Parlez-moi d’amour – 13 – Elena

Qu’il est bon de parler de roses
Quand il givre ! De parler
D’amour lorsque la tombe est proche.

Elena Frolova, avec une passion constante redonne vie à la poésie russe et notamment celle de l’«Âge d’argent». Elle a mis en musique et interprété les œuvres de poètes illustres tels que Anna Akhmatova, Joseph Brodsky, Alexandre Blok ou encore Serge Essenine, et bien sûr Marina Tsvetaïeva (à qui elle a consacré plusieurs albums et spectacles).

En osmose spirituelle avec celle qu’on surnommait « La Sibylle de l’Âge d’argent », elle chante ici accompagnée de sa fidèle guitare une adaptation du poème d’amour presque mystique, écrit le 30 juillet 1918 dans Moscou en proie aux affres de la guerre civile et de la famine, par cette jeune poétesse de 26 ans à peine :

Mais vieillir… ! – 33 – Seul ?…

Depuis que je m’habite

Hé l’oiseau, où vas-tu ?
Et toi mon rire, où te caches-tu dans cette cohue ?
Tant de chats, tant d’amours dont je cherche les noms,
tant de jours à remettre dans l’ordre,
j’ai vu un tableau si profond que je m’y suis perdu.
Manque de perspective ?
Depuis que je m’habite,
à trop être en moi je m’égare, est-ce l’âge ?
Tout devient aussi grand que le vide,
j’y perds des mots, des jours, et l’heure file.
.
En rang les mots !
En ordre les jours !
Vite, mon calendrier s’effrite,
trop de bruit dans ma tête,
ça fait désordre,
avez-vous vu mes rêves ?
.
Je voudrais être un bruit posé sur un arbre
et retenir les chants d’oiseaux.
Où sont passées les comptines d’enfance ?
La musique est en ruine,
Pierrot ne chevauche plus la lune,
sa plume ne sait plus le chemin de l’encrier.
.
Perdu parmi tous mes habitants,
je ne suis plus seul,
et je ne suis plus celui qui parle le plus haut.
À être un homme multiple,
je me divise,
me brouille.
Ne parlez pas tous ensemble !
Laissez-moi me chercher,
je veux retrouver un coin d’enfance
et l’habiter seul,
m’y retrouver, et fermer la porte.
.
Où sont donc les odeurs joyeuses
qui habitaient la cuisine ?
Maman n’est plus là,
les hirondelles sont parties.
.
Bruits, mots et jours du passé,
je ne suis plus celui
qui n’était jamais content,
celui qu’une règle de trois
faisait basculer
quand nous étions plus de deux.
.
Et si je suis seul,
si vous ne me parlez plus,
qui répondra à mes questions ?
.
Hé, l’hirondelle, reviens,
et dis-moi qui, là-bas,
habite ma maison !
J’ai perdu le chemin d’enfance.
.
Quand je nous aurai quittés,
pourrai-je encore nous parler ?

Parlez-moi d’amour – 12 – Mélancolie hivernale

Pavel RizhenkoVillage russe

C’est au cours d’une liaison de quelques mois pendant l’année 1916 avec Ossip Mandelstam, d’un an son aîné, que Marina Tsvetaïeva écrit ce poème dont le lyrisme exprime magnifiquement la nature de leur relation : un mélange de tendresse domestique rêvée et de distance insurmontable.

… J’aimerais vivre avec vous
Dans une petite ville,
Aux éternels crépuscules,
Aux éternels carillons,
Et dans une petite auberge de campagne –
Le tintement grêle
D’une pendule ancienne – goutte à goutte de
   temps.
Et parfois, le soir, montant de quelque mansarde –
Une flûte,
Et le flutiste lui-même à la fenêtre.
Et de grandes tulipes sur les fenêtres.
Et peut-être, ne m’aimeriez-vous même pas…

Au milieu de la chambre – un énorme poêle de
   faïence,
Sur chaque carreau – une image :
Rose, cœur et navire,
Tandis qu’à l’unique fenêtre –
Il neige, neige, neige.

Vous seriez allongé tel que je vous aime : paresseux,
Indifférent, léger.
Par instants le geste sec
D’une allumette.
La cigarette brûle et se consume,
Et longuement à son extrémité,
– Courte colonne grise – tremble
La cendre.
Vous n’avez même pas le courage de la faire tomber –
Et toute la cigarette vole dans le feu.

10 décembre 1916

Joyeux Noël 2025 !

Leopold Kupelwieser – Les Rois Mages

Récit de l’An Zéro  (extrait dit par Lelius)

Ils se rencontrèrent au bord d’un bassin 

pour donner à boire à leurs montures par nuit claire

trois Mages et trois chevaux 

Mais lorsqu’ils se penchèrent 

ils se multiplièrent 

ils furent six dans l’eau. 

Six Mages et six chevaux 

voilà le premier miracle !

 

Or quand ils furent en selle 

Mages (et chevaux) volontiers reconnurent 

avoir été dupes de leurs images 

par nuit claire

Ils rirent (et en convinrent) 

au souvenir de l’eau. 

En attendant l’Étoile avait disparu 

et lorsqu’ils levèrent la tête 

le ciel était brillant et absent.

 

L’Étoile était accrochée à un figuier 

derrière une feuille 

(bâillant une figue l’avait retenue). 

L’arbre cette nuit fut bel et bien battu 

par trois personnages barbus. 

Ainsi fut délivrée l’Étoile captive 

au milieu de hennissements et de cris 

(et sans égards pour les vertus 

d’un arbre centenaire).

 

L’Étoile glissa sur un rail 

et reprit sa course 

laissant sur le figuier transi 

une laine blanche. 

Devant la bonté de l’Étoile brillante 

ils eurent remords d’avoir 

maltraité un vieil arbre 

et s’en excusèrent auprès de leurs ombres 

(étant seuls et faute de mieux).

 

Les voilà à leur tour partis 

les trois Mages 

remuant leurs gros sourcils 

par nuit claire

Et tandis qu’ils serraient 

les riches présents de leurs coffrets 

(or, encens et myrrhe) 

leurs chevaux abandonnaient sur l’herbe 

du beau crottin doré comme l’avarice.

 

Melchior dit à Gaspard 

Gaspard dit à Balthazar :

« Réjouissons-nous car notre foi est la même. 

« Les mêmes sont nos amours

« sur la route de Bethléem… »

Puis devant cette âme commune et nouvelle 

ils se saluèrent et volontiers 

reconnurent qu’ils étaient un 

Un seul Mage sur trois montures.

.

Fulgurances – LV – ‘Les portes’

René Magritte – « La victoire » 1939

Treize ans !

Treize ans c’est comme un jour et c’est un feu de paille
Qui brûle à nos pieds maille à maille
Le magique tapis de notre isolement

– Do cholery! Trzynaście lat! *

*Traduction du polonais : Putain ! Treize ans ! 

Oh, Madame Szymborska, n’ayez pas honte ! Tout le monde ne parle pas polonais. Et puis, être lauréate du Prix Nobel de Littérature ne vous interdit pas la spontanéité d’une réaction… Et celle-ci ô combien justifiée.

Treize ans en effet qu’est paru sur « Perles d’Orphée » (relayé ensuite par « De Braises et d’Ombre ») le premier billet d’une série  de plus de 1800 quand rien alors ne présageait qu’un deuxième article aurait une chance d’exister. Rien ne présageait non plus, et pour cause, que vous viendriez aussi nombreux, amis ou inconnus, fidèles ou de passage, qu’importe, de tous les coins du monde, partager sur ces pages mes émotions esthétiques masquant à peine mes sentiments du moment.

Une treizième fois donc soyez en remerciés.

Treize ans. C’est après treize ans d’amour fusionnel qu’Aragon écrit pour son épouse et muse le « Cantique à Elsa », indissociable du célèbre et inoubliable recueil « Les yeux d’Elsa ». Un magnifique hommage amoureux certes, mais également, en filigrane, un message d’espoir et de résistance adressé au peuple de la France occupée des années 1940.

Notre pays, hélas, retrouve les vieilles odeurs de poudre, puisse-t-il ne jamais oublier la force de l’amour.

Cantique à Elsa

Ensemble nous trouvons au pays des merveilles
Le plaisir sérieux couleur de l’absolu
Mais lorsque je reviens à nous que je m’éveille
Si je soupire à ton oreille
Comme des mots d’adieu tu ne les entends plus.

Elle dort Longuement je l’écoute se taire
C’est elle dans mes bras présente et cependant
Plus absente d’y être et moi plus solitaire
D’être plus près de son mystère
Comme un joueur qui lit aux dés le point perdant.

Le jour qui semblera l’arracher à l’absence
Me la rend plus touchante et plus belle que lui
De l’ombre elle a gardé les parfums et l’essence
Elle est comme un songe des sens
Le jour qui la ramène est encore une nuit

Buissons quotidiens à quoi nous nous griffâmes
La vie aura passé comme un air entêtant
Jamais rassasié de ces yeux qui m’affament
Mon ciel mon désespoir ma femme
Treize ans j’aurais guetté ton silence chantant

Comme le coquillage enregistre la mer
Grisant mon cœur treize ans treize hivers treize étés
J’aurais tremblé treize ans sur le seuil des chimères
Treize ans d’une peur douce-amère
Et treize ans conjuré des périls inventés

Ô mon enfant le temps n’est pas à notre taille
Que sont mille et une nuit pour des amants
Treize ans c’est comme un jour et c’est un feu de paille
Qui brûle à nos pieds maille à maille
Le magique tapis de notre isolement

Derniers rayons d’automne

« Dis-moi quel est ton infini, je saurai le sens de ton univers, est-ce l’infini de la mer ou du ciel, est-ce l’infini de la terre profonde ou celui du bûcher ? » Dans le règne de l’imagination, l’infini est la région où l’imagination s’affirme comme imagination pure, où elle est libre et seule, vaincue et victorieuse, orgueilleuse et tremblante. Alors les images s’élancent et se perdent, elles s’élèvent et elles s’écrasent dans leur hauteur même. Alors s’impose le réalisme de l’irréalité.

On comprend les figures par leur transfiguration.

Obscure ambivalence : « Éva »

« Éva », un poème d’Achille Chavée, figure emblématique du surréalisme belge de la première moitié du XXème siècle, qui révèle le regard passionné et non conventionnel que porte son auteur sur l’image de la femme. Moins un idéal qu’une force tellurique et morale indomptable, capable à la fois de détruire et de créer : la femme, aventure suprême de l’homme.

Femme ténébreuse
errante de la mauvaise vertu
errante du bien pour le mal
adroite et décidément maladroite
parmi les rideaux de rêve et de soie
parmi les pains de chaleur de chair et de sang
parmi l’homme dépaysé d’être lui-même
femme dangereuse
légèrement inclinée
dans le vent des miracles
légèrement vêtue dans le vent du péché
légèrement perdue dans l’ouragan de vie
femme qui joues
femme qui ris
femme qui pleures
femme qui veux gagner toujours
une chance en plus que le cœur trouvé
dressée à nous ravir
à joindre notre défaillance
à ne jamais nous oublier
à ne jamais nous délivrer
à nous aimer l’éternité de ses mensonges
femme dressée à se livrer
dans l’ombre d’une science exacte
dans la nuit de notre souffrance
dans l’oubli de notre mission
femme impardonnable et pardonnée
voilà que c’est moi le maudit
qui se prend à te reconnaître
à défendre tes cris de malheur
à redramatiser l’aube de ta passion
à pardonner le sang que tu révèles
à s’attendrir sur ton ventre de vie
à t’aimer plus qu’un désert de diamant
ô femme qui jamais ne me pardonneras

Elle viendra – 24 – ‘ Instants ‘

Personne ne sait encore si tout ne vit que pour mourir ou ne meurt que pour revivre.

Borges a-t-il vraiment écrit ce poème inspiré par ses ultimes moments de vie ? Peut-être ! Ou peut-être pas !

Qu’importe ! Rien n’interdit d’imaginer notre vieux maître, si curieux, si sympathique, le dictant à un des étudiants qui remplissaient régulièrement auprès de lui – et avec délectation – la fonction de « lecteur ».

Tout invite à l’adopter celui qui, au même âge ou presque que l’auteur, trouve modestement à travers ses évocations un miroir où plonger son propre regard introspectif.

Si je pouvais de nouveau vivre ma vie,
dans la prochaine je tâcherais de commettre plus d’erreurs.
Je ne chercherais pas à être aussi méticuleux, je me relacherais plus.
Je serais plus bête que je ne l’ai été,
en fait je prendrais très peu de choses au sérieux.
Je mènerais une vie moins hygiénique.
Je courrais plus de risques,
je voyagerais plus,
je contemplerais plus de crépuscules,
j’escaladerais plus de montagnes, je nagerais dans plus de rivières.
J’irais dans plus de lieux où je ne suis jamais allé,
je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves,
j’aurais plus de problèmes réels et moins d’imaginaires.

J’ai été, moi, l’une de ces personnes qui vivent sagement
et pleinement chaque minute de leur vie ;
bien sûr, j’ai eu des moments de joie.
Mais si je pouvais revenir en arrière, j’essaierais
de n’avoir que de bons moments.

Au cas où vous ne le sauriez pas, c’est de cela qu’est faite la vie,
seulement de moments ; ne laisse pas le présent t’échapper.

J’étais, moi, de ceux qui jamais
ne se déplacent sans un thermomètre,
un bol d’eau chaude,
un parapluie et un parachute ;
si je pouvais revivre ma vie, je voyagerais plus léger.

Si je pouvais revivre ma vie
je commencerais d’aller pieds nus au début
du printemps
et pieds nus je continuerais jusqu’au bout de l’automne.
Je ferais plus de tours de manège,
je contemplerais plus d’aurores,
et je jouerais avec plus d’enfants,
si j’avais encore une fois la vie devant moi.

Mais voyez-vous, j’ai 85 ans…
et je sais que je me meurs.

« Bois de caresse »

Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie ! C’est un rayon de lumière dans l’ombre, une nuance entre la douleur et le désespoir, qui laisse entrevoir l’aurore de la consolation.

Prétendrait-on que Tolstoï n’avait pas lu la poésie de Barbara Auzou ?

Bois de caresse 

dis-moi que feront-ils après

de notre bel herbier

qui est bois de caresse

corps de passion et destination lointaine

emmèneront ils les oiseaux plus loin dans leur chant

pour poursuivre ces rêves d’ascension qui veillaient nos âmes

on a mis tant d’années à voir ce qu’on regardait

tant d’années à nommer les vents

ça tremble tellement une vie qui s’apprend

chaque jour dans de petits cris rouges

sans assouvir ses interrogations jamais

belle condition humaine en vérité

entre silos de soleils et mégots de lunes

bouches d’ombre et de feu mêlés

le poids des mots seuls contre le poids du ciel

à quêter ce peu d’éternel où rien ne bouge

en oubliant d’être vivant toujours

en s’essayant trop peu à l’amour

               Barbara Auzou

Poème publié sur le blog de l’auteur « Lire dit-elle » le 15/10/2025

‘Ozymandias’

Ramsès II – Hall du Grand Musée Égyptien au Caire

L’Égypte, et avec elle le monde entier, se félicite, à l’occasion de sa récente inauguration en grandes pompes, de l’ouverture du G.M.E. (Grand Musée Égyptien) au Caire, au pied des Pyramides de Gizeh, considérable trésor mémoriel de cette antique civilisation.
Pendant que – « règne de la quantité » oblige  – la presse internationale salue surtout les chiffres : le colossal investissement financier, les milliers de mètres carrés, les nombreuses péripéties de vingt années de travaux, le gouvernement égyptien se frotte les mains en évaluant – « signe des temps » – la manne économique que promet la surfréquentation touristique attendue motivation tristement essentielle, semble-t-il, de l’immense projet.

Ramsès II jeune (XIIIème av JC) – Percy Bysshe Shelley 1792-1822

Mais un petit esprit chagrin, misanthrope et pessimiste, comme on ne peut manquer de l’être après avoir bien longtemps regardé les hommes, s’est souvenu d’un sonnet de Percy Bysshe Shelley, « Ozymandias », que le poète romantique anglais écrivit en 1817, au moment où le British Museum annonçait avoir acquis un important fragment de la statue de Ramsès II jeune, datée du XIIIème siècle avant notre ère.

Richard Attenborough dit « Ozymandias » *

. . .

Alors, une fois encore, avec son inébranlable pertinence, a retenti la parole de l’Ecclésiaste :

Vanitas vanitatum et omnia vanitas.

Un regard s’est retourné non sans nostalgie vers la grande perplexité d’un lycéen du temps lointain à qui un certain professeur de philosophie avait alors demandé de commenter cette remarque de Paul Valéry :

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

Et puis, enfin, sage constat soudain sorti d’une réplique de théâtre, un fugitif soupçon de consolation :

The pen is mightier than the sword.*

La vie simple

Sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit…

Une méditation lumineuse sur le bonheur d’être, simplement, dans le silence de la nuit et la douceur du foyer, en phase avec le rythme immuable de l’univers. Une belle proposition d’un des hétéronymes de Fernando Pessoa, Alberto Caeiro, pour nous exhorter à trouver la respiration apaisée d’une vie simple.

Je rentre à la maison, je ferme la fenêtre.
On allume la lampe, on me souhaite bonne nuit,
et d’une voix contente je réponds bonne nuit.
Plût au Ciel que ma vie fût toujours cette chose :
le jour ensoleillé, ou suave de pluie,
ou bien tempétueux comme si le Monde allait finir,
la soirée douce et les groupes qui passent,
observés avec intérêt de la fenêtre,
le dernier coup d’œil amical jeté sur les arbres en paix,
et puis, fermée la fenêtre et la lampe allumée,
sans rien lire, sans penser à rien, sans dormir,
sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit,
et au-dehors un grand silence ainsi qu’un dieu qui dort.

in ‘Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro‘ (Gallimard)

Meto-me para dentro, e fecho a janela.
Trazem o candeeiro e dão as boas noites,
E a minha voz contente dá as boas noites.
Oxalá a minha vida seja sempre isto:
O dia cheio de sol, ou suave de chuva,
Ou tempestuoso como se acabasse o Mundo,
A tarde suave e os ranchos que passam
Fitados com interesse da janela,
O último olhar amigo dado ao sossego das árvores,
E depois, fechada a janela, o candeeiro aceso,
Sem ler nada, nem pensar em nada, nem dormir,
Sentir a vida correr por mim como um rio por seu leito.
E lá fora um grande silêncio como um deus que dorme

Elle viendra – 23 – Promenade

Clairvoyance et prévoyance

Reprise d’un billet publié sur « Perles d’Orphée » le 5/07/2015 :
« Lumière blessée /5 – Clairvoyance et prévoyance… »

On ne peut pas dire, malgré tout l’intérêt que Voltaire portait à ce fabuliste normand, et la sympathie que ses ouvrages inspiraient à Grimm, que Jean Jacques François Marin BOISARD (1744-1833) ait marqué sa postérité d’un souvenir impérissable. – Aucun portrait de cet auteur n’est, semble-t-il, parvenu jusqu’à nous. La Fontaine, à l’évidence, n’avait pas laissé beaucoup d’espace aux prétentions de ses successeurs. Pourtant, quand le hasard met sur notre route quelques unes des mille et quelques fables de ce pauvre conteur oublié, force est de reconnaître la pertinence de son observation, d’apprécier la réelle qualité de sa relation. Il est vrai que les vents des modes érodent aisément les velléités de justice de l’Histoire. Sic transit gloria mundi !

Comme l’illustrent ses deux fables « bien vues », celui qu’atteint la cécité, doit apprendre également à développer ses perceptions jusqu’à la clairvoyance, et à se prémunir, indispensable prévoyance, des inévitables importuns. Faut-il encore que la nature ait  doté ce malheureux d’une sage logique sans laquelle clairvoyance et prévoyance ne demeureraient qu’habiletés de cirque.

L’aveugle clair-voyant

La dame qui nous vient de fausser compagnie
A les dents belles, dit l’aveugle Saunderson*.
Vous pourriez bien avoir raison ;
Mais qui vous a si bien informé, je vous prie,
Dit le maître de la maison ?
Personne, reprit-il, j’en donne ma parole ;
Et je n’y vois pas, mais j’entends :
La dame rit toujours, et ne paraît pas folle ;
Et de là je conclus qu’elle a de belles dents.

* Nicholas Saunderson (1682-1739) : Mathématicien anglais et aveugle. Enseignant comme professeur émérite à Cambridge, ayant occupé la chaire de son prédécesseur Whiston, lui-même successeur de Newton.

L’aveugle qui portait une lanterne

Un aveugle la nuit portait une lanterne.
Du monde apparemment le bonhomme se berne,
Dit tout bas en passant un sage en manteau noir ;
De quoi cela sert-il à qui ne peut y voir ?
Oh cela sert, dit le bonhomme,
À me garantir de l’ennui
D’être choqué par des gens comme
Il en est beaucoup aujourd’hui.
Ce n’est pas chose singulière,
Ni tout à fait neuve en tout cas,
Que l’on répande la lumière,
Quoique l’on n’en profite pas.

Matthias Janson« A travers les siècles » à Cesīs (Lettonie)

Parlez-moi d’amour – 11 – ‘Il passa’