Mais vieillir… ! – 25 – Lettres d’amour

Pour un jeune homme de dix huit ans, dans les années 20 – 1820 –, et de la meilleure extraction, « tout amour est épistolaire », n’est-ce pas, chère Barbara ? Même si, comme chacun sait, s’agissant en particulier de Victor Hugo, que peu de femmes laissèrent indifférent, l’amour préfère tout de même le soyeux des draps aux aspérités du papier…

Avançant en âge, Victor Hugo retrouve, alors qu’il les pensait détruites comme il l’avait souhaité, les lettres d’amour qu’il adressait adolescent à celle qui très vite devint son épouse, Adèle Foucher. Les vers émus ne tardent pas à glisser de sa plume, inspirés par le constat poétique du temps qui passe :

Oh primavera ! gioventù dell’ anno !
Oh gioventù, primavera della vita !

Ô mes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse,
C’est donc vous ! Je m’enivre encore à votre ivresse ;
Je vous lis à genoux.
Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge !
Laissez-moi me cacher, moi, l’heureux et le sage,
Pour pleurer avec vous !

J’avais donc dix-huit ans ! j’étais donc plein de songes !
L’espérance en chantant me berçait de mensonges.
Un astre m’avait lui !
J’étais un dieu pour toi qu’en mon cœur seul je nomme !
J’étais donc cet enfant, hélas ! devant qui l’homme
Rougit presque aujourd’hui !

Ô temps de rêverie, et de force, et de grâce !
Attendre tous les soirs une robe qui passe !
Baiser un gant jeté !
Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire !
Être pur, être fier, être sublime et croire
À toute pureté !

À présent, j’ai senti, j’ai vu, je sais. – Qu’importe
Si moins d’illusions viennent ouvrir ma porte
Qui gémit en tournant !
Oh ! que cet âge ardent, qui me semblait si sombre,
À côté du bonheur qui m’abrite à son ombre,
Rayonne maintenant !

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années !
Pour m’avoir fui si vite, et vous être éloignées
Me croyant satisfait ?
Hélas ! pour revenir m’apparaître si belles,
Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes,
Que vous ai-je donc fait ?

Oh ! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache,
Avec sa robe blanche où notre amour s’attache,
Revient dans nos chemins,
On s’y suspend, et puis que de larmes amères
Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères
Qui vous restent aux mains !

Oublions ! oublions ! Quand la jeunesse est morte,
Laissons-nous emporter par le vent qui l’emporte
À l’horizon obscur.
Rien ne reste de nous ; notre œuvre est un problème.
L’homme, fantôme errant, passe sans laisser même
Son ombre sur le mur !

Victor Hugo 1802-1885

Extrait de « Les feuilles d’automne » 1831

Elle viendra – 12 – Demain…

« Tomorrow and tomorrow and tomorrow… »

Devenue reine d’Écosse après avoir tant exhorté son époux à commettre l’odieux régicide qui les a conduits tous deux sur le trône, Lady Macbeth, hantée par le remords et la culpabilité vient de se donner la mort.
Très affecté par cette nouvelle, le roi Macbeth délivre ces quelques réflexions intimes sur le sens de la vie dans un célèbre soliloque.
Roi et criminel, on n’en est pas moins homme :

MACBETH :

She should have died hereafter ;
There would have been a time for such a word.—
Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow,
Creeps in this petty pace from day to day,
To the last syllable of recorded time ;
And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. Out, out, brief candle !
Life’s but a walking shadow ; a poor player,
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more. It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing.

Acte V, Scène 5.

MACBETH

Elle aurait dû attendre pour mourir ;
Le moment serait toujours venu de prononcer ces mots.
Demain, et puis demain, et puis demain,
Glisse à petits pas de jour en jour,
Jusqu’à la dernière syllabe du registre du temps ;
Et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous
Le chemin de la mort poussiéreuse.
Éteins-toi, éteins-toi, courte flamme !

La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur
Qui s’agite et se pavane son heure durant sur la scène
Et puis qu’on n’entend plus ; c’est une fable
Dite par un idiot, pleine de fracas et de fureur,
Et qui ne signifie rien.

‘ Préface en prose ‘

Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir !

Émile Zola – Lettre à la jeunesse – 14 décembre 1897

C’est avec la plus grande tristesse qu’il faut, hélas, actualiser cette remarque d’Émile Zola à l’adresse de la jeunesse de son temps.
Les plus optimistes ont le droit d’espérer que cette mise à jour sera la dernière. J’aimerais tellement faire partie de leur équipe, ainsi, d’ailleurs, que de toutes celles qui croient à la fin de la haine, quelle qu’en soit la forme, mais…

Roger Blin dit le poème écrit en 1942 par Benjamin Fondane, poète et philosophe roumain ayant choisi la France pour laquelle il se battit avant d’être déporté et assassiné en 1944, parce que juif :

Préface en prose

Préface en prose

C’est à vous que je parle, hommes des antipodes,
je parle d’homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier,
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il
ne pas crier vengeance !
L’hallali est donné, les bêtes sont traquées,
laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots
que nous eûmes en partage –
il reste peu d’intelligibles !

Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds,
– alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous. Une bouche qui priait, comme vous.

Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel. Et quand
une épine mauvaise égratignait ma peau,
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !
Certes, tout comme vous j’étais cruel, j’avais
soif de tendresse, de puissance,
d’or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j’étais méchant et angoissé,
solide dans la paix, ivre dans la victoire,
et titubant, hagard, à l’heure de l’échec !

Oui, j’ai été un homme comme les autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,
j’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai haï, j’ai souffert,
j’ai acheté des fleurs et je n’ai pas toujours
payé mon terme. Le dimanche j’allais à la campagne
pêcher, sous l’œil de Dieu, des poissons irréels,
je me baignais dans la rivière
qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites
le soir. Après, après, je rentrais me coucher
fatigué, le cœur las et plein de solitude,
plein de pitié pour moi,
plein de pitié pour l’homme,
cherchant, cherchant en vain sur un ventre de femme
cette paix impossible que nous avions perdue
naguère, dans un grand verger où fleurissait
au centre, l’arbre de la vie…

J’ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins,
et je n’ai rien compris au monde
et je n’ai rien compris à l’homme,
bien qu’il me soit souvent arrivé d’affirmer
le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
ai-je prétendu savoir ce qu’elle était mais vrai,
je puis vous le dire à cette heure,
elle est entrée toute en mes yeux étonnés,
étonnés de si peu comprendre –
avez-vous mieux compris que moi ?

Et pourtant, non !
je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos petits
comme des chats encor sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres à l’aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusés d’un délit que vous n’avez pas fait,
d’un meurtre dont il manque encore le cadavre,
changeant de nom et de visage,
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir !

Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
rien ! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n’est
qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d’homme, tout simplement !

Benjamin Fondane 1898 – 1944

« Poème en prose », L’Exode,

Super Flumina Babylonis, Paris 1942

 

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Un résumé de la biographie de Benjamin Fondane sur le site du Ministère des Armées 

https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/benjamin-fondane

Dieu, l’amour, les poètes… le poète

Supprimez tous ces gens qui passent leur vie à chercher le mot le plus proche du ciel ou de l’enfer, et vous vivrez dans les ténèbres.

C. Bobin – « Les poètes sont des monstres »

Les poètes sont des monstres (extrait)

L’amour partage un privilège avec Dieu, c’est de ne pas exister – ce qui ne les empêche pas d’agir. Si une fleur ignorée de tous vibre aux coups donnés par l’air bleu, c’est l’univers entier qui résonne. Il n’y a pas de « nouvelles façons d’aimer ». Tragique, fantaisiste, insaisissable et gratuit, l’amour est éternellement neuf.

Le granit de la vie allume encore aujourd’hui des étincelles dans les yeux des jeunes gens qui reprennent la vieille chanson si neuve de tout espérer parce qu’un visage a balayé de ses rayons leur visage. Si nous sommes « modernes » c’est pour rien d’autre que notre rage à détruire l’amour, cette alliance lumineuse de naïveté et de grâce qui empêche la roue de l’Argent Roi de tourner.

Les machines portent notre mort, elles en sont grosses et quand elles atteindront la perfection, hypnotiques et silencieuses, elles accoucheront de notre effacement. Nous n’aurons jamais existé. Qui se souviendra des hommes ? Il faut du cœur pour qu’il y ait une mémoire. Les machines n’ont que des yeux de glace, semblables à l’œil du militaire bureaucrate qui regardait l’intérieur de la chambre à gaz, quand l’enfer y bouillonnait.

Je me souviens des yeux d’Akhmatova – deux aigles doux, loin au-dessus de tout. Son nez en escalier brisé. Ses châles noirs comme des peaux qui se décollaient d’elle. Sa vie d’impératrice échouée sur un divan aux pieds cassés, dans dix mètres carrés d’air froid alloués par l’État. Une bouilloire pour le thé, et quand le thé manque l’eau chaude inventera sa fête austère dans des verres au ventre fêlé.

Les poètes sont des monstres. Ils n’aiment pas vos machines. Ils ne les aimeront jamais. Une bouilloire – antique grosse pomme de fer talée – est toute la technologie qu’ils supportent. Ils aiment trop la vie pour prétendre « l’augmenter ».

Christian Bobin  1951-2022

 

« Les poètes sont des monstres »
      Lettres vives – 2022
Collection entre 4 yeux

La beauté des ruines

Il y a du sublime à gaspiller une vie qui pourrait être utile, à ne jamais réaliser une œuvre qui serait forcément belle, à abandonner à mi-chemin la route assurée du succès ! …

Pourquoi l’art est-il beau, parce qu’il est inutile. Pourquoi la vie est-elle si laide ? Parce qu’elle est un tissu de buts, de desseins et d’intentions !  

Tous ses chemins sont tracés pour aller d’un point à un autre. Je donnerais tellement pour un chemin conduisant d’un lieu d’où personne ne vient, vers un lieu où personne ne va…

La beauté des ruines ? Celle de ne plus servir à rien.

Fernando Pessoa 1888-1935

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« Le livre de l’intranquillité » (extrait)

Variations vénitiennes

Sous le Fondaco dei Tedeschi, la gondole vira ; par les petits canaux obscurs, elle glissa vers le Rio di Palazzo. Les cloches de San Giovanni Crisostomo, de San Giovanni Elemosinario, de San Cassiano, de Santa Maria dei Miracoli, de Santa Maria Formosa, de San Lio, accueillaient l’aurore par de joyeux carillons. Les bruits du marché se perdaient dans la salutation des bronzes, avec les odeurs de la pêche, des herbages et du vin. Entre les murailles de marbre et de brique encore endormies, sous le ruban du ciel resplendissait de plus en plus le ruban de l’eau qui, tranchée par le fer de la proue, s’allumait dans la course ; et ce croissant éclat donnait à Stelio l’illusion d’une rapidité flamboyante.

Gabriele D’Annunzio – Le feu – 1900

Mendelssohn : Romance sans paroles Op.30 – #6 – Allegretto Tranquillo

Arrangement & clarinette : Andreas Ottensamer
Schumann Quartet et Gunnar Upatnieks (contrebasse)

Qui ne serait pris d’un léger frisson et n’aurait à maîtriser une aversion, une appréhension secrète si c’est la première fois, ou au moins la première fois depuis longtemps, qu’il met le pied dans une gondole vénitienne ? Étrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils – cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l’on n’entend que le clapotis des eaux ; cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. Et le siège d’une telle barque, avec sa laque funéraire et le noir mat des coussins de velours, n’est-ce pas le fauteuil le plus voluptueux, le plus moelleux, le plus amollissant du monde ?

Thomas Mann – La mort à Venise – 1912

Mendelssohn : Romance sans paroles Op. 30 – #6*
Allegretto tranquillo en fa dièse mineur – « Venezianisches Gondellied  »

Veneta Neynska – Piano

*Composée entre 1833 et 1834 et dédiée à Elisa von Woringen

Lorsque je cherche un autre mot pour exprimer le terme musique, je ne trouve jamais que le mot Venise.

Friedrich Nietzsche

Touchée la cible, manqué l’acte

Le Galant Tireur

Charles Baudelaire 1821-1867

Comme la voiture traversait le bois, il la fit arrêter dans le voisinage d’un tir, disant qu’il lui serait agréable de tirer quelques balles pour « tuer » le Temps. Tuer ce monstre-là, n’est-ce pas l’occupation la plus ordinaire et la plus légitime de chacun ? – Et il offrit galamment la main à sa chère, délicieuse et exécrable femme, à cette mystérieuse femme à laquelle il doit tant de plaisirs, tant de douleurs, et peut-être aussi une grande partie de son génie.

Plusieurs balles frappèrent loin du but proposé l’une d’elles s’enfonça même dans le plafond ; et comme la charmante créature riait follement, se moquant de la maladresse de son époux, celui-ci se tourna brusquement vers elle, et lui dit : « Observez cette poupée, là-bas, à droite, qui porte le nez en l’air et qui a la mine si hautaine. Eh bien ! cher ange, je me figure que c’est vous. » Et il ferma les yeux et il lâcha la détente. La poupée fut nettement décapitée.

Alors s’inclinant vers sa chère, sa délicieuse, son exécrable femme, son inévitable et impitoyable Muse, et lui baisant respectueusement la main, il ajouta : « Ah ! mon cher ange, combien je vous remercie de mon adresse ! »

Charles Baudelaire – Petits poèmes en prose XLIII

Plutôt l’amour qu’un royaume – Sonnet XXIX

Ton cher amour remémoré me rend si riche
Qu’à l’état d’un monarque je préfère le mien.

Shakespeare (1564-1616) – Sonnet 29 – traduction Robert Ellrodt

William-Shakespeare  1564-1616

Sonnet XXIX

Lorsqu’en disgrâce auprès du monde et du destin,
Je suis seul à pleurer sur ce qui m’importune,
Et crie en vain mon trouble au ciel sourd et hautain,
Et me scrute moi-même, et maudit ma fortune,
Je me voudrais celui qui connaît cette chance
D’être entouré d’amis et qui semble parfait,
Je jalouse son art et sa haute importance,
Quand de mes moindres dons je reste insatisfait.
Mais lorsqu’en ces dégoûts dont mon cœur se désole,
Soudain je pense à toi, mon naturel soucieux
Ainsi que l’alouette au point du jour s’envole
Hors l’ombre et chante un hymne à la porte des cieux ;
…..Car de ton tendre amour l’idée me rend si fort
…..Que des rois que j’enviais je méprise le sort.
Traduction : J. F. Berroyer

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Texte original dit par Paterson Joseph 

When, in disgrace with fortune and men’s eyes,
I all alone beweep my outcast state,
And trouble deaf heaven with my bootless cries,
And look upon myself and curse my fate,
Wishing me like to one more rich in hope,
Featured like him, like him with friends possessed,
Desiring this man’s art and that man’s scope,
With what I most enjoy contented least;
Yet in these thoughts myself almost despising,
Haply I think on thee, and then my state,
(Like to the lark at break of day arising
From sullen earth) sings hymns at heaven’s gate;
       For thy sweet love remembered such wealth brings
       That then I scorn to change my state with kings.
 
¤
.

Traduire la poésie est une besogne ardue […].
Traduire Shakespeare, en général, est d’une difficulté supplémentaire.
Mais traduire les sonnets de Shakespeare ! Voilà qui touche à l’absurde.

Pierre-Jean Jouve
Shakespeare’s sonnets, version française – Mercure de France, 1969

¤

Honni de la Fortune, autant des hommes,
Je pleure, seul, mon destin de paria,
Le Ciel est sourd, en vain je l’importune
Je comprends qui je suis, je maudis mon sort

Et envie ceux qui ont quelque espérance
J’en voudrais les amis ou l’entregent,
J’en rêve le talent. Je ne dédaigne
Que ce qui est déjà de mon pouvoir.

Et pourtant ! L’alouette au point du jour
Dénie la terre sombre ; et même dans l’état
Où je suis, ce mépris, presque, que j’ai de moi,
Mon chant de toi monte aux portes du Ciel.

…..Si riche, à me savoir aimé de toi,
…..Que j’en mépriserais le sort même des rois.

Traduction : Yves Bonnefoy

Mais vieillir… ! – 21 – Humeur

Franz-Xaver Messerschmidt 1736-1783

« Tout misanthrope, si sincère soit-il, rappelle par moments ce vieux poète cloué au lit et complètement oublié, qui, furieux contre ses contemporains, avait décidé qu’il ne voulait plus en recevoir aucun. Sa femme, par charité, allait sonner de temps en temps à la porte. »

Cioran – « De l’inconvénient d’être né »

Écusson musical : Sheila Chandra – « Moonsung »

‘Destination arbre’

Destination arbre

Parcourir l’Arbre
Se lier aux jardins
Se mêler aux forêts
Plonger au fond des terres
Pour renaître de l’argile

Peu à peu
S’affranchir des sols et des racines
Gravir lentement le fût
Envahir la charpente
Se greffer aux branchages

Puis*   dans un éclat de feuilles
Embrasser l’espace
Résister aux orages
Déchiffrer les soleils
Affronter jour et nuit

Évoquer ensuite
Au cœur d’une métropole
Un arbre*   un seul
Enclos dans l’asphalte
Éloigné des jardins
Orphelin des forêts

Un arbre
Au tronc rêche
Aux branches taries
Aux feuilles longuement éteintes

S’unir à cette soif
Rejoindre cette retraite
Écouter ces appels

Sentir sous l’écorce
Captives mais invisibles
La montée des sèves
La pression des bourgeons
Semblables aux rêves tenaces
Qui fortifient nos vies

Cheminer d’arbre en arbre
Explorant l’éphémère
Aller d’arbre en arbre
Dépister la durée

Andrée Chedid 1920-2011

 

In « Tant de corps et tant d’âme » – 1991

 

 

 

* L'espacement est un choix de la poétesse

Maintenant assis…

On entre dans la poésie de Marie Uguay comme on marche sur une plage du Québec en novembre, la beauté du décor figée dans une saison à venir ou révolue selon l’œil qui l’observe.

Sébastien Veilleux – ‘Marie Uguay : L’immortelle‘ (30/08/2021)
in ‘Les libraires’ (revue littéraire québécoise)

Maintenant nous sommes assis

maintenant nous sommes assis à la grande terrasse
où paraît le soir et les voix parlent un langage inconnu
de plus en plus s’efface la limite entre le ciel et la terre
et surgissent du miroir de vigoureuses étoiles
calmes et filantes

plus loin un long mur blanc
et sa corolle de fenêtres noires

ton visage a la douceur de qui pense à autre chose
ton front se pose sur mon front
des portes claquent des pas surgissent dans l’écho
un sable léger court sur l’asphalte
comme une légère fontaine suffocante

en cette heure tardive et gisante
les banlieues sont des braises d’orange

tu ne finis pas tes phrases
comme s’il fallait comprendre de l’œil
la solitude du verbe
tu es assis au bord du lit
et parfois un grand éclair de chaleur
découvre les toits et ton corps

Marie Uguay 1955-1981

 

 

 

 

 

Marie Uguay est une poétesse québécoise emportée très tôt, à l'âge de 26 ans, par un cancer des os. Elle n'aura eu que le temps de publier deux recueils - 'Signe et rumeur' (1976) et 'L’outre-vie' (1979) ; le troisième, 'Autoportraits' (1982), ne sera publié qu'à titre posthume.

Pour en savoir plus sur cette attachante poétesse montréalaise, lire le bel article que lui a consacré le 30/08/2021 Sébastien Veilleux dans la revue littéraire québécoise 'Les libraires': 

                     'Marie Uguay : L’immortelle'   

 

Il y a séparation…

Reprise augmentée d’un billet publié sur Perles d’Orphée le 08/03/2014

Je suis séparé. Ce dont je suis séparé, je ne peux le nommer. Autrefois cela s’appelait Dieu. Maintenant il n’y a plus de nom.

Arthur Adamov
Arthur Adamov 1908-1970

En 1946, alors âgé de 38 ans, l’écrivain et auteur dramatique Arthur Adamov publie « L’Aveu ». Entre autres outrances et impudeurs, il fait la confession publique du sentiment d’humiliation qui l’étouffe, conséquence conjuguée de son impuissance sexuelle et de ses obsessions qui l’enferment dans une tragique solitude. Isolement d’autant plus fort que ses engagements dans le marxisme-léninisme de l’époque radicalisent son œuvre et, partant, le marginalisent encore.

En 1969, moins d’un an avant qu’une overdose de barbituriques – volontaire ou pas ? –  abrège sa longue agonie à travers hôpitaux et centres de désintoxication, Adamov, cet « empêché de vivre », reprend « L’Aveu »,  qu’il avait en un temps renié, pour publier « Je… Ils… ».  Cet ouvrage lui donnera l’opportunité de dire sa désespérance face à l’irrémédiable perte du sacré.

Un extrait : « Ce qu’il y a… » 

 Ce qu’il y a ?  Je sais d’abord qu’il y a moi. Mais qui est moi ? Mais qu’est-ce que moi ? Tout ce que je sais de moi, c’est que je souffre. Et si je souffre c’est qu’à l’origine de moi-même il y a mutilation, séparation.

Je suis séparé. Ce dont je suis séparé, je ne sais pas le nommer. Autrefois cela s’appelait Dieu, maintenant il n’y a plus de nom ; mais je suis séparé.

Si je n’étais pas séparé, je ne dormirais pas à chaque instant de ce lourd sommeil entrecoupé des râles du plus obscur remords. Je n’irais pas ainsi les yeux vides, le cœur lourd de désir.

Il faut voir clair. Tout ce qui en l’homme vaut la peine de vivre tend vers un seul but inéluctable et monotone : passer outre les frontières personnelles, crever l’opacité de sa peau qui le sépare du monde.

Dans l’amour, l’homme mutilé cherche à reconstruire son intégrité première. Il cherche un être hors de lui qui, se fondant en lui, ressusciterait l’androgyne primitif. Dans la contemplation il appelle cette lueur d’abîme qui soudain fait étrange tout spectacle familier, il attend ce regard unique qui dissipe les brumes sordides de l’habitude et rend à tout objet visible sa pureté essentielle. Dans la prière, il a recours à cet autre qui gît au cœur de son cœur, plus lui-même que lui, et pourtant inconnu.

Derrière tout ce qu’il a coutume de voir, l’homme cherche autre chose. Toujours il est altéré. Altéré : celui qui a soif, qui désire. Mais altéré aussi celui qui est lésé dans son intégrité, étranger à lui-même. « Alter », c‘est toujours l’autre, celui qui manque.

Et comment l’homme ne serait-il pas altéré dans les deux sens du mot, puisque tout vit en lui, puisqu’il résume la création dont il est le terme, qu’il va vers le tout, qu’il pourrait l’être mais qu’il ne l’est pas ?

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Le précédent billet publié en 2014 intégrait une vidéo dans laquelle ce court extrait était dit par Laurent Terzieff avec la sensibilité et le talent incomparables qui le caractérisaient. Hélas, cette vidéo a disparu avec le compte Youtube qui l'avait publiée, et mes recherches pour en trouver trace ont été vaines.

Si, parmi les lecteurs et lectrices de ce blog, quelqu'un ou quelqu'une avait une piste pour faire réapparaître cet enregistrement, même en version audio, puisse-t-il ou elle avoir l'amabilité de me la communiquer ! Cette voix retrouvée, mon bonheur sera aussitôt partagé. Merci !

Adagio aux portraits ou ‘Mozart et la pluie’

La beauté est l’antichambre de l’amour, la beauté est la lisière d’un amour dont je ne désespérerai jamais.

Christian Bobin – Mozart et la pluie

Les moments les plus lumineux de ma vie sont ceux où je me contente de voir le monde apparaître. Ces moments sont faits de solitude et de silence. Je suis allongé sur un lit, assis à un bureau ou marchant dans la rue. Je ne pense plus à hier et demain n’existe pas. Je n’ai plus aucun lien avec personne et personne ne m’est étranger. Cette expérience est simple. Il n’y a pas à la vouloir. Il suffit de l’accueillir, quand elle vient.
Un jour tu t’allonges, tu t’assieds ou tu marches, et tout vient sans peine à ta rencontre, il n’y a plus à choisir, tout ce qui vient porte la marque de l’amour. Peut-être même la solitude et le silence ne sont-ils pas indispensables à la venue de ces instants extrêmement purs. L’amour seul suffirait. Je ne décris là qu’une expérience pauvre que chacun peut connaître, par exemple dans ces moments où, sans penser à rien, oubliant même que l’on existe, on appuie sa joue contre une vitre froide pour regarder tomber la pluie.
(extrait)

Le Bonheur – ‘La Dicha’

Tout se passe pour la première fois… Mais éternellement !

J.L. Borges

Nous sommes notre mémoire,
Ce musée chimérique de formes inconstantes,
Ce tas de miroirs brisés.

J.L. Borges

Le Bonheur (1981)

Celui qui embrasse une femme est Adam. La femme est Eve.
Tout se passe pour la première fois.
J’ai vu une chose blanche dans le ciel. On me dit que c’est la lune, mais
que puis-je faire avec un mot et une mythologie ?
Les arbres me font peur. Ils sont si beaux.
Les animaux tranquilles s’approchent pour que je dise leur nom.
Les livres de la bibliothèque n’ont pas de lettres. Quand je les ouvre, elles surgissent.
Parcourant l’atlas je projette la forme de Sumatra.
Celui qui brûle une allumette dans le noir est en train d’inventer le feu.
Dans le miroir, il y a un autre qui guette.
Celui qui regarde la mer voit l’Angleterre.
Celui qui profère un vers de Liliencron est entré dans la bataille.
J’ai rêvé Carthage et les légions qui désolèrent Carthage.
J’ai rêvé l’épée et la balance.
Loué soit l’amour où il n’y a ni possesseur ni possédé mais où tous deux se donnent.
Loué soit le cauchemar, qui nous dévoile que nous pouvons créer l’enfer.
Celui qui descend un fleuve descend le Gange.
Celui qui regarde une horloge de sable voit la dissolution d’un empire.
Celui qui joue avec un couteau présage la mort de César.
Celui qui dort est tous les hommes.
Dans le désert, je vis le jeune Sphinx qu’on vient de façonner.
Rien n’est ancien sous le soleil.
Tout se passe pour la première fois, mais éternellement.
Celui qui lit mes mots est en train de les inventer.

ω

La Dicha

El que abraza a una mujer es Adán. La mujer es Eva.
Todo sucede por primera vez.
He visto una cosa blanca en el cielo. Me dicen que es la luna, pero
qué puedo hacer con una palabra y con una mitología.
Los árboles me dan un poco de miedo. Son tan hermosos.
Los tranquilos animales se acercan para que yo les diga su nombre.
Los libros de la biblioteca no tienen letras. Cuando los abro surgen.
Al hojear el atlas proyecto la forma de Sumatra.
El que prende un fósforo en el oscuro está inventando el fuego.
En el espejo hay otro que acecha.
El que mira el mar ve a Inglaterra.
El que profiere un verso de Liliencron ha entrado en la batalla.
He soñado a Cartago y a las legiones que desolaron a Cartago.
He soñado la espada y la balanza.
Loado sea el amor en el que no hay poseedor ni poseída, pero los dos se entregan.
Loada sea la pesadilla, que nos revela que podemos crear el infierno.
El que desciende a un río desciende al Ganges.
El que mira un reloj de arena ve la disolución de un imperio.
El que juega con un puñal presagia la muerte de César.
El que duerme es todos los hombres.
En el desierto vi la joven Esfinge, que acaban de labrar.
Nada hay tan antiguo bajo el sol.
Todo sucede por primera vez, pero de un modo eterno.
El que lee mis palabras está inventándolas.

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

 

in La Cifra (Le Chiffre – 1981)

Œuvres complètes II (Gallimard – Pléiade, 2010)

‘Quatrième Élégie’

Le visage d’Anna Akhmatova est la seule chose magnifique qui nous reste au monde.

Joseph Brodsky  (mars 1966, peu après le décès d’Anna Akhmatova)

Chaque poème d’Akhmatova est une scène intimiste et sociale, un jeu de reflets des êtres, des heures, des objets, du souvenir, de leur passage, de leur interrogation, de leur destruction. Un théâtre de toute la vie de tous.

Christian Mouze in « Un chant invaincu » – postface

Quatrième Élégie

Les souvenirs en nous vivent trois âges.
Le premier – il semble que c’était hier.
L’âme demeure sous leur voûte bénie,
Et le corps ravi à leur ombre repose.
Le rire vibre encore, les larmes coulent,
La tache d’encre est toute fraîche,
Et scellant notre cœur, l’empreinte
Du dernier baiser – unique, inoubliable…

Mais cela ne dure guère et bientôt,
Ce n’est plus une voûte au-dessus de nos têtes,
Mais au fond d’un faubourg une maison perdue,
Où il fait froid l’hiver et chaud l’été,
Habitée d’araignées, couverte de poussière,
Où moisissent nos lettres d’amour fou,
Où les portraits sournoisement s’altèrent,
Où l’on se rend comme sur une tombe,
Et au retour, on se lave les mains,
Et l’on essuie une larme furtive
À ses paupières lourdes, et l’on soupire.

Mais l’aiguille de l’horloge tourne, les printemps
Se succèdent, le ciel s’empourpre,
Les villes changent de nom, et déjà
Il n’y a plus de témoin, personne
Pour partager nos pleurs, nos souvenirs.
Et lentement s’éloignent de nous ces ombres
Que nous cessons désormais d’évoquer,
Dont le retour nous glacerait d’effroi.

Et voilà qu’un beau jour, nous avons oublié
Jusqu’au chemin menant à cette maison perdue
Et, suffoquant de honte et de colère, nous y courons.

Mais, comme dans les rêves, tout a changé, hommes, choses, murs.
Personne ne nous reconnaît, nous sommes des étrangers.
On s’est trompé d’adresse… Et c’est alors
Que sonne l’heure la plus amère : nous comprenons
Que ce passé ne saurait plus s’inscrire
Dans les limites de notre vie présente,
Qu’il nous est devenu presque aussi étranger
Qu’à notre voisin de palier, que les morts,
Nous ne pourrions les reconnaître, et que ceux
Dont Dieu nous a autrefois séparés
Se sont fort bien passés de nous et même,

Que tout est pour le mieux…

5 février 1945 . Maison sur la Fontanka

Anna Akhmatova 1889-1966

Traduit du russe par Sophie Benech
Éditions Interférences

 

Quatrième ou Sixième Élégie du Nord ? 

J'ai choisi de conserver à cette Élégie la numérotation qui était la sienne lors de la parution du recueil "La Fuite du Temps", en 1965, - qui n'en publiait que quatre. Dans la présentation de sa traduction récente des "Élégies du Nord", Sophie Benech nous apprend qu'Anna Akhmatova avait exprimé dans ses notes son intention de regrouper sept poèmes à l'intérieur de ce cycle élégiaque. 
Et, dans le noble souci de respecter la parole de la poétesse, c'est l'ensemble de ces sept poèmes qu'elle nous offre dans une élégante traduction. 
Inévitablement son travail d'historienne devait la conduire à réordonner les textes, ainsi la "Quatrième Élégie" devient-elle la "Sixième".