Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Emily sait quelque chose que les autres ne savent pas. Elle sait que nous n’aimerons jamais plus d’une poignée de personnes et que cette poignée peut à tout moment être dispersée, comme les aigrettes du pissenlit, par le souffle innocent de la mort. Elle sait aussi que l’écriture est l’ange de la résurrection.
Christian Bobin – La dame blanche (Gallimard / ‘L’un et l’autre’ – 2007)
Kitty Kielland (Norvège 1843–1914) – Un soir à Stokkavannet – 1890.
J’aime mieux me souvenir d’un Couchant Que jouir d’une Aurore Bien que l’un soit superbe oubli Et l’autre réel.
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Car il y a dans le départ un Drame Que rester ne peut offrir – Mourir divinement en une fois le soir – Est plus aisé que décliner –
Emily Dickinson Amherst (Massachusetts) 1830-1886
I’d rather recollect a setting Than own a rising sun Though one is beautiful forgetting— And true the other one.
Because in going is a Drama Staying cannot confer To die divinely once a Twilight— Than wane is easier—
in Car l’adieu c’est la nuit – Poésie Gallimard – 2007
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Malroux.
C’est quoi une vie d’homme ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière… C’est une lutte entre l’espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur… Je suis du côté de l’espérance, mais d’une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté.
J’ai quitté une terre qui n’était pas la mienne, pour une autre, qui non plus, ne l’est pas. Je me suis réfugié dans un vocable d’encre, ayant le livre pour espace, parole de nulle part, étant celle obscure du désert. Je ne me suis pas couvert la nuit. Je ne me suis point protégé du soleil. J’ai marché nu. D’où je venais n’avait plus de sens. Où j’allais n’inquiétait personne. Du vent, vous dis-je, du vent. Et un peu de sable dans le vent.
in Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format Gallimard, 1989
∞
Chanson de l’étranger
Je suis à la recherche d’un homme que je ne connais pas, qui jamais ne fut tant moi-même que depuis que je le cherche. A-t-il mes yeux, mes mains et toutes ces pensées pareilles aux épaves de ce temps ? Saison des mille naufrages, la mer cesse d’être la mer devenue l’eau glacée des tombes. Mais, plus loin, qui sait plus loin ? Une fillette chante à reculons et règne la nuit sur les arbres, bergère au milieu des moutons. Arrachez la soif au grain de sel qu’aucune boisson ne désaltère. Avec les pierres, un monde se ronge d’être, comme moi, de nulle part.
Havia a urn canto da sala um album de fotografias intolerâveis, alto de muitos métros e velho de infinitos minutos, em que todos se debruçavam na alegria de zombar dos mortos de sobrecasaca.
Um verme principiou a roer as sobrecasacas indiferentes e roeu as paginas, as dedicatôrias e mesmo a poeira dos retratos. Sô näo roeu o imortal soluço de vida que rebentava que rebentava daquelas paginas.
Poème extrait de Sentiment du monde (Sentimento do mundo) – 1940
Carlos-Drummond de Andrade (Brésil 1902-1987)
Source : Contre-jour – Cahiers littéraires – Neuf poèmes inédits en français – Traduits du portugais par Maria doCarmo Campos et Michel Peterson
Les morts en redingote
Il y avait dans un coin de la pièce un album de photographies intolérables, haut de plusieurs mètres et vieux de minutes infinies, où tous se penchaient dans la joie de se moquer des morts en redingote.
Un ver a commencé à ronger les redingotes indifférentes et à ronger les pages, les dédicaces et même la poussière des portraits. La seule chose qu’il n’a pas rongée c’est l’immortel sanglot de vie qui sourdait qui sourdait de ces pages-là.
Préexistante à la pensée et à l’acte, la poésie est un état, une source illimitée dans laquelle chacun peut puiser. – Ile Eniger
Poème extrait du recueil d’Ile Eniger : ‘Les pluriels du silence’
(Editions Chemins de plume – 2023)
Une sève
Je ne parle plus qu’avec le vent, le rinçage des pluies, la confiance des bêtes, la splendeur des étoiles, et cette terre-mère qui continue à porter, nourrir, aimer, malgré la bêtise-laideur-méchanceté de la grossière humanité. Les mots eux-mêmes sont ridicules, malingres, rabougris, inaboutis pour parler de cette bonté première qui, malgré nos errances, nos balbutiements, nos simagrées, toujours nous borde, nous accompagne. Une sève pourpre alimente l’arbre du vivre. Qu’importe la maigreur des jours, ses broussailles échevelées. Qu’importe les hordes, les hardes. La parole sauvage revendique sa place, sa voix. La résistance d’être. L’unique.
L’amour
Entre dedans douillet et dehors pluvieux
Entre instant de plaisir et tristesse annoncée
Entre les gouttes entre les larmes
Entre l’ivoire mélancolique d’un piano mouillé
Et l’encre nostalgique des mots blessés.
Le « blues »
Entre les vers de Francis Carco
Et les arpèges de Bill Evans.
La pluie… ?
Oui ! Je m’en souviens !
Andrei Krioutchenko (peintre de Paris)
Il pleut
À Éliane
Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime. Nous resterons à la maison : Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes Par ce temps d’arrière-saison.
Il pleut. Les taxis vont et viennent. On voit rouler les autobus Et les remorqueurs sur la Seine Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !
C’est merveilleux : il pleut. J’écoute La pluie dont le crépitement Heurte la vitre goutte à goutte… Et tu me souris tendrement.
Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure, Qui sanglote comme un adieu. Tu vas me quitter tout à l’heure : On dirait qu’il pleut dans tes yeux.
Celui qui entre par hasard dans la demeure d’un poète Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui Que chaque nœud du bois renferme davantage De cris d’oiseaux que tout le cœur de la forêt Il suffit qu’une lampe pose son cou de femme À la tombée du soir contre un angle verni Pour délivrer soudain mille peuples d’abeilles Et l’odeur de pain frais des cerisiers fleuris Car tel est le bonheur de cette solitude Qu’une caresse toute plate de la main Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes La légèreté d’un arbre dans le matin.
Combien de fois aurai-je dit ou écrit, empruntant l’expression à mon cher Cioran, que j’étais poète par tous les vers que je n’avais jamais écrits ? Combien de fois, l’âme bouleversée, aurai-je rêvé, le temps d’une lecture – et d’une relecture, pour faire durer et l’illusion et le plaisir –, être l’auteur des vers qui m’emportaient vers un ailleurs dont je ne supposais même pas l’existence ? A l’heure même où je franchis une énième dizaine de mes années, me croyant enfin hors d’atteinte, je découvre la poésie de Colette Gibelin.
Qui au bout des ans resterait sourd à son exhortation ?
Que faire maintenant ? N’attends pas le soleil, invente-le N’attends pas que la vie s’épanouisse étreins-la
Fais simplement ta part de colibri avec ténacité Accueille en toi les lumières du silence Continue le chemin même si raboteux Une source neuve jaillit à chacun de tes pas
Touché ! En plein coeur.
≈
Entre doute et ferveur (extrait)
Au-delà de la mer, disais-tu, quelles lumières ? Vers quel destin de pierre et de sable tourner des visages creusés par la brûlure d’exister ? Le vent tournoie. Le vent fait vibrer l’impossible, violon pour la soif, jungle verte dans l’ocre désert.
Au-delà, je répète au-delà, pour savourer le mot dans ses contours d’eau pure, Au-delà, c’est déjà dire le grand saut dans l’aube libre aux senteurs d’oasis. Et le rêve revient s’accroche comme lierre aspire la sève pour la pulpe à venir Toujours, la pulpe est à venir. Demain sera de menthe et de jasmin Demain peut-être ?
La mer, franchir la mer, la mémoire et l’exil. Le jour palpite comme une île, minuscule cœur de l’immensité.
Depuis longtemps les grands oiseaux ont pris le large, aile sauvage et magnifique envol. Atteindront-ils l’Eldorado qui danse, feu follet, danse dans le regard chargé de tant de brume et se perd au lointain ?
Au-delà de la mer comme un mirage à l’infini, cette terre brûlée en attente de pluie. Interminable combat des vivants pour que s’installe une clarté vivace. Lancinante espérance.
Dans l’ombre de tes yeux j’ai vu passer tous les instants du vivre, noires blessures, éclats du soleil, chemins d’herbes et de poussière, Et tu rayonnais malgré la détresse.
Si la mort est au bout du chemin, qu’elle soit l’estuaire où la rivière abandonne ses boues pour entrer, nue, dans l’océan.
Au-delà des mers, disais-tu, Quelles sources nouvelles ?
Si je m’endormais au cœur du Rien dans des confins rongés d’eaux grises Si je naissais dans des berceaux taillés dans le cœur des géants Si j’avais le soleil pour dais, la nuit pour traîne et si le cœur Du Monde résonnait avec les oiseaux sauvages dans mon cœur
Alors peut-être au centre de tout naîtrait une rose Non plus un cri, mais une fleur vive dans un jardin Et toutes les rumeurs, le bruit du ressac, le train des houles Se tairaient pour une seule rose et son parfum.
Les arbres morts reverdiraient pour remonter dans leur voyage Pour annoncer que sur les plages les hauts nuages et les vents Ne croient plus aux Dieux morts, que tout revit dans la durée D’une fleur d’un seul jour, que le temps partage le temps,
Et que tout continue et que tout recommence Que l’intérieur regarde et parle et refleurit Dans le silence revenu où l’on entend battre une rose.
Un jour quand nous dirons : “c’était le temps du soleil, Vous souvenez- vous, il éclairait la moindre famille, Et aussi bien la femme âgée que la jeune fille étonnée, Il savait donner leur couleur aux objets dès qu’il se posait. Il suivait le cheval coureur et s’arrêtait avec lui, C’était le temps inoubliable où nous étions sur la Terre, Où cela faisait du bruit de faire tomber quelque chose, Nous regardions alentour avec nos yeux connaisseurs, Nos oreilles comprenaient toutes les nuances de l’air Et lorsque le pas de l’ami s’avançait nous le savions, Nous ramassions aussi bien une fleur qu’un caillou poli. Le temps où nous ne pouvions attraper la fumée, Ah ! c’est tout ce que nos mains sauraient saisir maintenant”.
Publié le 20/12/2012 sur ‘Perles d’Orphée’
A l’attention d’un ami qui s’éloigne doucement et qui aimait tant ce petit poème.
Théophile Steinlen 1859-1923
L’Horloge
Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats.
Un jour un missionnaire, se promenant dans la banlieue de Nankin, s’aperçut qu’il avait oublié sa montre, et demanda à un petit garçon quelle heure il était. Le gamin du céleste Empire hésita d’abord ; puis, se ravisant, il répondit : « Je vais vous le dire. » Peu d’instants après, il reparut, tenant dans ses bras un fort gros chat, et le regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux, il affirma sans hésiter : « Il n’est pas encore tout à fait midi. » Ce qui était vrai.
Pour moi, si je me penche vers la belle Féline, la si bien nommée, qui est à la fois l’honneur de son sexe, l’orgueil de mon cœur et le parfum de mon esprit, que ce soit la nuit, que ce soit le jour, dans la pleine lumière ou dans l’ombre opaque, au fond de ses yeux adorables je vois toujours l’heure distinctement, toujours la même, une heure vaste, solennelle, grande comme l’espace, sans divisions de minutes ni de secondes, une heure immobile qui n’est pas marquée sur les horloges, et cependant légère comme un soupir, rapide comme un coup d’œil.
Et si quelque importun venait me déranger pendant que mon regard repose sur ce délicieux cadran, si quelque Génie malhonnête et intolérant, quelque Démon du contretemps venait me dire: « Que regardes-tu là avec tant de soin ? Que cherches-tu dans les yeux de cet être ? Y vois-tu l’heure, mortel prodigue et fainéant ? » Je répondrais sans hésiter : « Oui, je vois l’heure ; il est l’Éternité ! »
De sa rive l’enfance Nous regarde couler : « Quelle est cette rivière Où mes pieds sont mouillés ; Ces barques agrandies, Ces reflets dévoilés, Cette confusion Où je me reconnais, Quelle est cette façon D’être et d’avoir été ? »
Et moi qui ne peux pas répondre Je me fais songe pour passer aux pieds d’une ombre.
J’écoute le bruit de l’eau qui tombe dans mon sommeil. Les mots tombent comme l’eau moi je tombe. Je dessine dans mes yeux la forme de mes yeux, je nage dans mes eaux, je me dis mes silences. Toute la nuit j’attends que mon langage parvienne à me configurer. Et je pense au vent qui vient à moi, qui demeure en moi. Toute la nuit, j’ai marché sous la pluie inconnue. On m’a donné un silence plein de formes et de visions (dis-tu). Et tu cours désolée comme l’unique oiseau dans le vent.
in L’Enfer musical, – Ypsilon éditeur – 10/2012. – Traduction : Jacques Ancet.
La poésie de Barbara Auzou jumelle la grâce fragile d’un papillon et l’état d’être du visionnaire.
Ile Eniger – Préface de Grand comme – éditions unicité / 2024
Grand comme (extraits : pages 94 à 96)
vivre au fond est une énigme sur une route d’herbes et d’encres sauvages nous avons grandi trop vite dans d’illusoires jardins aux lèvres nos harmonicas comme seuls accordéons de voyage
on nous a dit il n’y a rien dans l’orbite des pierres passez votre chemin on nous a dit la rose évasive s’évanouit au matin soyons quittes on nous a dit que l’invasion du lierre étouffait l’amour et la peau de chagrin que la rosée excite
on a feuilleté herbiers et dictionnaires cherchant à comprendre en vain la belle inquiète son parfum de romarin sa beauté ordinaire qui s’invite parfois en nos mains pourtant une étoile au loin s’accroche à son dernier empire assommée de petit matin et elle t’empoignera tout à l’heure par les pans de ta veste par les plis de ton cœur et par les très longs cheveux de la conscience claire tu verras alors danser sans la moindre peine tout ce que la vie promet de mort et les formidables efforts pour la combler depuis le premier jour
Oh ! ma France ! ô ma délaissée ! J’ai traversé Les Ponts-de-Cé.
Derrière le plus simple arrondi, incomplet certes, d’une seule lettre de l’alphabet on peut parfois trouver un émouvant poème, chargé de messages, de son siècle ou d’un autre plus lointain, poissé du sang séché des braves, qu’un inoubliable poète mu par son espérance composa un jour outragé sur les bords libres de la Loire :
« C »
Qu’un musicien à la sensibilité exacerbée se fasse complice du poète, qu’il revête sa poésie d’un habit de mélodie…
Qu’un ténor, d’une douce et ondulante inflexion, unisse ces deux voix…
Et nos âmes oublieuses franchissant les ponts de notre Loire, traverseront aussi les combats douloureux de notre histoire et les souffrances de nos ainés.
Quand les vers sont d’Aragon et la musique de Poulenc, les drames que pudiquement ils racontent paraissent plus émouvants encore.
Quand Hugues Cuénod les chante, une larme pourrait bien nous échapper… de nos temps lointains venue.
C
J’ai traversé Les Ponts-de-Cé C’est là que tout a commencé
Une chanson des temps passés Parle d’un chevalier blessé,
D’une rose sur la chaussée Et d’un corsage délacé,
Du château d’un duc insensé Et des cygnes dans les fossés,
De la prairie où vient danser Une éternelle fiancée,
Et, j’ai bu comme un lait glacé Le long lai des gloires faussées.
La Loire emporte mes pensées Avec les voitures versées,
Et les armes désamorcées, Et les larmes mal effacées,
Oh ! ma France ! ô ma délaissée ! J’ai traversé Les Ponts-de-Cé.
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy