Pour l’amour de Célimène… ou de Ludmilla

Ce billet reprend et complète l’article diffusé sur « Perles d’Orphée »
le 4 mai 2013 : « Célimène et le Cardinal »

Molière par Houdon

Ce 4 juin 1666, Molière, enveloppé pour la première fois dans le manteau d’Alceste, traverse la scène du Palais-Royal.
Acte V – Scène IV : La pièce touche à sa fin. Il sait que dans un très court instant le rideau va tomber sur la dernière réplique lancée par Philinte. Il ne peut imaginer que cette comédie si fraichement écrite deviendra l’une de ses plus mémorables réalisations : « Le Misanthrope ». 
Alceste, « l’atrabilaire amoureux » (de la belle et coquette Célimène), est au comble de la déception : elle vient d’exprimer clairement son refus de le suivre dans l’exil qu’il s’est choisi, loin des hypocrisies de cette société qu’il déteste.
Il en conclut qu’elle ne l’aime pas, et décide de rompre, sèchement :

Non, mon cœur, à présent, vous déteste…

Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage
de vos indignes fers pour jamais me dégage.

Il fuira donc seul ce monde qui le déçoit irrémédiablement :

Trahi de toutes parts, accablé d’injustices,
je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices,
et chercher sur la terre un endroit écarté
où d’être homme d’honneur on ait la liberté.

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Pieter Bruegel - Misanthrope-1568
Pieter Bruegel – Misanthrope-1568

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Mais tout ne s’arrête pas là, Le Misanthrope, né sans doute avec le troisième homme, reviendra – il revient toujours… à supposer qu’il parte vraiment. Comment se fuir soi-même ?
Depuis le « Timon ou le Misanthrope » du poète latin Lucien, après le « Timon d’Athènes » de Shakespeare, et bien sûr après « Le Misanthrope » de Molière, ce personnage bougon, ennemi du genre humain, traverse les siècles. Les hommes savent si bien, en tout temps, être détestables, qu’il n’est après tout pas surprenant qu’à chaque époque l’un d’eux s’octroie le droit – ou le devoir – d’exprimer le dégoût de ses contemporains.

Ainsi donc « L’Homme franc » de William Wycherley en 1676, le « Philinte » de Fabre d’Églantine en 1790, qui se veut une suite à la pièce de Molière, le héros de « The School of Scandal » de l’irlandais Richard Sheridan en 1777, « Le Misanthrope réconcilié », de la pièce inachevée de Schiller à la fin du XVIIIème, et au XIXème siècle, les misanthropes des comédies de Labiche et de Courteline.

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Jacques Rampal (1944-2015)

S’inscrivant dans cette lignée d’auteurs poursuivants, en 1992, Jacques Rampal écrit « Célimène et le Cardinal ».
En alexandrins !
La pièce se présente comme une suite à l’illustre « Misanthrope » – sans doute la plus fidèle et, partant, la plus réussie :
Une vingtaine d’années a passé. Nos personnages ont changé, pas leurs sentiments :
Alceste, après le long exil volontaire que Molière lui a imposé au dernier acte, est devenu cardinal, prélat puissant à l’autorité affirmée. Le temps, cependant, n’a pas émoussé son amour pour Célimène.
Célimène a abandonné son statut de courtisane et s’est installée dans la vie d’une épouse bourgeoise, mère de quatre enfants. Sa nouvelle situation et la maturité dont elle est désormais parée n’ont aucunement altéré les désirs de liberté et la passion de plaire de la jeune fille d’hier.

Ils se retrouvent, en scène, pour le plus grand bonheur du théâtre.

Ludmilla Mikaël  et Gérard Desarthe ont créé cette pièce en 1993. Elle a été reprise de nombreuses fois depuis, interprétée par des comédiens de grand talent. J’avoue cependant mon immense sympathie pour le bijou que sertissent ces deux comédiens-là, créateurs de la pièce.

L’émotion et la drôlerie des situations, la qualité du texte, la justesse et la subtilité du jeu des acteurs, le charme irrésistible de Ludmilla Mikaël, tout est réuni pour un bien agréable moment de vrai théâtre dont on ne saurait se lasser…
C’est peut-être aussi, pour ceux à qui les années n’auraient pas encore offert d’être confrontés à pareille situation, l’occasion d’interroger le temps qui vient…

Certains disent que, chaque soir, dans les coulisses, on entendait Molière glousser de plaisir… N’en doutons pas !

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Le début de la pièce (en deux vidéos) :
Alceste et Célimène se retrouvent 20 ans après…

Désormais revêtu de la pourpre cardinalice, Alceste se rend chez Célimène, non sans trouble. Passées les banalités gênées des retrouvailles, Célimène, dominant son émotion, va redoubler de charme pour obliger Alceste, maladroitement drapé dans la suffisance de son statut, à lui avouer l’amour qu’il n’a jamais cessé de nourrir à son égard.
Un face à face, une joute parfois fougueuse, entre deux amants qui dissimulent
sous leur intelligence et la vivacité de leur esprit leur difficulté à parler librement le langage de l’amour.

Les livres nous lisent-ils ?

José Ferraz de Almeida Júnior (Brésil – 1850-1899) – Leitura

L’écrit est une parole pétrifiée, une empreinte. Lire, et non seulement lire à voix haute, est retrouver le mouvement de cette parole, elle-même animée par un esprit : animée. Même un monologue est dialogue, voix diverses, polyphonie. Toute parole, en son essence, en sa nature profonde, est drame, théâtre. Toute chose écrite a lieu sur une scène intérieure, intime.

[…]

José Ferraz de Almeida Júnior (Brésil – 1850-1899) – Moça com Livro

Il me semble avoir lu que nous lisons moins les livres qu’ils ne nous lisent. Nous croyons aller vers eux, vers ce qu’ils nous disent, entrer en eux : ils viennent à nous, ils font surgir de nos oublis des pans et des verstes de notre vie. Leur voix nous peuple d’échos. Ils suscitent en nous des horizons. Ils descellent des profondeurs, nous révèlent des puits, des citernes. Le livre de papier encore ouvert entre nos mains, nous voici lisant au livre de nous-même. Peut-être que les livres que nous aimons le plus et que nous admirons sont ceux qui rallument en nous ce que nous ne savions plus même éteint.

Claude-Henri Rocquet (1933-2016)

 

« Lecture de Rimbaud »
in « Les Carnets d’Hermès » N°9 – 10/2016
(pages 22 & 39)

Corde sensible

NobukataFemme avec lyre (détail) – XVIIe

Le trémolo, c’est-à-dire la création d’une ligne mélodique par la répétition rapide d’une même note aiguë accompagnée par les notes graves de l’harmonie, est l’un des effets les plus charmeurs que la guitare puisse produire.

Charles Duncan
– Célèbre pédagogue américain de la guitare, auteur de « The Art of Classical Guitar Playing »

Bien exécuté, le trémolo, dédoublant l’instrument par un effet polyphonique, suscite immanquablement l’admiration. Mais quel guitariste faut-il être pour concilier dans la subtile fluidité d’un même geste, précision, vélocité et consistance, sans lesquelles cet « arpège sur une corde » ne saurait jamais donner l’illusion d’une guitare jumelle.

Un professeur de guitare avait depuis longtemps pris l’habitude de rappeler régulièrement à ses élèves que l’univers de la musique se divise en deux grandes époques : « avant » Jean-Sébastien Bach et « après » lui.

Agustin Barrios Mangore (1885-1944)

S’agissant du monde resserré de son instrument, et pour mettre particulièrement en lumière autant le charme hypnotique du  trémolo que ses exigences techniques, il ne manquait jamais d’ajouter à ce propos sa conviction personnelle selon laquelle le monde de la guitare se divisait, lui aussi, en deux périodes : « avant » Agustin Barrios et « après » lui. – Agustin Barrios Mangore, compositeur et Maître paraguayen de la guitare, mort en 1944.

Manière bien à lui de convoquer à son cours, pour l’exemple, les deux magnifiques pièces emblématiques du répertoire pour guitare dans lesquelles l’usage du tremolo est porté au paroxysme de l’enchantement :

« Recuerdos de la Alhambra » (Souvenirs de l’Alhambra de Grenade) composé en 1896 par Francisco Tarrega comme un écho aux sonorités d’une des fontaines du palais.

« Una limosna por el amor de Dios » (Une aumône pour l’amour de Dieu), écrite par Agustin Barrios peu de temps avant sa disparition en août 1944.

A la courte liste des guitaristes qui ont frisé la perfection dans l’exécution du trémolo, il faut désormais ajouter, incontestablement, une jeune virtuose sud-coréenne déjà au sommet de son art : Kyuhee Park.

Avec elle la technique devient poésie.

… Et, en témoigne l’image, elle ne joue que d’une seule guitare.

« Recuerdos de la Alhambra »

Ω

« Una limosna por el amor de Dios »

Cette très émouvante pièce de guitare porte un second titre : "El ultimo canto" (Le dernier chant). Pour comprendre ses deux titres, il faut se rappeler l'histoire touchante qu'on dit être à leur origine :

Ce 2 juillet 1944, Agustin Barrios est à San Salvador, en leçon avec un de ses élèves, lorsque quelqu'un frappe à la porte. Le maître va ouvrir et se trouve alors en face d'une vieille dame, le sourire pâle et édenté, un bras tendu en avant, la main ouverte. "Una limosna por el amor de Dios" (une aumône pour l'amour de Dieu), lui demande-t-elle. 
Après avoir donné quelques pièces de monnaie à sa pauvre visiteuse, Barrios revient vers son élève et lui dit avec un large sourire :
– Je travaille à une nouvelle composition et je vais, en souvenir de cet instant, y intégrer les coups à la porte.

Barrios meurt un mois plus tard, le 7 août, en laissant cette composition terminée mais sans titre. Ces deux cognements sur la porte apparaissent bien dès les premières mesures et persistent jusqu'à la fin du morceau.
Pour évoquer le souvenir de cette visite inattendue, la pièce reçut donc le titre de "Una limosna...". Mais, comme c'était aussi la dernière pièce que le Maître avait composée, elle fut également nommée "El ultimo canto".

Concerto en robe de bure…

Ce n’est pas du Poulenc plaisant genre Concerto à deux pianos, mais plutôt du Poulenc en route pour le cloître, très XVe siècle si l’on veut…

Francis Poulenc 1899-1963

C’est ainsi que Francis Poulenc, dans une de ses correspondances de 1936, évoquait son « Concerto en sol mineur pour orgue, orchestre à cordes et timbales » qu’il était en train de composer pour Winnaretta Singer, la Princesse Edmond de Polignac.
Enchantée par le succès du « Concerto à deux pianos » qu’elle avait commandité en 1932, c’est avec un enthousiasme redoublé, de mécène et de musicienne, que la Princesse lui avait demandé, cette fois-ci, une pièce pour orgue et petit orchestre destinée à être jouée dans le cadre des soirées musicales qu’elle avait coutume d’organiser dans son hôtel particulier.

Princesse Edmond de Polignac 1865-1943

Pouvait-elle se douter, connaissant le style habituellement espiègle et humoristique de la musique de Poulenc, que la fantaisie ludique qu’elle était fondée à attendre, serait en réalité une œuvre profonde, ample et solennelle, empreinte d’une sincère spiritualité que le compositeur n’avait pas vraiment laissé paraître auparavant ?
Qui, en effet, aurait pu prévoir l’influence capitale que l’année 1936 allait exercer dans la vie et la carrière de Francis Poulenc ?

La concomitance de certains évènements de l’été 1936 – mort tragique d’un collègue et ami de Poulenc, Pierre-Octave Ferroud, et première visite à Rocamadour – avait fait peser sur le compositeur gouailleur des « Chansons gaillardes » et des « Biches » une intense charge émotionnelle qui devait le ramener à la foi chrétienne de son enfance.
Aussitôt franchie la dernière marche du retour, Poulenc, illuminé, posait les premiers accords des « Litanies à la Vierge noire ».

Songeant au peu de poids de notre enveloppe humaine, la vie spirituelle m’attirait de nouveau. Rocamadour acheva de me ramener à la foi de mon enfance…

Notre Dame de Rocamadour

Ainsi naissait en lui un autre artiste, plus grave, qui, sans renier le premier, viendrait désormais cohabiter avec lui au travers d’un même langage musical. Cet éclectisme et cette complexité, le critique Claude Rostand les saluera en qualifiant aimablement Poulenc de « Moine et voyou ».

C’est donc ce nouvel état d’être qui devait présider à l’écriture finale de la partition du « Concerto en sol mineur pour orgue, orchestre à cordes et timbales ».
Sur le chemin du « cloître », en robe de bure, inspiré par les Maîtres anciens de l’orgue et du contrepoint (Buxtehude et Bach) certes… mais pas sans humour, ni esprit. Et, en tout cas, dans la grandeur et la vérité du musicien.

Dans le « Concerto pour orgue » le profane et le sacré contractent une alliance qui correspond à la nature profonde de Poulenc.

Jean Roy (Critique musical – 1916-2011)

Pour découvrir ou re-découvrir l’œuvre, il faut savourer la superbe interprétation qu’en a donnée en novembre 2019, à Francfort, l’organiste lettone Iveta Apkalna accompagnée par le hr-Sinfonieorchester sous la direction de son chef résident, Andrés Orozco-Estrada.

Un sublime moment de musique !

Les mots au service de l’écoute :
Claire Delamarche* présente le « Concerto pour orgue » aux auditeurs du concert donné à la Philharmonie de Paris le 23 mars 2019 (extrait du programme) :

Le tutti d’orgue initial rappelle, par la tonalité comme par l’esprit, la Fantaisie en sol mineur BWV 542 de Bach. Mais c’est aux grands préludes de Dietrich Buxtehude que Poulenc emprunte la structure de l’œuvre, un mouvement unique divisé en sept sections enchaînées. Ces sections alternativement lentes et vives s’organisent en miroir autour du fiévreux Tempo allegro central, l’introduction alla Bach encadrant tout l’édifice de sa majesté.

Poulenc assigne à l’orgue un rôle ambigu. Il n’y a pas là ces affrontements titanesques auxquels les grands concertos pour piano ou violon nous ont habitués, mais plutôt une fusion entre le soliste et l’orchestre, le premier jouant souvent le rôle des bois et des cuivres absents du second. 
Excellent pianiste, merveilleux accompagnateur, Poulenc se montra intimidé par l’instrument à tuyaux, qu’il appréciait beaucoup mais dont il ne perçait pas les arcanes. Il se fit donc aider par Duruflé pour établir les registrations, c’est-à-dire traduire en combinaisons de jeux les sonorités très précises qu’il avait en tête : les puissants tutti aussi bien que les couleurs les plus suaves, comme les trois plans sonores sans cesse changeants de l’Andante moderato, la cantilène de hautbois adoucie par un cor de nuit du Très calme ou, dans le Largo final, les exquis nuages de voix céleste flottant sur le solo d’alto, puis celui de violoncelle, au-dessus d’un tapis de cordes partagées entre sourdines et pizzicati.

Duruflé conserva toujours pour Poulenc une amitié et une admiration intactes. Il lui demanda un jour s’il avait en projet des pièces pour orgue seul. Poulenc répondit par l’affirmative mais ne prit jamais le temps de tenir sa promesse. Nous ne pouvons que le regretter.

*Claire Delamarche est musicologue, conservatrice à l’Auditorium de Lyon et l’auteure de « Béla Bartok », publié chez Fayard en 2012. 

2020 au rythme du bonheur !

Carl Fredrik Reuterswaerd (sculpteur – 1934-2016)

Meilleurs Vœux pour 2020 !

Puissiez-vous tous, dans 366 jours, à l’heure du bilan, puiser dans les reflets de ce petit joyau extrait du film de Vincente Minnelli, « Un américain à Paris » (1951), les épithètes qui qualifieront votre année 2020 alors finissante !

Ainsi aura-t-elle été telle que je vous la souhaite :

souriante…    fleurie…     gaie…     talentueuse…     sympathique…
lumineuse…     pleine d’énergie…     harmonieuse…
tonifiante…     joyeuse…     légère…     optimiste…     généreuse…

… Heureuse, tout simplement !

Trouvez le rythme,
Chantez la musique,
Partagez l’amour !
Que demander de plus ?

« I got rythm » (composition de George Gershwin) – Gene Kelly

I got rhythm,
I got music
I got my gal,
who can ask for anything more?

Happy New Year !

May you all, in 366 days, at the time of the review, draw on the reflections of this little jewel taken from Vincente Minnelli’s film, « An American in Paris » (1951), the epithets that will qualify your 2020 year coming to an end!

Thus it will have been as I wish it to you:

smiling…. flowering… cheerful…. talented…. friendly…
luminous…. full of energy… harmonious…
tonifying…. cheerful… light…. optimistic… generous…

… Simply happy!

Get rhythm…
Get music…
Get love!
Who could ask for anything more?

Mon père – Il y a quarante ans…

Car ce cœur fier que rien de bas ne peut séduire,
Ô père, est bien à toi, qui toujours as fait luire
Devant moi, comme un triple et merveilleux flambeau,
L’ardeur du bien, l’espoir du vrai, l’amour du beau !

Théodore de Banville – « À mon père » (Février 1846)

Il y a quarante ans, le 31 décembre 1979, la chère voix qui, avec naturel et simplicité, ne manquait jamais l’occasion de saluer, pour ma gouverne, entre autres valeurs humaines, les vertus de la liberté et de l’indépendance, s’est tue.

En un éclair qu’aucun nuage n’avait annoncé, le caillot qui devait définitivement foudroyer ce cœur si généreux, cet après-midi-là, en atteignant son sinistre dessein, coagulait du même coup le monde insouciant qui était le mien.
Mon père s’en était allé au destin, (selon cette belle expression empruntée au code d’ Hammourabi).

C’est à lui, et à lui seul, que je dois l’amour de la musique, et c’est à travers elle que, depuis quarante ans, nous communiquons.
Cela me donne aujourd’hui le droit de lui reprocher avec la plus tendre et souriante véhémence de m’avoir passé tant de caprices aux heures des leçons de solfège…

Papa, tu avais le piano romantique et le violon joyeux… et virtuose !

 

Ce billet comme un modeste petit caillou blanc sur une grosse pierre noire qui abrite pour l’éternité, depuis quarante ans, mon père que j’aimais tant.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient des pleurs.

Paul Valéry – « Le cimetière marin »

Deux poupées sous le sapin…

Une poupée au pied du sapin. Formidable ! Mais deux !…
Une qui chante, et l’autre qui danse. Le comble du bonheur !
Merci cher Père Noël pour autant de générosité !
Avoir gardé si longtemps son âme d’enfant – élégant euphémisme pour « retomber en enfance » – mérite bien double récompense après tout.

Il ne me reste plus, comme le font tous les enfants, qu’à mettre en scène, sans tarder, mes histoires d’amour avec mes deux marionnettes.
Je vais m’inventer avec chacune d’elles une aventure que personne n’aura imaginée avant moi. – Hé ! Pas de mauvaise interprétation, je vous prie ! Don Juan est déjà mort depuis longtemps, à mon âge…

Si j’appelais celle qui chante Olympia ?
… Et celle qui danse Coppélia ? – Original, non ?

Alors on dirait d’abord… par exemple, qu’Olympia est la « fille » d’un certain Docteur Spalanzani, alchimiste aussi malicieux qu’ingénieux.
Qu’à l’occasion d’une soirée un peu arrosée, le fameux docteur me la présente, non sans m’avoir fait chausser auparavant de bien particulières lunettes. Si la conversation de la jeune fille n’a, certes, rien de fascinant, sa beauté m’éblouit ; et je ne tarde pas à être sous le charme de ses vocalises suraigües.
Me voilà amoureux.

L’écouter c’est l’aimer. Assurément ! La preuve !

Mais voilà, les lunettes auront servi à créer l’illusion, la belle jeune fille n’était qu’une poupée. Et moi un grand naïf.

Mais ne vous méprenez pas ! Si vous pensez à l’Olympia qui fit un jour tourner la tête du poète Hoffmann dont Offenbach se plaît à nous raconter l’histoire, soyez certains que ce n’est là qu’une incroyable coïncidence…
Car mon Olympia à moi n’est pas cassée en mille morceaux, elle chante encore au pied de mon sapin.

« Les oiseaux dans la charmille » (« Les Contes d’Hoffmann »)
Maria Aleida
(soprano)

∴  ∴  ∴

De celle qui danse, que j’ai nommée Coppélia, on dirait que c’est ma propre « fille ».
Je serais ainsi le vieux Coppélius, fabriquant d’automates et n’aurais qu’un seul désir, donner la vie à ma créature, la doter d’une âme.
J’aurais, à cet effet, décidé d’utiliser le flux vital de ce jeune curieux, Frantz, qui se serait introduit chez moi et que j’aurais endormi.
Oh ! Joie ! Mon stratagème magique marcherait. Ma Coppélia s’animerait enfin… Voyez comme on danse !

Sauf que je ne tarderais pas à apprendre la supercherie : Swanilda, la fiancée jalouse du jeune Frantz, aurait pris la place de ma poupée chérie.

Inutile, bien sûr, de vous préciser que mon histoire n’a rien à voir avec un célèbre ballet classique où la pauvre Coppélia, ayant subi la colère de Swanilda, rejoint, brisée, en pièces détachées, l’atelier du brave Coppélius.
Regardez, assise au pied de mon sapin, ma Coppélia se repose.
Sa jambe ne vient-elle pas de bouger ?

« Coppélia » (Ballet – Acte II) – Carlos Acosta et Leanne Benjamin

∴  ∴  ∴

C’est bon de croire encore au Père Noël, si tard dans la vie ; ça développe l’imagination, n’est-ce pas ? Surtout un 25 décembre… quand est permis le mensonge enchanté.

Joyeux  Noël  à  tous !

Merry Christmas !

Jazzy mezzo mezza-voce…

Non, non, arrêtez donc de faire l’abeille, et ne cherchez-pas un quelconque exercice de diction du style « J’examine cet axiome de Xénophon sur les exigences… » !

C’est plutôt d’écoute qu’il s’agit :
Une des plus grandes sopranos classiques chante à voix douce, avec la chaude tessiture, suave et élégante, de son registre mezzo-soprano, une mélodie jazzy écrite en 1943 par Harry Warren (paroles) et Mack Gordon (musique), arrangée par Alexandre Desplat en 2017 pour devenir une compositions essentielle de la bande son du film de Guillermo del Toro, « The Shape of Water » (La Forme de l’eau).

— So fantastic, so romantic, ce film, , a obtenu le Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2017 et 4 Oscars à la 90ème Cérémonie des Oscars, début 2018 (Meilleur Film – Meilleur réalisateur – Meilleurs décors… et – tiens, tiens ! – Meilleure musique)

La belle jeune femme, années soixante, qui régale ici, devant son micro, nos yeux et nos oreilles, c’est la tout simplement merveilleuse…

Renée Fleming

« Tu ne sauras jamais… »

You’ll never know
Just how much I miss you
You’ll never know
Just how much I care

And if I tried I still couldn’t hide
My love for you
You oughta know
For haven’t I told you so
A million or more times

You went away and my heart went with you
I speak your name in my every prayer
If there is some other way to prove that I love you
I swear, I don’t know how

You’ll never know if you don’t know now

You’ll never know
Just how much I miss you
You’ll never know
Just how much I care

You said goodbye
Now stars in the sky
Refuse to shine
Take it from me, it’s no fun to be alone

With moonlight and memories
You went away and my heart went with you
I speak your name in my every prayer
If there is some other way to prove that I love you
I swear, I don’t know how

You’ll never know if you don’t know now

Nuit d’excès – Banalité du jour

I/ Nuit d’excès

Seule une débauche désordonnée me donne un appréciable plaisir. — Georges Bataille – « Ma mère »

Côtoyer l’excès pour trouver la liberté. — Marquis de Sade


Trop discrète ? Trop pudique ? Intimidée sans doute ?
Encore sous l’emprise des vieux tabous de l’éducation bourgeoise d’un autre siècle ? Victime du regain de puritanisme de nos temps trop modernes ?
Maîtresse en l’art de l’hypocrisie…? Dissimulatrice perverse ?
Émoustillée peut-être par cette coquetterie toute féminine qui sait combien secret et sous-entendu aiguillonnent les curiosités libidineuses ?
Ah ! Simplement découragée, prétendez-vous modestement, par l’insuffisance de vos propres mots pour exprimer, comme elles le méritent, les mille saveurs de ces libertinages avec l’élégance et la subtilité de ceux qui vous les ont, un jour, inspirés au détour d’une bibliothèque, le raffiné Pierre Louÿs ou la scandaleuse « Madone de Saint-Clitoris », Anaïs Nin.

Bref ! Vous croyez, charmante Elvire, que votre silence, quelle qu’en soit sa raison, gardera secrets les dévergondages de votre nuit dernière entre adultes consentants.
Comme vous faites erreur ! Big Brother a les photos…!

Mieux, la vidéo !

Ah ! Quand la virtuosité devient licencieuse !
Quand le libertinage tourne à la maitrise !

Quand l’orchésographie* flatte le branle coupé** !

* « Manière d’écrire les danses en indiquant en signes conventionnels les pas sous les notes de musique d’une partition. (Le premier essai en fut tenté par Thoinot Arbeau dans son Orchésographie [1588].) » – Larousse

** Les branles coupés sont « composés et entremêlés de doubles, de simples, de pieds en l’air, de pieds joints et sauts », écrit Arbeau. Ils sont agencés en suites de danses et les musiciens les appellent branles de Champagne coupés, branles de Hainaut, branles d’Avignon, etc. – Wikipédia

Freedom Ballet  (le bien nommé !)

II/ Banalité du jour

Et ne croyez pas que les choses en restent là !
Chaque minute – routinière ou improvisée – de votre journée, depuis l’instant où vous dévoilez difficilement votre premier œil à la lumière, est espionnée et enregistrée…
La preuve !

Au B.B.C.G.S.O* vos vidéos font un tabac.

*Big Brother Central and General Supervisory Office
(Bureau Central et Général de Surveillance de Big Brother)

Un conseil :

Ne cessez jamais de sourire… les caméras sont partout !

Et… S’il vous plaît

Dansez ! Dansez ! Dansez !…

L’imagination introduit l’étrange dans le quotidien, le rêve dans la réalité, l’inattendu dans l’évidence, la vie dans le théâtre. — Arrabal

« Buenos Aires no te olvida » (Pour Buenos-Aires pas d’oubli)

Jorge-Luis Borges & Astor Piazzola
ALGUIEN LE DICE AL TANGO

Tango que he visto bailar
contra un ocaso amarillo
por quienes eran capaces
de otro baile, el del cuchillo

Tango de aquel Maldonado
con menos agua que barro,
tango silbado al pasar
desde el pescante del carro.

Despreocupado y zafado,
siempre mirabas de frente.
Tango que fuiste la dicha
de ser hombre y ser valiente.

Tango que fuiste feliz,
como yo también lo he sido,
según me cuenta el recuerdo;
el recuerdo fue el olvido.

Desde ese ayer, ¡cuántas cosas
a los dos nos han pasado!
Las partidas y el pesar
de amar y no ser amado.

Yo habré muerto y seguirás
orillando nuestra vida.
Buenos Aires no te olvida,
tango que fuiste y serás.


Jorge-Luis Borges

QUELQU’UN DIT AU TANGO

Tango, toi que j’ai vu danser
Contre un long crépuscule jaune,
Par tous ceux qui étaient capables
De cette danse du couteau.

Tango venu de ce ruisseau, Maldonado,
Contenant plus de boue que d’eau,
Tango qu’on sifflait en passant
Depuis le siège du chariot.

Insouciant et effronté,
Tu regardais toujours en face,
Tango qui as été la joie
D’être homme et d’avoir de l’audace.

Tango qui as été heureux
Comme je l’ai été aussi,
C’est ce que dit mon souvenir ;
Le souvenir ce fut l’oubli….

Depuis ce passé que de choses
A tous deux nous sont arrivées !
Les départs avec les chagrins
D’aimer et n’être pas aimé.

Je serai mort, tu resteras
Coulant au bord de notre vie.
Pour Buenos-Aires pas d’oubli,
Tango tu fus et tu seras.

Traduction Jacques Ancet

 

Un cœur en automne /12 : Tourments d’une Reine Indienne

La Pierre du Soleil (Musée National d’Anthropologie – Mexico) – Crédit Wikimedia

Touchante histoire que celle de Teculihuatzin, princesse maya du Mexique du XVIème siècle, la Reine Indienne : par amour, mais sans doute aussi par calcul politique, elle se convertit au catholicisme et prend alors le nom de Doña Luisa en devenant l’épouse du chef militaire Don Pedro de Alvarado dont elle attend qu’il l’intègre à la culture espagnole qu’elle juge supérieure à la sienne.

Se rendant ainsi complice de l’œuvre de conquête des troupes commandées par son époux, elle espère pouvoir atténuer la barbarie impitoyable des traitements infligés à son peuple.
Mais aucune de ses sincères espérances, amoureuse ou politique, ne connaîtra mieux que la trahison.

There’s joy in my grief and there’s freedom in chains.

Henry Purcell (1659-1695)

Émouvante Reine Indienne !
Héroïne de l’opéra que Purcell laisse inachevé à sa mort en 1695 et que Peter Sellars, metteur en scène de génie, fait remonter sur les tréteaux 320 années plus tard, pour lui offrir une histoire bien moins sucrée que celle proposée par le livret initial, le revisitant profondément et le modernisant. Complétant la partition originale du Maître anglais par d’autres mélodies empruntées à d’autres œuvres de sa composition, et clairsemant l’opéra nouveau de larges citations d’une romancière nicaraguayenne de notre temps.

Il « automne » beau dans le cœur saturnien de cette Indian Queen qui prend les traits et la voix de Julia Bullock.

Acte III – Scène 8 (Teculihuatzin/Dona Luisa : chez le chaman)
« I attempt from love’s sickness to fly in vain »
(Je tente en vain d’échapper aux maux de l’amour…)

Acte IV – Scène 2 (Dona Luisa & Chœurs)
« They tell us that your mighty powers above »
(On nous dit que vous, puissants pouvoirs célestes…)

On nous dit que vous, puissants pouvoirs célestes,
Savez rendre parfaits vos joies et vos plaisirs par l’amour.
Ah ! Comment pouvez-vous accepter les délices d’en haut
Et infliger au pauvre amoureux de tels tourments ici-bas ?

Et pourtant, bien que je souffre tant pour ma passion
Mon amour restera, comme le vôtre, constant et pur.
Souffrir pour lui apaise mes tourments ;
Il y a de la joie dans mon chagrin, et de la liberté dans mes chaînes.

Même si j’étais d’essence divine, il ne pourrait m’aimer davantage,
Et moi, en retour, j’adore mon adorateur.
Ô, de sa chère vie, dieux cléments, prenez donc soin,
Car je n’ai pas d’autre part à votre bénédiction.

They tell us that your mighty powers above

Make perfect your joys and your blessings by Love.

Ah! Why do you suffer the blessing that’s there

To give a poor lover such sad torments here?

 .

Yet though for my passion such grief I endure,

My love shall like yours still be constant and pure.

To suffer for him gives an ease to my pains

There’s joy in my grief and there’s freedom in chains;

 .

If I were divine he could love me no more

And I in return my adorer adore

O let his dear life the, kind Gods, be your care

For I in your blessings have no other share.

 

Cette Indian Queen singulière possède une indéniable puissance d'esprit et de manière, croisant les continents et les époques presque à la façon de Terra nostra de Fuentes. La partition inachevée de Purcell (1695), composée d'après la pièce de Sir Robert Howard et John Dryden (1664), se mêle à des extraits déclamés de "La Niña blanca y los pájaros sin pies" de la romancière nicaraguayenne Rosario Aguilar (1992). 
La Restauration anglaise de 1660, qui ré-ouvrait les théâtres après leur interdiction par le Puritain Cromwell, rencontre ainsi le récit de la Conquista et interroge ces « Indes » dont les saveurs avaient pénétré Londres mais cachaient derrière leur exotisme la fin d'un monde. Sellars vous invite donc à une nouvelle histoire bien différente de l'aimable fantaisie imaginée par Dryden : une partition enrichie d'autres pages de Purcell, une expérience scénique où les souples chorégraphies de Christopher Williams habitent les fresques fauves de l'artiste de rue chicano Gronk, couleurs jaillissantes et totémiques qui semblent braver un demi-millénaire d'impérialisme politique, culturel et intellectuel, jusqu'à un finale rouge sang - auquel fera écho la chemise de Sellars lors de saluts joyeux.

Extrait de l'article de Chantal Cazaux publié le 11/03/2016 dans Avant Scène Opéra

Et quelques mots de Peter Sellars lui-même (en anglais) :

Après un regard sur le monde…

Dans les grandes perplexités astreins-toi à vivre comme si l’histoire était close et à réagir comme un monstre rongé par la sérénité.

Cioran – « De l’inconvénient d’être né » (1973)

ω

L’absinthe (2019)

 

 

« Pour faire des poèmes
          On ne boit pas de l’eau… »

 

 

 

L’absinthe

                                                                        (Barbara – F. Botton 1972)

Ils buvaient de l’absinthe,
Comme on boirait de l’eau,
L’ un s’appelait Verlaine,
L’ autre, c’était Rimbaud,
Pour faire des poèmes,
On ne boit pas de l’eau,
Toi, tu n’es pas Verlaine,
Toi, tu n’es pas Rimbaud,
Mais quand tu dis « je t’aime »,
Oh mon dieu, que c’est beau,
Bien plus beau qu’un poème,
De Verlaine ou Rimbaud,

Pourtant que j’aime entendre,
Encore et puis encore,
La chanson des amours,
Quand il pleut sur la ville,
La chanson des amours,
Quand il pleut dans mon cœur,
Et qu’on a l’âme grise,
Et que les violons pleurent.
Pourtant, je veux l’entendre,
Encore et puis encore,
Tu sais qu’elle m’enivre,
La chanson de ceux-là,
Qui s’ aiment et qui en meurent,
Et si j’ai l’ âme grise,
Tu sécheras mes pleurs.

Ils buvaient de l’absinthe,
Comme l’on boit de l’eau,
Mais l’un, c’était Verlaine,
L’autre, c’était Rimbaud.
Pour faire des poèmes,
On ne boit pas de l’eau,
Aujourd’hui, les « je t’aime »,
S’écrivent en deux mots,
Finis, les longs poèmes,
La musique des mots,
Dont se grisait Verlaine,
Dont se saoulait Rimbaud.

Car je voudrais connaître,
Ces alcools blonds dorés,
Qui leur grisaient le cœur,
Et qui saoulaient leur peine.
Oh, fais-les-moi connaître,
Ces alcools de pur or,
Qui nous grisent le cœur,
Et coulent dans nos veines,
Et verse-m’en à boire,
Encore et puis encore.
Voilà que je m’ enivre,
Je suis ton bateau ivre,
Avec toi, je dérive.

Et j’aime et puis j’en meurs,
Les vapeurs de l’ absinthe,
Qui m’embrûlent le cœur ;
Je vois des fleurs qui grimpent,
Au velours des rideaux,
Quelle est donc cette plainte,
Lourde comme un sanglot ?
Ce sont eux qui reviennent,
Encore et puis encore ;
Au vent glacé d’hiver,
Entends-les qui se traînent,
Les pendus de Verlaine,
Les noyés de Rimbaud,
Que la mort a figés,
Aux eaux noires de la Seine.
J’ai mal de les entendre,
Encore et puis encore.
Oh, que ce bateau ivre,
Nous mène à la dérive,
Qu’il sombre au fond des eaux,
Et qu’avec toi, je meure !

On a bu de l’absinthe,
Comme on boirait de l’ eau,
Et je t’aime, je t’aime,
Oh mon dieu, que c’est beau !
Bien plus beau qu’un poème,
De Verlaine ou Rimbaud…

barbara-absinthe

Ce billet est paru en version audio sur « Perles d’Orphée » le 9/02/2013

Scènes d’enfants

Petite fille dans une rue de Paris – photographe inconnu
J’envie cet enfant qui se penche sur l’écriture du soleil, puis s’enfuit vers l’école, balayant de son coquelicot pensums et récompenses.
René Char – « Fureur et mystère » (1948) –
partie « Feuillets d’Hypnos » (1943-1944)

Gallimard / Poésie – 1962 
.

20 novembre :
Journée Internationale de l’Enfance

(… Puisque nous sommes devenus débiles au point que nos générations, à travers le monde, ont ressenti le besoin d’en créer une. Tant de siècles d’âpres combats et de lumineux progrès, et, pauvres de nous, ne pas avoir encore unanimement compris que l’enfance est le seul et unique trésor qu’il nous faille protéger, absolument et spontanément, chaque jour de notre vie ; parce qu’elle est sans conteste le seul et unique trésor que notre espèce ait jamais reçu.
Il est évidemment plus facile de faire éclore une forêt de roses qu’une seule conscience.)

Au fond, seuls les enfants savent parler de l’enfance. Voilà qui explique sans doute que personne mieux que le poète ou le musicien, qui jamais ne la quittent, ne sait l’évoquer avec autant de pertinence, et autant de beauté.

Robert Schumann 1810-1856

Ce n’est certes pas un hasard si c’est au plus « enfant » des compositeurs de la musique classique, Robert Schumann, que revient le mérite d’avoir écrit les plus émouvantes partitions sur le thème de l’enfance : « Kinderszenen » (Scènes d’enfants).

Treize miniatures, treize tableaux sonores représentant les émotions et les bonheurs simples des jeunes années. Pour méditer, se souvenir, rêver et, peut-être, transmettre.
Une merveilleuse poignée de minutes en lévitation sur les touches d’un piano, le temps d’un prodigieux voyage dans les contrées imaginaires de l’enfance, entre les frayeurs factices, les rêveries, les jeux animés, les rires et les tendres émois de cet insurpassable « âge d’or ».

Mes « Scènes d’enfants » sont douces, tendres et heureuses, comme notre avenir.

Robert, dans une correspondance adressée à Clara (1938)

Écoutons les, comme un hymne délicat aux joies insouciantes de nos jeunesses perdues, interprétées en janvier 2018 à Barcelone par la grande Martha Argerich. — Ce jour-là plus que jamais, l’immense pianiste avait pris à son compte la recommandation que Robert adressait à Clara, la virtuose et son aimée :

Tu prendras sans doute plaisir à jouer ces petites pièces, mais il te faudra oublier que tu es une virtuose. Il faudra te garder des effets, mais te laisser aller à leur grâce toute simple, naturelle et sans apprêt.

Robert, dans une correspondance adressée à Clara (1938)

1 – Gens et pays étrangers (Von fremden Ländern und Menschen)

Méditation légèrement nostalgique. Questionnement naïf et sincère sur ces histoires et ces récits de gens venus d’ailleurs inconnus.

2 – Curieuse histoire (Kuriose Geschichte)

Malgré l’apparente gravité de sa partie centrale l’histoire que l’enfant découvre le fait sautiller de joie.

3 – Colin-maillard (Hasche-Mann)

Tous les enfants se déchaînent autour de leur camarade aux yeux bandés, pour lui faire perdre totalement ses repères.

4 – L’enfant suppliant (Bittendes Kind)

L’enfant impatient qu’on satisfasse son désir, d’une histoire, d’un jouet, quémande et implore. Écho à son attente, la dernière note reste en suspens !

5 – Bonheur parfait (Glückes genug)

Quelle joie, quel bonheur ! Le désir est exaucé…

6 – Un évènement important (Wichtige Begebenheit)

Qui sait de quel évènement il s’agit ? Mais à l’évidence il est d’une grande importance à en juger par le caractère solennel et l’énergie de la musique.

7 – Rêverie (Träumerei)

Tout ici est sensibilité, poésie, abandon de soi. Mille fois écoutée cette rêverie fait toujours autant rêver. Mais qui rêve ? L’enfant ? Schumann ? Nous-même ?

8 – Au coin du feu (Am Kamin)

Réunion autour de l’âtre. Le feu crépite et les histoires ou les légendes que l’on se raconte attisent les passions…

9 – Cavalier sur le cheval de bois (Ritter vom Steckenpferd)

Le fier chevalier a enfourché le bâton qui lui sert de destrier et cavale à perdre haleine vers son noble destin…

10 – Presque trop sérieusement (Fast zu ernst)

Un souffle de sagesse ou de raison, une intuition d’adulte peut-être, et s’installe, inquiet, un instant de mélancolie.

11 – Croquemitaine (Fürchtenmachen)

On joue à se faire peur : tout est calme et tranquille quand, tout à coup, surgit le croquemitaine. Fuite soudaine de l’enfant… Et comme c’est trop bon de faire semblant d’avoir peur, on recommence.

12 – L’enfant s’endort (Kind im Einschlummern)

Longue et riche journée. Le sommeil gagne inéluctablement la partie. La berceuse emporte doucement l’enfant au pays des songes. Le dernier accord reste accroché à un nuage.

13 – Le poète parle (Der Dichter spricht)

Le dernier mot appartient au poète. Tendrement exprimé comme l’imperceptible caresse d’une maman sur la joue de son enfant endormi.

— ¤ —

Puisse l'apaisante beauté de ces évocations ne faire oublier à personne que toutes les scènes d'enfants ne connaissent pas, hélas, la douceur, la tendresse et le bonheur que Schumann avait souhaité réunir dans ses pages.

Un cœur en automne /11 : « Autumn in New York »

On était en octobre, le plus beau mois de l’année à New-York, et je prenais plaisir à étudier la lumière d’automne, à observer la clarté nouvelle dont elle semblait parée quand elle frappait en biais les immeubles de brique.

Paul Auster – « Moon Palace » (Actes Sud 04/1993)

Photo by William Gottlieb/Redferns

 

Billie Holiday chante
« Autumn in New York »
composée en 1934 par Vernon Duke

L’automne à New York

L’automne à New York, pourquoi est-ce si séduisant ?
L’automne à New York, c’est le frisson du premier soir.
Foules scintillantes et nuages éblouissants dans des canyons d’acier
Me rappellent que je suis chez moi.

L’automne à New York apporte la promesse d’un nouvel amour,
L’automne à New York est souvent mouillé de pleurs.
Les rêveurs aux mains vides peuvent imaginer des terres lointaines.
C’est l’automne à New-York,
C’est bon d’y vivre à nouveau.

L’automne à New York, les toits étincellent au couchant.
L’automne à New York, ça vous relève quand on vous laisse tomber.
Les libertins blasés et les joyeuses divorcées attablés au Ritz
Vous diront que c’est divin.

L’automne à New York transforme les bas-fonds en Mayfair.
L’automne à New York, plus besoin de châteaux en Espagne.
Les amoureux remercient la nuit
Sur les bancs de Central Park.
Salut l’automne à New York !
C’est bon d’y vivre à nouveau !