Toutes les lettres d’amour…

Ridicules, peut-être, mais universelles, les lettres d’amour…

Fernando-Pessoa1
Fernando Pessoa 1888-1935

Est-il plus belle et plus élégante manière de rendre hommage à l’universalisme de l’extraordinaire poète portugais, Fernando Pessoa, que cette « lettre d’amour » qu’il a lui-même écrite – en portugais – et que lui adresse, en trois langues, la très talentueuse Maria de Medeiros ?

Toutes les lettres d’amour sont
Ridicules.
Ce ne seraient pas des lettres d’amour
Si elles n’étaient pas
Ridicules.

Moi aussi, j’ai écrit en mon temps,
Des lettres d’amour, comme les autres,
Ridicules.

Les lettres d’amour, s’il y a amour,
Se doivent d’être
Ridicules.

Mais, après tout,
Il n’y a que les créatures qui n’ont jamais écrit
De lettres d’amour
Qui sont
Ridicules.

Comme je voudrais revenir au temps
Où j’écrivais,
Sans m’en rendre compte,
Des lettres d’amour
Ridicules.

La vérité est qu’aujourd’hui
Ce sont mes souvenirs
De ces lettres d’amour
Qui sont
Ridicules.

[Tous les mots excessifs,
Tous les sentiments excessifs,
Sont, bien sûr,
Ridicules.]

Poème signé Alvaro de Campos
(un des hétéronymes de Fernando Pessoa)

Les Don Quichotte

 
Les Don Quichotte
.
Les Don Quichotte vont de l’avant, les yeux fixés
sur la pointe de la lance où flotte la bannière de l’Idée.
Visionnaires à la courte vue, ils n’ont pas une seule larme
pour endurer humainement l’insulte et la vulgarité.
.
Trébuchant contre la Logique et sous la férule d’autrui,
ils se traînent comiquement par les routes, roués de coups.
Sancho a beau leur répéter «Je vous l’avais bien dit»,
eux ne renoncent point, et de répliquer «Mon cheval, ici !»
.
C’est ainsi, n’en déplaise à Cervantès, que je les ai vus moi,
ces chevaliers du Rêve, mettre lâchement pied à terre
dans la Vie impassible et, avec un sourire amer,
les yeux humides, renier leurs premières chimères.
.
Je les ai vus revenir – la raison égarée, souverains
et combattants magnifiques d’un royaume irréel
– et la sentant couler, railleuse et purpurine,
exhiber une plaie béante et vaine au soleil.
 
.
Kostas Karyotakis – 1896-1928
 
 
 
 

  

   Traduction : Michel Volkovitch