Mais vieillir…! – 7 – ‘Yesterday when I was young’

There are so many songs in me that won’t be sung.

Willie Nelson (88 ans) chante « Yesterday when I was young »
– ‘Hier encore‘ – 
de Charles Aznavour

Yesterday when I was young
The taste of life was sweet as rain upon my tongue,
I teased at life as if it were a foolish game,
The way the evening breeze may tease a candle flame.

The thousand dreams I dreamed, the splendid things I planned,
I always built, alas, on weak and shifting sand.
I lived by night and shunned the naked light of day
And only now I see how the years ran away.

Yesterday when I was young
So many drinking songs were waiting to be sung,
So many wayward pleasures lay in store for me,
And so much pain my dazzled eyes refused to see.

I ran so fast that time and youth at last ran out,
I never stopped to think what life was all about,
And every conversation I can now recall
Concerned itself with me, and nothing else at all.

Yesterday the moon was blue
And every crazy day brought something new to do.
I used my magic age as if it were a wand
And never saw the waste and emptiness beyond.

The game of love I played with arrogance and pride
And every flame I lit too quickly, quickly died.
The friends I made all seemed somehow to drift away
And only I am left on stage to end the play.

There are so many songs in me that won’t be sung,
I feel the bitter taste of tears upon my tongue
The time has come for me to pay for yesterday when I was young.

Paroles de Charles Aznavour :

Hier encore, j’avais vingt ans, je caressais le temps
J’ai joué de la vie
Comme on joue de l’amour et je vivais la nuit
Sans compter sur mes jours qui fuyaient dans le temps.
.
J’ai fait tant de projets qui sont restés en l’air
J’ai fondé tant d’espoirs qui se sont envolés
Que je reste perdu, ne sachant où aller
Les yeux cherchant le ciel, mais le cœur mis en terre.
.
Hier encore, j’avais vingt ans, je gaspillais le temps
En croyant l’arrêter
Et pour le retenir, même le devancer
Je n’ai fait que courir et me suis essoufflé.
.
Ignorant le passé, conjuguant au futur
Je précédais de moi toute conversation
Et donnais mon avis que je voulais le bon
Pour critiquer le monde avec désinvolture.
.
Hier encore, j’avais vingt ans mais j’ai perdu mon temps
À faire des folies
Qui me laissent au fond rien de vraiment précis
Que quelques rides au front et la peur de l’ennui.
.
Car mes amours sont mortes avant que d’exister
Mes amis sont partis et ne reviendront pas
Par ma faute j’ai fait le vide autour de moi
Et j’ai gâché ma vie et mes jeunes années.
.
Du meilleur et du pire en jetant le meilleur
J’ai figé mes sourires et j’ai glacé mes pleurs
Où sont-ils à présent?
À présent, mes vingt ans ?
 
.

Reines Tudor 4/ ROBERTO DEVEREUX

Queen_Elizabeth I (‘The Ditchley portrait’) by Marcus Gheeraerts the Younger)

Pour moi, ce sera l’opéra de mes émotions.

Gaetano Donizetti

Avec « Roberto Devereux », un de ses derniers « opera-seria », Donizetti  signe, en 1837, un nouveau joyau du « bel canto ». Cette année pourtant le plonge dans une période bien difficile de son existence : après avoir déploré quelques mois auparavant le décès de ses parents, le voici envahi par un nouveau et profond chagrin provoqué par la mort de sa femme qui venait d’accoucher, pour la troisième fois, d’un enfant mort-né. Il ne trouvera d’apaisement à sa dépression que dans son engagement à créer pour le Teatro San Carlo de Naples ce nouvel opéra consacré à une autre reine Tudor, Elizabeth I d’Angleterre.

Gaetano Donizetti 1797-1848

Ce n’est pas la première fois que Donizetti consacre un portrait lyrique à la grande Elisabetta, mais la troisième. On sait, certes, l’importance majeure qu’il a attribuée à ce puissant personnage dans l’opéra « Maria Stuarda » de 1834, mais déjà en 1829 dans « Elisabetta al castello di Kenilworth » – qui ne fait pas partie de ladite « trilogie » des reines Tudor  le compositeur avait mis au premier plan celle que l’Histoire a surnommée « La Reine vierge », eu égard aux soins extrêmes qu’elle déploya pour préserver son célibat.

§


"Roberto Devereux" : résumé

L'action se déroule en 1601. Et disons sans attendre que la rigueur historique n'est pas la préoccupation de Donizetti, ni de son librettiste, Salvadore Cammarano.

La reine Elisabetta est amoureuse de Roberto Devereux, Comte d'Essex. Le comte revient à peine d'une expédition militaire en Irlande et déjà pèse sur ses épaules une accusation de trahison pour crime d'intelligence avec les rebelles. Seule la reine peut lui éviter une condamnation.

Elisabetta, jalouse, le soupçonne d'un crime plus grave encore à ses yeux, celui d'entretenir une liaison avec une autre femme.

Demeurée longtemps partagée entre devoir et sentiments, la souveraine, dans un élan de colère et de rancune, signe l'arrêt de mort de Roberto.

Alors que l'inéluctable exécution se prépare, Sara, épouse du Duc de Nottingham, avoue à la reine qu'elle est sa rivale, et lui remet la bague que la reine elle-même avait jadis confiée à son favori comme gage de son royal soutien en toutes circonstances. Elisabetta demande aussitôt l'arrêt de l'exécution. Mais il est trop tard : sa grâce intervient juste après le coup de hache du bourreau.

Elisabetta s'emporte alors rageusement contre Nottingham et Sara, à qui elle reproche de ne pas avoir récupéré la bague plus tôt. Elle les fait tous deux emprisonner. 
Au comble du désespoir Elisabetta émet le vœu de rejoindre Roberto dans la mort avant d'annoncer qu'elle abdique.
Sondra Radvanovsky in Elisabetta / Roberto Devereux (Met 2016)

C’est la soprano américano-canadienne Sondra Radvanovsky qui incarne le rôle au printemps 2016, sur la scène du mythique Metropolitan Opera de New-York, dans une mise en scène de Sir David McVicar et sous la direction musicale de Maurizio Benini. – Sondra Radvanovsky possède cette très rare particularité d’avoir mis à son répertoire les trois reines Tudor. Et la même saison de surcroît. C’est dire l’immense souplesse de sa voix et sa grande adaptabilité à des typologies vocales aussi diverses que celles qu’exigent les trois souveraines.

La voici, magnifique en Reine Elisabetta dans la cabalette finale au dernier acte de « Roberto Devereux ». La souveraine a perdu sa superbe. Sa colère n’a d’égale que sa tristesse : elle n’a pas pu sauver l’homme qu’elle aime de la mort à laquelle elle l’avait elle-même condamné. Elle admoneste et punit Sara, sa rivale, et son époux le duc de Nottingham qu’elle considère comme responsables de son impuissance. Elle aspire à rejoindre son aimé au tombeau et, au comble du désespoir, renonce au trône d’Angleterre.

C’est sans doute la seule cabalette de l’histoire de l’opéra qui soit presque entièrement maestoso ; et l’allegro conventionnel n’intervient qu’aux dernières mesures.

Comte de Harwood (1956-1999)
– Membre de la Chambre des Lords et grand connaisseur de l’opéra

NOTTINGHAM (entre comme enivré par une joie féroce)

Il est mort.

LES AUTRES

Quelle terreur !...

(Silence)

ELISABETTA (convulsée de rage et de douleur, s’approchant de Sara)

C’est toi perverse…… toi seule
qui l’a poussé  dans la tombe….
Pourquoi avoir tant tardé
à me remettre cet anneau ?

NOTTINGHAM

C’est moi, Reine, qui l’en ai empêchée,
j’ai voulu ce sang,
et j’ai obtenu ce sang.

ELISABETTA

(À Sara)
Âme coupable !

(À Nottingham)
Cœur sans pitié !…

LES COURTISANS 

Quelle terreur !

ELISABETTA

Ce sang versé se dresse vers le ciel….
Il demande justice, il réclame vengeance…
Maintenant l’ange de la mort violente plane sur vous
Un supplice jamais vu vous attend tous deux
Une si vile trahison, un crime si coupable
ne mérite ni clémence ni pitié
A l’heure dernière, tournez-vous vers Dieu,
Lui seul pourra vous accorder le pardon.

CHŒUR

Calmez-vous… rappelez-vous les devoirs du trône :
Celui qui règne, vous le savez, ne vit pas pour lui.

ELISABETTA

Taisez-vous
Je ne règne pas… Je ne vis pas… Sortez… !

COURTISANS

Reine !

ELISABETTA

Taisez-vous ! Voyez
ce billot…… rougi par le sang…
Cette couronne baignant entièrement dans le sang…
Un horrible spectre parcourt le palais…
tenant dans sa main la tête tranchée.
Le ciel retentit de gémissements et de pleurs…
La lumière du jour se fait pâle….
Là où était mon trône s’est élevée une tombe
dans laquelle je descends, elle a été ouverte pour moi.

Partez…!  Je le veux !
Que Jacques soit roi d’Angleterre !

  LES COURTISANS

Hélas, calmez-vous Reine,
celui qui règne, vous le savez, ne vit pas pour lui.

Reines Tudor 3/ MARIA STUARDA

Mary – Queen of_Scots (1542-1587) par François Clouet
L'Histoire en quelques points :

Rares sont les reines de nos livres d'Histoire qui pourraient se prévaloir d'un destin aussi romanesque que celui de Mary Stuart :

- Fille de Jacques V Stuart, roi d’Écosse, Marie succède à son père en 1542 ; elle a à peine six jours. Elle est couronnée à neuf mois, – sa mère Marie de Guise pense ainsi mieux la protéger des pressions grandissantes d'une Angleterre anglicane en la plaçant dans le camp des fidèles au catholicisme romain, alliés de la couronne de France.

- Éduquée en France, à la Cour de Valois, aux côtés des enfants de Henri II et Catherine de Médicis.

- Muse de Ronsard et de du Bellay... pas moins.

- Un temps Reine de France, en même temps que Reine d’Écosse.

- Fondatrice de la dynastie Stuart par le fils qu'elle a eu avec son deuxième époux, Henry Stuart, et qui deviendra Jacques VI, Souverain d'Angleterre à la mort d'Elizabeth Ière.

- Dix-huit longues années détenue dans d'austères châteaux, par sa cousine Elizabeth Ière (Reine d'Angleterre et fille illégitime d'Henri VIII), qui l'accuse d'avoir comploté contre elle.

- Décapitée au motif de trahison le 8 février 1587, âgée de 45 ans, sur ordre d'Elizabeth elle-même pour qui Mary devenait trop pesante. - Le bourreau dut s'y reprendre trois fois, l'excès d'alcool ayant été impuissant à dompter la maladresse naturelle de son bras...

Le résumé est vraiment très succinct...

§

L’opéra de Donizetti : Maria Stuarda

Gaetano Donizetti par Giuseppe Rillosi

C’est à partir du drame théâtral écrit par Schiller en 1800, que Donizetti entreprend en 1834 la composition de Maria Stuarda pour répondre à la commande que lui a adressée l’Opéra de Naples. Et comme Schiller, il centre l’argument de son opéra sur la rivalité des deux reines : Marie Stuart, reine d’Écosse et Elizabeth Ière, reine d’Angleterre, fille, non légitimée, de Anne Boleyn et Henri VIII… et donc sa cousine.
Le fondement complexe de cette rivalité est à la fois politique (enjeu : le trône d’Angleterre), religieux (la présence de Mary, catholique, dans l’Angleterre protestante est un danger pour Elizabeth) et amoureux (les deux reines aiment le même homme). Cependant, l’exigence du théâtre lyrique oblige le compositeur et son jeune librettiste à resserrer le champ de cette opposition sur l’amour des deux souveraines pour Roberto, Robert Dudley, comte de Leicester, très épris de Maria et peu soucieux du désir qu’il inspire à Elisabetta.
La jalousie ferment du drame !

Queen Elizabeth first (artiste inconnu)

Quand l’opéra commence Maria Stuarda, soupçonnée de complotisme, est prisonnière d’Elisabetta.

Dès le premier acte, au palais de Whitehall, à Londres, la tragédie se prépare. Alors que les conseillers d’Elisabetta se réjouissent de la demande en mariage qu’elle vient de recevoir du Duc d’Anjou, frère du roi de France, la reine hésite. Elle aurait tant préféré que se déclarât ainsi l’homme de ses vœux, Roberto (Robert Dudley, comte de Leicester). Mais il est très épris de Maria Stuarda ; le confirment autant son indifférence à imaginer Elisabetta dans les bras du duc, que sa détermination à plaider auprès d’elle la libération de Maria.
Il en est d’ailleurs le messager, transmettant à la souveraine une lettre par laquelle Maria sollicite une audience.
Méfiante et pourtant émue, Elisabetta, qui n’a toujours pas trouvé la force de condamner à mort sa prisonnière, accepte la rencontre. (Aucun historien n’a trouvé trace de la réalité d’un tel évènement, mais l’art prend ses libertés… souvent heureuses).

DiDonato – van den Heever – Maria Stuarda

C’est au château de Fotheringhay où est détenue Maria que la rencontre a lieu, à l’occasion d’une partie de chasse. Là, les deux reines, fières et hautaines, se livrent à une des plus belles confrontations que l’opéra italien peut offrir.
Maria, suivant le conseil de Roberto, a fait le suprême effort de s’agenouiller humblement devant la reine Elisabetta pour implorer son pardon. Mais, celle-ci, ulcérée par la jalousie, invective sa rivale et l’accuse de libertinage, de meurtre et de trahison. Maria, blessée dans son orgueil, au comble de sa haine, sort de ses gonds, traitant Elisabetta de « vile bâtarde » d’une putain, dont la présence profane et déshonore le trône d’Angleterre.

Aura-t-on jamais entendu langage plus « châtié » sur une scène d’opéra…?

Maria Stuarda à Elisabetta I

Ah! no! Figlia impura di Bolena,
Parli tu di disonore?
Meretrice indegna e oscena,
In te cada il mio rossore.
Profanato è il soglio inglese,
Vil bastarda, dal tuo piè!

— Un « crêpage de chignon » d’une telle qualité vocale ne vaut-il pas qu’on outrepasse un peu les limites que s’était fixées ce billet…?

Maria ne doute plus désormais de sa condamnation prochaine. « Sous la hache qui t’attend tu trouveras ma vengeance » lui a lancé dans sa colère la souveraine outragée. Pourtant, face à ses conseillers, Elisabetta, partagée entre miséricorde et considérations diplomatiques, retient encore sa décision fatale : « C’est décidé, elle mourra », affirme-t-elle péremptoire, avant d’implorer, dans un même souffle, l’aide du ciel pour son âme envahie par le doute.

L’entrée de Roberto (Leicester) suffit à elle seule à chasser ses scrupules. Sa plume s’anime soudain. Le jugement fatal est désormais signé. Roberto sera le témoin de cette exécution, elle l’ordonne.

Exécution de Marie Stuart – 8 février 1587 (gravure)

A l’annonce de son exécution prévue le lendemain, Maria qui a refusé l’assistance spirituelle d’un prêtre anglican, confesse à un de ses fidèles défenseurs les fautes qu’elle doit plus à sa maladresse qu’à une volonté néfaste, et nie toute implication dans le meurtre de son mari.

Aux aurores, la reine déchue arrive dans la salle où l’attend le bourreau. Elle exhorte ses partisans attristés à ne pas pleurer : sa mort est sa libération. Elle demande au conseiller de la reine Elisabetta de transmettre son pardon à sa royale cousine et de l’assurer de ses prières pour que son sang efface toute trace de la haine qui les a divisées.

La scène finale de l’opéra atteint au paroxysme de l’émotion. Roberto apparaît. Bouleversé. Le moment est venu. Marie le calme. Elle est heureuse de le sentir si proche en cet ultime instant. Elle prie pour que Dieu dans sa colère vengeresse épargne la perfide Angleterre.
Revêtue d’une tunique rouge, couleur du martyre catholique, elle monte tremblante mais fière vers l’échafaud.

§

Dans la production du Metropolitan Opera de 2013, Joyce DiDonato rayonne par sa justesse de jeu et son humanité. La pureté de son timbre et sa précision vocale confèrent à la vérité de son personnage une subtilité et une sincérité qui rejaillissent positivement sur l’ensemble de la troupe.
Peut-on mieux servir le « beau chant » ?

Avec une infinie poésie, Antony Tommasini – critique musical principal au New-York Times – écrivait alors si justement :

Madame DiDonato est tout simplement magnifique, chantant avec une richesse somptueuse et une beauté douloureuse. A certains moments, traversant le collectif sonore retenu du chœur et de l’orchestre, une note aigüe pianissimo, presque inaudible, émerge de sa voix, s’épanouissant lentement en une envoûtante palpitation.

Roberto! Roberto! Ascolta!
Ah! se un giorno da queste ritorte
Il tuo braccio involarmi dovea,
Or mi guidi a morire da forte
Per estremo conforto d’amor.
E il mio sangue innocente versato
Plachi l’ira del cielo sdegnato,
Non richiami sull’Anglia spergiura
Il flagello d’un dio punitor.
 

A suivre : Reines Tudor 4/ « ROBERTO DEVEREUX »

Reines Tudor 2/ ANNA BOLENA

Anne Boleyn – Artiste inconnu © National Portrait Gallery, London

Le roi Enrico (Henry VIII) n’est pas à une injustice près pour arriver à ses fins :
Après avoir répudié, au prix d’un schisme avec Rome, Catherine d’Aragon, sa première épouse, pour s’unir à Anna Bolena (Anne Boleyn), dont il était alors très épris, il n’a de cesse désormais de trouver un prétexte pour se défaire de ce lien qui, certes le prive d’une descendance mâle, mais surtout, qui lui interdit de vivre sa nouvelle passion pour Giovanna (Jane Seymour), dame d’honneur de la reine, qui se refuse à toute relation hors mariage.
Par un vil stratagème consistant d’abord à faire rentrer d’exil l’ancien amant d’Anna, Lord Percy, toujours épris d’elle, puis à les réunir à leur insu et enfin à les « surprendre » lors de cette rencontre, le roi se construit un injuste mais imparable argument : l’impardonnable adultère de la reine.

S’en suivent l’inévitable emprisonnement des deux innocents bernés, et leur condamnation à mort. Malgré ses suppliques auprès du roi Enrico, Giovanna n’en obtiendra aucune grâce. Elle aura au moins regagné la confiance de la reine Anna qui, ayant compris la supercherie du roi, aura pardonné à sa suivante submergée par l’émotion.

Exécution de Anne Boleyn

A la fin du deuxième et dernier acte de l’opéra, alors que les cloches et les canons annonçant l’union d’Enrico et de Giovanna retentissent jusque sous les voûtes de la Tour de Londres, l’ultime scène montre Anna, dominée par le délire, qui s’imagine revivre son mariage « inique » avec Enrico, alors qu’on se prépare à la conduire vers le bourreau.
Dans un élan lyrique des plus virtuoses, avant d’offrir crânement sa nuque à la lame fatale, la reine déchue Anna Bolena lance un appel à la miséricorde qui cache à peine la malédiction qu’elle adresse au nouveau couple royal.

Sur un rythme ternaire obstiné, cinglé de notes héroïques, l’appel à la miséricorde apparaît comme une malédiction proférée à l’encontre du couple illégitime.
La reine se dresse, menaçante devant ses assassins. Faut-il voir dans la dichotomie entre geste vocal et verbal un nouveau trouble du comportement ?  Si oui, cet ultime coup de folie serait coup de génie.

Christophe Rizoud – « Forumopera.com » (02/06/2014)

Coppia iniqua, l'estrema vendetta
non impreco in quest'ora tremenda;
nel sepolcro che aperto m'aspetta
col perdon sul labbro si scenda,
ei m'acquisti clemenza e favore
al cospetto d'un Dio di pietà.

Couple inique, je n’invoque pas 
en cette heure terrible,
une vengeance extrême ;
dans le tombeau qui, ouvert, m’attend,
je veux descendre le pardon aux lèvres
en présence d’un Dieu de miséricorde.

Anna NetrebkoMetropolitan Opera – 15 octobre 2011

§

L’opéra romantique et le Bel Canto, par les performances vocales exceptionnelles qu’ils exigent des sopranos à qui ils confient les notes les plus haut perchées et les vocalises extrêmes, font naturellement la part belle à la prima donna. On ne s’étonnera donc pas du fait que le succès de ces opéras demeure indissociable de la qualité des sopranos qui en incarnent les grands rôles.

Ainsi a-t-on dit en 1830, lors de la création d’Anna Bolena, que Giuditta Pasta, la célèbre soprano de l’époque, comptait pour beaucoup dans le triomphe de cet opéra, grâce en particulier à la chaleur de son timbre et à ses qualités d’improvisation vocale.

Il fallut attendre 1957 et la magnifique interprétation de La Callas à la Scala de Milan pour que le rôle ressuscitât.
Anna Netrebko, au sommet de son art au début des années 2010, reprenait alors le flambeau, au Staatsoper de Vienne d’abord, puis au Met.*

* Ces affirmations largement partagées ne se veulent en aucune manière la marque d'un quelconque irrespect ou manque de considération envers toutes ces grandes cantatrices qui ont incarné le rôle dans l'intervalle, telles que Leyla Gencer, Montserrat Caballé, Joan Sutherland, Beverly Sills, ou Edita Gruberova.
Qu'elles soient toutes ici honorées pour leur immense talent !

A suivre : « Reines Tudor 3/ MARIA STUARDA »

Reines Tudor 1/ Une introduction

Anna Bolena (Acte II – Scène 12) – Gaetano Donizetti

Injustement enfermée à la Tour de Londres où elle attend son exécution, la Reine d’Angleterre, Anna Bolena, émet un dernier rêve désespéré :

Al dolce guidami Castel natìo,
Ai verdi platani,
Al queto rio.
Che i nostri mormora

Sospiri ancor.
Ah ! Colà, dimentico

De’ corsi affanni.
Un giorno rendimi

De’ miei prim’ anni
Un giorno solo
Del nostro amor
.
Ramène-moi au doux château natal,
Sous les verts platanes,
Près du ruisseau tranquille.
Nos soupirs
Y murmurent encore.
Ah ! Là, j’oublie
Mes ennuis accablants.
Un jour, rends-moi
Un jour seulement
De mes jeunes années.
Un jour de notre amour.

Gaetano Donizetti vers 1830

Malgré les grandes libertés qu’il a prises avec l’Histoire, Gaetano Donizetti, maître ô combien prolixe du belcanto, aura, avec ses opéras romantiques, probablement bien plus contribué à la notoriété posthume des Reines Tudor que les plumes les plus exigeantes des biographes et des historiens de la Couronne d’Angleterre. — Le sang du drame ne paraîtrait-il pas plus rouge encore au travers de l’émotion théâtrale et du pouvoir hypnotique de la voix que dans l’imaginaire suggéré par des mots sur la page, fussent-ils scrupuleusement imprégnés de vérité historique ?

D’après Hans Holbein le Jeune, Henri VIII, 1536 –  © National Portrait Gallery, London

Après les dramaturges, les scénaristes, leur temps venu, emboîteront volontiers le pas au librettiste… Il est vrai que le roi Henri VIII Tudor, insatiable consommateur d’épouses, qu’il répudie ou exécute à loisir, affichant à la face de l’histoire ses comportements de monstre sanguinaire, révèle à chacun une source intarissable de caractères bouleversants et de situations dramatiques parmi les plus inspirantes pour qui cherche à représenter le tragique dans son art.

Aussi divers que furent les succès de ses nombreux opéras entre 1816 et 1845, c’est essentiellement au travers du tragique que Donizetti a trouvé la trame profonde de son inspiration. Inspiration dramatique qui atteindra sans doute le point culminant de son expression dans la très remarquable (et tellement virtuose) « scène de la folie » de Lucia de Lammermoor, son opéra emblématique de 1835, – qu’il écrivit, pour la petite histoire, en trois semaines seulement…

Déjà, dans les années précédant ce chef-d’œuvre, le compositeur avait éprouvé un réel intérêt pour les rois et reines de la mythique dynastie Tudor dont Henri VIII, tyran pervers et égoïste, avait, au milieu du XVIème siècle anglais, commencé à écrire l’histoire en lettres de sang.  Ainsi, en cette première moitié du XIXème siècle, dans une « trilogie », qui n’en est d’ailleurs pas vraiment une, Donizetti offrira à la scène, trois opéras, truffés d’arias splendides et d’impétueuses cabalettes réservés aux cantatrices les plus talentueuses, et directement inspirés du sort tragique de trois reines Tudor :

Anne Boleyn : Anna Bolena (1830)
Mary Stuart : Maria Stuarda (1835)
Elizabeth I : Roberto Devereux (1837)

Le vœu d’Anna Bolena – perdant la raison après son injuste enfermement dans les geôles de la Tour de Londres – de retrouver le doux manoir de sa jeunesse ne se réalisera pas (« Al dolce guidami… »). La hache du bourreau l’attend.
Elle attend d’ailleurs, avant le baisser de rideau de chacune des trois œuvres, l’héroïne ou le héros que le titre a déjà désigné.

Le drame est ici de mise, et le malheur de chaque reine atteint à son paroxysme lors de chaque scène finale partagée entre lâcher prise, hallucinations proches de la démence, et fureur vengeresse. Des reines bouleversantes qui portent l’émotion théâtrale à son sommet à travers l’art accompli des cantatrices qui les incarnent.

∗ ∗ ∗

Cette longue introduction en guise d’invitation à partager la fascination que peuvent exercer les scènes finales de ces trois opéras de Gaetano Donizetti dans lesquels des Reines de l’Histoire confient, par l’entremise d’un formidable compositeur, la réalité, peu ou prou aménagée, de leurs sorts tragiques à des sopranos de légende, aussi merveilleuses cantatrices que brillantes comédiennes. 

Le « Beau Chant » en majesté !

A suivre : « Reines Tudor 2/ ANNA BOLENA »

L’amour au temps de… la pandémie

Dans le malheur, l’amour devient plus grand et plus noble.

Gabriel Garcia-Marquez
(« L’amour au temps du choléra » – 1985)

May all your storms be weathered
And all that’s good get better *

Shirley Horn – « Here’s to life »

* Puisses-tu surmonter toutes tes tempêtes
   Et embellir tous tes bonheurs

En 2011, vision prémonitoire pour le moins, David Mackenzie réalise un film, « PERFECT SENSE »,  dont le synopsis est le suivant :
Le monde des humains est frappé par une étrange épidémie qui détruit progressivement les cinq sens des personnes atteintes par le virus. Le monde perd ses repères, ses équilibres. Au cœur de cette tragédie un cuisinier, que la pandémie prive d’une large part de son activité, et une brillante infectiologue, aussi engagée que perplexe, tombent amoureux…
Une voix off conduit le récit entre effroi et romantisme jusqu’à une scène finale particulièrement poignante.

Un youtubeur dont je ne connais que la signature, OS. BEND, a eu, il y a peu, la belle idée de réaliser un montage de quelques images du film sur un standard du Jazz vocal, aussi cher à mes oreilles qu’à mon cœur, – qui, précision importante, n’est pas la musique originale du film, composée par Max Richter.  Cette judicieuse bande son de substitution c’est « Here’s To Life », de et par Shirley Horn dans la superbe version qu’elle enregistra aux studios Verve en 1992.

Ce talentueux mixage, par l’harmonie qu’il entretient entre les images choisies, la grâce naturelle des deux acteurs, Eva Green et Edward McGregor, qui les enlumine, et la voix magique de Shirley Horn, si simplement romantique, ajoute au souvenir de ce film un très émouvant supplément de poésie.
L’amour, comme un sixième sens que la catastrophe n’atteint pas…

No complaints and no regrets
I still believe in chasing dreams and placing bets
But I had learn that all you give is all you get
So give it all you got
.
I had my share
I drank my fill
And even though I’m satisfied
I’m hungry still
To see what’s down another road beyond the hill
And do it all again
.
So here’s to life
And every joy it brings
So here’s to life
To dreamers and their dreams
.
Funny how the time just flies
How love can go from warm hellos
To sad goodbyes
And leave you with the memories you’ve memorized
To keep your winters warm
.
For there’s no yes in yesterday
And who knows what tomorrow brings or takes away
As long as I’m still in the game
I want to play
For laughs for life for love
.
So here’s to life
And every joy it brings
Here’s to life
For dreamers and their dreams
May all your storms be weathered
And all that’s good get better
Here’s to life
Here’s to love
Here’s to you
May all your storms be weathered
And all that’s good get better
.
Here’s to life
Here’s to love
Here’s to you

— ¤ —

En décembre 2020, un billet publié sur « De Braises et d’Ombre » :

Here’s to life

Mais vieillir…! – 2 – DANCE

En vieillissant, je sens que tout s’en va… et j’aime tout plus passionnément. (Émile Zola)

ψ

Jean de La Fontaine
—  Je crois qu’on est vieux la première fois…

Le rossignol
—  Qu’on aime ?

Jean de La Fontaine
—  Ah ! Non. La première fois qu’on cesse d’aimer.

Sacha Guitry  – « Jean de La Fontaine » (1916)

ψ

Ils n’ont plus vingt ans depuis un moment déjà. Chacun chez soi. Seul. Convaincu, chacun, que c’est bien mieux comme ça. Mais avec un zeste de frustration inavouée et des kyrielles de souvenirs capricieux. Avec encore le désir d’aimer. Un autre désir, nouveau certes. Un autre amour, différent, évidemment.

Pourquoi ne se voient-ils plus ? Même pas un texto depuis la dernière fois. Et si avec l’âge l’idée même d’un bonheur partagé devenait effrayante ? Chacun ne peut s’en prendre qu’à lui-même, après tout, il y a deux bouts à une ligne téléphonique.
A propos c’était quand déjà, la dernière fois ? Oh, un bail ! C’était bien pourtant : tant de rêves en commun, tant d’œillades complices, tant de plaisirs échangés, tellement de légèreté sous autant de pudeur. Un étrange retour d’adolescence : le cœur en cavale, le souffle engoncé, l’émotion coincée dans la gorge. Et ce terrible effort pour dompter ce satané feu qui ne demande qu’à embraser les joues. Et les larmes, si proches…
Ils ont passé l’âge, tout de même ! Et pourtant…

DANCE :

∼     Elle : Susan Sarandon
(La Louise de « Thelma et Louise » de Ridley Scott en 1991)
∼     Lui : Danny Glover
(Albert dans « La couleur pourpre » de Spielberg, en 1986)
∼     La musique et la voix : Julia Stone
(… née en 1984 !)

Encore…! Mais Julia Stone chante en français, cette fois-ci :

Julia Stone (auteure-compositrice-interprète folk australienne et multi-instrumentiste)

Paix des sages, paix des singes, paix des sons

Celui qui cherche la paix doit être sourd, aveugle et muet.

De ce vieux proverbe turc, incitation à calquer nos comportements sur ceux des trois célèbres singes dits « de la sagesse », je ne peux décidément recevoir qu’une seule affirmation, la dernière, que je relaie bien volontiers et bien sincèrement à travers cette remarque que Montherlant avait justement choisi de noter dans ses « Carnets » :

Rares sont les mots qui valent mieux que le silence.

Pour réfuter les deux autres, cécité et surdité, prétendument indispensables au succès du chercheur de paix, je propose – sourire aux lèvres – cette évidente démonstration du contraire, visuelle et sonore, bien sûr :

Yuja Wang (piano) et le London Symphony Orchestra
dirigé par Michael Tilson Thomas :

Deuxième mouvement, « Andante »
du Concerto pour piano N°2 de Chostakovitch

Alors, s’il s’avère vraiment que pour atteindre la paix il nous faille également devenir aveugles et sourds, que cela soit !

Mais, de grâce, dans cet ordre et pas avant… un bis !

Méditation, arôme café…

Pour mon ami Stéphane C.

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin, à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul.

[…]

Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Marcel Proust (« Du côté de chez Swann »)

Ψ

Sont-ils nombreux les chemins qui mènent au souvenir des êtres chers disparus : prière chuchotée à la flamme tremblotante d’une bougie, pierre blanche déposée sur le marbre défraîchi d’une tombe, fleur séchée retrouvée entre les vers surannés d’un vieux poème, arôme proustien d’un dernier café ensemble partagé…

Seul, retiré dans la paisible indolence d’un temple de nature, l’excellent guitariste mexicain Pablo Garibay fait tendrement frissonner les cordes de son instrument aux harmonies aromatiques du souvenir d’un dernier café qu’ils burent ensemble, son père et lui.

Suave méditation !

« El último café juntos »
(Notre dernier café ensemble)

Compositeur Simone Iannarelli
(Professeur de guitare né à Rome, enseignant à l’université de Colima, au Mexique)

La mort de Don Quichotte

– Comment donc ! s’écria don Quichotte, envoie-t-on aussi les musiciens et les chanteurs aux galères ?
– Oui, seigneur, répondit le forçat ; il n’y a rien de pire au monde que de chanter dans le tourment.
– Mais, au contraire, reprit don Quichotte ; j’avais toujours entendu dire, avec le proverbe : « qui chante ses maux enchante ».

Miguel Cervantès – Don Quichotte – Tome I – Chapitre XXII

José Van Dam chante « La mort de Don Quichotte » de Jacques Ibert

Piano: Maciej Pikulski

Ne pleure pas Sancho, ne pleure pas, mon bon,
Ton maître n’est pas mort, il n’est pas loin de toi.
Il vit dans une île heureuse
Où tout est pur et sans mensonges.
Dans l’île enfin trouvée où tu viendras un jour,
Dans l’île désirée, O mon ami Sancho !
Les livres sont brûlés et font un tas de cendres.
Si tous les livres m’ont tué il suffit d’un pour que je vive.
Fantôme dans la vie, et réel dans la mort
Tel est l’étrange sort du pauvre Don Quichotte.

Texte : Alexandre Arnoux (1884-1973)

Old fashion…

C’est en copiant qu’on invente. (Paul Valéry)

Tatiana Eva-Marie and the Gotham City Band :

Mike Davis – trompette
Ricky Alexander – clarinette
……Jim Fryer – trombone
………Jay Lepley – batterie
…………Nick Russo – guitare
……………Terry Waldo – piano (Maître incontesté du Ragtime)

« Take a picture of the moon »

Ω

La mode se démode, le style jamais.(Coco Chanel)

Do you ever get a disappointment
Just because the moon don’t shine
Do you ever sit around and mope
Groan a little bit and give up hope
There’s a way to keep a love appointment
Even though the moon don’t shine
Should yours be a case like this
Try this plan of mine:
Take a picture of the moon above
In May or June
Then you could make love
Morning night or noon
By the light of the same old moon

Take a picture of the moon in high
When it’s inside
Then you could be dry on the rainy night
When you feel like you are to spoon
You have the proper atmosphere
When you’re cuddlin someone
Take up little photograph
You can love and laugh
At the blazing sun
Take a picture of the moon above
In May or June
Then you could make love
Morning night or noon
By the light of the same old moon

Doux souvenirs : rembobiner !

Nous sommes faits d’un étrange mélange d’acides nucléiques et de souvenirs, de rêves et de protéines, de cellules et de mots.

Pr. François Jacob (Prix Nobel de Médecine 1965)
Extrait du discours de réception à l’Académie Française – 1997

Ce n’était pas le meilleur Hitchcock, en effet, mais nous étions si jeunes… Il y a plus de soixante ans (le nombre est moins impressionnant écrit en lettres).
Pouvions-nous résister à la beauté sensuelle de Grace Kelly et au charme élégant de Cary Grant ? L’intrigue était certes bien faible, mais le couple si beau dans le décor de carte postale de la Côte d’Azur des années 1950. Quel adolescent de l’époque ne s’y serait pas laissé prendre ?

Alors si vous rencontrez Alfred, ne lui dites pas qu’on a découvert l’internaute qui, après toutes ces années, a rembobiné le film, choisi quelques plans et refait un montage plaisir-souvenir.
Ne lui dites surtout pas qu’elle a poussé le bouchon jusqu’à mixer une nouvelle bande son de 1970 : Ray Charles et Mary Ann Fisher chantant « Sweet memories » – musique de circonstances, n’est-ce pas ? Un enchantement !

Pour ma part, un vrai régal entre souvenir et rêve… L’effet vieillesse, sans doute !

Après avoir visionné la vidéo en boucle 1392 fois, ou un peu plus peut-être, il était temps que je la partage…

Doux souvenirs

Mon monde est comme une rivière aussi sombre que profonde
Nuit après nuit, le passé s’infiltre et traverse tous mes sommeils
Mes jours ne sont pour moi qu’un flux de vide interminable
Traversés seulement par les éclairs fugaces du souvenir d’elle.

Doux souvenirs !
Doux souvenirs !

Elle s’est encore glissée dans le silence de mes rêves la nuit dernière
Errant de pièce en pièce, elle allume chaque lumière
Son rire coule comme l’eau de la rivière à la mer
Et la tristesse m’emporte alors que je m’accroche à mes souvenirs.

Allégorie baroque de la douleur… des pauvres hommes victimes du sadisme féminin

Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.

Alfred de Musset – Nuit de mai – 1835

Nos plus grandes douleurs, frères de souffrance, ne les devons-nous pas à la cruauté de celles qui sont restées sourdes à nos cris d’amour, ont tourné le dos à nos élans enthousiastes, ou percé avec cruauté nos cœurs conquis et dévoués ?

Nos chants les plus beaux, frères de désespérance, Haendel ne les a-t-il pas composés comme un éternel hommage compassionnel à nos chagrins d’amants déçus, d’amoureux délaissés ou de maris trahis ?

Georg-Friedrich Haendel 1685-1759

N’est-ce pas la tyrannie de notre immémoriale peine que chante l’inconsolable Dardano déchiré par le choix cruel d’Oriana de rejoindre les bras d’Amadigi di Gaula, son rival et ami, malgré les manigances de Melissa la sorcière ?*

Mais, l’allégorie, pour être parfaite, et ainsi comprise, en nos temps d’outrances technologiques, exige de l’artiste bien plus que la vocalise, la précision du ciseau ou la finesse du trait ; elle réclame aujourd’hui le mouvement de l’image, le mouvement dans l’image, la démesure de la composition métaphorique jusqu’à l’excès surréel ou fantastique de la représentation. Prix sans doute de sa surprenante et inquiétante beauté moderne.

Enfin, mères castratrices et compagnes dominatrices, sadiques maîtresses qui hantez nos vies, injustes amantes prêtes à accorder la tendresse dont vous nous privez à ces créatures composites tout droit venues du zoo extraordinaire de Jérôme Bosch, nous ferez-vous croire que l’idée d’envisager l’éventualité de notre plaisir masochiste n’a jamais fréquenté votre esprit, tant il est vrai que ne nous ne cessons malgré tout de vous aimer ?

Haendel : Amadigi di Gaula, HWV 11 – Aria « Pena Tiranna »
Acte II scène V

Anthony Roth Costanzo (contralto)
Ensemble Les Violons du Roy dirigé par Jonathan Cohen
Réalisation : AES+F

Pena tiranna                         Une peine tyrannique

Pena tiranna                           C’est une peine tyrannique
io sento al core,                      que je sens en mon cœur,
né spero mai                           et ne pressens jamais
trovar pietà;                            en croiser la pitié ;
amor m’affanna                      l’amour me tourmente
e il mio dolore                         et ma douleur
in tanti guai                             dans tant d’infortune
pace non ha.                            ne trouve aucune paix.

*Haendel - opéra "magique" Amadigi di Gaula (1715) - Aria (lamento) de Dardano


Note recueillie sur les opéras "magiques" de Haendel :
"Ces opéras sont construits à partir de la littérature, démodée au XVIIIe siècle, de l’Arioste et du Tasse. Ils parlent d’enchanteurs, de sorcières et de dragons. En un siècle qui se veut éclairé, les gens sérieux rejettent tous ces oripeaux. Seul cet aimable ahuri de Jean de La Fontaine dit encore « Je chéris l’Arioste et j’estime Le Tasse »."

… Et scintille le chaos

Dans toute œuvre d’art le chaos doit scintiller à travers le voile de l’ordre.   Novalis (1172-1801)

Frédéric Chopin 1810-1849

L’exécutant qui, enfin, pour la première fois, oserait (car il y faut un certain courage) jouer la musique de Chopin sur le tempo qui lui convient, c’est-à-dire beaucoup plus lentement que l’on n’a coutume, la ferait pour la première fois vraiment comprendre, et d’une manière susceptible de plonger son public dans une stupeur admirative et émue ; celle que Chopin, toujours ou presque toujours, mérite d’obtenir.
Tel qu’on le joue d’ordinaire, tel que tous les virtuoses le jouent, il n’en reste à peu près plus rien que l’effet. Tout le reste est imperceptible, qui précisément importe surtout : le secret même d’une œuvre où aucune note n’est négligeable, où n’entre aucune rhétorique, aucune redondance, où rien n’est de simple remplissage, ainsi qu’il advient si souvent dans la musique de tant d’autres compositeurs, et je parle même des plus grands.

André Gide (La Revue Musicale – décembre 1931 – page 16)

Ω

Béatrice Rana (piano)
Frédéric
Chopin – Scherzo N°3 en  Ut dièse mineur – Opus 39

Ω

— « Comment joue-t-on Chopin ? » demanda jadis une jeune fille au grand professeur des Maîtres du piano, Heinrich Neuhaus.
— « Très, très bien, mon amour ! » lui répondit-il.

Pas de passeport pour le bœuf !

Le jazz est selon moi une expression des idéaux les plus élevés. Par conséquent, il contient de la fraternité. Et je crois qu’avec de la fraternité, il n’y aurait pas de pauvreté, il n’y aurait pas de guerres.

John Coltrane (saxophoniste – 1926-1967)
(Entretien avec Jean Clouzet et Michel Delorme, 1963)

Hé ! Les amis ! Un bœuf chez Emmet, ça vous dit ?

Oui, un « bœuf » quoi ! Une « jam session », si vous préférez : chacun vient avec son instrument, sa voix et son talent et ensemble on fait de la musique. La musique qu’on aime… à condition que ce soit du jazz.

Inutiles vos partitions ! On improvise, on se devine, on se comprend, on joue. Ensemble !

Votre passeport, l’amour de la musique : venez comme vous êtes, soyez qui vous êtes. Votre couleur de peau, et alors ? Vos origines, votre religion, et alors ? Faire le bœuf c’est partager la musique, le plaisir d’être ensemble, la complicité d’un instant, le bonheur d’être, tout simplement.
Faire le bœuf c’est croire avec la naïveté d’un enfant que la vie ensemble, chaque jour, pourrait si facilement être meilleure…

… même quand on a le cœur « bluesy » et… des « cailloux dans son lit » !

« Rocks in my bed »

Emmet Cohen – Piano
Lucy Yeghiazaryan – Voix
Grant Stewart – Saxophone Ténor
Kyle Poole – Batterie
Yasushi Nakamura – Contrebasse

Des cailloux dans mon lit

Mon cœur est lourd comme du plomb
Parce que le blues m’a envahie
J’ai des cailloux dans mon lit.

Toutes les personnes que je vois
Pourquoi s’en prennent-elles à moi, pauvre de moi
Et mettent des pierres dans mon lit ?
Toute la nuit je pleure !
Mais comment peut-on dormir
Avec des cailloux plein son lit ?

Il n’y a que deux types de personnes
Que je ne comprends vraiment pas
C’est une femme hypocrite
C’est un homme au visage fermé.

Elle a emmené mon homme
Et je ne vais pas le ramener
Elle est plus fourbe qu’un serpent
Le long des rails sous un wagon.
J’ai des cailloux plein mon lit !

Sous aimé, suralimenté
Mon homme s’en est allé et à sa place
Plein de cailloux dans mon lit.

Duke Ellington 1899-1974

 

écrite en 1941