Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
J’arrive au bord de la falaise, c’est la terminaison du temps. Mes derniers pas sur la planète ne font pas retourner l’oiseau.
Jamais le jour ne fut si beau avec ses arbres que mordorent les automnes et les crépuscules.
Nous déjeunons sous un reste d’ombrage parmi les brises au langage inaudible en qui se perd le peu que nous disons.
Le ciel n’est plus voilé que dans nos yeux. Laissons voguer l’abeille encore quand déjà ce n’est plus pour nous.
Jean Grosjean 1912-2006
Adieu le cornouiller sanguin, le muflier rouge sur la pente, l’éventail du mirobolant, les degrés de l’escalier courbe et l’art du chemin transversal.
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Les sueurs, les travaux et les pluies n’ont donc fait ce jardin tranquille avec son balustre à sédum entre la rose et les fraisiers que pour le quitter comme un rêve.
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Le vent caressait les feuillages ici moins tristement qu’ailleurs.
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Quitter ce lieu me fend le cœur et c’est de mourir que je meurs.
Il faut fuir par une échelle de soie, le long des murailles lisses, hors du vaste Château où règne la Mort étincelante, la fête noire des cris zébrés de silence, qui dévastent et déchirent l’humble beauté que l’on torture. Le long du mur, vers l’en bas, il faut descendre par la paroi du vertige, vers la cendre, la multitude des yeux brûlés à la cime abolie, au fond du désespoir, qu’humecte une goutte d’espérance, où l’abîme rencontre l’abîme, quand le rien étreint l’infini.
Au centre du poème il y a un autre poème, au centre du centre il y a une absence, au centre de l’absence il y a mon ombre.
Alejandra Pizarnik
Cendres
Nous avons dit des paroles, des paroles pour réveiller les morts, des paroles pour faire un feu, des paroles pour pouvoir nous asseoir et sourire.
Nous avons créé le sermon de l’oiseau et de la mer, le sermon de l’eau, le sermon de l’amour.
Nous nous sommes agenouillés et avons adoré de longues phrases comme le soupir de l’étoile, des phrases comme des vagues des phrases comme des ailes.
Nous avons inventé de nouveaux noms pour le vin et pour le rire, pour les regards et leurs terribles chemins.
Moi à présent je suis seul(e) – comme l’avare délirant(e) sur sa montagne d’or – et je lance des paroles vers le ciel mais je suis seul(e) et je ne peux dire à mon aimée ces paroles qui me font vivre.
Alejandra Pizarnik 1936-1972
Las aventuras perdidas (1958) – Œuvres (Ypsilon, 2022) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet
Signes et indices il y eut, illisibles, mais quelle importance.
Coup de foudre
Convaincus sont-ils, tous les deux, qu’un sentiment soudain les avait réunis. Belle est cette certitude mais plus belle est l’incertitude.
Et puisqu’ils ne se sont jamais connus avant, rien entre eux, le croient-ils, n’est jamais arrivé. Mais qu’en pensent les rues, escaliers et couloirs où, depuis si longtemps, ils pouvaient se croiser ?
J’aimerais leur demander s’ils ne se souviennent pas – peut-être, dans ce tourniquet, autrefois, l’un et l’autre, face à face ? quelque « pardon » dans la cohue ? « vous faites erreur » au téléphone ? Mais je sais bien ce qu’ils diront. Non, rien, aucun souvenir.
Ils seraient étonnés d’apprendre que, depuis un moment déjà, le hasard jouait avec eux.
Pas tout à fait prêt encore à se faire destin pour eux, il les poussait, les éloignait, et les croisait en chemin pour s’écarter aussitôt en rigolant sous cape.
Signes et indices il y eut, illisibles, mais quelle importance.
Qui sait, il y a trois ans peut-être, sinon mardi dernier, une feuille avait volé d’une épaule vers l’autre ? On avait ramassé quelque chose de perdu ? Un ballon peut-être, déjà dans les buissons de l’enfance ?
Des verrous il y avait, des sonnettes où, bien avant l’heure dite, un toucher s’allongeait sur un autre toucher ? Deux valises, côte à côte, au vestiaire ? Un rêve identique, une nuit, aussitôt effacé le matin ?
Tout début, c’est très clair, n’est jamais qu’une suite, et le livre des événements toujours ouvert au milieu.
La poésie est un langage silencieux qui efface ses propres traces pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas. Elle ne change pas la vie, mais elle tient tête au malheur en affirmant notre dignité. Elle reçoit autant qu’elle donne, permet un embrassement secret dans la nuit.
Jean Mambrino 1923-2012
Extrait d’un entretien aux ÉditionsArfuyen (01/2009)
Si l’on gardait, depuis des temps, des temps, Si l’on gardait, souples et odorants, Tous les cheveux des femmes qui sont mortes, Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs, Crinières de nuit, toisons de safran, Et les cheveux couleur de feuilles mortes, Si on les gardait depuis bien longtemps, Noués bout à bout pour tisser les voiles Qui vont à la mer,
Il y aurait tant et tant sur la mer, Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs, Et tant de cheveux de nuit sans étoiles, Il y aurait tant de soyeuses voiles Luisant au soleil, bombant sous le vent Que les oiseaux gris qui vont sur la mer, Que ces grands oiseaux sentiraient souvent Se poser sur eux, Les baisers partis de tous ces cheveux, Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux, Et puis en allés parmi le grand vent…
Si l’on gardait, depuis des temps, des temps, Si l’on gardait, souples et odorants, Tous les cheveux des femmes qui sont mortes, Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs, Crinières de nuit, toisons de safran, Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si l’on gardait depuis bien longtemps, Noués bout à bout pour tordre des cordes, Afin d’attacher A de gros anneaux tous les prisonniers Et qu’on leur permît de se promener Au bout de leur corde,
Les liens de cheveux seraient longs, si longs, Qu’en les déroulant du seuil des prisons, Tous les prisonniers, tous les prisonniers Pourraient s’en aller Jusqu’à leur maison…
Quand bien même je parviendrais à définir la poésie (aspiration stupide, par ailleurs), quand bien même je découvrirais son essence, quand bien même je dévoilerais son origine la plus profonde, quand bien même je connaîtrais la poésie tout entière et tous les poètes comme mon propre nom, l’instant venu d’écrire un poème, je ne suis plus qu’une humble jeune femme nue qui attend que l’Autre lui dicte des mots beaux et pleins de sens, avec un pouvoir suffisant pour hisser ses pauvres tribulations et donner de la valeur à ce qui autrement ne serait que divagations.
Il n’y a pas de porte ni de gardien dans la forêt bien qu’elle soit le Temple. Rien à ouvrir ou à fermer. Chacun trouve en elle son chemin. Sa lumière dans les bouleaux. Puis les feuillages retombent et gardent le secret.
La musique repose sur l’harmonie entre le Ciel et la Terre, sur la coïncidence du trouble et du clair.
Hermann Hesse – Narcisse et Goldmund
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MUSIQUE
J’aurais voulu de temps en temps être musique, et, privé de mon corps, partir avec le vent sur les fleuves perdus, les vautours en révolte, les troupeaux d’arbres fous qui broutent les hameaux.
De temps en temps j’aurais voulu être un murmure interrompant le long silence du silex et le forçant enfin de m’expliquer pourquoi il a l’air malheureux comme un astre qui tombe.
De temps en temps j’aurais voulu être un soupir chez les insectes roux qui détruisent la pomme, la sapotille et la pastèque trop crédule.
J’aurais voulu de temps en temps être un refrain qui unit sans raison ni astuce perverse le désespoir de vivre aux douceurs de la vie.
Si j’étais tant attiré par la lumière, c’est parce qu’il y avait un fond de ténèbres.
Christian Bobin – La lumière du monde / 2001
Il y a deux manières de briller, disait Paul Claudel, rejeter la lumière ou la produire.
Le plus souvent pourtant, me semble-t-il, ceux qui la produisent ne cherchent nullement à briller. Ils n’aspirent qu’à nous éclairer. Voilà pourquoi, par delà le temps, c’est dans la lumière, celle qu’ils nous offrent si généreusement, qu’on peut leur donner rendez-vous.
Orphée innombrable
Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons. Établis la distance entre les visages, fais danser les distances du monde, entre les maisons, les regards, les étoiles. Propage l’harmonie, arrange les rapports, distribue le silence qui proportionne la pensée au désir, le rêve à la vision. Parle au-dedans vers le dehors, au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient. Dilate les limites de l’instant, la tessiture de la voix qui monte et descend l’échelle du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï. Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.
Jean Mambrino 1923-2012
in La saison du monde (1986)
∞
Jean-Sébastien Bach
Sonate pour orgue No. 4, BWV 528 – II Andante [Adagio] Transcription Stéphanie Paulet (violon) & Elisabeth Geiger (orgue)
Ah, si seulement avec une goutte de poésie ou d’amour,
nous pouvions apaiser la haine du monde …
Pablo Neruda
Enregistrement Lelius 09/2013
La poésie
Et ce fut à cet âge… La poésie vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d’où elle surgit, de l’hiver ou du fleuve. Je ne sais ni comment ni quand, non, ce n’étaient pas des voix, ce n’étaient pas des mots, ni le silence : d’une rue elle me hélait, des branches de la nuit, soudain parmi les autres, parmi des feux violents ou dans le retour solitaire, sans visage elle était là et me touchait.
Je ne savais que dire, ma bouche ne savait pas nommer, mes yeux étaient aveugles, et quelque chose cognait dans mon âme, fièvre ou ailes perdues, je me formai seul peu à peu, déchiffrant cette brûlure, et j’écrivis la première ligne confuse, confuse, sans corps, pure ânerie, pur savoir de celui-là qui ne sait rien, et je vis tout à coup le ciel égrené et ouvert, des planètes, des plantations vibrantes, l’ombre perforée, criblée de flèches, de feu et de fleurs, la nuit qui roule et qui écrase, l’univers.
Et moi, infime créature, grisé par le grand vide constellé, à l’instar, à l’image du mystère, je me sentis pure partie de l’abîme, je roulai avec les étoiles, mon cœur se dénoua dans le vent.
Pablo Neruda – Chili 1904-1973
« Mémorial de l’île noire » – 1964 Traduction de Pierre Clavilier
La poesía
Y fue a esa edad… Llegó la poesía a buscarme. No sé, no sé de dónde salió, de invierno o río. No sé cómo ni cuándo, no, no eran voces, no eran palabras, ni silencio, pero desde una calle me llamaba, desde las ramas de la noche, de pronto entre los otros, entre fuegos violentos o regresando solo, allí estaba sin rostro y me tocaba.
Yo no sabía qué decir, mi boca no sabía nombrar, mis ojos eran ciegos, y algo golpeaba en mi alma, fiebre o alas perdidas, y me fui haciendo solo, descifrando aquella quemadura, y escribí la primera línea vaga, vaga, sin cuerpo, pura tontería, pura sabiduría del que no sabe nada, y vi de pronto el cielo desgranado y abierto, planetas, plantaciones palpitantes, la sombra perforada, acribillada por flechas, fuego y flores, la noche arrolladora, el universo.
Y yo, mínimo ser, ebrio del gran vacío constelado, a semejanza, a imagen del misterio, me sentí parte pura del abismo, rodé con las estrellas, mi corazón se desató en el viento.
Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête
Tu ne dis jamais rien
Tu ne dis jamais rien Je vois le monde un peu comme on voit l’incroyable L’incroyable c’est ça c’est ce qu’on ne voit pas Des fleurs dans des crayons Debussy sur le sable A Saint-Aubin-sur-Mer que je ne connais pas Les filles dans du fer au fond de l’habitude Et des mineurs creusant dans leur ventre tout chaud Des soutiens-gorge aux chats des patrons dans le Sud A marner pour les ouvriers de chez Renault Moi je vis donc ailleurs dans la dimension quatre Avec la Bande dessinée chez MC 2 Je suis Demain je suis le chêne et je suis l’âtre Viens chez moi mon amour viens chez moi y a du feu Je vole pour la peau sur l’aire des misères Je suis un vieux Boeing de l’an quatre-vingt-neuf Je pars la fleur aux dents pour la dernière guerre Ma machine à écrire a un complet tout neuf Je vois la stéréo dans l’œil d’une petite Des pianos sur des ventres de filles à Paris Un chimpanzé glacé qui chante ma musique Avec moi doucement et toi tu n’as rien dit
Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête
Dans ton ventre désert je vois des multitudes Je suis Demain. C’est Toi mon demain de ma vie Je vois des fiancés perdus qui se dénudent Au velours de ta voix qui passe sur la nuit Je vois des odeurs tièdes sur des pavés de songe A Paris quand je suis allongé dans ton lit A voir passer sur moi des filles et des éponges Qui sanglotent du suc de l’âge de folie Moi je vis donc ailleurs dans la dimension ixe Avec la bande dessinée chez un ami Je suis Jamais je suis Toujours et je suis l’ixe De la formule de l’amour et de l’ennui Je vois des tramways bleus sur des rails d’enfants tristes Des paravents chinois devant le vent du nord Des objets sans objet des fenêtres d’artistes D’où sortent le soleil le génie et la mort Attends, je vois tout près une étoile orpheline Qui vient dans ta maison pour te parler de moi Je la connais depuis longtemps c’est ma voisine Mais sa lumière est illusoire comme moi
Et tu ne me dis rien tu ne dis jamais rien Mais tu luis dans mon cœur comme luit cette étoile Avec ses feux perdus dans des lointains chemins Tu ne dis jamais rien comme font les étoiles
Mes histoires je les ai apprises près des bateaux
non par des voyageurs ou des marins
ou par les autres sur les jetées qui attendent
débarqués perpétuels, cherchant dans leur poche une
cigarette.
Des visages de bateaux hantent ma vie :
les uns ouvrent les yeux comme le Cyclope
immobiles sur le miroir des eaux
d’autres avancent comme des somnambules, dangereusement,
d’autres encore
ont sombré dans les abysses du sommeil
chaînes bois voiles et cordages.
Dans la petite maison fraîche au jardin
parmi les trembles et les eucalyptus
près du moulin couvert de rouille
de la citerne jaune où tourne seul un poisson rouge
dans la petite maison fraîche qui sent l’osier
j’ai trouvé une boussole de marine
elle m’a montré les anges de tous les temps qui hantent
le silence du plein midi.
Dehors, du soleil.
Ce n’est qu’un soleil
mais les hommes le regardent
et ensuite ils chantent.
Je ne sais rien du soleil.
Je sais la mélodie de l’ange
et le sermon brûlant
du dernier vent.
Je sais crier jusqu’à l’aube
quand la mort se pose nue
sur mon ombre.
Je pleure sous mon nom.
J’agite des mouchoirs dans la nuit
et des bateaux assoiffés de réalité
dansent avec moi.
Je cache des clous
pour maltraiter mes rêves malades.
Dehors, du soleil.
Je m’habille de cendres.
Alejandra Pizarnik – Argentine 1936-1972
Las aventuras perdidas (1958) – Œuvres (Ypsilon, 2022) Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet.
Elle habitait un appartement minuscule au cœur de Buenos-Aires. Elle avait fait un voyage à Paris (voyage qui allait nourrir son imagination longtemps après son retour et au cours duquel elle rencontre Julio Cortazar et André Pieyre de Mandiargues, deux figures-clés dans sa vie) et par la suite elle ne sortit quasiment plus de l’espace clos de ses quatre murs, où elle écrivait, dormait (mal) et recevait ses amis. Près de son bureau, elle avait épinglé une phrase d’Artaud : «Il fallait d’abord avoir envie de vivre ».
[…] Dans son journal, le 30 octobre 1962, après avoir cité Don Quichotte (« Mais ce qui fit le plus plaisir à Don Quichotte fut le silence merveilleux qui régnait dans toute la maison… »), elle a écrit : « Ne pas oublier de me suicider. » Le 25 septembre 1972, elle s’en est souvenue.
Alberto Manguel – extrait de sa postface dans « Alejandra Pizarnik – Oeuvres poétiques » – Acte Sud (2005)
Reprise d’un billet du 1/02/2014 sur « Perles d’Orphée » : « J’ai regardé cette terre »
En 2013, année du centenaire de la naissance du poète Salvador Espriu, la Catalogne a rendu un puissant hommage à celui qui a été un symbole de la résistance contre le franquisme.
Pour la circonstance Silvia Pérez Cruz, accompagnée à la guitare par Toti Soler, chantait avec une profonde et intense émotion ce beau poème que Salvador Espriu composa à la gloire de sa terre aimée.
« He mirat aquesta terra »
Quan la llum pujada des del fons del mar a llevant comença just a tremolar, he mirat aquesta terra, he mirat aquesta terra….
J’ai regardé cette terre
Quand la lumière montée du fond de la mer au levant commence juste à trembler, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Quand dans la montagne qui ferme le ponant le faucon emporte la clarté du ciel, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Tandis que râle l’air malade de la nuit et que des bouches d’ombre se pressent aux chemins, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Quand la pluie porte l’odeur de la poussière des feuilles âcres des lointains poivriers, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Quand le vent se parle dans la solitude de mes morts qui rient d’être toujours ensemble, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Tandis que je vieillis dans le long effort de passer le soc sur les souvenirs, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Quand l’été couche sur toute la campagne endormie l’ample silence qu’étendent les grillons, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Tandis que des sages doigts d’aveugle comprennent comment l’hiver dépouille le sommeil des sarments, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Quand la force effrénée des chevaux de l’averse descend soudain les ruisseaux, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
1980
Salvador Espriu 1913-1985
Un poète de la Méditerranée : Salvador Espriu.
Jusqu'à la guerre civile espagnole, son expression est d'abord celle du dramaturge et du romancier ; en témoigne la publication de ses nouvelles Laia, 1932, ; Aspects, 1934 ; Ariane dans le labyrinthe grotesque et Mirage à Cythère, 1935.
Inspiré par le désastre de la guerre enfin terminée et les espérances qu'engendre le retour de la paix, l'écrivain se déclare poète. Entre 1949 et 1960 on peut trouver au rayon poésie des librairies ses recueils comme "Chansons d'Ariane", "les Heures et Mrs. Death", "Celui qui marche et le mur", "Fin du labyrinthe", "Livre de Sinera", "Formes et paroles".
En 1960, avec "La Peau de taureau", Espriu publie son œuvre la plus connue qui servira de référence au mouvement catalan dit de "la poésie civile". À cette période l'écrivain est fort engagé dans le combat des autonomistes catalans.
Outre la poésie et le roman, Espriu, profondément épris de culture antique et de références hébraïques, fasciné par la mort, écrit aussi pour la scène : "Antígone", 1939, "Première Histoire d'Esther", 1948, "Une autre Phèdre", 1978.