‘Les bienfaits de la Lune’

S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire
Un peu de Fleurs du mal
Quelque chose à fumer
S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire
Ça peut pas faire de mal
C’est du rêve imprimé.

Serge Reggiani – chanson ‘Monsieur Baudelaire’ 

Serge Reggiani dit Baudelaire :

‘Les bienfaits de la Lune’
– Petit poème en prose XXXVII –

La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit : « Cette enfant me plaît. »

Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s’étendit sur toi avec la tendresse souple d’une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C’est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis ; et elle t’a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l’envie de pleurer.

Cependant, dans l’expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux ; et toute cette lumière vivante pensait et disait : « Tu subiras éternellement l’influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau informe et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce !

« Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j’ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes ; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l’eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu’ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d’une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie. »

Et c’est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.

Charles Baudelaire 1821-1867

 

Le Spleen de Paris – 1869

Elle viendra – 14 – ‘Mourir de mourir’

Deux poèmes extraits de :

 

J’arrive au bord de la falaise,
c’est la terminaison du temps.
Mes derniers pas sur la planète
ne font pas retourner l’oiseau.

Jamais le jour ne fut si beau
avec ses arbres que mordorent
les automnes et les crépuscules.

Nous déjeunons sous un reste d’ombrage
parmi les brises au langage inaudible
en qui se perd le peu que nous disons.

Le ciel n’est plus voilé que dans nos yeux.
Laissons voguer l’abeille encore
quand déjà ce n’est plus pour nous.

Jean Grosjean 1912-2006
Adieu le cornouiller sanguin,
le muflier rouge sur la pente,
l’éventail du mirobolant,
les degrés de l’escalier courbe
et l’art du chemin transversal.
.
Les sueurs, les travaux et les pluies
n’ont donc fait ce jardin tranquille
avec son balustre à sédum
entre la rose et les fraisiers
que pour le quitter comme un rêve.
.
Le vent caressait les feuillages
ici moins tristement qu’ailleurs.
.

Quitter ce lieu me fend le cœur
et c’est de mourir que je meurs.

Fulgurances – X – ‘Il faut fuir…’

Il faut fuir par une échelle de soie,
le long des murailles lisses,
hors du vaste Château où règne
la Mort étincelante, la fête noire
des cris zébrés de silence, qui dévastent
et déchirent l’humble beauté que l’on torture.
Le long du mur, vers l’en bas,
il faut descendre par la paroi
du vertige, vers la cendre, la multitude
des yeux brûlés à la cime abolie,
au fond du désespoir,
qu’humecte une goutte
d’espérance, où l’abîme rencontre l’abîme,
quand le rien étreint l’infini.

Jean Mambrino 1923-2012

 

  Les ténèbres de l’espérance (Arfuyen, 2007)

‘Cendres’

Au centre du poème il y a un autre poème, au centre du centre il y a une absence, au centre de l’absence il y a mon ombre.

Alejandra Pizarnik

Cendres 

Nous avons dit des paroles,
des paroles pour réveiller les morts,
des paroles pour faire un feu,
des paroles pour pouvoir nous asseoir
et sourire.

Nous avons créé le sermon
de l’oiseau et de la mer,
le sermon de l’eau,
le sermon de l’amour.

Nous nous sommes agenouillés
et avons adoré de longues phrases
comme le soupir de l’étoile,
des phrases comme des vagues
des phrases comme des ailes.

Nous avons inventé de nouveaux noms
pour le vin et pour le rire,
pour les regards et leurs terribles
chemins.

Moi à présent je suis seul(e)
– comme l’avare délirant(e)
sur sa montagne d’or –
et je lance des paroles vers le ciel
mais je suis seul(e)
et je ne peux dire à mon aimée
ces paroles qui me font vivre.

Alejandra Pizarnik 1936-1972

 

Las aventuras perdidas (1958) – Œuvres (Ypsilon, 2022) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet

‘Coup de foudre’

Signes et indices il y eut,
illisibles, mais quelle importance.

Coup de foudre

Convaincus sont-ils, tous les deux,
qu’un sentiment soudain les avait réunis.
Belle est cette certitude
mais plus belle est l’incertitude.

Et puisqu’ils ne se sont jamais connus avant,
rien entre eux, le croient-ils, n’est jamais arrivé.
Mais qu’en pensent les rues, escaliers et couloirs
où, depuis si longtemps, ils pouvaient se croiser ?

J’aimerais leur demander
s’ils ne se souviennent pas –
peut-être, dans ce tourniquet,
autrefois, l’un et l’autre, face à face ?
quelque « pardon » dans la cohue ?
« vous faites erreur » au téléphone ?
Mais je sais bien ce qu’ils diront.
Non, rien, aucun souvenir.

Ils seraient étonnés d’apprendre
que, depuis un moment déjà,
le hasard jouait avec eux.

Pas tout à fait prêt encore
à se faire destin pour eux,
il les poussait, les éloignait,
et les croisait en chemin
pour s’écarter aussitôt
en rigolant sous cape.

Signes et indices il y eut,
illisibles, mais quelle importance.

Qui sait, il y a trois ans peut-être,
sinon mardi dernier,
une feuille avait volé
d’une épaule vers l’autre ?
On avait ramassé quelque chose de perdu ?
Un ballon peut-être, déjà
dans les buissons de l’enfance ?

Des verrous il y avait, des sonnettes
où, bien avant l’heure dite,
un toucher s’allongeait sur un autre toucher ?
Deux valises, côte à côte, au vestiaire ?
Un rêve identique, une nuit,
aussitôt effacé le matin ?

Tout début, c’est très clair,
n’est jamais qu’une suite,
et le livre des événements
toujours ouvert au milieu.

Wislawa Szymborska 1923-2012

in Vue avec un grain de sable (1996)

Fulgurances – III – Forêt

Il n’y a pas de porte
ni de gardien dans la forêt
bien qu’elle soit le Temple.
Rien à ouvrir ou à fermer.
Chacun trouve en elle son chemin.
Sa lumière dans les bouleaux.
Puis les feuillages retombent
et gardent le secret.

Jean Mambrino 1923-2012

 

in Ainsi ruse le mystère (Corti-1983)

‘Musique’

La musique repose sur l’harmonie entre le Ciel et la Terre, sur la coïncidence du trouble et du clair.

Hermann Hesse – Narcisse et Goldmund 

MUSIQUE 

J’aurais voulu de temps en temps être musique,
et, privé de mon corps, partir avec le vent
sur les fleuves perdus, les vautours en révolte,
les troupeaux d’arbres fous qui broutent les hameaux.

De temps en temps j’aurais voulu être un murmure
interrompant le long silence du silex
et le forçant enfin de m’expliquer pourquoi
il a l’air malheureux comme un astre qui tombe.

De temps en temps j’aurais voulu être un soupir
chez les insectes roux qui détruisent la pomme,
la sapotille et la pastèque trop crédule.

J’aurais voulu de temps en temps être un refrain
qui unit sans raison ni astuce perverse
le désespoir de vivre aux douceurs de la vie.

Alain Bosquet
(Odessa 1919 – Paris 1998)

 

Sonnets pour une fin de siècle (1980)

Rendez-vous dans la lumière

Si j’étais tant attiré par la lumière, c’est parce qu’il y avait un fond de ténèbres.

Christian Bobin – La lumière du monde / 2001

Il y a deux manières de briller, disait Paul Claudel, rejeter la lumière ou la produire.
Le plus souvent pourtant, me semble-t-il, ceux qui la produisent ne cherchent nullement à briller. Ils n’aspirent qu’à nous éclairer. Voilà pourquoi, par delà le temps, c’est dans la lumière, celle qu’ils nous offrent si généreusement, qu’on peut leur donner rendez-vous.

Orphée innombrable

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis
le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons.
Établis la distance entre les visages, fais danser
les distances du monde, entre les maisons,
les regards, les étoiles. Propage l’harmonie,
arrange les rapports, distribue le silence
qui proportionne la pensée au désir, le rêve
à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,
au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité
du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible
où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient.
Dilate les limites de l’instant, la tessiture
de la voix qui monte et descend l’échelle
du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï.
Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

Jean Mambrino 1923-2012

 

  in La saison du monde (1986)

Jean-Sébastien Bach
Sonate pour orgue No. 4, BWV 528 – II Andante [Adagio]
Transcription

Stéphanie Paulet (violon) & Elisabeth Geiger (orgue)

‘La poesía’

Ah, si seulement avec une goutte de poésie ou d’amour,
nous pouvions apaiser la haine du monde …

Pablo Neruda

Enregistrement Lelius 09/2013

La poésie

Et ce fut à cet âge… La poésie
vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d’où elle surgit,
de l’hiver ou du fleuve.
Je ne sais ni comment ni quand,
non, ce n’étaient pas des voix, ce n’étaient pas
des mots, ni le silence :
d’une rue elle me hélait,
des branches de la nuit,
soudain parmi les autres,
parmi des feux violents
ou dans le retour solitaire,
sans visage elle était là
et me touchait.

Je ne savais que dire, ma bouche
ne savait pas
nommer,
mes yeux étaient aveugles,
et quelque chose cognait dans mon âme,
fièvre ou ailes perdues,
je me formai seul peu à peu,
déchiffrant
cette brûlure,
et j’écrivis la première ligne confuse,
confuse, sans corps, pure
ânerie,
pur savoir
de celui-là qui ne sait rien,
et je vis tout à coup
le ciel
égrené
et ouvert,
des planètes,
des plantations vibrantes,
l’ombre perforée,
criblée
de flèches, de feu et de fleurs,
la nuit qui roule et qui écrase, l’univers.

Et moi, infime créature,
grisé par le grand vide
constellé,
à l’instar, à l’image
du mystère,
je me sentis pure partie
de l’abîme,
je roulai avec les étoiles,
mon cœur se dénoua dans le vent.

neruda_pablo_gallimard.jpg
Pablo Neruda – Chili 1904-1973
 
« Mémorial de l’île noire » – 1964
   Traduction de Pierre Clavilier

La poesía

Y fue a esa edad… Llegó la poesía
a buscarme. No sé, no sé de dónde
salió, de invierno o río.
No sé cómo ni cuándo,
no, no eran voces, no eran
palabras, ni silencio,
pero desde una calle me llamaba,
desde las ramas de la noche,
de pronto entre los otros,
entre fuegos violentos
o regresando solo,
allí estaba sin rostro
y me tocaba.

Yo no sabía qué decir, mi boca
no sabía
nombrar,
mis ojos eran ciegos,
y algo golpeaba en mi alma,
fiebre o alas perdidas,
y me fui haciendo solo,
descifrando
aquella quemadura,
y escribí la primera línea vaga,
vaga, sin cuerpo, pura
tontería,
pura sabiduría
del que no sabe nada,
y vi de pronto
el cielo
desgranado
y abierto,
planetas,
plantaciones palpitantes,
la sombra perforada,
acribillada
por flechas, fuego y flores,
la noche arrolladora, el universo.

Y yo, mínimo ser,
ebrio del gran vacío
constelado,
a semejanza, a imagen
del misterio,
me sentí parte pura
del abismo,
rodé con las estrellas,
mi corazón se desató en el viento.

‘Argo’

Des visages de bateaux hantent ma vie…

Argo 

Mes histoires je les ai apprises près des bateaux
non par des voyageurs ou des marins
ou par les autres sur les jetées qui attendent
débarqués perpétuels, cherchant dans leur poche une
cigarette.
Des visages de bateaux hantent ma vie :
les uns ouvrent les yeux comme le Cyclope
immobiles sur le miroir des eaux
d’autres avancent comme des somnambules, dangereusement,
d’autres encore
ont sombré dans les abysses du sommeil
chaînes bois voiles et cordages.
Dans la petite maison fraîche au jardin
parmi les trembles et les eucalyptus
près du moulin couvert de rouille
de la citerne jaune où tourne seul un poisson rouge
dans la petite maison fraîche qui sent l’osier
j’ai trouvé une boussole de marine
elle m’a montré les anges de tous les temps qui hantent
le silence du plein midi.

                                                                     Novembre 1948

Georges Séféris 1900-1971

 

  Traduit du grec par Michel Volkovitch

‘La cage’

La Cage 

Dehors, du soleil.
Ce n’est qu’un soleil
mais les hommes le regardent
et ensuite ils chantent.

Je ne sais rien du soleil.
Je sais la mélodie de l’ange
et le sermon brûlant
du dernier vent.
Je sais crier jusqu’à l’aube
quand la mort se pose nue
sur mon ombre.

Je pleure sous mon nom.
J’agite des mouchoirs dans la nuit
et des bateaux assoiffés de réalité
dansent avec moi.
Je cache des clous
pour maltraiter mes rêves malades.

Dehors, du soleil.
Je m’habille de cendres.

Alejandra Pizarnik – Argentine 1936-1972

 

Las aventuras perdidas (1958) – Œuvres (Ypsilon, 2022) 
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet.

 

 

Elle habitait un appartement minuscule au cœur de Buenos-Aires. Elle avait fait un voyage à Paris (voyage qui allait nourrir son imagination longtemps après son retour et au cours duquel elle rencontre Julio Cortazar et André Pieyre de Mandiargues, deux figures-clés dans sa vie) et par la suite elle ne sortit quasiment plus de l’espace clos de ses quatre murs, où elle écrivait, dormait (mal) et recevait ses amis. Près de son bureau, elle avait épinglé une phrase d’Artaud : «Il fallait d’abord avoir envie de vivre ».
[…]
Dans son journal, le 30 octobre 1962, après avoir cité Don Quichotte (« Mais ce qui fit le plus plaisir à Don Quichotte fut le silence merveilleux qui régnait dans toute la maison… »), elle a écrit : « Ne pas oublier de me suicider. » Le 25 septembre 1972, elle s’en est souvenue.

Alberto Manguel – extrait de sa postface dans
« Alejandra Pizarnik – Oeuvres poétiques » – Acte Sud (2005)

« He mirat aquesta terra »

Reprise d’un billet du 1/02/2014 sur « Perles d’Orphée » :
« J’ai regardé cette terre »

En 2013, année du centenaire de la naissance du poète Salvador Espriu, la Catalogne a rendu un puissant hommage à celui qui a été un symbole de la résistance contre le franquisme.
Pour la circonstance Silvia Pérez Cruz, accompagnée à la guitare par Toti Soler, chantait avec une profonde et intense émotion ce beau poème que Salvador Espriu composa à la gloire de sa terre aimée.

« He mirat aquesta terra »

Quan la llum pujada des del fons del mar
a llevant comença just a tremolar,
he mirat aquesta terra,
he mirat aquesta terra….

J’ai regardé cette terre

Quand la lumière montée du fond de la mer
au levant commence juste à trembler,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand dans la montagne qui ferme le ponant
le faucon emporte la clarté du ciel,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que râle l’air malade de la nuit
et que des bouches d’ombre se pressent aux chemins,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand la pluie porte l’odeur de la poussière
des feuilles âcres des lointains poivriers,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand le vent se parle dans la solitude
de mes morts qui rient d’être toujours ensemble,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que je vieillis dans le long effort
de passer le soc sur les souvenirs,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand l’été couche sur toute la campagne
endormie l’ample silence qu’étendent les grillons,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que des sages doigts d’aveugle comprennent
comment l’hiver dépouille le sommeil des sarments,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand la force effrénée des chevaux
de l’averse descend soudain les ruisseaux,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

1980

Salvador Espriu
Salvador Espriu 1913-1985

Un poète de la Méditerranée : Salvador Espriu.

Jusqu'à la guerre civile espagnole, son expression est d'abord celle du dramaturge et du romancier ; en témoigne la publication de ses nouvelles Laia, 1932, ; Aspects, 1934 ; Ariane dans le labyrinthe grotesque et Mirage à Cythère, 1935.

Inspiré par le désastre de la guerre enfin terminée et les espérances qu'engendre le retour de la paix, l'écrivain se déclare poète. Entre 1949 et 1960 on peut trouver au rayon poésie des librairies ses recueils comme "Chansons d'Ariane", "les Heures et Mrs. Death", "Celui qui marche et le mur", "Fin du labyrinthe", "Livre de Sinera", "Formes et paroles".

En 1960, avec "La Peau de taureau", Espriu publie son œuvre la plus connue qui servira de référence au mouvement catalan dit de "la poésie civile". À cette période l'écrivain est fort engagé dans le combat des autonomistes catalans.

Outre la poésie et le roman, Espriu, profondément épris de culture antique et de références hébraïques, fasciné par la mort, écrit aussi pour la scène : "Antígone", 1939, "Première Histoire d'Esther", 1948, "Une autre Phèdre", 1978.

Sur un fil

Tu inventes la balance où rien d’impur ne survit et quel juste partage est fait dans l’équilibre du monde,
Entre huit grains de poussière et deux plumes de mésange !

Le funambule

Un sentier de fil tendu et si mince qu’un ange n’y pourrait cheminer que les ailes ouvertes ;

Rien que l’espace alentour -, très bas et très haut l’espace charmeur et mortel.

Ô funambule, il n’est pas de solitude comparable à la tienne et tu n’as d’autre compagnon

Que cette mort toujours te parlant à l’oreille et te pressant de lui céder.

Ah ! quelle danse étrange où le moindre faux pas punit de mort le danseur !

Quelle fidélité où le moindre mensonge immole le menteur.

De ton pied intelligent, tu choisis le nombre d’or entre cent nombres perfides — et chacun de tes orteils est vainqueur de cent énigmes.

Tandis que tes bras levés et tes paumes bien ouvertes semblent toucher une rampe de vent ou calmer les sirènes du vide.

Une grâce vigoureuse dicte la foi forte et chaste à tes genoux, à ta nuque.

Et tu poursuis un voyage dans la pure vérité.

Tu marches ; plus rien en toi ne peut dormir ou rêver. Ô justice, ô vigilance.

Et tu es comme l’avare qui perdrait tout son trésor en perdant un seul denier.

L’oiseau des cimes t’admire en ta haute pauvreté. Il a dans l’air vaste et nu mille soutiens transparents :

Toi, tu n’as pour seul appui qu’un fil nié par les yeux, le plus frêle fil du monde entre deux bords de cristal. 

Tu inventes la balance où rien d’impur ne survit et quel juste partage est fait dans l’équilibre du monde,

Entre huit grains de poussière et deux plumes de mésange !

Si ta main va s’emparer de quelque invisible pêche, tu sais la fondre en toi-même et goûter son jus profond de la lèvre au bout des pieds.

Ô prince du suspens, ô maître de l’audace, chaque pas que tu fais engendre des musiques en des lieux bercés hors du temps ;

Et la terre envieuse et l’abîme dompté ne pouvant t’engloutir, ont pris parti de t’adorer.

Règne donc dans un tourment aux figures de délice ; caresse d’une main savante les grands fauves endormis,

Puisque tu vois danser ton âme à la distance d’un seul pas et que ta main va l’atteindre.

Ô solitaire, ô lucide, risque à chaque instant de perdre un séjour obéissant, un empire de saisons pour gagner un pas de plus.

Géo Norge 1898-1990

 

in Œuvres poétiques

 

 

‘Ulysse’

Ulisse

Nella mia giovinezza ho navigato
Lungo le coste dalmate. Isolotti
A fior d’onda emergevano, ove raro
Un uccello sostava intento a prede,
Coperti d’alghe, scivolosi, al sole
Belli come smeraldi. Quando l’alta
Marea e la notte li annullava, vele
Sottovento sbandavano più al largo,
Per fuggirne l’insidia. Oggi il mio regno
E quella terra di nessuno. Il porto
Accende ad altri i suoi lumi; me al largo
Sospinge ancora il non domato spirito,
E della vita il doloroso amore.

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Umberto Saba 1883-1957

 

Mediterranee.
Mondadori editore, Milano, 1946

Ulysse

Dans ma jeunesse j’ai navigué
le long des côtes dalmates. Des îlots
à fleur d’onde émergeaient, où quelque rare
oiseau se posait guettant sa proie ;
couverts d’algues, glissants, ils luisaient
au soleil, beaux comme des émeraudes.
Quand la marée haute et la nuit
les effaçaient, des voiles
sous le vent se dispersaient au large,
pour en fuir les écueils. Aujourd’hui mon royaume
est cette terre de personne. Le port
fait briller pour d’autres ses lumières ; moi, vers le large
me pousse encore un esprit indompté,
et de la vie le douloureux amour.

Traduction : Odette Kaan

‘Confins’

Confine

Parla a lungo con me la mia compagna
di cose tristi, gravi, che sul cuore
pesano come una pietra; viluppo
di mali inestricabile, che alcuna
mano, e la mia, non può sciogliere.

                           Un passero
della casa di faccia sulla gronda
posa un attimo, al sol brilla, ritorna
al cielo azzurro che gli è sopra.

                           Oh lui,
tra i beati beato! Ha l’ali, ignora
la mia pena secreta, il mio dolore
d’uomo giunto a un confine: alla certezza
di non poter soccorrere chi s’ama.

Confins

Longuement me parle ma compagne
de choses tristes, graves, qui pèsent
comme une pierre sur mon cœur ; enchevêtrement inextricable
de douleurs, qu’aucune main, pas plus la mienne, n’annulera.

                                  Un moineau
sur la pente de la maison d’en face
un instant se pose, brille au soleil, retourne
au ciel d’azur par–dessus lui.

                                   O lui
heureux bienheureux ! Des ailes il a, il ignore
ma peine secrète, ma douleur
d’homme venu à une limite : toute la certitude
de ne pouvoir porter secours à ceux que l’on aime.

Umberto Saba 1883-1957

 

Extrait de « Parole » (Paroles)
Traduction : Bernard Simeone

 

 

 

Peut-être est-ce parce qu'à Trieste on était en partie italien, en partie autrichien et en partie slovène, qu'Umberto Saba est demeuré le moins connu des immortels de la poésie italienne tels que Pasolini, Ungaretti et Montale, ses contemporains et amis.

Peut-être qu'une enfance difficile, sans père, et une vie d'homme en fuite permanente pour échapper aux persécutions des "lois raciales" et préserver la vie des siens, ont conduit la parole du poète sensible et mélancolique sur le chemin discret de la simplicité plutôt que vers les buissons épais de l'hermétisme du temps.