Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
accompagnée par le BBC Symphony Orchestra sous la direction de Pascal Rophé
« Le temps des lilas » extrait du ‘Poème de l’amour et de la mer’
Le temps des lilas et le temps des roses Ne reviendra plus à ce printemps ci ; Le temps des lilas et le temps des roses Est passé, le temps des œillets aussi.
Le vent a changé, les cieux sont moroses, Et nous n’irons plus courir, et cueillir Les lilas en fleur et les belles roses ; Le printemps est triste et ne peut fleurir.
Oh ! joyeux et doux printemps de l’année Qui vins, l’an passé, nous ensoleiller, Notre fleur d’amour est si bien fanée, Las ! que ton baiser ne peut l’éveiller !
Et toi, que fais-tu ? pas de fleurs écloses, Point de gai soleil ni d’ombrages frais ; Le temps des lilas et le temps des roses Avec notre amour est mort à jamais.
Tempête métaphorique du drame lyrique Griselda.Conjonction des vents violents et opposés du dilemme qui ballottent jusqu’au désespoir la pauvre Costanza, jeune fille partagée entre son devoir d’obéissance à Gualtiero, roi de Thessalie, qui l’a choisie pour future épouse, et son attachement à Roberto dont elle est éprise.
Agitation du coeur. En beauté !
Antonio Vivaldi 1678-1741
Quel feu d’artifice vocal composerait aujourd’hui le prolifique Vivaldi pour illustrer la force tempêtueuse des vents contraires qui bousculent dangereusement une nation ?
Encore faudrait-il pour chanter son désarroi jusqu’à le rendre beau et triomphant que pareille nation fût dotée de la belle énergie et de l’insigne talent de Julia Lezhneva !
Dans le doute… et puisque le grand compositeur n’a pas annoncé son retour, prendre avant le pire le plaisir qui nous est offert, ici et maintenant !
Une petite minute biographique édifiante avant d’écouter une ‘Romance sans paroles’ de sa composition qui pourrait, sans rougir, s’ajouter, comme la Sonate de César Franck, son professeur d’orgue, à la longue liste des prétendantes au titre de ‘petite phrase de Vinteuil’…
Raphaëlle Moreau – violon & Nathanaël Gouin – piano
Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation.
Emile Cioran – De l’inconvénient d’être né – 1973
L’âme qui n’a pas appris à mépriser les choses insignifiantes et les soucis quotidiens de la vie ne pourra admirer ce qui est céleste.
Saint Jean Chrysostome
‘Hymne des Chérubins’
Grigory Lvovsky (1830-1894)
Choeur du Monastère de Sretensky
Nous qui représentons mystiquement les chérubins, et qui chantons à la Trinité l’hymne trois fois saint qui donne la vie, écartons les soucis terrestres pour recevoir le roi de tous, escorté invisiblement par les cohortes angéliques. Alleluia !
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville…
‘Stormy Weather’
Je ne sais pas pourquoi il n’y a pas de soleil dans le ciel Sale temps Puisque mon homme et moi sommes séparés Il pleut tout le temps La vie est nue, sombre et malheureuse partout Sale temps Je ne peux juste pas me ressaisir, Je suis tout le temps fatiguée Si fatiguée tout le temps Quand il est parti, le blues est entré en moi et s’est installé S’il ne revient pas, la vieille chaise à bascule aura ma peau Tout ce que je fais, c’est prier le Seigneur d’en haut qu’il me laisse marcher une fois de plus au soleil. Je ne peux pas continuer, j’ai perdu tout ce que j’avais Sale temps Depuis que mon homme et moi sommes séparés, La pluie ne cesse de tomber
Don’t know why there’s no sun up in the sky Stormy weather Since my man and I ain’t together, Keeps rainin’ all the time Life is bare, gloom and mis’ry everywhere Stormy weather Just can’t get my poorself together, I’m weary all the time So weary all the time When he went away the blues walked in and met me. If he stays away old rockin’ chair will get me. All I do is pray the Lord above will let me walk in the sun once more. Can’t go on, ev’ry thing I had is gone Stormy weather Since my man and I ain’t together, Keeps rainin’ all the time
— Moi, Carl Philipp Emanuel Bach, digne fils du grand Jean-Sébastien, claveciniste à la cour de Frédéric II pendant trente ans, j’ai composé à l’attention des apprentis clavecinistes un petit exercice, Solfeggio en Ut mineur. Si charmant qu’il a très vite reçu le doux diminutif de Solfeggietto. C’est une petite pépite en forme de courte pièce à une voix, dédiée au développement de l’agilité des dix doigts et de la transparence dans l’alternance des mains. Sa difficulté vient en vérité du tempo prestissimo que suppose le mouvement. J’avais à coeur de voir comment les « pianistes » de votre siècle, assis devant leurs monstres noirs aux dents blanches, traitaient ma modeste partition.
♦ Les jeunes apprentis virtuoses, d’abord, comme cette petite fille sérieuse et douée :
♦ Les virtuoses accomplis, qui ont dix doigts à chaque main, comme Shani Diluka, pianiste monégasque qui, me dit-on, ne compte plus ni les maîtres incontestés qui l’ont accompagnée, ni les partenaires prestigieux avec qui elle se produit :
♦ Et quelques autres hurluberlus comme Luca Sestak, qui se réunissent pour « faire le boeuf », comme ils disent, bousculant ma musique d’une drôle de manière… mais au fond si plaisante :
Que de choses ont changé en trois siècles…! Demeure mon « Solfeggietto » !
En réalité on travaille avec peu de couleurs. Ce qui donne l’illusion de leur nombre, c’est d’avoir été mises à leur juste place. (Pablo Picasso)
Joseph Haydn (1732-1809) Fantaisie en Ut majeur – Hob. XVII / 4 Capriccio
Einav Yarden (piano)
∑
Palette de Kandinsky
Les couleurs sont les touches d’un clavier, les yeux sont les marteaux, et l’âme est le piano lui-même, aux cordes nombreuses, qui entrent en vibration. (Vassily Kandinsky)
Joseph Haydn (1732-1809) Sonate No. 50 en Ré majeur – Hob. XVI 37 I. Allegro con brio
Je puis maintenant dire aux rapides années :
– Passez ! passez toujours ! je n’ai plus à vieillir !
– Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;
– J’ai dans l’âme une fleur que nul ne peut cueillir !
Victor Hugo – Les chants du crépuscule
Toby Keith, légende américaine de la musique country, disparu il y a quelques mois à l’âge de 62 ans, n’aura pas eu le temps de résister à la vieillesse comme le suggèrent les paroles de sagesse de sa chanson.
En 2018, à l’occasion d’une rencontre avec Clint Eastwood, jeune homme de 88 ans, Toby est particulièrement touché par une phrase du réalisateur : « je ne laisse pas entrer le vieil homme ».
Il en fait une chanson :
‘Don’t let the old man in’
Ne laisse pas le vieil homme entrer Je veux vivre encore un peu Je ne veux pas m’en remettre à lui Il frappe à ma porte Je savais depuis le début de ma vie Qu’un jour elle se terminerait Lève-toi et sors Ne laisse pas le vieil homme entrer J’ai vécu de nombreuses lunes Mon corps est usé par le temps Demande-toi ce que tu serais Si tu ne savais pas le jour de ta naissance Essaie d’aimer ta femme Et reste proche de tes amis Fête d’un verre de vin chaque coucher de soleil Et ne laisse pas entrer le vieil homme J’ai vécu de nombreuses lunes Mon corps est usé par le temps Demande-toi quel âge tu aurais Si tu ne savais pas le jour de ta naissance Quand il enfourche son cheval Et que tu sens souffler ce vent froid et amer Regarde par la fenêtre et souris Et ne laisse pas le vieil homme entrer
Manon, Manon Lescaut !
N’aurions-nous lu qu’un seul livre, qu’un seul roman, qu’une seule histoire tragique de passion amoureuse, n’aurions-nous vu et entendu qu’un seul opéra, de Massenet ou de Puccini, n’aurions-nous assisté qu’à une unique pièce de théâtre, de Marivaux, de Marcel Aymé ou autre Jean-Paul Sartre, n’aurions-nous visionné qu’un seul film, de Jean Delannoy ou peut-être de Clouzot, n’aurions-nous applaudi debout qu’une seule ballerine mourant en scène, chaussons aux pieds, sous les tendres caresses de son malheureux amant, nous aurions très probablement, d’une manière ou d’une autre, traversé quelques pages, sauvées des flammes, de l’oeuvre mythique de ce cher Abbé Prévost.
Pascal Dagnan-Bouveret – L’enterrement de Manon Lescaut
Pourrions-nous oublier ces tristes héros, Manon et Des Grieux – aussi jeunes que nous l’étions nous-mêmes jadis les découvrant – dont nous devions alors doctement analyser les comportements et qui faisaient couler plus de sueur sur nos fronts contraints à l’érudition que d’encre sur nos copies ou de larmes dans nos yeux pétillants d’insouciance ?
Manon, énigmatique Manon, sensuelle et fourbe, innocente et manipulatrice, ange et catin, qui n’est jamais aussi vivante dans nos souvenirs qu’à l’ultime instant de son tragique destin.
— Chante Manon, « seule, perdue, abandonnée », depuis ce lointain désert, la désespérance de ton dernier souffle ! Puccini lui-même a composé ta musique.
Asmik Grigorian (soprano) « Sola, perduta, abbandonata » Air final de l’opéra de Puccini « Manon Lescaut »
Maintenant, tout mon horrible passé ressurgit, et il repose vivant devant mon regard. Ah, il est taché de sang ! Ah, tout est fini ! Asile de paix, maintenant j’invoque la tombe. Non, je ne veux pas mourir ! Amour, aide-moi ! Non !
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— Danse Manon, avec ton compagnon d’infortune, les derniers sursauts de votre impossible amour ! Kenneth MacMillan a chorégraphié vos pas ; Jules Massenet avait mis le drame en musique.
Marianela Núñez – Frederico Bonelli Pas de deux final Ballet « L’histoire de Manon » – Chorégraphe : Kenneth MacMillan
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Le Chevalier Des Grieux se confie ; l’Abbé Prévost ouvre les guillemets :
« Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois que j’entreprends de l’exprimer. Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement. »
Si j’étais tant attiré par la lumière, c’est parce qu’il y avait un fond de ténèbres.
Christian Bobin – La lumière du monde / 2001
Il y a deux manières de briller, disait Paul Claudel, rejeter la lumière ou la produire.
Le plus souvent pourtant, me semble-t-il, ceux qui la produisent ne cherchent nullement à briller. Ils n’aspirent qu’à nous éclairer. Voilà pourquoi, par delà le temps, c’est dans la lumière, celle qu’ils nous offrent si généreusement, qu’on peut leur donner rendez-vous.
Orphée innombrable
Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons. Établis la distance entre les visages, fais danser les distances du monde, entre les maisons, les regards, les étoiles. Propage l’harmonie, arrange les rapports, distribue le silence qui proportionne la pensée au désir, le rêve à la vision. Parle au-dedans vers le dehors, au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient. Dilate les limites de l’instant, la tessiture de la voix qui monte et descend l’échelle du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï. Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.
Jean Mambrino 1923-2012
in La saison du monde (1986)
∞
Jean-Sébastien Bach
Sonate pour orgue No. 4, BWV 528 – II Andante [Adagio] Transcription Stéphanie Paulet (violon) & Elisabeth Geiger (orgue)
Amour, passion, pouvoir, complot, trahison, mensonge, dissimulation… Et, apothéose de la tragédie humaine, la mort, violente de préférence, pour que l’opéra demeure l’Opéra.
Et si le crime fait largement florès, autant sur les scènes baroques que dans les livrets romantiques, le suicide n’y est pas en reste qui comptabilise (suicides et tentatives) 122 actes du genre sur 337 opéras recensés (source Rough Guide to Opera – 2007).
Toujours intacte notre émotion devant ce drame humain que la voix de soprano, plus que toute autre, imprime profondément dans nos coeurs : inoubliable Didon que Purcell laisse mourir en scène ; merveilleuse Norma s’offrant souveraine, en compagnie de Pollione, aux flammes du bûcher allumé par Bellini ; Isolde, encore, dans un dernier souffle énamouré (Dans le torrent déferlant, / dans le son retentissant, /dans le souffle du monde / me noyer, /sombrerinconsciente / bonheur suprême !), se laissant magnifiquement emporter par « la mort d’amour » sur le cadavre encore chaud de Tristan à qui Wagner vient d’ôter la vie…!
Mais Gilda…! Mais Cassandre…! Mais Juliette…!
… Et La Gioconda !
Les femmes naissent et meurent dans un soprano qui paraît indestructible. Leur voix est un règne. Leur voix est un soleil qui ne meurt pas.
Pascal Quignard – La leçon de musique, Paris, Hachette littérature, 1998
Que l’on soit ou pas aficionado de l’art lyrique, c’est Maria Callas, soprano iconique, que son oreille se prépare aussitôt à entendre lorsqu’est évoqué « Suicidio », le célèbre air qui termine en apothéose vocale l’opéra de Amilcare Ponchielli, « La Gioconda ».
Imaginerait-on ce grand air de soprano dramatique confié à une mezzo-soprano, fût-elle l’incomparable cantatrice Brigitte Fassbaender à qui le répertoire allemand de Bach à Mahler doit tant de merveilleuses interprétations ?
N’imaginons plus ! Écoutons-la lancer son tragique appel au suicide : « Suicidio » !
Tout ici est pâte humaine, souple et chaude, chair sensuelle, peau frissonnante, implorant la lame libératrice.
Quatrième et dernier acte : Pour La Gioconda, jeune chanteuse des rues, le drame atteint au paroxysme : sa mère a disparu et Enzo, l'amour de sa vie, lui préfère une autre femme, Laura. Pour amadouer le maléfique espion Barnaba afin qu'il ne porte atteinte ni à la vie de sa mère aveugle, ni à la liberté du jeune couple, Gioconda, noble et généreuse, a promis de se donner à lui. Elle est au comble de ses souffrances quand le sinistre personnage réclame l'exécution de sa promesse. Une dague n'est pas loin de sa main délicate ; elle la plante dans sa propre poitrine avant d'entendre l'infâme Barnaba lui avouer qu'il a fait noyer la pauvre vieille femme.
GIOCONDA
Suicidio In questi fieri momenti Tu sol mi resti E il cor mi tenti Ultima voce Del mio destino Ultima croce Del mio cammino
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E un dì leggiadro Volava l’ore Perdei la madre Perdei l’amore Perdei l’amore Vinsi l’infausta
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Gelosa febbre Or piombo esausta Or piombo esausta Fra le tenebre Fra le tenebre
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Tocco alla metà Domando al cielo Domando al cielo Di dormir quieta Di dormir quieta Dentro l’ave
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Domando al cielo Di dormir quieta Dentro l’ave Dentro l’ave Domando al cielo Di dormir quieta Dentro l’ave
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Maria Callas La Gioconda – « Suicidio » version 1959
.GIOCONDA .
Suicide ! En ces moments terribles, tu es tout ce qui me reste et tentes mon cœur, ultime voix de mon destin, ultime croix de mon chemin.
Autrefois, les heures S’écoulaient avec insouciance… J’ai perdu ma mère, J’ai perdu mon amour, J’ai vaincu la sinistre Fièvre de la jalousie ! Maintenant, épuisée, je m’enfonce dans les ténèbres ! Je touche au but… Je demande au Ciel de me laisser dormir sereinement dans mon tombeau.