Sur un fil

Tu inventes la balance où rien d’impur ne survit et quel juste partage est fait dans l’équilibre du monde,
Entre huit grains de poussière et deux plumes de mésange !

Le funambule

Un sentier de fil tendu et si mince qu’un ange n’y pourrait cheminer que les ailes ouvertes ;

Rien que l’espace alentour -, très bas et très haut l’espace charmeur et mortel.

Ô funambule, il n’est pas de solitude comparable à la tienne et tu n’as d’autre compagnon

Que cette mort toujours te parlant à l’oreille et te pressant de lui céder.

Ah ! quelle danse étrange où le moindre faux pas punit de mort le danseur !

Quelle fidélité où le moindre mensonge immole le menteur.

De ton pied intelligent, tu choisis le nombre d’or entre cent nombres perfides — et chacun de tes orteils est vainqueur de cent énigmes.

Tandis que tes bras levés et tes paumes bien ouvertes semblent toucher une rampe de vent ou calmer les sirènes du vide.

Une grâce vigoureuse dicte la foi forte et chaste à tes genoux, à ta nuque.

Et tu poursuis un voyage dans la pure vérité.

Tu marches ; plus rien en toi ne peut dormir ou rêver. Ô justice, ô vigilance.

Et tu es comme l’avare qui perdrait tout son trésor en perdant un seul denier.

L’oiseau des cimes t’admire en ta haute pauvreté. Il a dans l’air vaste et nu mille soutiens transparents :

Toi, tu n’as pour seul appui qu’un fil nié par les yeux, le plus frêle fil du monde entre deux bords de cristal. 

Tu inventes la balance où rien d’impur ne survit et quel juste partage est fait dans l’équilibre du monde,

Entre huit grains de poussière et deux plumes de mésange !

Si ta main va s’emparer de quelque invisible pêche, tu sais la fondre en toi-même et goûter son jus profond de la lèvre au bout des pieds.

Ô prince du suspens, ô maître de l’audace, chaque pas que tu fais engendre des musiques en des lieux bercés hors du temps ;

Et la terre envieuse et l’abîme dompté ne pouvant t’engloutir, ont pris parti de t’adorer.

Règne donc dans un tourment aux figures de délice ; caresse d’une main savante les grands fauves endormis,

Puisque tu vois danser ton âme à la distance d’un seul pas et que ta main va l’atteindre.

Ô solitaire, ô lucide, risque à chaque instant de perdre un séjour obéissant, un empire de saisons pour gagner un pas de plus.

Géo Norge 1898-1990

 

in Œuvres poétiques

 

 

‘Ulysse’

Ulisse

Nella mia giovinezza ho navigato
Lungo le coste dalmate. Isolotti
A fior d’onda emergevano, ove raro
Un uccello sostava intento a prede,
Coperti d’alghe, scivolosi, al sole
Belli come smeraldi. Quando l’alta
Marea e la notte li annullava, vele
Sottovento sbandavano più al largo,
Per fuggirne l’insidia. Oggi il mio regno
E quella terra di nessuno. Il porto
Accende ad altri i suoi lumi; me al largo
Sospinge ancora il non domato spirito,
E della vita il doloroso amore.

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Umberto Saba 1883-1957

 

Mediterranee.
Mondadori editore, Milano, 1946

Ulysse

Dans ma jeunesse j’ai navigué
le long des côtes dalmates. Des îlots
à fleur d’onde émergeaient, où quelque rare
oiseau se posait guettant sa proie ;
couverts d’algues, glissants, ils luisaient
au soleil, beaux comme des émeraudes.
Quand la marée haute et la nuit
les effaçaient, des voiles
sous le vent se dispersaient au large,
pour en fuir les écueils. Aujourd’hui mon royaume
est cette terre de personne. Le port
fait briller pour d’autres ses lumières ; moi, vers le large
me pousse encore un esprit indompté,
et de la vie le douloureux amour.

Traduction : Odette Kaan

‘Confins’

Confine

Parla a lungo con me la mia compagna
di cose tristi, gravi, che sul cuore
pesano come una pietra; viluppo
di mali inestricabile, che alcuna
mano, e la mia, non può sciogliere.

                           Un passero
della casa di faccia sulla gronda
posa un attimo, al sol brilla, ritorna
al cielo azzurro che gli è sopra.

                           Oh lui,
tra i beati beato! Ha l’ali, ignora
la mia pena secreta, il mio dolore
d’uomo giunto a un confine: alla certezza
di non poter soccorrere chi s’ama.

Confins

Longuement me parle ma compagne
de choses tristes, graves, qui pèsent
comme une pierre sur mon cœur ; enchevêtrement inextricable
de douleurs, qu’aucune main, pas plus la mienne, n’annulera.

                                  Un moineau
sur la pente de la maison d’en face
un instant se pose, brille au soleil, retourne
au ciel d’azur par–dessus lui.

                                   O lui
heureux bienheureux ! Des ailes il a, il ignore
ma peine secrète, ma douleur
d’homme venu à une limite : toute la certitude
de ne pouvoir porter secours à ceux que l’on aime.

Umberto Saba 1883-1957

 

Extrait de « Parole » (Paroles)
Traduction : Bernard Simeone

 

 

 

Peut-être est-ce parce qu'à Trieste on était en partie italien, en partie autrichien et en partie slovène, qu'Umberto Saba est demeuré le moins connu des immortels de la poésie italienne tels que Pasolini, Ungaretti et Montale, ses contemporains et amis.

Peut-être qu'une enfance difficile, sans père, et une vie d'homme en fuite permanente pour échapper aux persécutions des "lois raciales" et préserver la vie des siens, ont conduit la parole du poète sensible et mélancolique sur le chemin discret de la simplicité plutôt que vers les buissons épais de l'hermétisme du temps.

‘Je vous aime’

Ce qu’on apprend dans les livres c’est à dire « je vous aime ».

Ce qu’on apprend dans les livres, c’est-à-dire « je vous aime ».

Il faut d’abord dire « je ». C’est difficile, c’est comme se perdre dans la forêt, loin des chemins, c’est comme sortir de la maladie, de la maladie des vies impersonnelles, des vies tuées.

Ensuite il faut dire « vous ». La souffrance peut aider – la souffrance d’un bonheur, la jalousie, le froid, la candeur d’une saison sur la vitre du sang. Tout peut aider en un sens à dire « vous », tout ce qui manque et qui est là, sous les yeux, dans l’absence abondante.

Enfin il faut dire « aime ». C’est vers la fin des temps déjà, cela ne peut être dit qu’à condition de ne pas l’être. La dernière lettre est muette, elle s’efface dans le souffle, elle s’en va comme l’air bleu sur la page, dans la gorge.

« Je vous aime. » Sujet, verbe, complément.
Ce qu’on apprend dans les livres c’est la grammaire du silence, la leçon de lumière. Il faut du temps pour apprendre. Il faut tellement de temps pour s’atteindre.

Christian Bobin 1951 – 2022

 

La part manquante (extrait)
(NRF Gallimard – 1989)

‘Inépuisable Moi’

Nulle des nymphes, nulle amie, ne m’attire
Comme tu fais sur l’onde, inépuisable Moi !…

John-William Waterhouse

Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux
Que de ma seule essence ;
Tout autre n’a pour moi qu’un cœur mystérieux,
Tout autre n’est qu’absence.
Ô mon bien souverain, cher corps, je n’ai que toi !
Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi…

Caravaggio

Je vous salue, enfant de mon âme et de l’onde,
Cher trésor d’un miroir qui partage le monde !
Ma tendresse y vient boire, et s’enivre de voir
Un désir sur soi-même essayer son pouvoir !
Ô qu’à tous mes souhaits, que vous êtes semblable !
Mais la fragilité vous fait inviolable,
Vous n’êtes que lumière, adorable moitié
D’une amour trop pareille à la faible amitié !

Adieu…  Sens-tu frémir mille flottants adieux ?
Bientôt va frissonner le désordre des ombres !
L’arbre aveugle vers l’arbre étend ses membres sombres,
Et cherche affreusement l’arbre qui disparaît…
Mon âme ainsi se perd dans sa propre forêt,
Où la puissance échappe à ses formes suprêmes…
L’âme, l’âme aux yeux noirs, touche aux ténèbres mêmes,
Elle se fait immense et ne rencontre rien…
Entre la mort et soi, quel regard est le sien !

Paul Valéry – Fragments du Narcisse – 1920 (extraits)

Le désir, la vie…

Publié sur « Perles d’Orphée » le 28/12/2012 sous le titre ‘Je suis mort…’

Je suis mort parce que je n’ai pas le désir,
Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder,
Je crois posséder parce que je n’essaye pas de donner ;
Essayant de donner, on voit qu’on n’a rien,
Voyant qu’on n’a rien, on essaye de se donner,
Essayant de se donner, on voit qu’on n’est rien,
Voyant qu’on est rien, on désire devenir,
Désirant devenir, on vit.

Mai 1943

René Daumal 1908-1944

Il m’en souvient !…

« Âme te souvient-il ? »

Pour Paul, pour Léo, et pour Arthur qui attend sur le quai…

Pour ce Paris d’hier qu’ils chantaient à mon goût…

Pour le choix des images et ce très heureux montage…

Pour le souvenir qui me fréquente encore…

Pour le plaisir qui s’accroche, qui s’accroche… !

Âme, te souvient-il, au fond du paradisDe le gare d’Auteuil et des trains de jadisT’amenant chaque jour, venus de la ChapelleJadis déjà, combien pourtant je me rappelle.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueilMon vieux bras dans le tien, nous quittions cet AuteuilEt, sous les arbres pleins d’une gente musiqueNotre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier,Non sans quelque tendance, ô si franche à nier,Mais si vite quittée au premier pas du doute.Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route,Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôtEt dépêcher longtemps une vague besogne.
Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne.
Paul Verlaine
(Amour, 1888 Lucien Létinois XVIII)

‘En rêve’

Je me réjouis de savoir
me réveiller toujours avant la mort.

En rêve

En rêve
je peins comme Vermeer de Delft.

Je parle couramment le grec
et pas seulement aux vivants.

Je conduis des voitures
qui consentent à m’obéir.

Je suis doué,
j’écris de grands poèmes.

J’entends des voix
aussi bien que des saints très sérieux.

Vous seriez étonnés
de ma vélocité au piano.

Je vole comme il se doit,
c’est-à-dire par moi-même.

Tombant du toit,
je sais tomber mollement dans la verdure.

Je n’ai aucun mal
à respirer sous l’eau.

Je ne me plains pas :
je suis parvenu à découvrir l’Atlantide.

Je me réjouis de savoir
me réveiller toujours avant la mort.

Sitôt la guerre éclatée
je change de côté.

Je suis, mais sans être obligé,
un enfant de mon époque.

Il y a quelques années
j’ai vu deux soleils.

Et, avant-hier, un pingouin.
Parfaitement, comme je vous vois.

Wyslawa Szymborska (Pologne 1923-2012)

 

In « Je ne sais quelles gens » – Fayard, 1997
Traduit du polonais par Piotr Kaminski 

J’ai habité un pays…

La poésie, c’est l’art de nous rapprocher de ce qui nous dépasse.

Odysseas Elytis

J’ai habité un pays surgissant de l’autre, le vrai, comme le rêve surgit des événements de notre vie. Je l’ai aussi appelé Grèce et j’en ai tracé la forme sur le papier pour le regarder. Il semblait si petit, si insaisissable.

Le temps passant, je le mettais sans cesse à l’épreuve : tantôt avec de brusques tremblements de terre, tantôt avec de vieilles tempêtes de bonne race. Je changeais les choses de place pour les débarrasser de toute valeur. J’étudiais la Vigilance et l’Érémitique pour pouvoir façonner de brunes collines, de petits monastères, des fontaines. J’ai même réussi à faire naître un verger rempli d’agrumes qui sentait Héraclite et Archiloque. Mais il embaumait tant que j’ai pris peur. Alors je me suis mis petit à petit à enchâsser des mots comme des pierres précieuses pour couvrir le pays que j’aimais. De peur que quelqu’un ne voie sa beauté ou qu’il ne soupçonne que, peut-être, il n’existe pas.

Odysseas Elytis 1911-1996 Prix Nobel de Littérature 1979

 

In « Le petit navigateur »

 

 

 

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Télérama du 8/07/2021: 

Angélique Ionatos vivait aux Lilas, en lisière de Paris, où elle s’est éteinte, mercredi 7 juillet [2021], à 67 ans. Elle habitait non loin du Triton, salle dont elle était la marraine et où elle chanta souvent. Son directeur, Jean-Pierre Vivante, fut le premier à annoncer, sur les réseaux, la disparition de « l’immense artiste, l’incroyable chanteuse, guitariste, musicienne, compositrice, la femme libre, lumineuse, drôle et grave ». Beaucoup de qualités sont énoncées... Et sont aussi suggérés les contrastes – la douceur et la colère, le lyrique et le tragique, la clarté et les ténèbres – qui peignaient d’un clair-obscur les mots des poètes mis en musique tout au long de sa carrière étirée sur un demi-siècle.

Mais vieillir… ! – 25 – Lettres d’amour

Pour un jeune homme de dix huit ans, dans les années 20 – 1820 –, et de la meilleure extraction, « tout amour est épistolaire », n’est-ce pas, chère Barbara ? Même si, comme chacun sait, s’agissant en particulier de Victor Hugo, que peu de femmes laissèrent indifférent, l’amour préfère tout de même le soyeux des draps aux aspérités du papier…

Avançant en âge, Victor Hugo retrouve, alors qu’il les pensait détruites comme il l’avait souhaité, les lettres d’amour qu’il adressait adolescent à celle qui très vite devint son épouse, Adèle Foucher. Les vers émus ne tardent pas à glisser de sa plume, inspirés par le constat poétique du temps qui passe :

Oh primavera ! gioventù dell’ anno !
Oh gioventù, primavera della vita !

Ô mes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse,
C’est donc vous ! Je m’enivre encore à votre ivresse ;
Je vous lis à genoux.
Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge !
Laissez-moi me cacher, moi, l’heureux et le sage,
Pour pleurer avec vous !

J’avais donc dix-huit ans ! j’étais donc plein de songes !
L’espérance en chantant me berçait de mensonges.
Un astre m’avait lui !
J’étais un dieu pour toi qu’en mon cœur seul je nomme !
J’étais donc cet enfant, hélas ! devant qui l’homme
Rougit presque aujourd’hui !

Ô temps de rêverie, et de force, et de grâce !
Attendre tous les soirs une robe qui passe !
Baiser un gant jeté !
Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire !
Être pur, être fier, être sublime et croire
À toute pureté !

À présent, j’ai senti, j’ai vu, je sais. – Qu’importe
Si moins d’illusions viennent ouvrir ma porte
Qui gémit en tournant !
Oh ! que cet âge ardent, qui me semblait si sombre,
À côté du bonheur qui m’abrite à son ombre,
Rayonne maintenant !

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années !
Pour m’avoir fui si vite, et vous être éloignées
Me croyant satisfait ?
Hélas ! pour revenir m’apparaître si belles,
Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes,
Que vous ai-je donc fait ?

Oh ! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache,
Avec sa robe blanche où notre amour s’attache,
Revient dans nos chemins,
On s’y suspend, et puis que de larmes amères
Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères
Qui vous restent aux mains !

Oublions ! oublions ! Quand la jeunesse est morte,
Laissons-nous emporter par le vent qui l’emporte
À l’horizon obscur.
Rien ne reste de nous ; notre œuvre est un problème.
L’homme, fantôme errant, passe sans laisser même
Son ombre sur le mur !

Victor Hugo 1802-1885

Extrait de « Les feuilles d’automne » 1831

Mais vieillir… ! – 24 – Déjeuner de soleil

Ce qu’un homme durant son enfance, a pris dans son sang de l’air du temps ne saurait plus en être éliminé.

Stefan Zweig – Le monde d’hier

Photo : Jean Chamoux – années 1950

Mon enfance était là
C’était une merveille
Mais ce n’était déjà
Qu’un déjeuner de soleil

Le déjeuner de soleil

Il y avait la porte bleue
De la boulangerie
Et puis l’épicerie
Où un monsieur frileux
Comptait ses caramels
Ensuite la ruelle
Tournait en escalier
A défaut de cahier
On écrivait au mur
Chacun son aventure
J’aimais une mineure
J’avais dix ans passé
Le cœur est effacé
Mais la flèche demeure

Mon enfance était là
C’était une merveille
Mais ce n’était déjà
Qu’un déjeuner de soleil

Il y avait certains principes
Un vélo pour trois types
Mais jamais plus de sept
Pour une cigarette
Quand le fils du bistro
Apportait du vermouth
On était toujours trop
Moi, j’étais bon au foot
Marco boxait pas mal
Mais le roi du lance-pierre
C’était quand même Albert
Et puis quand y’avait bal
A la salle des fêtes
Il mettait sa casquette

Mon enfance était là
C’était une merveille
Mais ce n’était déjà
Qu’un déjeuner de soleil

Assis sur le trottoir
Quand t’arrivais à l’heure
Tu pouvais voir le soir
La marchande de couleur
Quand elle enlevait ses bagues
Elle laissait la lumière
Je raconte pas des blagues
Monté sur les épaules
D’une espèce de grand drôle
J’ai même vu sa guêpière
Ses jambes jusqu’aux cheville
C’était un vingt-trois juin
Ça m’a coûté trois billes
Mais je ne regrette rien

Il y avait la porte bleue
De la boulangerie
Et puis l’épicerie
Où un monsieur frileux
Comptait ses caramels
Ensuite la ruelle
Tournait en escalier
Marc est mort à la guerre
Pas de nouvelles d’Albert
On n’amassait pas mousse
Mais on vivait en douce
Les heures sont passées
Le cœur est effacé
Mais la flèche demeure

Mon enfance était là
Déjeuner de soleil
Déjeuner de soleil
Mais c’était une merveille
Une merveille

Musique : Alain Goraguer
Paroles : Jean-Loup Dabadie

Meilleurs vœux 2024 !

La palissade

Le jour se lève au fond de l’abreuvoir,
les peupliers dans la fraîcheur frémissent,
les iris ont hissé leurs étendards
et j’entends par-dessus la palissade
des voix d’enfants inventer l’aujourd’hui.
Je suis très loin des autrefois, tant pis,
mais peut-être encor loin de l’avenir
comme une orée l’est des forêts profondes.

Jean Grosjean – « La rumeur des cortèges » – Gallimard 2006

Que cette nouvelle année offre à chacun, autant que faire se pourra, les mille nuances de beau, de jeune et de généreux que contient cette musique et que prodigue le talent de ces musiciens !

Et les vœux en couleurs et en verdeur de « Perles d’Orphée » avec
Carl Philipp Emmanuel Bach et l’ensemble Kontrapunktus :

– Kontrapunktus Baroque –

‘De plus loin que la nuit…’

Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit

La nuit

Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de loup de fougère et de menthe
Voleuse de parfum impure fausse nuit
Fille aux cheveux d’écume issue de l’eau dormante.

Après l’aube la nuit tisseuse de chansons
S’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses
Et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons,
Veille sur le repos des étoiles confuses.

Sa main laisse glisser les constellations
Le sable fabuleux des mondes solitaires
La poussière de Dieu et de sa création
La semence de feu qui féconde les terres.

Mais elle vient la nuit du plus loin que la nuit
À pas de vent de mer de feu de loup de piège
Bergère sans troupeau glaneuse sans épis
Aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige.

Claude Roy 1915-1997

 

in ‘L’Enfance de l’Art’ (Éditions Fontaine – 1942)

Onze ans !

Onze ans !

Billet également publié sur « Perles d’Orphée »

Encore une année allègrement partagée avec vous tous qui continuez de me faire l’honneur et le plaisir de venir de tous les coins du monde feuilleter, parfois apprécier et même commenter, les pages de ce journal intime ouvert à tous qu’est mon blog historique  « Perles d’Orphée », prolongé et ‘relevé’, en vérité, depuis quelques années par « De Braises et d’Ombre ».

Merci pour vos nombreuses visites ainsi que pour la bienveillance et la mansuétude qui les accompagnent toujours !
… Et une pensée profonde pour tous ceux que la vie a décidé de priver de ce partage.

Ce ne sont pas les arts, comme tels, qui nous délivrent de la mélancolie : ils ne peuvent que s’y prêter, ils l’exacerbent. C’est à la poésie qu’il revient de nous guider hors de ce continent « où la folie rôde ». Bien qu’il faille penser aussi, mais cela n’a pas d’importance, que le voyage sera sans fin.

Yves Bonnefoy

Pour saluer cet anniversaire et nous exhorter à continuer cet interminable voyage, les poètes se sont précipités, nombreux, nombreux, tous habillés de leur plus beau costume d’Orphée… Tous, brandissant leur lyre, affirmaient avec Philippe Jaccottet que la « poésie n’est qu’une voix donnée à la mort ».

Borges, distinguant à peine la porte, la poussa d’un coup de canne…

Je ne serai plus heureux. Est-ce important ?
Il y a tant d’autres choses dans le monde ;
Un instant quelconque est plus profond
Et divers que la mer. La vie est brève
Et même si les heures sont très longues, une
Obscure merveille nous guette,
La mort, cette autre mer, cette autre flèche
Qui nous libère du soleil et de la lune
Et de l’amour. Le bonheur que tu m’offris
Et que tu repris doit s’effacer ;
Ce qui était tout doit devenir rien.
Il ne me reste que le goût d’être triste,
Cette vaine habitude qui me conduit
Au Sud, à certaine porte, à certaine rue.

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

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Extrait de « Poèmes d’amour »
(NRF / Gallimard 2014)

Libres et heureux

Nous étions faits pour être libres
Nous étions faits pour être heureux

Un homme passe sous la fenêtre et chante

Nous étions faits pour être libres
Nous étions faits pour être heureux
Comme la vitre pour le givre
Et les vêpres pour les aveux
Comme la grive pour être ivre
Le printemps pour les amoureux
Nous étions faits pour être libres
Nous étions faits pour être heureux

Toi qui avais des bras des rêves
Le sang rapide et soleilleux
Au joli mois des primevères
Où pleurer même est merveilleux
Tu courais des chansons aux lèvres
Aimé du diable et du bon dieu
Toi qui avais des bras des rêves
Le sang rapide et soleilleux

Ma folle ma belle ma douce
Qui avais la beauté du feu
La douceur de l’eau dans ta bouche
De l’or pour rien dans tes cheveux
Qu’as-tu fait de ta bouche rouge
Des baisers pour le jour qu’il pleut
Ma folle ma belle ma douce
Qui avais la beauté du feu

Le temps qui passe passe passe
Avec sa corde fait des nœuds
Autour de ceux-là qui s’embrassent
Sans le voir tourner autour d’eux
Il marque leur front d’un sarcasme
Il éteint leurs yeux lumineux
Le temps qui passe passe passe
Avec sa corde fait des nœuds

On n’a tiré de sa jeunesse
Que ce qu’on peut et c’est bien peu
Si c’est ma faute eh bien qu’on laisse
Ma mise à celui qui dit mieux
Mais pourquoi faut-il qu’on s’y blesse
Qui donc a tué l’oiseau bleu
On n’a tiré de sa jeunesse
Que ce qu’on peut et c’est bien peu.

Tout mal faut-il qu’on en accuse
L’âge qui vient le cœur plus vieux
Et ce n’est pas l’amour qui s’use
Quand le plaisir a dit adieu
Le soleil jamais ne refuse
La prière que font les yeux
Tout mal faut-il qu’on en accuse
L’âge qui vient le cœur plus vieux

Et si ce n’est pas nous la faute
Montrez-moi les meneurs du jeu
Ce que le ciel donne qui l’ôte
Qui reprend ce qui vient des cieux
Messieurs c’est ma faute ou la vôtre
À qui c’est-il avantageux
Et si ce n’est pas nous la faute
Montrez-moi les meneurs du jeu

Nous étions faits pour être libres
Nous étions faits pour être heureux
le monde l’est lui pour y vivre
Et tout le reste est de l’hébreu
Vos lois vos règles et vos bibles
Et la charrue avant les bœufs
Nous étions faits pour être libres
Nous étions faits pour être heureux

Louis Aragon 1897-1982

 

In « Elsa » – Éditions Gallimard 1959