Mais vieillir… ! – 35 – Pénombre

Mes extases – 6/ Paul Eluard

Valentine Hugo – Portrait de Nusch Eluard
Nusch Eluard photographiée par Dora Maar

Mes extases – 5/ Jean Lahor

Louis Veray – « Moissonneuse endormie » – 1855

Musique : Reynaldo Hahn
Didier Henry (baryton)
Stéphane Petitjean (piano)
« Nocturne »

Mes extases– 4/ Anna de Noailles

William Bouguereau – « Aurore » – 1881

Mes extases – 3/ Paul Verlaine

De la musique avant toute chose

Claude Monet« Peupliers sur les rives de l’Epte, effet du soir »– 1891

Musique de Claude Debussy
Siobhan Stagg (soprano) Kunal Lahiry (piano)

Musique de Gabriel Fauré
Gérard Souzay (baryton) Dalton Baldwin (piano)

Mes extases – 2/ Albert Samain

Alexander Frenz – « Le Printemps embrassant la Terre » – 1894

Mes extases – 0/ Avant-propos

Bernardo Cavallino Extase de Sainte-Cécile – 1645

Tel est le paradoxe d’une des plus extravagantes expériences humaines, l’extase, qui projetant l’homme hors de lui-même lui révèle le plus intime de son être. Qu’elle soit souffle mystique, fulgurance de l’esprit ou frisson de la chair, elle brise ses limites pour le projeter dans l’absolu. Explorer ses manifestations — de la béatitude céleste à l’apothéose terrestre, de la perception de l’harmonie ultime au cri déchiré de l’orgasme — c’est traquer cet instant sacré où le moi s’efface, laissant l’humain toucher enfin ce qui le dépasse.
Quel que soit le terreau, mystique, philosophique, esthétique ou charnel, dans lequel elle plonge ses racines, c’est bien souvent à travers la pertinence de la parole poétique que l’extase trouve le juste vecteur de son expression la plus sensible. Une musique, parfois, habille le vers, d’un voile.

Mes extases – 1/ Victor Hugo : « Extase »

Elsa Dreisig (soprano) chante « Extase »
Musique composée par Amy Beach (1867-1944)
Orchestre du Théâtre Carlo Felice de Gènes
Direction Massimo Zanetti


Partir !… Fuir !… Rêver !

Fulgurances – LVI – Le mot… Le chemin

Un mot, n’importe lequel, se présente comme un faisceau de sens, au lieu de se concentrer en un point donné, se projette dans diverses directions. En prononçant « soleil », nous effectuons une sorte de voyage immense dont nous avons une telle habitude que nous le parcourons comme en rêve.

Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. Ce dernier se révèle alors à nous d’une étendue bien plus vaste que nous ne l’imaginions, et nous nous souvenons soudain que parler veut dire : se trouver toujours en chemin.

Parlez-moi d’amour – 15 – À peine…

Giovanni Boldini (1842-1931)- La comtesse de Rasty allongée

À peine

À peine si le vent retrousse un peu la mer,
Fait mousser sur son bleu un coin de jupon blanc.
À peine si le sang à ton front quand tu dors
Compte tout doucement l’aller-retour du temps.

À peine si les cris des enfants sur la plage
Se mélangent au flot qui chuchote ses plis.
À peine si le blanc d’un tout petit nuage
Éclabousse le bleu du ciel ourlé de gris.

À peine si j’écris, à peine si tu dors,
À peine s’il fait chaud, à peine si je vis.
Et je ferme les yeux croyant laisser dehors
Tout ce qui n’est pas toi, mon amour, endormi.

Arlequin assassiné

Picasso – Arlequin 1923 / Serge Reggiani / Francis Blanche
Arlequin
Arlequin poignardé
Sur les quais du vieux Londres
L’enquête est mal conduite
Et Scotland Yard s’y perd
On a fouillé en vain la chambre
A Denton Square
La dame de l’hôtel refuse de répondre
On recherche un vieux clown
Qui le soir du crime
Réparait sur les docks
Un cerceau en papier
Car en effet, lui seul pourrait
Nous révéler quelle était la chanson
Que chantait la victime
Interpol a lancé trois agents sur l’affaire
 
On a interrogé les amis du défunt
Polichinelle à Rome
Colombine à Berlin
Et Pierrot, Pierrot qui faisait
Du ski à Val d’Isère
Tous trois ont répondu
D’un air un peu bizarre
Car ils savent déjà
Que ce sera bientôt leur tour
Ils connaissent le nom du tueur de guitare
Mais pendant ce temps-là
L’assassin court toujours
L’assassin court encore
Il s’appelle « chacun »…
Chacun de nous, de vous
Aux treize coins du monde
Chacun a plus ou moins
Dans les brouillards de Londres
Un soir sans le savoir
Poignardé Arlequin...

Mais vieillir… ! – 34 – ‘ Un acre d’herbe ‘

Camille Pissaro – Maison de Piette à Monfoucaut 1874

An acre of grass

Picture and book remain,
An acre of green grass
For air and exercise,
Now strength of body goes;
Midnight, an old house
Where nothing stirs but a mouse.

My temptation is quiet.
Here at life’s end
Neither loose imagination,
Nor the mill of the mind
Consuming its rag and bone,
Can make the truth known.

Grant me an old man’s frenzy,
Myself must I remake
Till I am Timon and Lear
Or that William Blake
Who beat upon the wall
Till Truth obeyed his call;

A mind Michael Angelo knew
That can pierce the clouds,
Or inspired by frenzy
Shake the dead in their shrouds;
Forgotten else by mankind,
An old man’s eagle mind.

1936

Un acre d’herbe verte

Restent image et livre,
Un acre d’herbe verte
Pour l’air et l’exercice,
A présent que m’abandonne la force du corps ;
Minuit, une vieille maison
Où rien ne bouge qu’une souris.

Nulle tentation.
Ici à la fin de la vie
Ni l’imagination débridée,
Ni le moulin de l’esprit
Qui ronge sa guenille et son os,
Ne peuvent me révéler la vérité.

Accordez-moi une folie de vieil homme,
Que je puisse me refaire
Et devienne à mon tour Timon et Lear
Ou ce William Blake
Qui frappait sur le mur
Jusqu’à ce que la Vérité réponde à ses coups ;

Un esprit hérité de Michel Ange
Qui sache transpercer les nuages,
Ou dans sa folie
Secouer les morts dans leurs linceuls ;
Oublié sinon par les hommes,
L’esprit d’aigle d’un vieil homme.

Parlez-moi d’amour – 13 – Elena

Qu’il est bon de parler de roses
Quand il givre ! De parler
D’amour lorsque la tombe est proche.

Elena Frolova, avec une passion constante redonne vie à la poésie russe et notamment celle de l’«Âge d’argent». Elle a mis en musique et interprété les œuvres de poètes illustres tels que Anna Akhmatova, Joseph Brodsky, Alexandre Blok ou encore Serge Essenine, et bien sûr Marina Tsvetaïeva (à qui elle a consacré plusieurs albums et spectacles).

En osmose spirituelle avec celle qu’on surnommait « La Sibylle de l’Âge d’argent », elle chante ici accompagnée de sa fidèle guitare une adaptation du poème d’amour presque mystique, écrit le 30 juillet 1918 dans Moscou en proie aux affres de la guerre civile et de la famine, par cette jeune poétesse de 26 ans à peine :

Mais vieillir… ! – 33 – Seul ?…

Depuis que je m’habite

Hé l’oiseau, où vas-tu ?
Et toi mon rire, où te caches-tu dans cette cohue ?
Tant de chats, tant d’amours dont je cherche les noms,
tant de jours à remettre dans l’ordre,
j’ai vu un tableau si profond que je m’y suis perdu.
Manque de perspective ?
Depuis que je m’habite,
à trop être en moi je m’égare, est-ce l’âge ?
Tout devient aussi grand que le vide,
j’y perds des mots, des jours, et l’heure file.
.
En rang les mots !
En ordre les jours !
Vite, mon calendrier s’effrite,
trop de bruit dans ma tête,
ça fait désordre,
avez-vous vu mes rêves ?
.
Je voudrais être un bruit posé sur un arbre
et retenir les chants d’oiseaux.
Où sont passées les comptines d’enfance ?
La musique est en ruine,
Pierrot ne chevauche plus la lune,
sa plume ne sait plus le chemin de l’encrier.
.
Perdu parmi tous mes habitants,
je ne suis plus seul,
et je ne suis plus celui qui parle le plus haut.
À être un homme multiple,
je me divise,
me brouille.
Ne parlez pas tous ensemble !
Laissez-moi me chercher,
je veux retrouver un coin d’enfance
et l’habiter seul,
m’y retrouver, et fermer la porte.
.
Où sont donc les odeurs joyeuses
qui habitaient la cuisine ?
Maman n’est plus là,
les hirondelles sont parties.
.
Bruits, mots et jours du passé,
je ne suis plus celui
qui n’était jamais content,
celui qu’une règle de trois
faisait basculer
quand nous étions plus de deux.
.
Et si je suis seul,
si vous ne me parlez plus,
qui répondra à mes questions ?
.
Hé, l’hirondelle, reviens,
et dis-moi qui, là-bas,
habite ma maison !
J’ai perdu le chemin d’enfance.
.
Quand je nous aurai quittés,
pourrai-je encore nous parler ?

Parlez-moi d’amour – 12 – Mélancolie hivernale

Pavel RizhenkoVillage russe

C’est au cours d’une liaison de quelques mois pendant l’année 1916 avec Ossip Mandelstam, d’un an son aîné, que Marina Tsvetaïeva écrit ce poème dont le lyrisme exprime magnifiquement la nature de leur relation : un mélange de tendresse domestique rêvée et de distance insurmontable.

… J’aimerais vivre avec vous
Dans une petite ville,
Aux éternels crépuscules,
Aux éternels carillons,
Et dans une petite auberge de campagne –
Le tintement grêle
D’une pendule ancienne – goutte à goutte de
   temps.
Et parfois, le soir, montant de quelque mansarde –
Une flûte,
Et le flutiste lui-même à la fenêtre.
Et de grandes tulipes sur les fenêtres.
Et peut-être, ne m’aimeriez-vous même pas…

Au milieu de la chambre – un énorme poêle de
   faïence,
Sur chaque carreau – une image :
Rose, cœur et navire,
Tandis qu’à l’unique fenêtre –
Il neige, neige, neige.

Vous seriez allongé tel que je vous aime : paresseux,
Indifférent, léger.
Par instants le geste sec
D’une allumette.
La cigarette brûle et se consume,
Et longuement à son extrémité,
– Courte colonne grise – tremble
La cendre.
Vous n’avez même pas le courage de la faire tomber –
Et toute la cigarette vole dans le feu.

10 décembre 1916