Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Amour léger comme tu passes ! A peine avons-nous eu le temps de les croiser Que mutuellement nos mains se désenlacent. Je songe à la bonté que n’a plus le baiser.
Un jour partira donc ta main apprivoisée ! Tes yeux ne seront plus les yeux dont on s’approche. D’autres auront ton cœur et ta tête posée. Je ne serai plus là pour t’en faire un reproche.
Quoi ? sans moi, quelque part, ton front continuera ! Ton geste volera, ton rire aura sonné, Le mal et les chagrins renaîtront sous tes pas ; Je ne serai plus là pour te le pardonner.
Sera-t-il donc possible au jour qui nous éclaire, A la nuit qui nous berce, à l’aube qui nous rit, De me continuer leur aumône éphémère, Sans que tu sois du jour, de l’aube et de la nuit ?
Sera-t-il donc possible, hélas, qu’on te ravisse, Chaleur de mon repos qui ne me vient que d’elle ! Tandis que, loin de moi, son sang avec délice Continuera son bruit à sa tempe fidèle.
La voilà donc finie alors la course folle ? Et tu n’appuieras plus jamais, sur ma poitrine, Ton front inconsolé à mon cœur qui console, Rosine, ma Rosine, ah ! Rosine, Rosine !
Voici venir, rampant vers moi comme une mer, Le silence, le grand silence sans pardon. Il a gagné mon seuil, il va gagner ma chair. D’un cœur inanimé, hélas, que fera-t-on ?
Eh bien, respire ailleurs, visage évanoui ! J’accepte. A ce signal séparons-nous ensemble… Me voici seul ; l’hiver là… c’est bien… Nuit. Froid. Solitude… Amour léger comme tu trembles !
Rediffusion du billet paru sur « Perles d’Orphée » le 24/03/2013
Bois cette tasse de ténèbres, et puis dors.
Sonnet VII
En ce temps là la France était un radeau à la dérive, emportant des naufragés…
François La Colère (Pseudonyme d’Aragon sous l’occupation)
in Préface de « 33 sonnets composés au secret » de Jean Noir
Jean Cassou – dessin par Bard
Le 12 décembre 1941, alors que tous les membres de son réseau de résistance ont été arrêtés, Jean Cassou est mis au secret à la prison de Furgole, près de Toulouse. Plongé dans un total isolement, sans lecture aucune, sans aucun moyen d’écriture, il ne lui reste pour tromper son désespoir que la mémoire des poètes qui l’accompagnent depuis toujours, et sur lesquels il a déjà tant écrit dans ses chroniques publiées dans « Les Nouvelles littéraires ». Verlaine, Nerval, Rilke, Baudelaire et Machado, entre autres, partagent sa paillasse.
Il les rejoint dans l’écriture, mais sans écriture. Il choisit, pour aider sa mémoire, la forme du sonnet, et compose mentalement des poésies dans lesquelles se cachent à peine ses maîtres et leur inspiration. « 33 sonnets composés au secret » seront ainsi gravés dans la mémoire du prisonnier Jean Cassou et publiés en 1944 par les « Editions de minuit », sous le pseudonyme de Jean Noir, avec une préface – « chaleureuse et généreuse », selon les mots mêmes de Cassou – signée François La Colère, pseudonyme d’Aragon. (Les temps étaient encore trop peu sûrs pour que s’affichât librement une signature).
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Dès le premier sonnet déjà nous voilà invités chez Paul Valery, à « Glisser sur la barque funèbre » de la « Jeune Parque ».
Sonnet I
La barque funéraire est, parmi les étoiles, longue comme le songe et glisse sans voilure, et le regard du voyageur horizontal s’étale, nénuphar, au fil de l’aventure.
Cette nuit, vais-je enfin tenter le jeu royal, renverser dans mes bras le fleuve qui murmure, et me dresser, dans ce contour d’un linceul pâle, comme une tour qui croule aux bords des sépultures?
L’opacité, déjà, où je passe frissonne, et comme si son nom était encor Personne, tout mon cadavre en moi tressaille sous ses liens.
Je sens me parcourir et me ressusciter, de mon front magnétique à la proue de mes pieds, un cri silencieux, comme une âme de chien.
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Le sonnet VI, s’adressant à ses camarades emprisonnés, amplifie la voix unique du poète et lui confère une dimension multiple ; son identité se remplit de toutes les autres qui lui sont voisines, et dont il est tenu à l’écart.
Sonnet VI
À mes camarades de prison
Bruits lointains de la vie, divinités secrètes, trompe d’auto, cris des enfants à la sortie, carillon du salut à la veille des fêtes, voiture aveugle se perdant à l’infini,
rumeurs cachées aux plis des épaisseurs muettes, quels génies autres que l’infortune et la nuit, auraient su me conduire à l’abîme où vous êtes ? Et je touche à tâtons vos visages amis.
Pour mériter l’accueil d’aussi profonds mystères je me suis dépouillé de toute ma lumière : la lumière aussitôt se cueille dans vos voix.
Laissez-moi maintenant repasser la poterne et remonter, portant ces reflets noirs en moi, fleurs d’un ciel inversé, astres de ma caverne.
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Avec le sonnet XXXI, on rejoint volontiers et définitivement le propos d’Aragon alias François La Colère : « Le poème est pour lui l’effort surhumain d’être encore un homme, d’atteindre à ces régions de l’esprit et du cœur que tout autour de lui nie et diffame. »…
Le sonnet est pour lui la riposte ».
Sonnet XXXI
Qu’il soit au moins permis à cette lyre obscure, consternée sous la croix brouillée des galeries De relever, dans un éclair, sa voix meurtrie et de t’apercevoir, bel athlète futur.
Glaive sur l’escalier des monstres assoupis ! Père du long matin, fils de la pourriture, c’est toi qui briseras les os et les jointures de ce double accroché comme une maladie
à des corps déjà lourds à traîner dans les veilles, mais désormais joyeux de vomir le sommeil. Les yeux ne voudront plus dormir. Midi sans trêve
arrachera leur ombre aux pieds des messagers. Oh ! ce soir soit pour nous le dernier soir tombé, et puisqu’il faut rêver, rêvons la mort des rêves.
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Jean Cassou, présentant son recueil de sonnets, écrivait en 1962 cette phrase qui suffirait à elle seule à exprimer la dimension de cet homme :
« Selon un mot célèbre, il n’est de poésie que de circonstances. Celles où j’ai composé ces sonnets sont sans doute les meilleures qui se puissent trouver pour fournir à un poète une expérience essentiellement pure et complète de la création poétique. »
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Biographie sommaire de Jean Cassou :
Jean-Cassou (1897-1986)
Né en Espagne, près de Bilbao, dans les derniers soubresauts du XIXème siècle, il se retrouve dès l’âge de seize ans orphelin de son père, ingénieur des Arts et Manufactures, et doit subvenir aux besoins de sa famille tout en continuant ses études. Après ses années de lycée, il prépare en 1917-1918, une licence d’espagnol à la Sorbonne, assurant en même temps la fonction de maître d’études au lycée de Bayonne. Les conseils de révision l’ayant ajourné, il ne sera pas mobilisé pour la Grande Guerre.
Il se passionne pour l’art moderne et participe à des revues littéraires comme le Mercure de France, ayant au préalable occupé un temps la fonction de secrétaire de Pierre Louÿs. Devenu en 1932 Inspecteur des monuments historiques, il rejoint les intellectuels antifascistes de l’époque. En 1936, il sera membre du ministère de l’Éducation Nationale.
Après sa mobilisation en 1939, il devient conservateur adjoint du Musée d’Art Moderne de Paris. En 1940, la pression allemande s’intensifiant, on le charge de la sauvegarde du patrimoine national. L’annonce de l’Armistice en juin 1940 par Pétain le conduit aussitôt à résister. Vichy le révoque. Commence alors son engagement actif dans la résistance, en compagnie de nombreux amis.
En 1941, après avoir évité à plusieurs reprises la Gestapo, il finit par être arrêté et condamné à la prison en région toulousaine. Il utilisera ce temps à composer « par cœur » ses fameux « 33 sonnets ».
Nommé par De Gaulle, « Compagnon de la Libération » il deviendra dès 1945 Conservateur en chef du futur Musée d’Art moderne, poste qu’il occupera pendant vingt ans avec une particulière détermination pour intégrer les œuvres de ses contemporains dans leur époque. Il n’a cessé d’être considéré comme une autorité majeure dans le monde de l’art moderne, auteur d’ouvrages tels que : « Situation de l’art moderne » (1950), « Panorama des arts plastiques contemporains » (1960), « La Création des mondes » (1971).
Si le romancier et l’essayiste ont été fort bien accueillis, c’est sans doute le poète que la postérité littéraire mettra en avant, Jean Cassou s’étant inscrit dans la lignée des Max Jacob, Apollinaire ou Milosz. Comme eux, « il a perçu dans la poésie la réponse la plus pertinente aux appels de la vie. »
Président du Comité national des Écrivains en 1956, Jean Cassou devient également membre de l’Académie Royale de Belgique en 1964. Longue est la liste de ses mérites, titres et honneurs rendus.
Intemporel dialogue entre François Perrier et Charles Dumont au milieu des années 1970…
Hors du temps, n’est-ce pas ?
— Mais toi, tu n’auras rien parce que tu te veux libre.
— Je cherche l’or du temps, et tu ne comprends pas.
— Je t’écoute parler et te trouve curieux, Ta façon de penser me semble un peu bizarre. Moi, j’épouse la vie, je l’accepte et c’est mieux. Toi, tu cherches toujours des sentiments trop rares. Mais tu ne peux nier que notre société Est ainsi bien conçue et que l’argent fait vivre, Tout s’achète et se vend, le monde est ainsi fait, Mais toi, tu n’auras rien parce que tu te veux libre.
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— Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas. Je cherche l’or du temps et la beauté des choses : Une pierre de lune, un été qui s’en va, Le printemps qui revient dans les plis d’une rose. Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas.
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— Moi, j’ai de bons amis, un chemin tout tracé, Une femme, un enfant et malgré quelques traites J’ai un budget réglé, ma maison est payée Et dans quelques années, je serai en retraite. Quand nous étions enfants, tu étais tout pareil ; Je me souviens de toi, de tes idées étranges, Tu jouais, sous la pluie à faire du soleil,
Tu disais sans arrêt qu’il fallait que tout change.
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— Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas. Je cherche l’or du temps et la beauté des choses : Une ville dorée qui se dresserait là, Une grande amitié pour une noble cause. Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas.
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— Tu improvises trop et fais de l’existence Une course au trésor qui ne finira pas. Tu n’es qu’un marginal, un homme en transhumance, Un poète un peu fou qui méprise les lois. Le temps, lui, te battra et quand tu seras vieux Tu seras sans recours, toute amitié cessante, Il ne restera rien de tout ce merveilleux Dont tu pares ta vie et qui parfois me hante.
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— Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas. Je cherche où est la vie et en quoi il faut croire : Les hommes magiciens, les voix de l’au-delà, Les raisons de l’amour, les ombres de l’Histoire. Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas. Je cherche l’or du temps, lui seul compte pour moi.
Dommage qu’on ne connaisse ses parents que lorsqu’ils commencent à vieillir, à perdre ce qui faisait d’eux des êtres humains. – Julien Green –
Être adulte, c’est avoir pardonné à ses parents. – Goethe –
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Nous devons certes la vie à nos parents, et, juste retour des choses, c’est nous, et nous seuls, qui assurons leur survivance… Tant que nous continuerons d’évoquer leur souvenir, ils demeureront tels qu’ils furent et tels que nous les vîmes : vivants. Seul le silence de nos cœurs ou l’inéluctable extinction de nos voix rendra leur mort définitive.
Les parents ne disparaissent vraiment que sous le linceul de l’oubli, lorsque s’inscrit sur la pierre de leur tombeau le nom de leur dernier enfant.
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Herménégilde Chiasson
Outremer
Je resterai avec vous jusqu’à l’heure émouvante où votre cœur sera devenu un continent glacé dans le grand moment perdu de la route. Lorsque tout se blase et se déforme dans le regard kodachrome des touristes. Sur la terre où nous n’avons fait qu’aimer.
J’aurais aimé avoir tes yeux, mon père, pour regarder la mer, pour sonder l’horizon jusqu’en ses ineffables et tortueux refuges. Mais tu ne m’as laissé que des routes qui s’entremêlent dans les synapses revêches et cravachées de ma mémoire. La sonde abîmée d’un voyageur inquiet.
J’aurais aimé avoir tes yeux, ma mère, pour me méfier, pour regarder dans le ciel mystérieux où se profilent les conclusions et les indices. J’aurais voulu avoir ta force pour cracher sur les évêques, sur leur manteau de dorure et sur tous ceux qui nous ont pris au collet dans nos sentiers chétifs et maladroits. J’aurais voulu que ma vie soit porteuse de l’absolue nécessité des choses et des êtres. De leur urgence et de leur fragilité dans le ventre de la menace.
Et la mer est restée entre nous comme un blanc de mémoire interminable, une statue de sel le long de l’autoroute.
Herménégilde Chiasson né en 1946
« Prophéties » Éditeur : Michel Henry 1986
Herménégilde Chiasson, poète, dramaturge, réalisateur, 29ème lieutenant‑gouverneur du Nouveau-Brunswick, est né le 7 avril 1946 à Saint‑Simon, au Nouveau-Brunswick. Officier de l’Ordre du Canada, lauréat du prix littéraire du Gouverneur général, Herménégilde Chiasson est considéré comme le père du modernisme en Acadie. Il est l’un des plus fervents défenseurs de la culture et des arts acadiens. Il est aussi connu comme un militant inlassable pour une culture acadienne vivante plutôt que persécutée et exilée.
L'Encyclopédie Canadienne
Moi, j’ai un rêve. Un rêve grand et beau comme la vie. Et je l’agiterai, mon saint drapeau, devant la face de la mort.
Car j’ai un rêve… Pour les partisans de la mort, pour les profiteurs de la mort, pour les fabricants de morts, pour les marchands de morts, ce sera bien un coup d’épée, mon rêve.
Ne m’offrez la couronne impériale ni ne me couvrez de lauriers. Moi, j’ai un rêve.
L’homme qui a un rêve est plus puissant qu’un empereur, est plus fort qu’un héros, est plus beau qu’un poète.
Mais moi qui ne suis ni puissant, ni fort, ni beau, moi, j’ai un rêve !
Oui, j’ai un rêve. Je ferai des discours démagogiques, j’écrirai des poèmes illogiques, je posterai des lettres diffamantes, je chanterai des chansons larmoyantes, je serai mendiant, esclave et clown pour que mon rêve vienne à triompher.
Car j’ai un rêve… Croyez-moi, adorateurs de la Fortune, bénéficiaires de la Force, idiots de la Répression du Verbe, vous qui, par convention ou faute d’inspiration, n’avez plus d’empathie, vous, solitaires de l’Effroi, larrons du Vice : j’ai un rêve !
Et, dans mon rêve, la Terre est bleue et verte, et l’homme a la couleur de sa belle âme.
Dieu me pardonne, j’ai un rêve ! Et, dans ce rêve, l’homme est au-dessus des contingences, l’homme est au-dessus de sa douleur et du dollar vorace, de ses stigmates et de tout sigma, de sa faim, de sa fange et de sa race, l’homme est plus grand que le grotesque et le sublime, l’homme est plus fort que toutes les désagrégations, toutes les dégradations et toutes les ruines.
Moi, j’ai un rêve. Et, puisque j’ai un rêve, je suis un Homme.
Anderson Braga Horta
(traduction François Olègue)
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François Olègue*, dans la revue « Le chasseur abstrait » présente le poète brésilien Anderson Braga Horta :
« Anderson Braga Horta, dont j’ai traduit quelques œuvres afin de remplir cette fâcheuse lacune transatlantique, est un vrai patriarche de la poésie brésilienne. Né en 1934, dans la petite ville de Carangola située au cœur même du Brésil, et diplômé de la Faculté Nationale de Droit à Rio de Janeiro, ancienne capitale du pays, il habite depuis 1960 Brasilia, sa capitale actuelle. Il a déjà publié une bonne vingtaine de recueils poétiques (hormis plusieurs récits et nouvelles, essais, traductions, etc.) et, remontant ses débuts littéraires aux années 1950, il n’en est pas moins créatif par le temps qui court.
Ses poèmes les plus connus et les plus significatifs ont pour protagoniste l’homme vu sous ses aspects transcendantaux, un homme qui ne se contente de satisfaire ses besoins matériels ni ne se limite somme toute à son état physique. Le corps de cet homme est si fragile que la moindre adversité, la moindre pression externe, peuvent le réduire à néant, mais « sa tête chante », son esprit s’oppose à l’omnipuissance de la mort pour déclarer avec un orgueil presque insolent : « Moi, j’ai un rêve. Et, puisque j’ai un rêve, je suis un Homme ». C’est de ce rêve libre et audacieux que vient sa poésie, tantôt sublime comme un « battement du pouls intemporel de ce qui existe et de ce qui reste occulte », tantôt bien terrestre, émanée des triviaux « bulbes et tubercules » d’un potager, cette « explosion contrôlée » qui lui promet l’immortalité, sinon de son essence humaine, tout au moins de ses idées singulières, puisées à la source « où l’on puise sa soif ».
Anderson Braga Horta ne plaisante jamais avec qui montre de l’intérêt pour les siennes : toujours sérieux dans ses recherches spirituelles, quelque utopiques qu’elles paraissent au premier abord, il se rapproche de la tradition lyrico-philosophique suivie par Augusto Frederico Schmidt, Carlos Drummond de Andrade et d’autres grands auteurs du passé. Il parle de questions universelles, mille fois discutées par des poètes et pourtant renouvelées à chaque trait de leur plume, et cela rend ses textes intelligibles dans n’importe quel idiome et sous n’importe quelle latitude. »
* François Olègue est poète, essayiste et traducteur multilingue. Il habite au Brésil et écrit autant en français qu’en portugais. Sa personnalité cosmopolite se révèle dans ses tentatives de réconcilier les traditions littéraires de l’Amérique latine avec celles du monde francophone.
[…] – Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite, Pour attraper au moins un oblique rayon !
Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ; L’irrésistible Nuit établit son empire, Noire, humide, funeste et pleine de frissons ;
Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage, Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage, Des crapauds imprévus et de froids limaçons.
Charles Baudelaire – « Les Épaves » – « Le coucher du soleil romantique »
Écrasée par l’inexorable marche de la nuit, la lumière abdique.
Les dernières ombres, craintives, allongent déjà leurs pas de fuite vers l’infini… Orgueilleux rebelles, quelques brandons à l’horizon s’acharnent encore, pour tenter de ralentir la lente procession des ténèbres, à projeter contre elle leurs rousseurs moribondes avant de se recroqueviller, vaincus et résignés, sous l’écrasant linceul de cendres que le ciel implacable déploie.
Hypnotique émerveillement du couchant ! Mystique du crépuscule !
Le temps s’évanouit dans le temps.
Tout s’accomplit dans la transfiguration de cette extrême et prodigieuse seconde d’adieu où, confondus en une androgynie parfaite, la fin et le commencement mutuellement s’engendrent.
À cet instant, tout en moi pourrait crier : « je crois ! ».
∞
Émile Nolde
Tout s’en va ! Le soleil, d’en haut précipité,
Comme un globe d’airain qui, rouge, est rejeté Dans les fournaises remuées,
En tombant sur leurs flots que son choc désunit
Fait en flocons de feu jaillir jusqu’au zénith L’ardente écume des nuées.
Victor Hugo – « Soleils couchants » in « Les Feuilles d’Automne »
Jacquesson de la Chevreuse – Orphée aux enfers (1863) Musée des Augustins – Toulouse
Tandis qu’il unit ainsi, sa lyre aux accents de sa voix, les pâles ombres versent des larmes. Tantale cesse de poursuivre l’onde fugitive, la roue d’Ixion demeure immobile, les vautours ne déchirent plus les entrailles de Tityus, les filles de Bélus déposent leurs urnes, et toi, Sisyphe, tu t’assieds sur ton rocher. Alors, pour la première fois, des pleurs mouillèrent, dit-on, les joues des Euménides attendries par ses chants. Proserpine et le Dieu du sombre royaume ne peuvent résister à ses prières. Ils appellent Eurydice. Elle était parmi les ombres récemment descendues chez Pluton…
Ovide – « Les Métamorphoses » Livre X (Traduction française de Gros, refondue par M. Cabaret-Dupaty – 1866)
§
IVeme siecle – Peinture murale – Catacombes de Domitille, Rome
Quand cet homme fameux dont la Lyre et la voix
Attiraient après lui les Rochers et les Bois,
Suspendaient pour un temps le cours de la Nature,
Arrêtaient les Ruisseaux, empêchaient leur murmure,
Domptaient les Animaux d’un air impérieux,
Assuraient les craintifs, calmaient les furieux,
Et par une merveille inconnue à la Terre
Faisaient naître la paix où fut toujours la guerre.
[…]
Voilà comme en ce lieu de sauvages sujets
Se laissent captiver à d’aimables objets,
Et conservent entre eux un respect incroyable,
Ployant également sous un chant pitoyable
Et voilà comme Orphée allège un peu ses maux
Durant qu’il les partage à tous ces Animaux.
Tristan l’Hermite – « La Lyre » (1641) – Orphée A Monsieur Berthod Ordinaire de la Musique du Roi
§
« When Orpheus sang » – Henry Purcell Lucile Richardot (mezzo-soprano) & Ensemble « Correspondances »
Quand Orphée chantait, toute la Nature se réjouissait, les collines et les chênes se prosternaient au son de sa voix. Au pied de leur musicien les lions se vautraient, Et, charmés par l’écoute, les tigres en oubliaient leur proie. Sa douce lyre savait attendrir l’impitoyable Pluton. Le pouvoir de sa musique surpassait la puissance de Jupiter.
§
Franz von Stuck – 1891
Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même. Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille ! Et tout se tut. Mais ce silence était lui-même un renouveau : signes, métamorphose…
Faits de silence, des animaux surgirent des gîtes et des nids de la claire forêt. Il apparut que ni la ruse ni la peur ne les rendaient silencieux ; c’était
à force d’écouter. Bramer, hurler, rugir, pour leur cœur c’eût été trop peu. Où tout à l’heure une hutte offrait à peine un pauvre abri,
— refuge fait du plus obscur désir, avec un seuil où tremblaient les portants, — tu leur dressas des temples dans l’ouïe.
Rainer-Maria Rilke – « Sonnets à Orphée » 1922 Traduction Maurice Betz (1942) – très proche ami du poète
§
« J’ai perdu mon Eurydice » (Orphée et Eurydice – Gluck) Juan Diego Florez (ténor) – The Royal Opera – automne 2015
§
* Il n’est Orphée que dans le chant, il ne peut avoir de rapport avec Eurydice qu’au sein de l’hymne, il n’a de vie et de vérité qu’après le poème et par lui, et Eurydice ne représente rien d’autre que cette dépendance magique qui hors du chant fait de lui une ombre et ne le rend libre, vivant et souverain que dans l’espace de la mesure orphique. Oui, cela est vrai : dans le chant seulement, Orphée a pouvoir sur Eurydice, mais, dans le chant aussi, Eurydice est déjà perdue et Orphée lui-même est dispersé, l’« infiniment mort » que la force du chant fait dès maintenant de lui.
Maurice Blanchot in « L’espace littéraire » – V.L’inspiration – II. Le regard d’Orphée (Gallimard – Folio essais – 1988)
L’amour
Entre dedans douillet et dehors pluvieux
Entre instant de plaisir et tristesse annoncée
Entre les gouttes entre les larmes
Entre l’ivoire mélancolique d’un piano mouillé
Et l’encre nostalgique des mots blessés.
Le « blues »
Entre les vers de Francis Carco
Et les arpèges de Bill Evans.
La pluie… ?
Oui ! Je m’en souviens !
Andrei Krioutchenko (peintre de Paris)
Il pleut
À Éliane
Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime. Nous resterons à la maison : Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes Par ce temps d’arrière-saison.
Il pleut. Les taxis vont et viennent. On voit rouler les autobus Et les remorqueurs sur la Seine Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !
C’est merveilleux : il pleut. J’écoute La pluie dont le crépitement Heurte la vitre goutte à goutte… Et tu me souris tendrement.
Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure, Qui sanglote comme un adieu. Tu vas me quitter tout à l’heure : On dirait qu’il pleut dans tes yeux.
Wang Shen ( Dynastie Song) – paysage – 11ème siecle (Musée de Shanghai)
Le centre est là D’où jaillit le souffle rythmique En vivifiante vacuité
Sans qu’on s’y attende Autour de soi et droit au cœur Voici les ondes Natives et vastes Résonnant Depuis l’ici même jusqu’au plus lointain De leur toujours déjà là de leur toujours commençante Mélodie
François Cheng (À l’orient de tout – Le livre du vide médian – Poésie/Gallimard)
Réduit au plus ténu du souffle
Être pure ouïe
Et faire écho en silence
Au respir des sycomores
Quand l’automne les pénètre
De son haleine d’humus et de brume
À la saveur de sel après larmes
Réduit au plus ténu du souffle
Abandonné au rien
Et au change
À rien de moins qu’échange
Là où voix est voie
Et voie voix
Là est
François Cheng
(À l’orient de tout – Qui dira notre nuit – Poésie/Gallimard)
Le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde ; elle est l’image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel sans cesse elle va se perdre.
Madame de Staël
[…]
Apaisé, je médite au bord du gouffre amer ;
J’aime ce bruit sauvage où l’infini commence ;
La nuit, j’entends les flots, les vents, les cieux, la mer ;
Je songe, évanoui dans cette plainte immense.
Victor Hugo – « Les quatre vents de l’esprit » XXXIII
Uehara Konen – Vague 1910
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A tout seigneur tout honneur ! C’est donc à toi, Mer, et à toi seule, source originelle unique de toutes les eaux, que ce dernier billet de la série « Leseaux de mon été » se devait de rendre hommage.
Cette révérence, je la souhaitais d’abord littéraire et poétique, mais quels mots, parmi ceux de « quelques marins qui se sont mis à écrire et de quelques écrivains qui surent naviguer »*, aurais-je dû choisir pour dresser ton portrait que chaque instant métamorphose ? Ceux de Melville embarqué sur le Pequod… de Stevenson depuis le pont de l’Hispaniola… d’Hemingway aux prises avec son héroïque marlin… ? Peut-être les mots de Chateaubriand né sous le signe des tempêtes… de Joseph Conrad, éternel « exilé en plein océan »… de Pierre Loti, « pêcheur d’Islande »… ? Peut-être encore les vers d’Homère, ceux de Verhaeren, de Victor Hugo… ou enfin ceux, inoubliables, de ce « bateau ivre » qui « suivi[t], des mois pleins, pareille aux vacheries / Hystériques, la houle à l’assaut des récifs, / Sans songer que les pieds lumineux des Maries / Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs » ?
Les propositions étaient innombrables, Mer, – à la mesure de l’immense fascination que tu exerces. Alors j’ai simplement choisi d’emprunter à un jeune poète argentin, inconnu mais prometteur, ses premiers vers. Il te les avait dédiés dans un poème au titre sans équivoque : « Hymne à la Mer ». Quand il les écrit, en 1918, il a 19 ans, l’âge des enthousiasmes et des exaltations, un esprit envahi par le goût immodéré des mots, et la tête remplie d’une inépuisable imagination. Lire est pour lui une infinie passion. La poésie lui pend au cœur, et il déclame à loisir les « Feuilles d’herbe » de Walt Whitman. Forte est la tentation d’imiter le maître… Son nom ? Jorge-Luis Borges !
Et toi mer ! à toi aussi je m’abandonne, je devine tes intentions,
Je repère du rivage l’appel de tes doigts anguleux,
J’imagine que tu ne te résignes pas à repartir sans m’avoir touché,
Il faut que nous ayons une explication tous les deux, j’ôte mes
vêtements, vite ! j’échappe aux regards de la terre,
Coussine-moi doucement, balance-moi dans la torpeur de ton ressac,
Mouille-moi d’humidité amoureuse, je te paierai en retour.
Walt Whitman – « Feuilles d’Herbe » 22 – (Grasset – Les Cahiers Rouges — P. 55) Traduction : Jacques Darras
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Couverture de la partition de La Mer– Claude Debussy – 1905
Je voulais également que cet hommage fût musical. Quelle musique alors pour accompagner ce poème enfiévré du jeune Borges, pour représenter les amplitudes de tes variations et mimer le souffle des vents qui te meuvent ? Les généreuses évocations de tes tempêtes par Vivaldi… ? Les allégories symphoniques qu’ont brossées de toi les grands compositeurs tels que Sibélius, Glazunov, Bax, Mendelssohn… ? Ou l’une des mille autres merveilleuses partitions, connues ou confidentielles, mais toutes imprégnées des frais bonheurs que tu sais nous offrir autant que des angoisses et des drames que tes flots nous infligent ? – J’ai même imaginé chanter cet Hymne depuis le fond d’une « Barque sur l’Océan » dont Ravel aurait tenu les rames. J’aurais décidément écouté, cet été comme jamais, mille et une représentations musicales des humeurs de tes eaux, ô Mer ensorcelante !
Aucune œuvre, cependant, autre que l’inégalable esquisse symphonique que te dédia Claude Debussy – « La Mer » -, en 1905, ne m’a semblé rentrer en aussi parfaite harmonie avec la houle lyrique et passionnée de ce poème de jeunesse. Et quel plaisir de confondre dans une même écume ces génies si différents venus d’horizons si divers…
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Émile Nolde
Enfin fallait-il, pour que fût complète mon admirative évocation, que la couleur et les formes vinssent encore se mêler aux délices métaphoriques des mots et aux caresses polychromes des sons. Tes turbulences et tes éclats, à l’évidence, ont également inspiré des légions de peintres, et parmi eux les plus grands.
Alors, une fois encore, Mer infinie, me suis-je trouvé confronté à l’affreux plaisir du choix. Lequel de ces tableaux brossait-il de toi le profil que je choisirais pour répondre à ce vers ? Quel coloriste avait-il trouvé le ton juste à mes yeux qui me ferait décider de la concordance de telle toile avec le moment du poème ? La qualité d’un hommage, je le sais, est intimement liée aux choix ingrats de son auteur ; par chance souvent. Pas sa sincérité.
* Simon Leys – « La mer dans la littérature française » (Anthologie de Rabelais à Pierre Loti)
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Voici donc, Mer obsédante, « Mer toujours recommencée », par ce très libre (et très imparfait) collage vidéo, mon hommage d’un été.
Hymne à la Mer
Pour Adriano del Valle
J’ai désiré un hymne à la Mer avec des rythmes amples comme les vagues qui crient ; A la Mer quand le soleil tel un étendard écarlate dans ses eaux flamboie ; A la Mer quand elle embrasse les seins dorés des plages vierges qui assoiffées attendent ; A la Mer quand ses hordes hurlent, quand les vents lancent leurs blasphèmes, Quand brillent dans ses eaux d’acier la lune brunie et sanglante ; A la Mer quand sur elle verse sa tristesse sans fond la coupe d’étoiles.
Aujourd’hui je suis descendu de la montagne à la vallée et de la vallée jusqu’à la Mer. Le chemin fut long comme un baiser. Les amandiers lançaient des fuseaux bleutés d’ombre sur la route et, à la fin de la vallée, le soleil Cria des Golcondes vermeils sur ta glauque forêt : Abîme ! Frère, Père, Bien-aimé…! J’entre dans le jardin énorme de tes eaux et je nage loin de la terre. Les vagues viennent, avec leurs fragiles cimiers d’écume En fugue vers la catastrophe. Vers la côte, avec leurs crêtes rouges, avec leurs maisons géométriques, avec leurs palmiers nains, qui sont devenus absurdes et livides comme des souvenirs figés ! Je suis avec toi, Mer ! Et mon corps tendu comme un arc lutte contre tes muscles impétueux. Toi seule existes. Mon âme rejette tout son passé Comme un ciel arctique qui s’effeuille en flocons errants ! Oh instant de plénitude magnifique ; Avant de te connaître, Mer fraternelle, j’ai longuement vagué dans d’errantes rues bleues aux oriflammes de lanternes Et dans la mi-nuit sacrée j’ai tissé des guirlandes De baisers sur des chairs et des lèvres qui s’offraient, Solennelles de silence, Dans une floraison Sanglante…
Mais aujourd’hui je fais don aux vents de toutes ces choses révolues, révolues… Toi seule existes. Athlétique et nue. Seul ce souffle frais et ces vagues, et les coupes d’azur, et le miracle des coupes d’azur. ( J’ai rêvé d’un hymne à la Mer avec des rythmes amples comme les vagues haletantes.) Je désire encor te créer un poème Avec la cadence adamique de ta houle, Avec ton souffle salin originel, Avec le tonnerre des ancres sonores des Thulés ivres de lumière et de lèpre, Avec des cris de marins, des lumières et des échos De crevasses abyssales Où tes vives mains monacales constamment caressent les morts…
Un hymne Constellé d’images rouges luminescentes. O Mer ! ô mythe ! ô soleil ! ô lit profond ! Et je ne sais pourquoi je t’aime. Je sais que nous sommes très vieux, Que nous nous connaissons depuis des siècles tous les deux. Je sais que dans tes eaux vénérables et riantes s’est embrasée l’aurore de la vie. (Dans la cendre d’un soir de fièvre j’ai dans ton sein vibré pour la première fois.) O Mer protéenne, je suis sorti de toi. Tous les deux enchaînés et nomades ; Tous les deux avec une soif intense d’étoiles ; Tous les deux avec espoir et désillusions ; Tous les deux air, lumière, force, ténèbres ; Tous les deux avec notre vaste désir et tous les deux avec notre grande misère .
Jorge-Luis Borges (1899-1986)
Premier poème, écrit « maladroitement » [sic] dans le style de Walt Whitman, et publié en Espagne en 1921
Whistler – Variations en violet et vert (Musée d’Orsay)
On cogne près de l’âtre, avec un tisonnier, on viole dans la nuit étoilée, on assassine les soirs de pleine lune, et l’aube complice éclaire la fuite du coupable de la nuit… Et pourtant !…
Au coin du feu, sous les étoiles, au clair de lune, dès potron-minet … Il y a des expressions circonstancielles, comme celles-ci, qui, me semble-t-il, se refusent à introduire toute évocation violente ou dramatique ; et qui, a contrario, appellent spontanément à leur suite les images douces et paisibles des bonheurs simples.
Ainsi, qui, après au bord de l’eau, attend-il l’image de ce poisson mort rejeté par les flots ? la plainte désespérée du pêcheur devant son lac devenu infécond ? ou le rappel de la terrible noyade de cette innocente enfant ?
Au bord de l’eau demande au temps une courte pause, un instant de paix loin des tracas du monde, pour, comme dit le poète, « sentir l’amour, devant tout ce qui passe, ne point passer ».
Au bord de l’eau
S’asseoir tous deux au bord d’un flot qui passe,
Le voir passer ;
Tous deux, s’il glisse un nuage en l’espace,
Le voir glisser ;
À l’horizon, s’il fume un toit de chaume,
Le voir fumer ;
Aux alentours si quelque fleur embaume,
S’en embaumer ;
[…]
Entendre au pied du saule où l’eau murmure
L’eau murmurer ;
Ne pas sentir, tant que ce rêve dure,
Le temps durer ;
Mais n’apportant de passion profonde
Qu’à s’adorer,
Sans nul souci des querelles du monde,
Les ignorer ;
Et seuls, tous deux devant tout ce qui lasse,
Sans se lasser,
Sentir l’amour, devant tout ce qui passe,
Ne point passer !
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Sully Prudhomme
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Au bord de l’eau !Cette expression, pour ma part, ne peut pas ne pas évoquer, tel un réflexe pavlovien, le souvenir heureux de cette chanson heureuse que chante Jean Gabin dans le célèbre film de Julien Duvivier, « La belle équipe » (1936).
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Une bande de copains au chômage gagne à la loterie nationale et décide d’ouvrir une guinguette en banlieue parisienne, à Nogent, au bord de l’eau. L’équilibre de leur amitié ne résistera pas aux coups du destin et la rivalité amoureuse qui oppose les deux derniers compagnons de l’équipe donnera le coup de grâce à la joyeuse aventure.
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Mais, seuls les bons souvenirs résistent à l’usure du temps. Et mon plaisir est toujours à son comble chaque fois que le hasard m’invite à l’inauguration de cette guinguette populaire pour partager la franche joie collective qui irradie ce beau dimanche ensoleillé… au bord de l’eau.
Crépuscule sur Notre-Dame de Paris – Photo : serialpictures.fr
Toi, Seine, tu n’as rien. Deux quais, et voilà tout,
Deux quais crasseux, semés de l’un à l’autre bout
D’affreux bouquins moisis et d’une foule insigne
Qui fait dans l’eau des ronds et qui pêche à la ligne
Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin
Les passants alourdis de sommeil et de faim,
Et que le couchant met au ciel des taches rouges,
Qu’il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges
Et, s’accoudant au pont de la Cité, devant
Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent ! …
Verlaine – « Nocturne parisien »
Je ne sais, ne sais, ne sais pas pourquoi
On s’aime comme ça, la Seine et moi…
Mathieu Chedid & Vanessa Paradis (« La Seine » 2011)
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Baignade – La Seine 1930
Qui est là Toujours là dans la ville Et qui pourtant sans cesse arrive Et qui pourtant sans cesse s’en va
C’est un fleuve répond un enfant un devineur de devinettes Et puis l’œil brillant il ajoute Et le fleuve s’appelle la Seine Quand la ville s’appelle Paris et la Seine c’est comme une personne Des fois elle court elle va très vite elle presse le pas quand tombe le soir Des fois au printemps elle s’arrête et vous regarde comme un miroir et elle pleure si vous pleurez ou sourit pour vous consoler et toujours elle éclate de rire quand arrive le soleil d’été…
Jacques Prévert
« La Seine a rencontré Paris » – « Choses et autres » – Gallimard
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Montmartre / Sacré-Cœur — La Seine / Notre-Dame Sans escale !
Voilà, si j’en avais eu un, ce que j’aurais pu inscrire en lettres fluo sur les flancs de mon pousse-pousse dernier cri — comme ceux qu’on trouve désormais rassemblés en troupeaux autour de la pyramide du Louvre — invitant le touriste à fuir la chaleur des sommets pour la brise des berges.
Rue descendant du Sacré-Cœur – Photo : Roman Betík et StillGlimmers.com (2011)
Pas d’effort, un petit coup de pédale en haut de la rue Saint-Vincent pour amorcer la descente, et on laisse filer… Un clin d’œil plus tard et 128 mètres de dénivelé plus bas, nous voici sous les tours de Notre-Dame, au bord de la Seine.
La Seine, oui, la Seine, courtisane, amante, espiègle, indifférente, confidente, meurtrière et victime, angélique et perverse, la Seine, terriblement humaine, qui a rencontré Paris, comme l’affirme le poète. La Seine et… ses eaux de mon été.
Si, dans mon baluchon pour l’île déserte où je ne manquerai pas de finir mes jours, je devais ne mettre qu’un seul poème qui soit dédié à la Seine — et il y en a tant — je choisirai sans doute ce long hommage que lui adresse Jacques Prévert, avec les mots simples qu’on lui connaît : « La Seine a rencontré Paris ».
Après avoir donné, pour parler de ce fleuve qu’il aimait tant, la parole à ces parisiens qui quotidiennement le côtoient, un enfant, « devineur de devinettes », une amoureuse, un pilote de remorqueur, à un passant guindé, « désabusé », qui ose traiter la Seine — crime de lèse-majesté — de « fleuve comme un autre », le poète s’octroie la conclusion sur « sa petite rivière à [lui] » en une tendre tirade sur le ton gouailleur, entre deux gorgeons, d’un « seigneur des berges ». Une bien sincère déclaration d’amour.
Cette vidéo représente les trois dernières minutes d’un superbe court-métrage réalisé par le cinéaste néerlandais Joris Ivens, en 1957, intitulé, comme le poème de Prévert, « La Seine a rencontré Paris ». Le titre n’a évidemment pas été choisi au hasard.
Pour illustrer le poème, le réalisateur promène sa caméra sur le fleuve afin de saisir, au fil du courant et au fil des vers, toute la diversité des images de la vie qu’engendre la présence de cette eau mythique.
C’est un profond régal empreint d’une certaine nostalgie que de se laisser glisser sur la Seine à travers le Paris populaire d’une époque révolue pour partager un instant, en noir et blanc, le dur labeur d’un marinier ou d’un docker, la franche et naïve gaité d’un enfant heureux de se baigner ou la flânerie romantique d’un couple venu, le soir tombé, abriter son amour derrière les murs d’un quai.
Joris Ivens (1898-1989)
Pour que la balade soit inoubliable — et elle l’est —, Joris Ivens a choisi de faire dire le texte par Serge Reggiani.
Il a confié les images à André Dumaître qui a prêté son œil talentueux à des réalisateurs tels que, entre autres, Le Chanois, Allégret, Becker, Clouzot.
Pour la partition musicale il a fait appel à l’art subtil de ce compositeur, Philippe-Gérard, décédé il y a peu, dont les musiques ont fait les beaux jours d’Édith Piaf, Yves Montand, Jeanne Moreau ou Juliette Gréco, pour ne citer qu’eux.
Des acteurs ? Pas un seul !
« Il n’y a pas d’acteurs dans ce film, simplement des hommes, des femmes et des enfants qui aiment la Seine. » (Exergue)
La merveilleuse sensibilité qui émane de ce documentaire provient, à n’en pas douter, de la formidable synergie des talents qui ont participé à sa réalisation. Mais il me semble qu’une telle conjonction de mérites ne saurait suffire à elle seule à gagner pareille hauteur sans la magie créatrice d’une profonde sincérité partagée.
La réalisation ne pouvait qu’émouvoir le jury du Festival de Cannes 1958, autant qu’elle nous touche encore aujourd’hui malgré quelques inévitables rides, soixante années plus tard. Le palmarès ne se fit donc pas attendre, le Grand Prix du court-métrage, cette année-là, fut attribué à :
« La Seine a rencontré Paris »
Le court-métrage version intégrale
— Ouf ! Bonne nouvelle ! Il paraît que désormais, sur les îles désertes, on peut visionner les vidéos.
[…] Ne joue pas avec l’eau, ne l’enferme pas, ne la freine pas, c’est elle qui joue dans les gouttières, turbines, ponts, rizières, moulins et bassins de salines. C’est l’alliée du ciel et du sous-sol, elle a des catapultes, des machines d’assaut, elle a la patience et le temps : tu passeras toi aussi, espèce de vice-roi du monde, bipède sans ailes, épouvanté à mort par la mort jusqu’à la hâter.
Erri De Luca « Digue » in « Œuvre sur l’eau » (traduction Danièle Valin)
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Et nous avons fait de l’eau toute chose vivante.
Coran (21-30)
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Ah ! L’inégalable délice d’un verre d’eau fraîche quand l’herbe cuit sous le puissant soleil d’été ! L’exquise caresse d’une vague venue du bout de l’océan offrir à nos chevilles sa dernière seconde d’écume. La vivifiante grâce pour nos pommettes saumonées d’un nuage d’embruns né, dans le lit défait d’un torrent, des tumultes de l’impossible amour de l’onde et du rocher.
Ah l’incommensurable bonheur de l’eau !…
Peder Severin Krøyer – 1899 – « Soir d’été sur la plage de Skagen » (le peintre et son épouse)
Pour ma part, cet été, calfeutré derrière mes persiennes closes, ces douces sensations je les aurais ressenties au travers d’un incessant voyage entre le goulot d’une bouteille d’eau minérale et le pommeau de ma douche bienfaisante. Mais pas que…
Loin — autant que Gaston Bachelard me le permit — de la méditation philosophique sur la force et les formes du symbole, loin des considérations interminables sur le génie et le pouvoir de l’élément, loin des réflexions écologiques modernes sur les problématiques de la raréfaction programmée d’un aussi fondamental constituant de la vie, j’ai choisi, pendant la canicule, de faire le voyage sensuel de l’eau avec les rêveurs, les contemplatifs, j’ai nommé — la précision est-elle nécessaire ? — les artistes : peintres, musiciens, cinéastes, danseurs et autres poètes, si nombreux à avoir trempé leur sensibilité dans l’onde inspirante… Sans eux, mon âme, cet été, aurait vraiment souffert de sécheresse.
C’est le plaisir des moments d’intense et fraîche rêverie qu’ils m’ont offerts que j’ai souhaité ici partager, fidèle, comme toujours, à l’esprit de cet espace, recueil intime de mes émotions esthétiques.
Viendrez-vous vous baigner dans les eaux de mon été ?
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Une flaque contient un univers.
Un instant de rêve contient une âme entière.
Gaston Bachelard
« L’eau et les rêves – Essai sur l’imagination de la matière » (1942) – Partie 3 – Chap. 2
Toute œuvre qui nous donne le sentiment de la qualité artistique relie aussi au monde les profondeurs qu’elle exprime ; toute œuvre qui nous atteint par là témoigne d’une part victorieuse de l’homme, fût-il un homme fasciné.
J’étais, je suis toujours, l’homme de la tribu. L’aube approchait. Couché dans mon coin de caverne je luttais pour plonger aux sombres eaux du rêve. Des spectres d’animaux traînant des dards brisés ajoutaient à l’horreur des ténèbres. Pourtant je pressentais une faveur : telle promesse tenue, ou la mort d’un rival sur la montagne, ou peut-être l’amour, une pierre magique… J’avais reçu cela, j’en suis sûr, puis je l’ai perdu. Mon souvenir rongé de millénaires ne garde que cette nuit-là, que son matin. J’étais désir, j’étais attente, j’étais peur. Soudain j’entends la sourde voix interminable d’un troupeau traversant l’aube. Je lâche tout, mon arc de chêne lourd, les flèches qui se fixent. Je cours à la crevasse au fond de la caverne et je les vois alors, braise rousse, les cornes cruelles, l’échine montueuse, le poil noir comme l’œil lugubre aux aguets. Ils étaient des milliers. Je me dis : Les bisons ! C’est un mot qui jamais jusqu’alors n’avait passé mes lèvres, mais aussitôt j’ai su que c’était bien leur nom. J’étais aveugle jusque-là, je n’étais pas au monde avant de voir les bisons de l’aurore. Je ne permis à personne de profaner ce flot pesant de bestialité divine, d’ignorance, d’orgueil, d’astrale indifférence. Un chien mourut sous eux ; ils auraient écrasé des hommes, des tribus. Ma caverne rejointe, l’ocre et le vermillon traceraient leur image. Ils furent dieux par la prière et les victimes. Je n’ai pas prononcé le nom d’Altamira. Innombrables furent mes formes et mes morts.
Jorge Luis Borges – in « L’or des tigres » – Mis en vers français par Ibarra (Poésie/Gallimard)
L'éditeur ou le traducteur ajoute en note la pertinente remarque suivante :
"Premier et pénultième vers : si Borges avait été, était toujours, l'homme d'une tribu française, c'est le nom de Lascaux qu'il n'aurait pas prononcé."
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Les bisons de la grotte ornée d’Altamira, en Espagne