Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Ridicules, peut-être, mais universelles, les lettres d’amour…
Fernando Pessoa 1888-1935
Est-il plus belle et plus élégante manière de rendre hommage à l’universalisme de l’extraordinaire poète portugais, Fernando Pessoa, que cette « lettre d’amour » qu’il a lui-même écrite – en portugais – et que lui adresse, en trois langues, la très talentueuse Maria de Medeiros ?
Toutes les lettres d’amour sont Ridicules. Ce ne seraient pas des lettres d’amour Si elles n’étaient pas
Ridicules.
Moi aussi, j’ai écrit en mon temps, Des lettres d’amour, comme les autres, Ridicules.
Les lettres d’amour, s’il y a amour, Se doivent d’être Ridicules.
Mais, après tout, Il n’y a que les créatures qui n’ont jamais écrit De lettres d’amour Qui sont Ridicules.
Comme je voudrais revenir au temps Où j’écrivais, Sans m’en rendre compte, Des lettres d’amour Ridicules.
La vérité est qu’aujourd’hui Ce sont mes souvenirs De ces lettres d’amour Qui sont Ridicules.
[Tous les mots excessifs, Tous les sentiments excessifs, Sont, bien sûr, Ridicules.]
Poème signé Alvaro de Campos (un des hétéronymes de Fernando Pessoa)
Oui, de toi nous avons entendu : Le vrai silence est au bout des mots Mais les mots justes ne naissent Qu’au sein du silence De même La vraie voie se continue par la voix Mais la juste voix ne surgit qu’au cœur de la voie.
François Cheng – Qui dira notre nuit
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Le vase donne une forme au vide, et la musique au silence.
Georges Braque
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Stephanie Jones (guitare) Sound of Silence (Simon & Garfunkel)
Willie Nelson (88 ans) chante « Yesterday when I was young » – ‘Hier encore‘ – de Charles Aznavour
Yesterday when I was young The taste of life was sweet as rain upon my tongue, I teased at life as if it were a foolish game, The way the evening breeze may tease a candle flame.
The thousand dreams I dreamed, the splendid things I planned, I always built, alas, on weak and shifting sand. I lived by night and shunned the naked light of day And only now I see how the years ran away.
Yesterday when I was young So many drinking songs were waiting to be sung, So many wayward pleasures lay in store for me, And so much pain my dazzled eyes refused to see.
I ran so fast that time and youth at last ran out, I never stopped to think what life was all about, And every conversation I can now recall Concerned itself with me, and nothing else at all.
Yesterday the moon was blue And every crazy day brought something new to do. I used my magic age as if it were a wand And never saw the waste and emptiness beyond.
The game of love I played with arrogance and pride And every flame I lit too quickly, quickly died. The friends I made all seemed somehow to drift away And only I am left on stage to end the play.
There are so many songs in me that won’t be sung, I feel the bitter taste of tears upon my tongue The time has come for me to pay for yesterday when I was young.
Paroles de Charles Aznavour :
Hier encore, j’avais vingt ans, je caressais le temps J’ai joué de la vie Comme on joue de l’amour et je vivais la nuit Sans compter sur mes jours qui fuyaient dans le temps.
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J’ai fait tant de projets qui sont restés en l’air J’ai fondé tant d’espoirs qui se sont envolés Que je reste perdu, ne sachant où aller Les yeux cherchant le ciel, mais le cœur mis en terre.
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Hier encore, j’avais vingt ans, je gaspillais le temps En croyant l’arrêter Et pour le retenir, même le devancer Je n’ai fait que courir et me suis essoufflé.
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Ignorant le passé, conjuguant au futur Je précédais de moi toute conversation Et donnais mon avis que je voulais le bon Pour critiquer le monde avec désinvolture.
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Hier encore, j’avais vingt ans mais j’ai perdu mon temps À faire des folies Qui me laissent au fond rien de vraiment précis Que quelques rides au front et la peur de l’ennui.
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Car mes amours sont mortes avant que d’exister Mes amis sont partis et ne reviendront pas Par ma faute j’ai fait le vide autour de moi Et j’ai gâché ma vie et mes jeunes années.
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Du meilleur et du pire en jetant le meilleur J’ai figé mes sourires et j’ai glacé mes pleurs Où sont-ils à présent? À présent, mes vingt ans ?
Quand on aime la vie, on aime le passé, parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine.
Marguerite Yourcenar – « Les yeux ouverts »
Un jour, sans prévenir, s’ébauchent au carrefour des souvenirs lointains quelques vers confidentiels d’un poète oublié… Retrouvés entre les pages aujourd’hui fanées d’un carnet de notes où un trait d’instinct les avait jadis réservés, s’illuminant enfin du sens d’une réalité alors noyée dans un trop-plein de jeunesse et d’insouciance.
J’aime ces mots un jour rencontrés loin des graffitis émus ou révoltés de mes pupitres d’écoliers, et demeurés discrètement tapis dans l’ombre des années vives. Leur surgissement soudain me les impose, prêt à faire croire à ma naïveté prétentieuse qu’ils auraient pu un jour s’échapper de mon propre encrier dans un éclair poétique de lucidité prémonitoire.
Décidément, jusqu’au bout je continuerai d’être « poète par tous les vers que je n’ai jamais écrits »*. Comment mieux garantir pour soi-même le talent que l’on n’a pas eu ?
* Cioran
František Kupka (1871-1957) – Le temps qui passe – L’instant
Passé
Les souvenirs, ces ombres trop longues de notre corps limité, ce sillage de mort que nous laissons en vivant, les lugubres et tenaces souvenirs, les voici surgir, déjà : mélancoliques et muets fantômes qu’agite un vent funèbre. Tu es venue vivre, désormais, dans ma mémoire. Oui, c’est maintenant que je peux dire : « tu m’appartiens. » Et voici qu’entre nous est arrivé quelque chose irrévocablement. Tout s’est achevé si vite ! Hâtif et léger Le temps nous a rejoints. D’instants fugitifs il a tissé notre histoire parfaitement close et triste. Nous aurions dû le savoir : l’amour brûle la vie et fait voler le temps.
Vincenzo Cardarelli (1887-1959)
Passato
I ricordi, queste ombre troppo lunghe del nostro breve corpo, questo strascico di morte che noi lasciamo vivendo i lugubri e durevoli ricordi, eccoli già apparire: melanconici e muti fantasmi agitati da un vento funebre. E tu non sei più che un ricordo. Sei trapassata nella mia memoria. Ora sì, posso dire che che m’appartieni e qualche cosa fra di noi è accaduto irrevocabilmente. Tutto finì, così rapido! Precipitoso e lieve il tempo ci raggiunse. Di fuggevoli istanti ordì una storia ben chiusa e triste. Dovevamo saperlo che l’amore brucia la vita e fa volare il tempo.
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.
Pierre de Ronsard – Sonnets pour Hélène – 1578
§
William Butler Yeats (1865-1939)
When you are old
When you are old and grey and full of sleep,
And nodding by the fire, take down this book,
And slowly read, and dream of the soft look
Your eyes had once, and of their shadows deep;
.
How many loved your moments of glad grace,
And loved your beauty with love false or true,
But one man loved the pilgrim soul in you,
And loved the sorrows of your changing face;
.
And bending down beside the glowing bars,
Murmur, a little sadly, how Love fled
And paced upon the mountains overhead
And hid his face amid a crowd of stars
.
Quand vous serez vieille et grise et pleine de sommeil, Et dodelinerez près du feu, prenez ce livre, Et lisez lentement, et rêvez au regard doux Qu’avaient jadis vos yeux, et à leur ombre profonde ;
Combien ont aimé vos moments de grâce bienheureuse, Et aimèrent votre beauté, d’un amour vrai ou feint, Mais un seul homme a aimé en vous l’âme voyageuse, Et aimé la tristesse sur votre visage changeant ;
Et inclinée vers la grille rougeoyante, Murmurez, un peu triste, comment l’amour a fui Et a enjambé les montagnes au-dessus de nos têtes Et caché son visage parmi une multitude d’étoiles.
Traduction Pierre Mahé
§
Gretchen Peters, auteure et compositrice américaine de musique « country » et « folk« , est reconnue aux États-Unis comme une référence dans ce style de musique. Les récompenses et les nominations pleuvent depuis son premier album en 1996. Ce n’est évidemment pas sans raison qu’elle a écrit pour Ann Murray, Etta James ou Neil Diamond, entre autres.
C’est justement à l’occasion de son premier disque qu’elle compose et chante une superbe mélodie très inspirée du célèbre poème de Yeats.
En hommage au grand poète irlandais, elle en conserve le titre :
Mémorial du 11/09/2001 – World Trade Center – New York
Oh, little child, see how the flower You plucked bleeds on the iron ground; Bend down, your ears may catch its voice, A passionless low sobbing sound.
Oh, Man, put up your sword and see The brother that you dig to death; There is no hatred in his eye, No curses crackle in his breath.
Henry Treece (poète anglais – 1911-1966)
Oh, petit enfant, vois comme la fleur
Que tu cueilles saigne sur la terre de fer
Penche-toi, tes oreilles peuvent capter sa voix
Un flot de sanglots bas et sans passion
Oh, homme, relève ton épée et vois Le frère que tu as fait mourir Il n’y a pas de haine dans ses yeux Aucune malédiction n’exhale de son souffle
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No man is an island, entire of itself; every man is a piece of the continent, a part of the main. If a clod be washed away by the sea, Europe is the less, as well as if a promontory were, as well as if a manor of thy friend’s or of thine own were: any man’s death diminishes me, because I am involved in mankind, and therefore never send to know for whom the bell tolls; it tolls for thee.
John Donne – Meditation #17 ‘Devotions upon Emergent Occasions’ (1623)
« Nul homme n’est une île, un tout en soi ; chaque homme est part du continent, part du large ; si une parcelle de terre est emportée par les flots, pour l’Europe c’est une perte égale à celle d’un promontoire, autant que pour toi celle d’un manoir de tes amis ou même du tien. La mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi. »
Le temps est la substance dont je suis fait.
Le temps est un fleuve qui m’emporte, mais je suis le fleuve ;
c’est un tigre qui me déchire, mais je suis le tigre ;
c’est un feu qui me consume, mais je suis ce feu.
Jorge-Luis Borges – « Nouvelle réfutation du temps » (1947)
τ
Par indécision, par négligence ou pour d’autres raisons, je ne me suis pas marié et maintenant je vis seul. Je ne souffre pas de la solitude ; il est déjà suffisamment difficile de se supporter soi-même et ses manies. Je constate que je vieillis ; un signe qui ne trompe pas est le fait que les nouveautés ne m’intéressent pas ni ne me surprennent, peut-être parce que je me rends compte qu’il n’y a rien d’essentiellement nouveau en elles et qu’elles ne sont tout au plus que de timides variantes.
Jorge-Luis Borges – « Le livre de sable »
τ
Je vous propose une citation de Saint-Augustin. Elle me paraît très appropriée. Il a écrit : …. — « Qu’est-ce que le temps ? Si l’on ne me pose pas la question, je sais ce qu’est le temps. Si l’on me pose la question, je ne le sais plus. »
J’éprouve un sentiment identique en ce qui concerne la poésie.
Jorge-Luis Borges (« L’Art de la poésie »)
Borges (1899-1986) Photo by Ulf Andersen / Getty Images
Ferdinand Hodler (Suisse 1853-1918) – Vieil homme lisant
À la taverne de la mer (1897)
À la taverne de la mer est assis un vieil homme aux cheveux blancs, la tête inclinée sur un journal étalé devant lui, car personne ne lui tient compagnie.
Il sait tout le mépris que les regards ont pour son corps, il sait que le temps a passé sans plaisir aucun, et qu’il ne peut plus offrir l’antique fraîcheur de sa beauté passée.
Il est vieux, il ne le sait que trop, il est vieux, il ne le voit que trop, il est vieux, il ne le ressent que trop à chaque fois qu’il pleure, il est vieux, et il a le temps, trop de temps pour le voir.
C’était, c’était quand, c’était hier, encore. Et il se souvient du « bon sens », ce menteur ! et comment le fameux « bon sens » lui a préparé cet enfer lorsqu’à chaque désir il répondait : « Demain, demain il sera temps encore ! ».
Et il se souvient du plaisir retenu, de chaque aube de jouissance refusée, de chaque instant perdu qui se rit maintenant de son corps labouré par les ans.
À la taverne de la mer est assis un vieil homme qui, à force de penser, à force de rêver, s’est endormi sur la table…
Constantin Cavafy 1863-1933
Traduction en français depuis une réinterprétation du poème en chanson par Lluis Llach, en catalan. (Texte cité par Gil Pressnitzer sur le site "Esprits Nomades" - "Constantin Cavafy".)
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Cavafy a peur de devenir ce petit vieux attablé à la taverne de la mer, et qui voit sa jeunesse enfuie et son dernier visage resté collé dans ses mains boursouflées, et qui ne pourront plus caresser un corps d’éphèbe que contre monnaie. Cette hantise de l’homosexuel vieillissant il l’aura porté très tôt. De bars louches en bars louches, là où se trouvent ses jeunes matelots d’une vingtaine d’années au plus, il part en fait plus à la recherche de sa jeunesse que d’un nouveau corps à habiter, à posséder.
Gil Pressnitzer
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Lluis Llach chante (en catalan) sa version du poème de Cavafy :
Je suis né un 23 août historique. J’ai désormais le recul suffisant pour affirmer que ma naissance n’aura pas eu plus d’influence sur l’Histoire tout court que sur l‘histoire du jour.
Philippe Geluck
Avez-vous remarqué que ce n’est qu’à partir d’un certain âge – un âge certain, qu’il appartient à chacun de définir ou de ressentir – que l’on ose employer le verbe « vieillir » pour évoquer à son propre égard les effets du temps qui passe ?
Les plus jeunes générations, avec cynisme et parfois compassion, mais non toutefois sans une certaine pudeur, semblent choisir, pour évoquer les atteintes des années, un tout autre vocabulaire, puisé au rayon des synonymes. Comme si dans leurs bouches « vieux », à l’instar de quelques infamies qui se font trop souvent entendre, devait prendre la forme d’une insolence, d’une insulte, d’une offense. Comme si, peut-être, le mot faisait résonner dans leur inconscient l’alerte d’un inquiétant futur.
James Bond lui-même… Sean Connery 1930-2020
Les « anciens », pour leur part, n’ont généralement ni scrupules ni tabous à conjuguer en toutes occasions le verbe « vieillir ». Le plus souvent au présent, ou mieux, au passé composé, et pour cause… Témoignage, en tout cas pour la plupart d’entre eux, de leur degré de lucidité, et pour certains autres, bienheureux – Alléluia ! –, de leur esprit et de leur humour. – Comment vieillir longtemps privé de ces vitamines essentielles ?
Jane Fonda
C’est donc muni de mon « passe-vieux », et partant, sans tabous et sans scrupules, que j’ai choisi d’ouvrir, aujourd’hui précisément, cette série de billets sur la « vieillesse », en demandant, selon mon habitude, au talent des artistes que j’aime et qui m’émeuvent, jeunes ou moins jeunes, vivants ou disparus, de traduire, en musique, en poésie, en chanson, en images ou, tout simplement, en mots bien sentis, mon regard sur cette envahissante compagne qui, depuis son entrée dans ma vie, il y a un certain temps déjà, a décidé de ne plus me quitter. Il en fallait bien une…!
Puissent mes choix faire honneur à ceux-là de mes congénères dont je vantais plus haut l’humour et l’esprit !
Merci à tous mes généreux prêteurs de leur contribution (dont le plus souvent ils ne savent rien) ! J’exhorte ma mémoire à ne pas m’abandonner trop vite, je voudrais tant préserver la fidélité que je leur voue.
∞
Mourir, cela n’est rien ; Mourir, la belle affaire. Mais vieillir… O vieillir !
Mourir en rougissant Suivant la guerre qu’il fait, Du fait des Allemands A cause des Anglais.
Mourir baiseur intègre Entre les seins d’une grosse, Contre les os d’une maigre, Dans un cul-de-basse-fosse.
Mourir de frissonner, Mourir de se dissoudre, De se racrapoter, Mourir de se découdre,
Ou terminer sa course La nuit de ses cent ans, Vieillard tonitruant Soulevé par quelques femmes, Cloué à la Grande Ourse, Cracher sa dernière dent En chantant « Amsterdam ».
Mourir cela n’est rien ; Mourir la belle affaire. Mais vieillir… ô vieillir !
Mourir, mourir de rire C’est possiblement vrai, D’ailleurs la preuve en est Qu’ils n’osent plus trop rire.
Mourir de faire le pitre Pour dérider l’ désert, Mourir face au cancer Par arrêt de l’arbitre.
Mourir sous le manteau, Tellement anonyme, Tellement incognito, Que meurt un synonyme.
Ou terminer sa course La nuit de ses cent ans, Vieillard tonitruant Soulevé par quelques femmes, Cloué à la Grande Ourse, Cracher sa dernière dent En chantant « Amsterdam ».
Mourir cela n’est rien ; Mourir la belle affaire. Mais vieillir… ô vieillir !
Mourir couvert d’honneur Et ruisselant d’argent, Asphyxié sous les fleurs Mourir en monument.
Mourir au bout d’une blonde, Là où rien ne se passe, Où le temps nous dépasse, Où le lit tombe en tombe.
Mourir insignifiant Au fond d’une tisane Entre un médicament Et un fruit qui se fane.
Ou terminer sa course La nuit de ses mille ans Vieillard tonitruant Soulevé par quelques femmes Cloué à la Grande Ourse, Cracher sa dernière dent En chantant « Amsterdam ».
Mourir cela n’est rien ; Mourir la belle affaire. Mais vieillir… ô vieillir !
Albert Gyorgy – Mélancolie (Rotonde du Mont Blanc à Genève)
Les rêves morts
Je voudrais pour aimer avoir un cœur nouveau
Qui n’eût jamais connu les heures de détresse,
Un cœur qui n’eût battu qu’au spectacle du beau
Et qui fût vierge encor de toute autre tendresse ;
.
Mais je porte en moi-même un horrible tombeau,
Où gît un songe mort, loin de la multitude :
J’en ai scellé la porte et seul un noir corbeau
Du sépulcre maudit trouble la solitude !
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Cet oiseau de malheur, c’est l’âpre souvenir,
C’est le regret des jours vécus dans la souffrance,
Qui ronge jusqu’aux os mes rêves d’avenir,
Beaux rêves glorieux, morts de désespérance.
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Sans cesse l’aile sombre au fond de moi s’ébat,
Son grand vol tournoyant fait comme la rafale,
Qui siffle en accourant vers la fleur qu’elle abat
Et disperse les nids, dans sa course fatale.
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Pourtant, d’un port lointain, si le vent, quelquefois,
M’apporte la chanson d’un ami sur la route,
À l’émoi de mon cœur je reconnais sa voix,
Car il cesse de battre, et tout mon être écoute.
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Gaëtane de Montreuil (Québec 1867-1951)
Extrait musical : « Mélancolie » de Francis Poulenc (composition : 1940)
— ¤ —
Gaëtane de Montreuil
Biographie résumée sur le site "lesvoixdelapoésie.com" :
Gaétane de Montreuil est le pseudonyme principal de Géorgina Bélanger (1867-1951), poète, conseillère, journaliste, bibliothécaire et professeure québécoise. Elle en emploiera d’autres: Clemencia, Aimée Patrie, Julia Patrie et Zig Zag.
L’une des premières canadiennes à devenir journaliste, elle s’engage à faire avancer la cause féminine dans un monde résistant à l’épanouissement intellectuel de la femme.
Épouse du poète et peintre Charles Gill, elle ouvre une école laïque et crée une place littéraire au féminin.
Ses vers sont souples, descriptifs et pleins d’une sonorité unique, portant vers le romantisme.
Elle fait d’autre part connaître les poètes de l’École littéraire de Montréal.
Première évocation dans un billet publié le 27/12/2013 sur le blog « Perles d’Orphée » sous le titre « L’Art de perdre »
Few women write major poetry. . . . Only four stand with our best men: Emily Dickinson, Marianne Moore, Elizabeth Bishop and Sylvia Plath.
Robert Lowell
I’d rather be called ‘the 16th poet’ with no reference to my sex, than one of 4 women—even if the other three are pretty good.
Elizabeth Bishop
Elizabeth Bishop 1911-1979
L’art de perdre
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ; tant de choses semblent si pleines d’envie d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.
Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit. Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.
Puis entraîne toi, va plus vite, il faut étendre tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis le projet d’aller. Rien là qui soit un désastre.
J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie ! Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.
J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes, des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays. Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.
Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste que j’aime) je n’aurai pas menti. A l’évidence, oui, dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître même si il y a là comme (écris–le !) comme un désastre.
« Géographie III », traduction de Alix Cléo Roubaud, Linda Orr et Claude Mouchard (Circé, 1991, p. 58 et 59.)
§
Le cinéaste brésilien Bruno Barreto (« 4 jours en septembre » , « Dona Flor et ses deux maris »), a réalisé en 2012, sous le titre brésilien « Flores Raras », ou américain, « Reaching for the moon » (Atteindre la lune), un film retraçant un épisode important de la vie d’Elizabeth Bishop. Film émouvant, à la fois sensuel et poétique, sur la période brésilienne d’Elizabeth Bishop dans les années 1950-60.
Miranda Otto lit dans cet extrait du film le poème « One Art » :
One art
The art of losing isn’t hard to master ; so many things seem filled with the intent to be lost that their loss is no disaster.
Lose something every day. Accept the fluster of lost door keys, the hour badly spent. The art of losing isn’t hard to master.
Then practice losing farther, losing faster : places, and names, and where it was you meant to travel. None of these will bring disaster.
I lost my mother’s watch. And look ! my last, or next-to-last, of three loved houses went. The art of losing isn’t hard to master.
I lost two cities, lovely ones. And, vaster, some realms I owned, two rivers, a continent. I miss them, but it wasn’t a disaster.
– Even losing you (the joking voice, a gesture I love) I shan’t have lied. It’s evident the art of losing’s not too hard to master though it may look (Write it !) like disaster.
Rembrandt – Philosophe en méditation – 1632 (Louvre)
L’ignorant
Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance, plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne. Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour enneigé ou brillant, mais jamais habité. Où est le donateur, le guide, le gardien ? Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais (le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre), et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent : que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force le fait encor parler entre ses quatre murs ? Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ? Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole pénètre avec le jour, encore que bien vague :
« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »
Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée, je reconnus la déesse. Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. À la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps.
L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.