Kaléidoscope

Jean-Sébastien Bach (1685-1750)

Finit-on jamais d’écouter Bach ? Après tant d’années de fréquentation amoureuse de sa musique, la volupté de la surprise devrait s’être éteinte, place laissée au simple plaisir d’une sereine reconnaissance. Et pourtant… ! Avec Bach, l’accoutumance n’émousse jamais l’aiguillon de l’émerveillement. Le prodige sans cesse se renouvelle.

Ainsi, par exemple, – et pour ne se contenter que de celui-ci – le 3ème Concerto Brandebourgeois en Sol majeur (BWV 1048), mille fois écouté, à travers mille interprétations, en concert ou sous la douche, calfeutré dans le moelleux d’un canapé ou figé à son volant, prisonnier d’une rue pétrifiée…, se révèle à chaque fois dans une virginité saisissante, offrant à son auditeur, fût-il le plus fidèle, cette jubilation insolente qui appartient d’ordinaire aux rencontres de jeunesse.

Faut-il alors s’étonner que même au bout de la longue route d’un vieux compagnonnage une rencontre inattendue imprime encore l’empreinte profonde des premiers émois ?

La réponse est toute entière contenue dans la parfaite interprétation que donne de ce concerto, voulu sans chef ni soliste par le Cantor, l’Ensemble Kaléidoscope, le bien nommé.
Trois violons, trois altos, trois violoncelles et une contrebasse réunis autour d’un clavecin pour une conversation animée et joyeuse, multicolore et virtuose, mue par une énergie organique, dans laquelle, ô merveille ! chacun n’existe qu’à travers l’autre.

Jouer Bach sans chef, c’est comme conduire une voiture de sport à plusieurs : tout le monde doit connaître la route par cœur et réagir au moindre virage de l’autre.

L’herbe écoute (13) – Papillons / VIII

Georges Brassens, ce grand monsieur bien sympathique, un peu bourru, œil profond, moustache épaisse et guitare grivoise, qui jadis – il n’y a pas si longtemps – parlait et écrivait notre langue comme un académicien un tantinet encanaillé, aurait-il capturé tous les papillons qui pendant des siècles avaient choisi d’égayer les partitions des musiciens français ?

Il est vrai qu’aujourd’hui le vol à la mode est le vol à mains armées, et que la balle de kalachnikov sonne plus fort que l’éternuement d’un papillon.

C’est pourtant aux français, parmi tous les compositeurs européens des siècles précédents, de la période baroque jusqu’au début de la modernité en passant par l’ère romantique, que le papillon doit sa part musicale la plus riche. Tant de leurs œuvres ont mis le bel insecte à l’honneur : arias d’opéras, musiques de ballet, chansons populaires, pièces instrumentales diverses et, – merveilles de la « Mélodie Française » -, romances suaves destinées à accompagner les poèmes que sa grâce et sa symbolique auront inspirés.

André Campra 1660-1744
« Chanson du papillon »
(extrait des « Fêtes Vénitiennes » – opéra-ballet)
Kaja Eidé Noréna
(soprano)

Jean-Philippe Rameau 1683-1764
« Papillon inconstant »
(« Les Indes Galantes » / 1735 – extrait)
Melissa Petit
(soprano)

Les Talens Lyriques
Direction : Christophe Rousset 

Toqué de toccata /4 – Les anciens

La virtuosité est la seule valeur qui ne soit pas sous la dépendance des jugements subjectifs.

Paul Valéry – Cahiers – (La Pléiade 1973/74 – T. I)

C’est une longue pérégrination que fait la toccata depuis le XVIème siècle au cours duquel son nom apparaît pour la première fois dans des pièces pour luth au caractère d’improvisation. Plus propice techniquement à ce procédé de création immédiate, le clavecin ne tarde pas à se l’approprier. Commence alors son développement de manière très diverse au Nord et au Sud de l’Europe, soit pour accompagner les chanteurs italiens, soit pour exercer le talent des virtuoses allemands du clavier.

Girolamo Frescobaldi  1583-1643

Entre la Renaissance et la Période Baroque, la toccata s’installe comme la référence de l’improvisation au clavier – d’orgue ou de clavecin, indifféremment – sous les doigts des Maîtres tels que Claudio Merulo, Girolamo Frescobaldi ou Michelangelo Rossi, en Italie, Jan Peterszoon Sweelinck en Hollande, et Jakob Froberger, Dieterich Buxtehude ou, évidemment, Jean-Sébastien Bach, en Allemagne.

Johan-Jakob Froberger 1616-1667

A cette époque, un virtuose italien du clavecin, Domenico Scarlatti, juste contemporain de Bach (1685-1750), et connu dans l’histoire de la musique – et au-delà – pour les 550 sonates (au moins) qu’il composa pour l’instrument, ne se doute pas que sa Toccata en Ré mineur, numérotée K.141 au registre de ses œuvres, va s’imposer, jusqu’à aujourd’hui encore, comme une pièce de référence pour les pianistes et les clavecinistes les plus agiles.
Tous les ingrédients qui caractérisent la toccata moderne y sont réunis avec bonheur : l’élan de moto perpetuo, les fortes pulsations et la brillance technique.
Un évident appel à la virtuosité ! Sinon une exigence.

Domenico Scarlatti 1685-1757

C’est donc cette œuvre, à travers quelques-unes de ses interprétations récentes les plus remarquables, qui présentera notre hommage musical à tous ces grands anciens qui ont accompagné brillamment la toccata jusqu’au long sommeil que lui imposeront, à quelques rares mais formidables reviviscences près, les classiques et les romantiques.

Domenico Scarlatti – Toccata en Ré mineur, K.141

Jean Rondeau – Clavecin

Martha Argerich – Piano

Gabriela Montero – Piano (Improvisation sur la Toccata K.141)