Les eaux de mon été – 4/ La Seine a rencontré Paris

À Paris – Au souvenir de ma jeunesse

Crépuscule sur Notre-Dame de Paris – Photo : serialpictures.fr

Toi, Seine, tu n’as rien. Deux quais, et voilà tout,
Deux quais crasseux, semés de l’un à l’autre bout
D’affreux bouquins moisis et d’une foule insigne
Qui fait dans l’eau des ronds et qui pêche à la ligne
Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin
Les passants alourdis de sommeil et de faim,
Et que le couchant met au ciel des taches rouges,
Qu’il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges
Et, s’accoudant au pont de la Cité, devant
Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent !  …

Verlaine – « Nocturne parisien »

Je ne sais, ne sais, ne sais pas pourquoi
On s’aime comme ça, la Seine et moi…

Mathieu Chedid & Vanessa Paradis (« La Seine » 2011)

Baignade – La Seine 1930

Qui est là
Toujours là dans la ville
Et qui pourtant sans cesse arrive
Et qui pourtant sans cesse s’en va

C’est un fleuve
répond un enfant
un devineur de devinettes
Et puis l’œil brillant il ajoute
Et le fleuve s’appelle la Seine
Quand la ville s’appelle Paris
et la Seine c’est comme une personne
Des fois elle court elle va très vite
elle presse le pas quand tombe le soir
Des fois au printemps elle s’arrête
et vous regarde comme un miroir
et elle pleure si vous pleurez
ou sourit pour vous consoler
et toujours elle éclate de rire
quand arrive le soleil d’été…

Jacques Prévert

« La Seine a rencontré Paris » – « Choses et autres » – Gallimard

 

≈   ≈   ≈

Montmartre / Sacré-Cœur — La Seine / Notre-Dame
Sans escale !

Voilà, si j’en avais eu un, ce que j’aurais pu inscrire en lettres fluo sur les flancs de mon pousse-pousse dernier cri — comme ceux qu’on trouve désormais rassemblés en troupeaux autour de la pyramide du Louvre — invitant le touriste à fuir la chaleur des sommets pour la brise des berges.

Rue descendant du Sacré-Cœur – Photo : Roman Betík et StillGlimmers.com (2011)

Pas d’effort, un petit coup de pédale en haut de la rue Saint-Vincent  pour amorcer la descente, et on laisse filer… Un clin d’œil plus tard et 128 mètres de dénivelé plus bas, nous voici sous les tours de Notre-Dame, au bord de la Seine.

La Seine, oui, la Seine, courtisane, amante, espiègle, indifférente, confidente, meurtrière et victime, angélique et perverse, la Seine, terriblement humaine, qui a rencontré Paris, comme l’affirme le poète. La Seine et… ses eaux de mon été.

Si, dans mon baluchon pour l’île déserte où je ne manquerai pas de finir mes jours, je devais ne mettre qu’un seul poème qui soit dédié à la Seine — et il y en a tant — je choisirai sans doute ce long hommage que lui adresse Jacques Prévert, avec les mots simples qu’on lui connaît : « La Seine a rencontré Paris ».

Après avoir donné, pour parler de ce fleuve qu’il aimait tant, la parole à ces parisiens qui quotidiennement le côtoient, un enfant, « devineur de devinettes », une amoureuse, un pilote de remorqueur, à un passant guindé, « désabusé », qui ose traiter la Seine — crime de lèse-majesté — de « fleuve comme un autre », le poète s’octroie la conclusion sur « sa petite rivière à [lui] » en une tendre tirade sur le ton gouailleur, entre deux gorgeons, d’un « seigneur des berges ». Une bien sincère déclaration d’amour.

Cette vidéo représente les trois dernières minutes d’un superbe court-métrage réalisé par le cinéaste néerlandais Joris Ivens, en 1957, intitulé, comme le poème de Prévert, « La Seine a rencontré Paris ». Le titre n’a évidemment pas été choisi au hasard.

Pour illustrer le poème, le réalisateur promène sa caméra sur le fleuve afin de saisir, au fil du courant et au fil des vers, toute la diversité des images de la vie qu’engendre la présence de cette eau mythique.

C’est un profond régal empreint d’une certaine nostalgie que de se laisser glisser sur la Seine à travers le Paris populaire d’une époque révolue pour partager un instant, en noir et blanc, le dur labeur d’un marinier ou d’un docker, la franche et naïve gaité d’un enfant heureux de se baigner ou la flânerie romantique d’un couple venu, le soir tombé, abriter son amour derrière les murs d’un quai.

Joris Ivens (1898-1989)

Pour que la balade soit inoubliable — et elle l’est —,  Joris Ivens a choisi de faire dire le texte par Serge Reggiani.
Il a confié les images à André Dumaître qui a prêté son œil talentueux à des réalisateurs tels que, entre autres, Le Chanois, Allégret, Becker, Clouzot.
Pour la partition musicale il a fait appel à l’art subtil de ce compositeur, Philippe-Gérard, décédé il y a peu, dont les musiques ont fait les beaux jours d’Édith Piaf, Yves Montand, Jeanne Moreau ou Juliette Gréco, pour ne citer qu’eux.

Des acteurs ? Pas un seul !

« Il n’y a pas d’acteurs dans ce film, simplement des hommes, des femmes et des enfants qui aiment la Seine. »  (Exergue)

La merveilleuse sensibilité qui émane de ce documentaire provient, à n’en pas douter, de la formidable synergie des talents qui ont participé à sa réalisation. Mais il me semble qu’une telle conjonction de mérites ne saurait suffire à elle seule à gagner pareille hauteur sans la magie créatrice d’une profonde sincérité partagée.

La réalisation ne pouvait qu’émouvoir le jury du Festival de Cannes 1958, autant qu’elle nous touche encore aujourd’hui malgré quelques inévitables rides, soixante années plus tard. Le palmarès ne se fit donc pas attendre, le Grand Prix du court-métrage, cette année-là, fut attribué à :

« La Seine a rencontré Paris »

Le court-métrage version intégrale

—    Ouf ! Bonne nouvelle ! Il paraît que désormais, sur les îles désertes, on peut visionner les vidéos.

Les eaux de mon été -1/ Prologue

[…] Ne joue pas avec l’eau,
ne l’enferme pas, ne la freine pas, c’est elle qui joue
dans les gouttières, turbines, ponts, rizières,
moulins et bassins de salines.
C’est l’alliée du ciel et du sous-sol,
elle a des catapultes, des machines d’assaut, elle a la patience
et le temps :
tu passeras toi aussi, espèce de vice-roi du monde,
bipède sans ailes, épouvanté à mort par la mort
jusqu’à la hâter.

Erri De Luca
« Digue » in « Œuvre sur l’eau » (traduction Danièle Valin)

Et nous avons fait de l’eau toute chose vivante. 

Coran (21-30)

Ah ! L’inégalable délice d’un verre d’eau fraîche quand l’herbe cuit sous le puissant soleil d’été ! L’exquise caresse d’une vague venue du bout de l’océan offrir à nos chevilles sa dernière seconde d’écume. La vivifiante grâce pour nos pommettes saumonées d’un nuage d’embruns né, dans le lit défait d’un torrent, des tumultes de l’impossible amour de l’onde et du rocher.

Ah l’incommensurable bonheur de l’eau !…

Peder Severin Krøyer – 1899 – « Soir d’été sur la plage de Skagen » (le peintre et son épouse)

Pour ma part, cet été, calfeutré derrière mes persiennes closes, ces douces sensations je les aurais ressenties au travers d’un incessant voyage entre le goulot d’une bouteille d’eau minérale et le pommeau de ma douche bienfaisante. Mais pas que…

Loin — autant que Gaston Bachelard me le permit — de la méditation philosophique sur la force et les formes du symbole, loin des considérations interminables sur le génie et le pouvoir de l’élément, loin des réflexions écologiques modernes sur les problématiques de la raréfaction programmée d’un aussi fondamental constituant de la vie, j’ai choisi, pendant la canicule, de faire le voyage sensuel de l’eau avec les rêveurs, les contemplatifs, j’ai nommé — la précision est-elle nécessaire ? — les artistes : peintres, musiciens, cinéastes, danseurs et autres poètes, si nombreux à avoir trempé leur sensibilité dans l’onde inspirante… Sans eux, mon âme, cet été, aurait vraiment souffert de sécheresse.

C’est le plaisir des moments d’intense et fraîche rêverie qu’ils m’ont offerts que j’ai souhaité ici partager, fidèle, comme toujours, à l’esprit de cet espace, recueil intime de mes émotions esthétiques.

Viendrez-vous vous baigner dans les eaux de mon été ?

Une flaque contient un univers.
Un instant de rêve contient une âme entière.
Gaston Bachelard 
« L’eau et les rêves – Essai sur l’imagination de la matière » (1942) – Partie 3 – Chap. 2
.

L’avènement

Toute œuvre qui nous donne le sentiment de la qualité artistique relie aussi au monde les profondeurs qu’elle exprime ; toute œuvre qui nous atteint par là témoigne d’une part victorieuse de l’homme, fût-il un homme fasciné.

André Malraux – La monnaie de l’absolu

Bison – Peinture rupestre – Grotte ornée d’Altamira

L’avènement

J’étais, je suis toujours, l’homme de la tribu.
L’aube approchait. Couché dans mon coin de caverne
je luttais pour plonger aux sombres eaux du rêve.
Des spectres d’animaux traînant des dards brisés
ajoutaient à l’horreur des ténèbres. Pourtant
je pressentais une faveur : telle promesse
tenue, ou la mort d’un rival sur la montagne,
ou peut-être l’amour, une pierre magique…
J’avais reçu cela, j’en suis sûr, puis je l’ai
perdu. Mon souvenir rongé de millénaires
ne garde que cette nuit-là, que son matin.
J’étais désir, j’étais attente, j’étais peur.
Soudain j’entends la sourde voix interminable
d’un troupeau traversant l’aube. Je lâche tout,
mon arc de chêne lourd, les flèches qui se fixent.
Je cours à la crevasse au fond de la caverne
et je les vois alors, braise rousse, les cornes
cruelles, l’échine montueuse, le poil
noir comme l’œil lugubre aux aguets. Ils étaient
des milliers. Je me dis : Les bisons ! C’est un mot
qui jamais jusqu’alors n’avait passé mes lèvres,
mais aussitôt j’ai su que c’était bien leur nom.
J’étais aveugle jusque-là, je n’étais pas
au monde avant de voir les bisons de l’aurore.
Je ne permis à personne de profaner
ce flot pesant de bestialité divine,
d’ignorance, d’orgueil, d’astrale indifférence.
Un chien mourut sous eux ; ils auraient écrasé
des hommes, des tribus. Ma caverne rejointe,
l’ocre et le vermillon traceraient leur image.
Ils furent dieux par la prière et les victimes.
Je n’ai pas prononcé le nom d’Altamira.
Innombrables furent mes formes et mes morts.

Jorge Luis Borges – in « L’or des tigres » – Mis en vers français par Ibarra (Poésie/Gallimard)

L'éditeur ou le traducteur ajoute en note la pertinente remarque suivante :
"Premier et pénultième vers : si Borges avait été, était toujours, l'homme d'une tribu française, c'est le nom de Lascaux qu'il n'aurait pas prononcé."

Les bisons de la grotte ornée d’Altamira, en Espagne

El advenimiento
.
Soy el que fui en el alba, entre la tribu.
Tendido en mi rincón de la caverna,
pujaba por hundirme en las oscuras
aguas del sueño. Espectros de animales
heridos por la esquirla de la flecha
daban horror a las tinieblas. Algo,
quizá la ejecución de una promesa,
la muerte de un rival en la montaña,
quizá el amor, quizá una piedra mágica,
me había sido otorgado. Lo he perdido.
Gastada por los siglos, la memoria
sólo guarda esa noche y su mañana.
Yo anhelaba y temía. Bruscamente
oí el sordo tropel interminable
de una manada atravesando el alba.
Arco de roble, flechas que se clavan,
los dejé y fui corriendo hasta la grieta
que se abre en el confín de la caverna.
Fue entonces que los vi. Brasa rojiza,
crueles los cuernos, montañoso el lomo
y lóbrega la crin como los ojos
que acechaban malvados. Eran miles.
Son los bisontes, dije. La palabra
no había pasado nunca por mis labios,
pero sentí que tal era su nombre.
Era como si nunca hubiera visto,
como si hubiera estado ciego y muerto
antes de los bisontes de la aurora.
Surgían de la aurora. Eran la aurora.
No quise que los otros profanaran
aquel pesado río de bruteza
divina, de ignorancia, de soberbia,
indiferente como las estrellas.
Pisotearon un perro del camino;
lo mismo hubieran hecho con un hombre.
Después los trazaría en la caverna
con ocre y bermellón. Fueron los Dioses
del sacrificio y de las preces. Nunca
dijo mi boca el nombre de Altamira.
Fueron muchas mis formas y mis muertes.

Là-haut, la poésie !

Image extraite du film « Le cercle des poètes disparus »
J’estime de l’essence de la Poésie qu’elle soit, selon les diverses natures des esprits, ou de valeur nulle ou d’importance infinie : ce qui l’assimile à Dieu même.
Paul Valéry
(« Questions de poésie » 1935 – Gallimard – 1975 – « Œuvres » tome I)
.
δ
.
Rien ne vaut d’être dit en poésie que l’indicible, c’est pourquoi l’on compte beaucoup sur ce qui se passe entre les lignes.
Pierre Reverdy

(« Le livre de mon bord » – 1948)

δ

Douce poésie ! Le plus beau des arts ! Toi qui, suscitant en nous le pouvoir créateur, nous met tout proches de la divinité.

Guillaume Apollinaire
(« La femme assise » – 1914)
.

La poésie

Giuseppe Ungaretti (1888-1970)

La poésie n’est poésie que lorsqu’elle porte en elle un secret.

(Propos recueilli lors d’une interview)

« Si vous voulez que j’aime encore… »

Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauffé, le visage aigu, le nez pointu, voilà la figure de la belle Émilie, figure dont elle est si contente qu’elle n’épargne rien pour la faire valoir, frisures, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion, mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu’elle veut être magnifique en dépit de sa fortune, elle est obligée pour se donner le superflu de se passer du nécessaire, comme chemises et autres bagatelles. Madame travaille avec tant de soin à paraître ce qu’elle n’est pas qu’on ne sait plus ce qu’elle est en effet ; ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels, ils pourraient tenir à ses prétentions.

Madame du Deffand à propos de Madame du Châtelet citée par Jean Haechler in « Le Règne des Femmes – 1715-1793 » – Éditions Bernard Grasset P.130-131

Et, dans sa grande amabilité, Madame du Deffand de rajouter :

Elle est née avec assez d’esprit ; le désir d’en paraître davantage lui a fait préférer l’étude des sciences les plus abstraites aux connaissances les plus agréables : elle croit par cette singularité parvenir à une plus grande réputation et à une supériorité décidée sur toutes les femmes.

Émilie le Tonnelier de Breteuil, Marquise Du Châtelet-Lomont (1706-1749) – par Marianne Loir (Musée des B.A. Bordeaux)

Ses contemporains, et surtout ses contemporaines, ne l’ont pas ménagée. Leurs plumes, trempées dans le même acide que celui qui servit à la perfide Madame du Deffand pour rédiger les lignes qui précèdent, ont écharpé à l’envi cette pauvre Madame du Châtelet.

La jalousie à son égard trouvait aisément son socle : femme d’esprit, brillante en bien des domaines, issue d’une famille aisée, Émilie avait coutume de choisir les nombreux amants de sa jeunesse — avant sa rencontre avec Voltaire — parmi les personnalités les plus notables de l’époque. On ne prétendra pas, sur ce dernier point, qu’elle faisait véritablement figure d’exception. En revanche — et ses concurrentes ici se raréfiaient jusqu’à n’exister point — ses incontestables talents de physicienne et mathématicienne qui lui permirent, entre autres, de faire connaître Leibnitz et de traduire Newton, la plaçaient au rang des personnalités remarquables du monde scientifique de son temps ; il n’est pas rare que nos savants d’aujourd’hui la citent encore.

Tolérée par la bienveillance d’un mari souvent absent, sa longue et intense liaison avec Voltaire dont elle était à la fois la compagne, la maîtresse, la complice, et plus encore, a fait dire de leur histoire d’amour qu’elle était « la plus folle romance des Lumières ».

Portrait de Voltaire (1694-1778) – Musée Carnavalet – Atelier de Nicolas de Largillière

Tout en elle est noblesse, son attitude, ses goûts, le style de ses lettres, sa manière de parler, sa politesse… Sa conversation est agréable et intéressante.

Je n’ai pas perdu une maîtresse, mais la moitié de moi-même. Un esprit pour lequel le mien semblait avoir été fait.

Ces phrases extraites des correspondances de Voltaire à ses amis, la première, en 1734, au début de sa liaison avec Émilie du Châtelet, la seconde, en 1749, au décès de celle-ci, résument, de manière très lapidaire certes, mais significative, la teneur des quinze années de la très étroite relation, « studieuse et tendre », bien que parfois agitée, qu’ont entretenue au château de Cirey ces deux beaux esprits. Sur tous les plans, amoureux évidemment, mais aussi intellectuel, scientifique, philosophique ou spirituel, leur proximité atteignait à son comble.

Émilie du Châtelet par Quentin de La Tour

Avec le temps les sentiments se transforment. Les infirmités avaient fait de Voltaire un vieillard avant l’âge, et l’ancienneté de sa liaison avec « sa divine Émilie » avait érodé les ardeurs de son désir. Pareil changement n’échappe pas à la perspicacité d’une femme amoureuse. Pour Madame du Châtelet ce fut aussi une occasion de consigner ses analyses pertinentes sur l’évolution des sentiments, très inspirées par sa propre histoire, dans un petit essai intitulé « Discours sur le bonheur ». Quand la passion se mue en tendre amitié…

Et c’est par ce poème désormais célèbre, à la fois tendre envers Émilie et ironique à son propre égard, que Voltaire, en réponse à ses pages, avoua sa faiblesse… À moins que, complice clin d’oeil au malicieux sourire dont Houdon l’affubla à jamais, notre habile philosophe — qui polissonnait encore… — n’ait voulu offrir à celle dont il se disait modestement le « scribe », un élégant prétexte au crépuscule de sa passion.

À Madame du Châtelet

Si vous voulez que j’aime encore,
Rendez-moi l’âge des amours ;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez, s’il se peut, l’aurore.

Des beaux lieux où le dieu du vin
Avec l’Amour tient son empire,
Le Temps, qui me prend par la main,
M’avertit que je me retire.

De son inflexible rigueur
Tirons au moins quelque avantage.
Qui n’a pas l’esprit de son âge
De son âge a tout le malheur.

Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements :
Nous ne vivons que deux moments ;
Qu’il en soit un pour la sagesse.

Quoi ! pour toujours vous me fuyez,
Tendresse, illusion, folie,
Dons du ciel, qui me consoliez
Des amertumes de la vie !

On meurt deux fois, je le vois bien :
Cesser d’aimer et d’être aimable,
C’est une mort insupportable ;
Cesser de vivre, ce n’est rien.

Ainsi je déplorais la perte
Des erreurs de mes premiers ans ;
Et mon âme, aux désirs ouverte,
Regrettait ses égarements.

Du ciel alors daignant descendre,
L’Amitié vint à mon secours ;
Elle était peut-être aussi tendre,
Mais moins vive que les Amours.

Touché de sa beauté nouvelle,
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis ; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu’elle.

Voltaire – buste par Houdon

 

in Michel Delon, Anthologie de la poésie française du XVIIIe siècle, Paris, Poésie/Gallimard

Credo

Pour jouer à faire écho aux  « Affirmations » d’Isidore Ducasse publiées par Brigetoun dans son billet d’aujourd’hui.

Écho en cascade de surcroît : « L’accueil du berger » en période de Noël… « L’homme est certain de ne pas se tromper », n’est-ce pas ?

Credo

Je crois en l’homme, cette ordure.
Je crois en l’homme, ce fumier,
Ce sable mouvant, cette eau morte.

Je crois en l’homme ce tordu,
Cette vessie de vanité.
Je crois en l’homme, cette pommade,
Ce grelot, cette plume au vent,
Ce boutefeu, ce fouille merde.
Je crois en l’homme, ce lèche sang.

Malgré tout ce qu’il a pu faire
De mortel et d’irréparable,
Je crois en lui
Pour la sûreté de sa main,
Pour son goût de la liberté,
Pour le jeu de sa fantaisie.

Pour son vertige devant l’étoile.
Je crois en lui
Pour le sel de son amitié,
Pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
Pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui
Pour une main qui s’est tendue.
Pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
Pour le simple accueil d’un berger.

Lucien Jacques (1891-1961)

 

in Florilège poétique
(Les Cahiers de l’Artisan, 1954)

Les causes

En souvenir d’une impossible histoire d’amour…
…………….. … ou de l’histoire d’un amour impossible !
En souvenir du plus beau des instants, point d’orgue de l’univers entier, celui où les mains se rencontrent.

Les causes

Les crépuscules et les générations.
Les jours dont aucun ne fut le premier.
La fraîcheur de l’eau dans la gorge
D’Adam. L’ordre du paradis.
L’œil déchiffrant les ténèbres.
L’amour des loups à l’aube.
La parole. L’hexamètre. Le miroir.
La tour de Babel et l’arrogance.
La lune que regardaient les Chaldéens.
Les sables innumérables du Gange.
Tchouang-tseu et le papillon qui le rêve.
Les pommes d’or des îles.
Les pas du labyrinthe vagabond.
La toile infinie de Pénélope.
Le temps circulaire des stoïques.
La monnaie dans la bouche du mort.
Le poids de l’épée sur la balance.
Chaque goutte d’eau dans la clepsydre.
Les aigles, les fastes, les légions.
César le matin de Pharsale.
L’ombre des croix sur la terre.
Les échecs et l’algèbre du Persan.
Les traces des longues migrations.
La conquête des royaumes avec l’épée.
La boussole incessante. La mer ouverte.
L’écho de la pendule dans la mémoire.
Le roi exécuté à la hache.
La poussière incalculable des armées.
La voix du rossignol au Danemark.
La ligne scrupuleuse du calligraphe.
Le visage du suicidaire dans la glace.
La carte du joueur. L’or vorace.
Les formes du nuage dans le désert.
Chaque arabesque du kaléidoscope.
Chaque remords et chaque larme.
Il a fallu toutes ces choses
Pour que nos mains se rencontrent.

Jorge Luis Borges 

in « Poèmes d’amour » – traduction de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle – Gallimard, 2014.

Las Causas

Los ponientes y las generaciones.
Los días y ninguno fue el primero.
La frescura del agua en la garganta
De Adán. El ordenado Paraíso.
El ojo descifrando los colores.
La palabra. El hexámetro. El espejo.
El amor de los lobos en el alba.
La Torre de Babel y la soberbia.
El sol como un león sobre la arena.
Las arenas innúmeras del Ganges.
Chuang-Tzu y la mariposa que lo sueña.
Las manzanas de oro de las islas.
Los pasos del errante laberinto.
El infinito lienzo de Penélope.
El tiempo circular de los estoicos.
La moneda en la boca del que ha muerto.
El peso de la espada en la balanza.
Cada gota de agua en la clepsidra.
César en la mañana de Farsalia.
Los fastos, los trofeos, los ejércitos.
La sombra de las cruces en la tierra.
El ajedrez y el álgebra del persa.
La conquista de reinos por la espada.
La brújula incesante. El mar abierto.
El rey ajusticiado por el hacha.
El polvo incalculable que fue ejércitos.
La voz del ruiseñor en Dinamarca.
La escrupulosa línea del calígrafo.
El rostro del suicida en el espejo.
El naipe del tahúr. El oro ávido.
Las formas de la nube en el desierto.
Cada remordimiento y cada lágrima.
Se precisaron todas esas cosas
Para que nuestras manos se encontraran.

Historia de la noche (1977)

Dixit Suarès !

Un poème au service de quelque dogme que ce soit perd une de ses ailes, tombe et boîte.

[…]

Une harmonie, une vision, un chant intérieur ne dépendent d’aucun pouvoir étranger. L’œuvre d’art, l’œuvre de poésie est l’acte libre et le seul libre. C’est être libre en ce monde que de ne dépendre et ne venir que de Dieu.
Et l’on voudrait que cette émanation divine, que cet acte créateur dépendît d’une césure ? d’une rime ? d’un nombre fixe de syllabes ? d’une norme donnée, qu’on vérifie en comptant sur ses doigts ? Quelle idée ridicule ! Tout y contredit. En passant d’une langue dans une autre la prosodie du poète se dissipe, mais sa poésie ne meurt pas : l’instrument n’est plus le même, mais le musicien demeure et même le fond de sa musique.

POÈTE, SOIS MUSICIEN,
OU NE T’EN MÊLE PAS !

—  Revue « Yggdrasill »– février 1937 – N° 10  — *

André Suarès (1868-1948)

in Poétique, texte établi et préfacé par Yves- Alain Favre, (Éditions Rougerie – 1980)

 

 

*Yggdrasill : Entre 1936 et 1940, revue de poésie fondée et dirigée par les poètes Guy Lavaud et Raymond Schwab, ayant largement ouvert ses pages aux poètes étrangers et à bon nombre de poètes français qui souhaitaient offrir à leur expression poétique des chemins plus vastes que les étroits sentiers balisés par les dogmes et les conventions qui lui étaient réservés. 

Dixit Borges !

Quand mes étudiants me demandaient une bibliographie je leur disais : peu importe la bibliographie ; Shakespeare, après tout, ignorait la bibliographie shakespearienne. Johnson ne pouvait prévoir les livres qu’on écrirait sur lui. Pourquoi n’étudiez-vous pas directement les textes ? Si ceux-ci vous plaisent, très bien, et s’ils ne vous plaisent pas, laissez-les car l’idée de la lecture obligatoire est une idée absurde : autant parler de bonheur obligatoire.

EL Ateneo Grand Splendid – Buenos Aires : Théâtre reconditionné en une des plus belles librairies du monde.
Ça donne envie, non ? La scène est devenue salon de lecture. Les loges ont été conservées pour permettre aux lecteurs de découvrir confortablement les ouvrages avant achat. Je ne laisse donc pas mon adresse à Buenos Aires, on m’y retrouvera sans peine… il doit bien y avoir un rayon de livres en français !

Je crois que la poésie est quelque chose qu’on sent, et si vous ne sentez pas la poésie, la beauté d’un texte, si un récit ne vous donne pas l’envie de savoir ce qui s’est passé ensuite, c’est que l’auteur n’a pas écrit pour vous. Laissez-le de côté car la littérature est assez riche pour vous offrir un auteur digne de votre attention, ou indigne aujourd’hui de votre attention mais que vous lirez demain.
Voilà ce que j’enseignais, en m’en tenant au fait esthétique, qui n’a pas besoin d’être défini. Le fait esthétique est quelque chose d’aussi évident, d’aussi immédiat, d’aussi indéfinissable que l’amour, que la saveur d’un fruit, que l’eau.

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

 

in « Conférences » – « La poésie »

L’entends-tu ?

La voix

Qui chante là quand toute voix se tait ?
Qui chante avec cette voix sourde et pure un si beau chant ?
Serait-ce hors de la ville, à
Robinson, dans un jardin couvert de neige ?
Ou est-ce là tout près, quelqu’un qui ne se doutait pas qu’on l’écoutât ?
Ne soyons pas impatients de le savoir puisque le jour n’est pas autrement précédé par l’invisible oiseau.
Mais faisons seulement silence.
Une voix monte, et comme un vent de mars aux bois vieillis porte leur force, elle nous vient sans larmes, souriant plutôt devant la mort.
Qui chantait là quand notre lampe s’est éteinte ?
Nul ne le sait.
Mais seul peut entendre le cœur qui ne cherche la possession ni la victoire.

 Philippe Jaccottet – Extrait de « L’Ignorant » – Gallimard, 1958

Mon cœur, entends-tu la voix paisible de l’âme qui depuis les confins de sa solitude amie chante, dans la douceur du jour qui s’éteint, son prélude au Voyage « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Je me suis retiré du monde).

Loin des vanités du monde, elle berce dans sa transcendante apesanteur l’union intime du poème et de la mélodie. Souffle ultime sur le dernier feu.

Me voilà coupé du monde
dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps ;
il n’a depuis longtemps plus rien entendu de moi,
il peut bien croire que je suis mort !

Et peu importe, à vrai dire,
si je passe pour mort à ses yeux.
Et je n’ai rien à y redire,
car il est vrai que je suis mort au monde.

Je suis mort au monde et à son tumulte
et je repose dans un coin tranquille.
Je vis solitaire dans mon ciel,
dans mon amour, dans mon chant.

ƒ

Ich bin der Welt abhangen gekommen,
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,
sie hat so lange nichts von mir vernommen,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
ob sie mich für gestorben hält,
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
und ruh in einem stillen Gebiet.
Ich leb allein in meinem Himmel
in meinem Lieben, in meinem Lied.

Et vous, l’aimez-vous…?

Certains aiment la poésie

Certains –
donc pas tout le monde.
Même pas la majorité de tout le monde, au contraire.
Et sans compter les écoles, où on est bien obligé,
ainsi que les poètes eux-mêmes,
on n’arrivera pas à plus de deux sur mille.

Aiment –
mais on aime aussi le petit salé au lentilles,
on aime les compliments, et la couleur bleue,
on aime cette vieille écharpe,
on aime imposer ses vues,
on aime caresser le chien.

La poésie –
seulement qu’est-ce que ça peut bien être ?
Plus d’une réponse vacillante
fut donnée à cette question.
Et moi-même je ne sais pas, et je ne sais pas, et je m’y accroche
comme à une rampe salutaire.

Wyslawa Szymborska (Pologne 1923-2012)

 

in « De la mort sans exagérer »

(traduit du polonais par Piotr Kaminski)

 

             

 

π

Mes signes particuliers sont le ravissement et le désespoir.

C’est par ces mots que Wyslawa Szymborska avait coutume de se définir.

Poétesse polonaise discrète, à la vie simple comme sa poésie pour laquelle elle ne voulait utiliser que les mots du langage courant, « simples comme bonjour« , elle considérait que le rôle du poète doit s’en tenir à ouvrir sur la réalité telle qu’il la perçoit sans prétendre l’expliquer ou la justifier.

Dans son balancement permanent entre humour et absurde, sa poésie immédiate, inspirée par une fine observation de ses congénères, outrepasse son apparente banalité pour se poser avec une élégance caustique en miroir de cette humanité quotidienne aussi étonnante qu’affligeante.

Et pour Wyslawa refléter n’est pas juger, jamais, et jamais son propos ne vise à changer le monde. Elle l’observe d’un regard acéré certes, mais rendu bienveillant par la projection profondément pessimiste qu’elle fait sur le sort de l’homme. La douceur de sa voix ne donne que plus de force à sa conviction. « Ma foi est forte, aveugle, et sans aucun fondement ».

Cette voix sensible, indépendante, qui avait décidé de raconter la vie, tout simplement, en quelques recueils, depuis Cracovie qu’elle ne quitta pour ainsi dire pas, obtint le Prix Nobel de Littérature en 1996…

Julia Florida

Mi Guitarra

Hay un hondo misterio en tu sonoro
y ardiente corazón, guitarra mía,
gozas pensando y hay en tu alegría
transportes de pasión, gotas de lloro.

Te dio su corazón el dulce moro,
el ibero te dio, su alma bravía
y la América virgen, se diría,
puso en ti, de su amor, todo el tesoro

Por eso en tu cordaje soberano,                                    
que vibra con acento casi humano
es a veces, tu voz como un lamento.

 Como queja de tu alma solitaria
en cuya triste y mística plegaria     

 florece sin cesar el sentimiento.

Agustin Barrios Mangoré (1885-1944)

Agustin Barrios « Mangoré » *

(Guitariste, compositeur, poète paraguayen)

Ma guitare

Ma guitare il y a un profond mystère
dans l’ardent jardin sonore de ton cœur,
dont la pensée te réjouit et ta joie est pleine
des transports de la passion et des perles de pleurs.

Du doux Maure tu as reçu le cœur
l’Ibère t’a légué une âme farouche
et la vierge Amérique, semble-t-il,
a mis en toi, par amour, tous les trésors.

Ainsi tes cordes souveraines
qui vibrent d’un accent presque humain
font parfois de ta voix un profond lamento.

Comme une plainte de ton âme solitaire,
triste et mystique invocation dans laquelle
sans cesse s’épanouit le sentiment.

§

J’aime à imaginer que c’est cette barcarolle que le jeune Florentino Ariza, rêveur et poète, venait jouer sous les fenêtres de son aimée, l’altière et trop raisonnable Fermina Daza, pour lui déclarer son inaltérable amour dans les soirs chauds et odorants des Caraïbes de Gabriel Garcia-Marquez, jadis, au temps de leur jeunesse, au temps du choléra.

La sérénade, l’homme mur que l’on surnommait alors, à juste raison, « le Paganini de la guitare », Agustin Barrios « Mangoré », l’avait certainement donnée à la jeune Julia Florida Martinez, de trente ans sa cadette, mais certainement pas à la manière d’un jeune premier grattant langoureusement son instrument sous le balcon de son aimée.

C’est sans doute en lui offrant la partition et en l’interprétant pour elle au cours d’une des leçons qu’il lui prodiguait, qu’il lui déclara sa flamme. Quel charme, quelle fraîcheur, quelle douceur devaient émaner de Florida pour inspirer au Maître une aussi tendre barcarolle, toute empreinte de pudeur et d’élégante retenue, ainsi que l’exprime la délicate interprétation ô combien romantique d’Alvaro Pierri.

« Comme une plainte de [s]on âme solitaire,
« triste et mystique invocation dans laquelle
« sans cesse s’épanouit le sentiment. »

§

Depuis le début des années 1930 Agustin Barrios « Mangoré », le grand guitariste paraguayen, voyage beaucoup. Contraint dès l’été 1936 de quitter l’Espagne en guerre civile, il erre dans divers pays d’Amérique Latine où il ne demeure chaque fois que quelques semaines. La période est plutôt difficile pour le compositeur dont la santé chancelle notablement en même temps que concerts et commandes se raréfient. En 1938, il est accueilli au Costa Rica par son ami Francisco Salazar, architecte renommé et grand passionné de guitare, qui lui prête une agréable maison dans laquelle il séjournera près d’une année. Francisco est aussi l’oncle d’une certaine Julia Florida Martinez…

§

L’ethnomusicologue américain, Rico Solver, raconte dans un courriel à l’un de ses collègues qui l’avait interrogé au sujet de Julia :

« J’ai rencontré Julia au Costa Rica. Elle m’a dit que Barrios fumait énormément et était un peu nerveux. Peut-être parce qu’elle était si belle et que bien sûr, lui aurait bien voulu d’une relation plus proche, mais qu’il s’est maîtrisé… ou peut-être pas ? Elle ne m’a jamais laissé entendre que quelque chose s’était passé entre eux et je pense d’une certaine manière que c’était le cas. Mais, connaissant l’histoire de Mangoré avec les femmes, je ne serais pas surpris du contraire, non plus.

Et bien sûr, vous savez pourquoi sa famille l’avait appelée « Florida » ? Elle avait grandi si vite dans son adolescence, avait « fleuri », s’était « épanouie » si précocement… (« Florida » se traduit par « fleurie ») ».

§

Peut-on évoquer Agustin Barrios, ses compositions pour la guitare et son cher Paraguay, sans faire appel à sa compatriote, merveilleuse guitariste, incontestablement l’interprète qui aura servi et sert encore le Maître avec la plus fervente fidélité : Berta Rojas ?

Berta Rojas joue ici « Julia Florida » pour illustrer un hymne photographique paraguayen à l’amour de la guitare.

L’âme latine n’aurait-elle pas la forme d’une guitare ?…

Grand plaisir contre petit clic !

*Pour approcher d’un modeste pas l’immense artiste qu’était Agustin Barrios Mangoré (guitariste, concertiste, compositeur, poète), deux billets publiés en 2013 sur « Perles d’Orphée » :

Agustin y Berta  &  El ultimo canto

Quels yeux tes yeux !

Un jour, dans tes yeux
Je verrais de la poésie, le regard implorant

De Rio à Paris, avec Jeanne Moreau et Maria Bethania, un bien beau voyage poétique de fin d’été dans les yeux d’une bienaimée…

Saudade ! Saudade !

Poema Dos Olhos da Amada

Ó minha amada, que olhos os teus
São cais noturnos, cheios de adeus
São docas mansas, trilhando luzes
Que brilham longe, longe dos breus

Ó minha amada, que olhos os teus
Quanto mistério nos olhos teus
Quantos saveiros, quantos navios
Quantos naufrágios nos olhos teus

Ó minha amada de olhos ateus
Quem dera um dia quisesse Deus
Eu visse um dia o olhar mendigo
Da poesia nos olhos teus

Vinicius de Moraes (Rio de Janeiro 1913-1980)

Poème des yeux de la bienaimée

Ô bien-aimée, quels yeux tes yeux !
Embarcadères la nuit, bruissant de mille adieux
Des digues silencieuses, qui guettent les lumières
Loin ! si loin dans le noir

Ô bien-aimée, quels yeux tes yeux !
Tous ces mystères dans tes yeux
Tous ces navires, tous ces voiliers
Tous ces naufrages dans tes yeux

Ô ma bien-aimée aux yeux païens
Un jour, si Dieu voulait
Un jour, dans tes yeux
Je verrais de la poésie, le regard implorant

Ô ma bien-aimée, dans tes yeux…!

A une passante

Il y a comme cela des jours où la poésie nous saute à la gorge sans prévenir, sans pitié.

Que tout à coup la vie décide de nous gratifier, par surprise, sans raison, de la volupté d’un instant exquis, rare, effroyablement court, qui se résume à l’accident heureux d’une insoupçonnable et magnétique rencontre, et nous voilà victime, foudroyée mais béate, d’un tel enchantement.

L’émotion qui nous enserre soudain est inénarrable, tant les images qui la composent s’entremêlent inexplicablement dans un fugace et retentissant désordre de souvenirs, de rêves et d’espérances que l’on croyait enfouis à jamais.

¨Mirror- Portrait par Tigran-Tsitoghdzyan

Alors, comme pour dominer le silence de notre saisissement, devenons-nous spontanément poète. Instinctif mais stérile poète des vers que nous n’avons pas écrits ; ces vers émus de nos grands aînés bercés par le génie, gravés dans notre mémoire et qui dispersent sur l’éphémère d’un si fragile instant le parfum de leur éternité.

Merci, Serge, de dire mes mots !  Merci, Charles, de les avoir, hier, écrits !

Merci Madame, belle inconnue, d’avoir ce matin traversé mon chemin !

« Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté… »

A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Charles Baudelaire