Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Je voudrais dire encore un mot à l’adresse des oreilles exquises : ce que, quant à moi, je demande véritablement à la musique. Qu’elle soit de belle humeur, désinvolte, tendre et profonde comme un après-midi d’octobre.
Nietzsche (« Ecce homo » – 1888)
Imprégné des mots de Nietzsche que j’ai fait miens depuis longtemps, et glissant mon pas dans les pas romantiques de Tchaïkovski, c’est au rythme lent du promeneur solitaire que j’entreprends aujourd’hui cette balade à travers l’automne.
Mais peut-être n’était-ce que la poursuite d’un vieux voyage, qui, ne connaissant pas d’autre fin que le « destin », trouve son but dans les traces abandonnées sur les chemins ?
Est-il saison plus belle, plus élégiaque que l’automne, si propice au souvenir et à la nostalgie, pour fondre sa souffrance jusqu’à la délectation dans le crépuscule de la mélancolie. « Le bonheur d’être triste ». N’est-ce pas Monsieur Hugo ?
Point d’itinéraire, point de programme. Le « vent mauvais » pour seul gouvernail.
Simplement déambuler à travers les sentes qui rouscaillent sous le pied, vagabonder sous les « ciels mouillés », traverser les carrefours des désespérés, s’abandonner dans l’incommensurable dédale des jours perdus, louvoyer entre les larmes des amours déçues, parmi les feuillets d’albums oubliés, évoquer . « Entre les pins, entre les tombes » palpiter…
Une halte en poésie, une autre au pied d’un chevalet…
Peut-être qu’un violon couleur d’automne me confiera son âme ?
Et, qui sait, belle amie, si votre chant daignait m’offrir la vôtre…?
∞
Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire, J’aime à revoir encor, pour la dernière fois, Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois !
Paul Robeson (basse) – Carnegie Hall de New York, le 9 mai 1958 :
Goin’ home, goin’ home, I’m jes’ goin’ home ; Quiet-like, some still day, I’m jes’ goin’ home. It’s not far, jes’ close by, Through an open door ; Work all done, care laid by, Goin’ to fear no more. Mother’s there ‘spectin’ me, Father’s waitin’ too ; Lots o’ folk gather’d there, All the friends I knew, All the friends I knew. Home, I’m goin’ home !
Nothin lost, all’s gain, No more fret nor pain, No more stumblin’ on the way, No more longin’ for the day, Goin’ to roam no more ! Mornin’ star lights the way, Res’less dream all done ; Shadows gone, break o’ day, Real life jes’ begun. There’s no break, there’s no end, Jes’ a livin’ on ; Wide awake, with a smile Goin’ on and on.
Même à la lueur des feux de Bengale, le bagne est toujours le bagne, et la musique qu’entend de loin un homme certain de ne jamais revoir son pays ne suscite en lui qu’une noire tristesse.
Anton Tchékhov – l’île de Sakhaline (Gallimard – Folio Classique)
Étrange écho de Negro spirituals dans ces mots de l’écrivain russe Anton Tchekhov ! Et pourtant, ce ne sont pas les chants nostalgiques afro-américains qui les ont inspirés, mais les sinistres silences adipeux des bagnards maudits de l’île de Sakhaline, au large de la Sibérie. Là où « les gens erraient comme des ombres et se taisaient comme des ombres ».
Antonín Leopold Dvořák (1841-1904)
Alors qu’en ce début des années 1890 Tchékhov est tout à la rédaction de « L’île de Sakhaline », le compositeur tchèque célèbre, Antonin Dvorák, s’apprête à embarquer pour New York, décidé à occuper le poste de directeur du Conservatoire National de musique, conformément à l’invitation appuyée que lui ont adressée les américains, fervents admirateurs de son œuvre.
— L’histoire ne nous a pas appris que les deux artistes eurent quelqu’occasion de se rencontrer…
1893. Antonin Dvorák est installé à Manhattan depuis un an. Particulièrement motivé par l’ambitieux projet que lui proposent ses hôtes américains : fonder une musique nationale pour ce jeune pays, les États Unis, il a composé une symphonie, sa neuvième, à laquelle il donne d’abord le juste titre de « Symphonie depuis le Nouveau Monde » avant qu’elle ne finisse par s’appeler « Symphonie du Nouveau Monde ». Le 15 décembre, elle est au programme du New York Philharmonic Orchestra au Carnegie Hall, pour sa toute première exécution.
Qui aurait pu imaginer que l’œuvre connaisse un succès populaire aussi grand à travers le monde, jusqu’à nos jours encore, au point de servir de source d’inspiration et d’illustration musicales à mille et une productions allant du générique d’émission télévisée à la sonorisation de jeux vidéos en passant par les transcriptions les plus diverses dans les univers musicaux les plus variés, sans compter les innombrables reprises des thèmes mélodiques d’un mouvement ou d’un autre dans les musiques de films ou les compositions populaires contemporaines ?
Et, à l’origine de cette pléiade de succès, faisant office de catalyseur, « Goin’ home » !
Tout commence donc ainsi :
— S’il vous plaît, Maestro !
— Et j’entends déjà, dès les premières mesures… « Bon sang ! Mais c’est bien sûr !…La Symphonie du Nouveau Monde ! »
Dvoràk – Symphonie N°9 (début du 1er mouvement)
Philharmonique de Berlin dirigé par Claudio Abbado
Théâtre Massimo de Palerme – 1er Mai 2002
Difficile, il est vrai, de trouver quelque parenté musicale entre le dynamisme de cette cavalcade effrénée de l’orchestre à travers les grands espaces et la douceur élégiaque d’un chant du retour entonné par la voix envoûtante de Paul Robeson !
Mais le décor est planté : La neuvième de Dvorák !
Glissons-nous dans le deuxième mouvement et sans bouder notre plaisir, laissons-nous emporter par la douce vague mélancolique du premier thème, Largo, sur laquelle surfe, en Ré bémol majeur, avec délice et grâce, le cor anglais !…
Habré de levantar la vasta vida que aún ahora es tu espejo: cada mañana habré de reconstruirla. Desde que te alejaste, cuántos lugares se han tornado vanos y sin sentido, iguales a luces en el día. Tardes que fueron nicho de tu imagen, músicas en que siempre me aguardabas, palabras de aquel tiempo, yo tendré que quebrarlas con mis manos. ¿En qué hondonada esconderé mi alma para que no vea tu ausencia que como un sol terrible, sin ocaso, brilla definitiva y despiadada? Tu ausencia me rodea como la cuerda a la garganta, el mar al que se hunde.
Jorge Luis Borgès (1899-1986)
Edward Munch – Jappe sur la plage (1891) – Oslo
Absence
.
Il me faudra soulever la vaste vie
qui est encore ton miroir :
Il me faudra la reconstruire chaque matin.
Depuis que tu es partie
combien d’endroits sont-ils devenus vains
et dénués de sens, pareils
à des lumières dans le jour.
Soirs qui furent abri pour ton image,
musiques où toujours tu m’attendais,
paroles de ces temps-là,
il me faudra les briser avec mes mains.
Dans quel creux cacherai-je mon âme
pour ne pas voir ton absence
qui, comme un soleil terrible, sans couchant,
brille définitive et impitoyable ?
Ton absence m’entoure
comme la corde autour de la gorge.
La mer où elle se noie.
.
In « Ferveur de Buenos Aires » (1923)
traduit de l’espagnol par Silvia Baron Supervielle
Lieu commun, sans doute, mais qu’importe ! Au nom de quelle convention me priverais-je, chaque fois que les rousseurs d’octobre font craquer mes souvenirs sous le poids de mon pas, d’entendre cette chanson douce et mélancolique que mon père fredonnait sans cesse ? A croire qu’instillés par son chant dans mes biberons, couplets et refrain en ont irrémédiablement parfumé le lait.
Ils sont innombrables ces artistes, chanteurs lyriques ou de variétés, musiciens classiques ou jazzmen de tout temps, à s’être épris de cette chanson française chargée d’autant d’éternité qu’un poème de Verlaine, ou un prélude de Bach. Tous, partout, ont donné leur version des « Feuilles mortes »de Prévert et Kosma. Aucun, bien sûr, n’aura su faire résonner cet air en moi tel que mon père le chantonne encore dans ma mémoire.
Toutefois, après avoir écouté avec plaisir, tant de fois, tant de versions et pendant tant d’années, je conserve précieusement dans mes archives intimes trois interprétations qui — je ne saurais expliquer pourquoi — ont le don de me faire voyager entre le lointain royaume des bonheurs de mon enfance et les ciels parfois brouillés de ma vie d’homme.
Comment ne trouveraient-elles pas leur juste place dans ces pages partagées du journal de mes émotions ?
Les voici donc ! En noir et blanc, couleur nostalgie, — et pourtant pas toujours dans ma langue que je chéris —, telles que retrouvées sur la toile.
Yves Montand : Interprète absolu de ce poème et de la mélodie qui lui colle aux vers depuis toujours… Concordance d’époques…!
&
Nat King Cole : Velours, charme…! Et premiers chagrins d’amour.
&
Eva Cassidy : Dès que je l’ai découverte à la fin des années 90, la superbe interprétation très personnelle d’Eva Cassidy, trop tôt disparue, m’a définitivement conforté, s’il en était besoin, dans cette affirmation du poète selon laquelle la mélancolie c’est le bonheur d’être triste. La guitare, peut-être ? La blondeur, qui sait ? L’artiste, assurément !
Ô que c’est long d’aimer sans voir ce que l’on aime…
De caresser une ombre et de sourire au mur
Et de s’interroger si l’Autre fait de même
Et se sent dans le cœur je ne sais quel fruit mûr
Qui crève de tristesse et d’espérance extrême.
Paul Valéry Corona & Coronilla (Editions de Fallois – P. 147)
Edward Munch (1863-1944) – Separation
En chaque homme résonne, toujours recommencée, la plainte d’Orphée. Cri d’amour, désespéré, désespérant, venu du gouffre de la solitude infligée, cri de détresse d’un cœur qu’on divise, qu’on arrache à lui-même.
Parfois, quand, l’espace d’un souffle, sa poitrine endigue son sanglot, une mélodie inattendue ouvre un chemin vers un vieux souvenir. Ô la tendre nostalgie des sourires perdus ! Le scintillement mouillé d’une lueur d’espérance !
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy