’i’ ebbi ad esser con Amor congiunto,
E l’arco e la saette ond’ i’ fui punto,
E le piaghe, ch’infino al cor mi vanno.

Et bénis soient aussi le premier doux tourment
Que je sentis à être avec Amour lié,
Et son arc et ses traits, dont je fus transpercé,
Et la plaie qui pénètre au-dedans de mon cœur.
Pétrarque, Canzoniere (1374), sonnet LXI – trad. A. Rochon
(Gallimard 1994)

Claudio Monteverdi
(Cremona 15 mai 1567 – Venezia 29 novembre 1643)

Ah ! le doux tourment de l’amour !

Témoignage irrécusable de la contradiction constitutive de notre psyché, cet oxymore, que le temps n’a affecté d’aucune ride, aura parcouru les âges, jusqu’à notre propre cœur, à travers les soupirs des amants, certes, entre les lignes des romanciers et les répliques des dramaturges, sur les vers des poètes, et, naturellement, à travers les refrains et les ritournelles d’amour aux accents métissés de rires et de larmes.

En est-il un plus séduisant exemple musical que ce madrigal désormais célèbre, ‘Si dolce è’l tormento’, que composa en 1624 le génial Claudio Monteverdi sur les vers de Carlo Milanuzzi, son contemporain ?

— Aussi nous réjouissons-nous toujours à son écoute dans la tradition ‘baroque’, surtout quand est aussi belle son interprétation :

Mariana Florès (soprano)

Ensemble ‘Cappella Mediterranea’
Direction Leonardo García Alarcón

— Mais n’adorerions-nous pas nous laisser emporter, par une adaptation inattendue, dans les profondeurs de la voix d’une formidable chanteuse de ‘folk’ & ‘blues’ qu’escorteraient, bienveillants et graves, les arpèges d’un banjo ténor ?

Rhiannon Giddens

Francesco Turrisi (banjo)

Si doux est le tourment
dans ma poitrine
que je vis heureusement
pour une beauté cruelle.
Au paradis de la beauté,
que la cruauté grandisse
et que la miséricorde manque :
car ma foi sera toujours
comme un roc,
face à l’orgueil.
.
Que l’espoir trompeur
se détourne de moi,
que ni la joie ni la paix
ne descendent sur moi.
Et que la méchante fille
que j’adore
me prive du réconfort
de la douce miséricorde :
au milieu d’une douleur infinie,
au milieu d’un espoir trahi,
ma foi survivra.
.
Le cœur dur
qui m’a volé le mien
n’a jamais ressenti la flamme de l’amour.
La beauté cruelle
qui a charmé mon âme
refuse la miséricorde,
qu’il souffre donc,
repentant et languissant, et
qu’il soupire un jour pour moi.

C’est le désir d’être aimé, quand on aime, qui fait les grands tourments. Une âme qui serait assez pure et assez dévouée pour ne rien demander, que d’aimer, serait heureuse ; car aimer, c’est déjà le bonheur.

Duchesse Permon Junot d’Abrantès (1784-1838)

Le voyageur à la lune

Arkhip KUINDZHILe reflet de la Lune sur le Dniepr. 1880,
 

Der Wanderer an den Mond

Ich auf der Erd’, am Himmel du,
Wir wandern beide rüstig zu:
Ich ernst und trüb, du mild und rein,
Was mag der Unterschied wohl sein?
 
Ich wandre fremd von Land zu Land,
So heimatlos, so unbekannt;
Bergauf, bergab, Wald ein, Wald aus,
Doch bin ich nirgend, ach! zu Haus.
 
Du aber wanderst auf und ab
Aus Ostens Wieg’ in Westens Grab,
Wallst Länder ein und Länder aus,
Und bist doch, wo du bist, zu Haus.
 
Der Himmel, endlos ausgespannt,
Ist dein geliebtes Heimatland:
O glücklich, wer, wohin er geht,
Doch auf der Heimat Boden steht!
 

Benjamin Appl (baryton) chante Schubert :

« Der Wanderer an den Mond » D.870

Au piano : James Baillieu

Le voyageur à la lune

Moi sur la terre, toi dans le ciel,
nous suivons notre route d’un pas vif ;
moi grave et troublé, toi douce et pure,
quelle peut donc être cette différence ?

Étranger, je vais de pays en pays,
sans patrie, inconnu de tous ;
par monts et par vaux, par forêts et prairies,
mais nulle part, hélas, je ne suis chez moi.

Toi, en revanche, tu sillonnes le monde
du berceau du couchant au tombeau du levant,
tu flottes au firmament d’innombrables pays,
et tu es pourtant chez toi là où tu es.

Le ciel, qui s’étend à l’infini,
est ton foyer chéri :
heureux celui qui, quel que soit son but,
foule toujours le sol de sa patrie !