Une caresse de Cléopâtre… dans l’oreille !

Sa beauté, considérée en elle-même, n’était pas, dit-on, incomparable au point de ravir d’étonnement et d’admiration dès le premier abord. Mais sa fréquentation avait tant d’attrait qu’il était impossible de lui résister. Les charmes de son visage, soutenus par les appâts de sa conversation et par toutes les grâces qui peuvent émaner du plus heureux caractère, laissaient de profondes blessures. Sa voix était d’une douceur extrême.

Plutarque – (« Vie d’Antoine » 27-2)

Difficile pourtant de percevoir dans ce propos de Plutarque une quelconque bienveillance à l’égard de Cléopâtre dont il aura brossé – ainsi que tous les auteurs romains unis dans la partialité de leurs écrits la concernant – un portrait à charge, laissant à l’Histoire, une fois pour toutes, le soin d’associer au nom de cette reine l’image mythique de la femme séductrice, avide de pouvoirs, manipulatrice cupide, traitresse impie et débauchée.

Cléopâtre VII – Altes Museum Berlin

Mais, bien que l’on ait quelques bonnes raisons de douter que Cléopâtre présentât tous les symptômes de l’angélisme, il n’est pas interdit d’imaginer cette reine, que ses détracteurs ont affublée de tous les vices, comme une « femme libre » avant la lettre, acharnée à défendre le royaume des Lagides, réduit alors à l’Égypte, dont elle avait hérité, avec les moyens et les atouts qui étaient les siens : son intelligence, sa culture… et ses charmes. Vils instruments de manigances féminines qui seraient sans doute volontiers devenus outils d’habiles et héroïques manœuvres diplomatiques, s’ils avaient été employés par un roi.

En tout cas, Cléopâtre aura été une merveilleuse aubaine pour les dramaturges, les chorégraphes, les musiciens et librettistes d’opéra, et plus près de nous les cinéastes, qui ont puisé à profusion dans la prodigalité de sa légende.

Plus de cinquante opéras, pour ne considérer que cet aspect de la production artistique qu’elle a inspirée, ont été consacrés à la « Reine des reines ». Beaucoup n’ont connu le bonheur des planches que le temps de quelques représentations et nombre de leurs auteurs sont restés en panne de postérité.

Si les grandes scènes d’opéra sont devenues une véritable résidence pour la Cléopâtre de Haendel (« Giulio Cesare in Egitto »), c’est sur les étagères poussiéreuses des bibliothèques que se sont rassemblées depuis longtemps les reines d’Égypte de Legrenzi, Mattheson, Sartorio, Hasse ou autre Vivaldi.

La jeune et talentueuse soprano suisse, Regula Mühlemann, sans négliger les airs d’anthologie, a redonné vie, le temps d’une aria baroque, à ces « Cléopâtres » inconnues ou méconnues, à l’occasion d’un enregistrement récent. Une compilation des plus heureuses, avec l’ensemble « La Folia Barockorchester » sous la direction de Robin Peter Müller.

Voilà à peine quelques jours, le 14 octobre dernier, l’Opus Klassik 2018, nouveau prix de musique allemand attribué aux artistes et productions de la musique classique, qui remplace le célèbre Echo-Klassik né en 1994, récompensait cette belle renaissance sonore de la protéiforme reine égyptienne de légende.

A voir, à écouter la Cléopâtre de Carl Heinrich Graun, sous les traits de Regula Mühlemann, donner congé d’amour à Arsace, ce prince arabe follement épris d’elle, qui supposerait que la douceur de ce sourire et la lumière éclatante de cette voix ne sont que les atours d’une démarche machiavélique ? La reine fait place nette pour accueillir César qu’elle sait déjà envoûté par son charme.

Et nous donc par celui de Regula !

Tra le procelle assorto
si resta il passagiero
colpa non ha il nocchiero,
ma solo il vento e’l mare.

Colpa non ha se il frutto
perde l’agricoltore,
ma il nembo che sul fiore
lo vienne a dissipar

Si le voyageur reste
prisonnier de la tempête
ce n’est la faute du rocher,
mais celle du vent et de la mer.

Si l’agriculteur perd ses fruits
ce n’est point sa faute
mais celle du mauvais temps
qui en abîma les fleurs.

Les eaux de mon été -9/ Hymne à la Mer

 Le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde ; elle est l’image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel sans cesse elle va se perdre.

Madame de Staël

[…]
Apaisé, je médite au bord du gouffre amer ;
J’aime ce bruit sauvage où l’infini commence ;
La nuit, j’entends les flots, les vents, les cieux, la mer ;
Je songe, évanoui dans cette plainte immense.

Victor Hugo – « Les quatre vents de l’esprit » XXXIII

Uehara KonenVague 1910

A tout seigneur tout honneur ! C’est donc à toi, Mer, et à toi seule, source originelle unique de toutes les eaux, que ce dernier billet de la série « Les eaux de mon été » se devait de rendre hommage.

Cette révérence, je la souhaitais d’abord littéraire et poétique, mais quels mots, parmi ceux de « quelques marins qui se sont mis à écrire et de quelques écrivains qui surent naviguer »*, aurais-je dû choisir pour dresser ton portrait que chaque instant métamorphose ? Ceux de Melville embarqué sur le Pequod… de Stevenson depuis le pont de l’Hispaniola… d’Hemingway aux prises avec son héroïque marlin… ? Peut-être les mots de Chateaubriand né sous le signe des tempêtes… de Joseph Conrad, éternel « exilé en plein océan »… de Pierre Loti, « pêcheur d’Islande »… ? Peut-être encore les vers d’Homère, ceux de Verhaeren, de Victor Hugo… ou enfin ceux, inoubliables, de ce « bateau ivre » qui « suivi[t], des mois pleins, pareille aux vacheries / Hystériques, la houle à l’assaut des récifs, / Sans songer que les pieds lumineux des Maries / Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs » ?

Les propositions étaient innombrables, Mer, – à la mesure de l’immense fascination que tu exerces. Alors j’ai simplement choisi d’emprunter à un jeune poète argentin, inconnu mais prometteur, ses premiers vers. Il te les avait dédiés dans un poème au titre sans équivoque : « Hymne à la Mer ». Quand il les écrit, en 1918, il a 19 ans, l’âge des enthousiasmes et des exaltations, un esprit envahi par le goût immodéré des mots, et la tête remplie d’une inépuisable imagination. Lire est pour lui une infinie passion. La poésie lui pend au cœur, et il déclame à loisir les « Feuilles d’herbe » de Walt Whitman. Forte est la tentation d’imiter le maître… Son nom ? Jorge-Luis Borges !

Et toi mer ! à toi aussi je m’abandonne, je devine tes intentions,

Je repère du rivage l’appel de tes doigts anguleux,

J’imagine que tu ne te résignes pas à repartir sans m’avoir touché,

Il faut que nous ayons une explication tous les deux, j’ôte mes

vêtements, vite ! j’échappe aux regards de la terre,

Coussine-moi doucement, balance-moi dans la torpeur de ton ressac,

Mouille-moi d’humidité amoureuse, je te paierai en retour.

Walt Whitman – « Feuilles d’Herbe » 22 – (Grasset – Les Cahiers Rouges — P. 55) Traduction : Jacques Darras

Couverture de la partition de La Mer– Claude Debussy – 1905

Je voulais également que cet hommage fût musical. Quelle musique alors pour accompagner ce poème enfiévré du jeune Borges, pour représenter les amplitudes de tes variations et mimer le souffle des vents qui te meuvent ? Les généreuses évocations de tes tempêtes par Vivaldi… ? Les allégories symphoniques qu’ont brossées de toi les grands compositeurs tels que Sibélius, Glazunov, Bax, Mendelssohn… ? Ou l’une des mille autres merveilleuses partitions, connues ou confidentielles, mais toutes imprégnées des frais bonheurs que tu sais nous offrir autant que des angoisses et des drames que tes flots nous infligent ? – J’ai même imaginé chanter cet Hymne depuis le fond d’une « Barque sur l’Océan » dont Ravel aurait tenu les rames. J’aurais décidément écouté, cet été comme jamais, mille et une représentations musicales des humeurs de tes eaux, ô Mer ensorcelante !

Aucune œuvre, cependant, autre que l’inégalable esquisse symphonique que te dédia Claude Debussy – « La Mer » -, en 1905, ne m’a semblé rentrer en aussi parfaite harmonie avec la houle lyrique et passionnée de ce poème de jeunesse. Et quel plaisir de confondre dans une même écume ces génies si différents venus d’horizons si divers…

Émile Nolde

Enfin fallait-il, pour que fût complète mon admirative évocation, que la couleur et les formes vinssent encore se mêler aux délices métaphoriques des mots et aux caresses polychromes des sons. Tes turbulences et tes éclats, à l’évidence, ont également inspiré des légions de peintres, et parmi eux les plus grands.

Alors, une fois encore, Mer infinie, me suis-je trouvé confronté à l’affreux plaisir du choix. Lequel de ces tableaux brossait-il de toi le profil que je choisirais pour répondre à ce vers ? Quel coloriste avait-il trouvé le ton juste à mes yeux qui me ferait décider de la concordance de telle toile avec le moment du poème ? La qualité d’un hommage, je le sais, est intimement liée aux choix ingrats de son auteur ; par chance, pas sa sincérité.

* Simon Leys – « La mer dans la littérature française » (Anthologie de Rabelais à Pierre Loti)

Voici donc, Mer obsédante, « Mer toujours recommencée », par ce très libre (et très imparfait) collage vidéo, mon hommage d’un été.

Hymne à la Mer

Pour Adriano del Valle

J’ai désiré un hymne à la Mer avec des rythmes amples comme les vagues qui crient ;
A la Mer quand le soleil tel un étendard écarlate dans ses eaux flamboie ;
A la Mer quand elle embrasse les seins dorés des plages vierges qui assoiffées attendent ;
A la Mer quand ses hordes hurlent, quand les vents lancent leurs blasphèmes,
Quand brillent dans ses eaux d’acier la lune brunie et sanglante ;
A la Mer quand sur elle verse sa tristesse sans fond
la coupe d’étoiles.

Aujourd’hui je suis descendu de la montagne à la vallée
et de la vallée jusqu’à la Mer.
Le chemin fut long comme un baiser.
Les amandiers lançaient des fuseaux bleutés d’ombre sur la
route et, à la fin de la vallée, le soleil
Cria des Golcondes vermeils sur ta glauque forêt : Abîme !
Frère, Père, Bien-aimé…!
J’entre dans le jardin énorme de tes eaux et je nage loin de la
terre.
Les vagues viennent, avec leurs fragiles cimiers d’écume
En fugue vers la catastrophe. Vers la côte,
avec leurs crêtes rouges,
avec leurs maisons géométriques,
avec leurs palmiers nains,
qui sont devenus absurdes et livides comme des souvenirs
figés !
Je suis avec toi, Mer ! Et mon corps tendu comme un arc
lutte contre tes muscles impétueux. Toi seule existes.
Mon âme rejette tout son passé
Comme un ciel arctique qui s’effeuille en flocons
errants !
Oh instant de plénitude magnifique ;
Avant de te connaître, Mer fraternelle,
j’ai longuement vagué dans d’errantes rues bleues aux
oriflammes de lanternes
Et dans la mi-nuit sacrée j’ai tissé des guirlandes
De baisers sur des chairs et des lèvres qui s’offraient,
Solennelles de silence,
Dans une floraison
Sanglante…

Mais aujourd’hui je fais don aux vents
de toutes ces choses révolues,
révolues… Toi seule existes.
Athlétique et nue. Seul ce souffle frais et ces vagues,
et les coupes d’azur, et le miracle des coupes d’azur.
( J’ai rêvé d’un hymne à la Mer avec des rythmes amples
comme les vagues haletantes.)
Je désire encor te créer un poème
Avec la cadence adamique de ta houle,
Avec ton souffle salin originel,
Avec le tonnerre des ancres sonores des Thulés ivres
de lumière et de lèpre,
Avec des cris de marins, des lumières et des échos
De crevasses abyssales
Où tes vives mains monacales constamment caressent les
morts…

Un hymne
Constellé d’images rouges luminescentes.
O Mer ! ô mythe ! ô soleil ! ô lit profond !
Et je ne sais pourquoi je t’aime. Je sais que nous sommes très vieux,
Que nous nous connaissons depuis des siècles tous les deux.
Je sais que dans tes eaux vénérables et riantes s’est embrasée
l’aurore de la vie.
(Dans la cendre d’un soir de fièvre j’ai dans ton sein vibré
pour la première fois.)
O Mer protéenne, je suis sorti de toi.
Tous les deux enchaînés et nomades ;
Tous les deux avec une soif intense d’étoiles ;
Tous les deux avec espoir et désillusions ;
Tous les deux air, lumière, force, ténèbres ;
Tous les deux avec notre vaste désir et tous les deux avec
notre grande misère .

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

Premier poème, écrit « maladroitement » [sic] dans le style de Walt Whitman, et publié en Espagne en 1921

Rythmes rouges – La Pléiade – Tome I – p 53

Traduction : Jean-Pierre Bernès

Les eaux de mon été -8/ Au bord de l’eau…

WhistlerVariations en violet et vert (Musée d’Orsay)

On cogne près de l’âtre, avec un tisonnier, on viole dans la nuit étoilée, on assassine les soirs de pleine lune, et l’aube complice éclaire la fuite du coupable de la nuit… Et pourtant !…

Au coin du feu, sous les étoiles, au clair de lune, dès potron-minet … Il y a des expressions circonstancielles, comme celles-ci, qui, me semble-t-il, se refusent à introduire toute évocation violente ou dramatique ; et qui, a contrario, appellent spontanément à leur suite les images douces et paisibles des bonheurs simples.

Ainsi, qui, après au bord de l’eau, attend-il l’image de ce poisson mort rejeté par les flots ? la plainte désespérée du pêcheur devant son lac devenu infécond ? ou le rappel de la terrible noyade de cette innocente enfant ?

Au bord de l’eau demande au temps une courte pause, un instant de paix loin des tracas du monde, pour, comme dit le poète, « sentir l’amour, devant tout ce qui passe, ne point passer ».

Au bord de l’eau

S’asseoir tous deux au bord d’un flot qui passe,
Le voir passer ;
Tous deux, s’il glisse un nuage en l’espace,
Le voir glisser ;
À l’horizon, s’il fume un toit de chaume,
Le voir fumer ;
Aux alentours si quelque fleur embaume,
S’en embaumer ;
[…]
Entendre au pied du saule où l’eau murmure
L’eau murmurer ;
Ne pas sentir, tant que ce rêve dure,
Le temps durer ;
Mais n’apportant de passion profonde
Qu’à s’adorer,
Sans nul souci des querelles du monde,
Les ignorer ;
Et seuls, tous deux devant tout ce qui lasse,
Sans se lasser,
Sentir l’amour, devant tout ce qui passe,
Ne point passer !
.
Sully Prudhomme
.
.
Au bord de l’eau ! Cette expression, pour ma part, ne peut pas ne pas évoquer, tel un réflexe pavlovien, le souvenir heureux de cette chanson heureuse que chante Jean Gabin dans le célèbre film de Julien Duvivier, « La belle équipe » (1936).
.
Une bande de copains au chômage gagne à la loterie nationale et décide d’ouvrir une guinguette en banlieue parisienne, à Nogent, au bord de l’eau. L’équilibre de leur amitié ne résistera pas aux coups du destin et la rivalité amoureuse qui oppose les deux derniers compagnons de l’équipe donnera le coup de grâce à la joyeuse aventure.
.
Mais, seuls les bons souvenirs résistent à l’usure du temps. Et mon plaisir est toujours à son comble chaque fois que le hasard m’invite à l’inauguration de cette guinguette populaire pour partager la franche joie collective qui irradie ce beau dimanche ensoleillé… au bord de l’eau.
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♫ ♫ ♫ Quand on s’promène au bord de l’eau… ♫ ♫ ♫
.

Au bord de l’eau… Une adresse pour le bonheur ?

Les eaux de mon été -7/ Gondola mia

Coi pensieri malinconici
no te star a tormentar :
vien co’ mi montemo in gondola,
andaremo fora in mar. […]*

Pietro Pagello (1807–1898) – Poème dédié à George Sand… sa maîtresse

Une gondole à Venise : sans doute le seul point du monde depuis lequel on devient à la fois, en un unique regard, voyeur extasié des orgies paradisiaques où la lumière s’accouple avec l’air et l’onde, observateur désespéré de l’épaisse vulgarité du troupeau humain et témoin enthousiaste, devant tant de chefs-d’œuvre exhibés, du génie de l’homme qui créé.

Chaque oscillation de la barque transcende le reflet du miroir…

Paul SignacGrand Canal (Venise) 1905

En rythme mesuré la rame chuchote des vers anciens pendant qu’un clapot incertain s’efforce mollement de retrouver les harmonies d’un chant oublié.

Ce soir encore, quand la brise nostalgique fredonnera dans les moiteurs de l’air la barcarolle entêtante de Cupidon, blottis dans l’ombre mouillée du Pont des Soupirs, passionnément, George et Alfred s’enlaceront.

Ce soir encore, peut-être, comme jadis dans les froides brumes d’un lointain février, le jeune Stelio, ému, escortera sur le « grand chemin d’eau » la gondole funèbre de Richard Wagner, « celui qui avait transformé en un chant infini les forces de l’Univers »**.

Ils passèrent dans la gondole, et ce fut de nouveau le même enchantement : la coque légère et le balancement soudain quand on monte, et l’équilibre des corps dans l’intimité noire une première fois puis une seconde, quand le gondolier se mit à godiller, en faisant se coucher la gondole un peu sur le côté, pour mieux la tenir en main.
— Voilà, dit la jeune fille. Nous sommes chez nous maintenant et je t’aime. Embrasse-moi et mets-y tout ton amour.

Ernest Hemingway – « Au-delà du fleuve et sous les arbres » (1950)

≅ 

Poème de Pietro Buratti (1772-1832) – Musique de Reynaldo Hahn (1875-1947)

La barcheta

La note è bela,
Fa presto, o Nineta,
Andemo in barcheta
I freschi a ciapar!
A Toni g’ho dito
Ch’el felze el ne cava
Per goder sta bava
Che supia dal mar.
Ah!

Che gusto contarsela
Soleti in laguna,
E al chiaro de luna
Sentirse a vogar!
Ti pol de la ventola
Far senza, o mia cara,
Chè zefiri a gara
Te vol sventolar.
Ah!

Se gh’è tra de lori
Chi troppo indiscreto
Volesse da pèto
El velo strapar,
No bada a ste frotole,
Soleti za semo
E Toni el so’ remo
Lè a tento a menar.
Ah!

La petite barque

La nuit est belle.
Dépêche-toi, ma Nineta,
Allons au bateau
Pour prendre le frais !
J’ai dit à Toni
De retirer l’auvent
Pour profiter de cette brise
Qui souffle de la mer.
Ah!

Quel bonheur d’échanger de petits riens
Seuls sur la lagune
Et au clair de lune,
De se sentir emportés !
Ton éventail, tu peux
Le laisser, ô ma chérie,
Les zéphyrs se disputeront
Pour te rafraîchir.
Ah!

Si parmi eux
Il y en a de trop indiscret
Pour arracher le voile
Qui couvre ton sein,
Ne prête pas attention à ces fariboles,
Car nous sommes tout seuls
Et Toni est absorbé
A pousser sa rame.
Ah!

James Wilson MorriceGondolas – 1901 (Art Gallery of Ontario)

En vérité, la gondole est faite au pied de Venise. Nées de l’onde, l’une et l’autre. […] Je ne m’endors point, je n’ai point d’appui sur cette paix frémissante. La gondole, tout de même, n’est qu’un petit cercueil sur la mer. J’ai la sécurité d’un danger que je souhaite : la certitude enfin d’avoir quitté le monde. La séduction la plus puissante de Venise se révèle : loin d’être le calme, c’est l’indifférence à tout ce qui n’est pas un grand sentiment.
André Suarès – « Le voyage du Condottiere » – « Vers Venise – XXVI »
.
.
Claude Monet – Gondole à Venise – 1908 (Musée d’arts de Nantes)

≅ 

Quand je cherche un autre mot pour musique, je ne trouve jamais que Venise.

Venise

Accoudé au pont,
j’étais debout dans la nuit brune
De loin, un chant venait jusqu’à moi.
Des gouttes d’or ruisselaient
sur la face tremblante de l’eau.
Des gondoles, des lumières, de la musique.
Tout cela voguait vers le crépuscule.
Mon âme, l’accord d’une harpe,
se chantait à elle-même,
invisiblement touchée,
un chant de gondolier,
tremblante d’une béatitude diaprée.
— Quelqu’un l’écoute-t-il ?

Friedrich Nietzsche – « Ecce homo » (1888)

Traduction : Guy de Pourtalès

 

Le gondolier muet rame en silence

Les échos de Venise ne répètent plus les vers du Tasse,
et le gondolier muet rame en silence.

Ses palais s’écroulent sur le rivage,
et la musique maintenant n’y frappe plus incessamment l’oreille.

Ses jours de gloire sont passés,
mais cependant Venise est encore belle.

Les empires tombent, les arts dégénèrent,
mais la nature ne meurt jamais ;
elle n’a pas oublié toutefois combien Venise jadis lui fut chère,
ce séjour agréable de tous les plaisirs,
le paradis de la terre, le masque de l’Italie !

Lord Byron – Quatrième Chant (4-3) – « Pélerinage de Childe Harold »

* Avec tes pensées mélancoliques / cesse de te tourmenter : / monte avec moi dans ma gondole / on s'en va faire un tour en mer.

** Gabrielle D'Annunzio - "Le Feu"- 1900

Les eaux de mon été -6/ Larmes, absolument !

C’est tellement mystérieux le pays des larmes.

Saint-Exupéry – « Le Petit Prince »

Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Baudelaire – « L’invitation au voyage »

Le GuerchinLes larmes de Saint-Pierre (détail) – Musée du Louvre

Jamais, heureux homme, ni la toute-puissance impitoyable du soleil, ni l’accablante tyrannie des cieux, n’auront tari la source de tes larmes. Bénies soient-elles !

Si survenait pareille apocalypse, lequel de ton espèce resterait-il encore pour partager l’effroi de ton ultime frémissement ?

« Lasciami piangere » – Aria de Galsuinde extraite de l’opéra

« Fredegunda » composé par Reinhard Keiser en 1715

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Joyce DiDonato (soprano)

Il Complesso Barocco dirigé par Alan Curtis

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Illustrations et montage vidéo : Jeffrey Stivers

Laisse-moi pleurer
Puis mourir.

Ô mon trésor, accorde
Cet amer réconfort
A ma souffrance.

Les eaux de mon été -5/ Le Cygne de Tuonela

Rien au monde, ni l’art ni la musique, ne me touche autant que les cygnes et les grues sauvages.

Jean Sibélius (Propos rapporté par Richard Millet – « Sibelius – Les cygnes et le silence » Gallimard)

Akseli Gallen-Kallela – Keitele,1905 (National Gallery – Londres)

Quelle plus rafraîchissante fuite pouvais-je offrir cet été à ma rêverie, pour tenter d’échapper à l’horripilant tapage de la ville surchauffée, que cette divagation méditative sur les terres glaciales du Grand Nord, perdues entre l’impénétrable taïga et les eaux sépulcrales des « mille lacs » de Finlande ?

Mais traverser le pays des eaux et des îles c’est, inévitablement, aller à la rencontre des héros de cette œuvre profonde, poétique, au fort pouvoir émotionnel, qu’est l’épopée légendaire du Kalevala, mythologie populaire consubstantielle à l’identité nationale finlandaise.

Le Kalevala est à mes oreilles pure musique, thèmes et variations. Les histoires qu’on y trouve ont bien moins d’importance que les climats et les atmosphères transmis.

Sibelius (Lettre à sa femme Aino le 26 décembre 1890)

Akseli Gallen-Kallela – Près de la rivière Tuonela

Aussi ne s’étonne-t-on pas, à l’approche du fleuve qui conduit à Tuonela, le royaume des morts, de découvrir, flottant au gré du courant, la dépouille de ce Don Juan guerrier, Lemminkäinen, noyé par un berger aveugle alors qu’il s’apprêtait, pour accomplir sa mission, à tuer d’un trait d’arbalète le cygne noir, gardien de ces eaux.

 

 

Tuonela, le pays de la mort, l’enfer de la mythologie finnoise, est entouré par une grande rivière avec des eaux noires et un courant rapide sur lequel le Cygne de Tuonela flotte majestueusement, chantant.

Sibélius (ou son éditeur) – Préface de la 1ère édition du « Cygne de Tuonela »

Jean Sibélius (1865-1957)

Pour évoquer « Le Cygne de Tuonela », Sibelius, chantre musical de cet univers mythologique finnois, a choisi de faire surgir au milieu du sombre et funeste cortège des violoncelles, allégorie sonore de l’atmosphère sépulcrale des lieux, un cor anglais symbolisant par sa sonorité nasale, presque animale, et le souffle mélancolique de sa mélopée, la noble solitude du gardien du sinistre royaume.

 

Un sensible cinéaste a très opportunément fusionné  la magie de cette musique avec l’inégalable poésie des réalités de la nature, « vivante parure de Dieu » comme Goethe aimait à la qualifier…

Un enchantement !

Et même si, sur les superbes images qui précèdent, son anachronique blancheur contrarie quelque peu sa représentation mythologique, le cygne, voguant fièrement sur les eaux glacées, indifférent à l’emprise du temps et des modes, n’en incarne pas moins pour autant sa lointaine légende.

Jean Sibélius et le peintre Akseli Gallen-Kallela étaient liés par une profonde amitié qui les conduisit à partager un engagement actif dans le mouvement national finlandais attaché à sauvegarder l'indépendance de leur pays vis-à-vis de ses proches voisins la Suède, à l'ouest, et la Russie à l'est.  

"Le Cygne de Tuonela" fut joué aux obsèques du compositeur en 1957.

Les eaux de mon été -3/ Pianos mouillés

Dans l’une de ses conférences qu’il avait intitulée « Water Musics : Musiques sur l’eau, Musiques de l’eau », l’éminent professeur Pierre Brunel tenait avec juste raison à marquer d’emblée la différence entre ces deux qualifications. Les musiques jouées sur l’eau n’ont pas nécessairement de rapport intime avec l’élément liquide — Water Music de Haendel par exemple —, alors que les musiques de l’eau — ainsi Jeux d’eau de Ravel — imprègnent le ou les instrument(s) d’une totale empathie avec l’élément liquide au point que le rendu mimétique du chant de l’onde dans ses rythmes et ses sonorités en vienne à impressionner parfois l’auditeur.

La musique de l’eau, est captée à la source même, si je puis dire au plus eau de l’eau, assurant le passage de l’onde liquide à l’onde sonore. Dans le premier cas, le temps d’un concert, d’une sérénade, on joue sur l’eau ; dans le second cas, se déroule le mouvement, qui pourrait être perpétuel, des jeux d’eau.

Xèmes Entretiens de La Garenne Lemot en 2006

Ravel compose les Jeux d’eau en 1901 et les dédie à son illustre professeur Gabriel Fauré.

Il annote jovialement sa partition de cette épigraphe empruntée à Henri de Régnier :

Dieu fluvial riant de l’eau qui le chatouille.

Un programme !

Et, depuis les hauteurs du clavier, l’eau perle, glisse, dégouline. Elle ruisselle au rythme facétieux de ses humeurs, s’amusant de sa propre fantaisie, simulant parfois gravité ou profondeur pour encore mieux surprendre. Heureux Dieu du fleuve…!

Une version d’anthologie par Martha Argerich en 1977.

Claude Monet – Le bateau atelier – 1876

Dans la tranquillité du soir, asservie aux extravagantes caresses des risées, la voici qui clapote et se trémousse dans les reflets polychromes de la moire dont Debussy la vêt. Les cieux frissonnent dans les scintillations d’un capricieux miroir.

Reflets dans l’eau – Claude Debussy par Marc-André Hamelin

Que j’aime ces musiques des eaux de mon été !