‘Solfeggietto’

Carl Philipp Emanuel Bach 1714-1788

— Moi, Carl Philipp Emanuel Bach, digne fils du grand Jean-Sébastien, claveciniste à la cour de Frédéric II pendant trente ans, j’ai composé à l’attention des apprentis clavecinistes un petit exercice, Solfeggio en Ut mineur. Si charmant qu’il a très vite reçu le doux diminutif de Solfeggietto.
C’est une petite pépite en forme de courte pièce à une voix, dédiée au développement de l’agilité des dix doigts et de la transparence dans l’alternance des mains.
Sa difficulté vient en vérité du tempo prestissimo que suppose le mouvement.
J’avais à coeur de voir comment les « pianistes » de votre siècle, assis devant leurs monstres noirs aux dents blanches, traitaient ma modeste partition.

♦ Les jeunes apprentis virtuoses, d’abord, comme cette petite fille sérieuse et douée :

♦ Les virtuoses accomplis, qui ont dix doigts à chaque main, comme Shani Diluka, pianiste monégasque qui, me dit-on, ne compte plus ni les maîtres incontestés qui l’ont accompagnée, ni les partenaires prestigieux avec qui elle se produit :

♦ Et quelques autres hurluberlus comme Luca Sestak, qui se réunissent pour « faire le boeuf », comme ils disent, bousculant ma musique d’une drôle de manière… mais au fond si plaisante : 

Que de choses ont changé en trois siècles…! Demeure mon « Solfeggietto » !

Touches de couleurs

Palette de Picasso

En réalité on travaille avec peu de couleurs. Ce qui donne l’illusion de leur nombre, c’est d’avoir été mises à leur juste place. (Pablo Picasso)

Joseph Haydn (1732-1809)
Fantaisie en Ut majeur – Hob. XVII / 4
Capriccio 

Einav Yarden (piano)

Palette de Kandinsky

Les couleurs sont les touches d’un clavier, les yeux sont les marteaux, et l’âme est le piano lui-même, aux cordes nombreuses, qui entrent en vibration.  (Vassily Kandinsky)

Joseph Haydn (1732-1809)
Sonate No. 50 en Ré majeur – Hob. XVI 37
I. Allegro con brio

Mais vieillir… ! – 26 – ‘Ne laisse pas le vieil homme entrer !’

Je puis maintenant dire aux rapides années :
– Passez ! passez toujours ! je n’ai plus à vieillir !
– Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;
– J’ai dans l’âme une fleur que nul ne peut cueillir !

Victor Hugo – Les chants du crépuscule

Toby Keith, légende américaine de la musique country, disparu il y a quelques mois à l’âge de 62 ans, n’aura pas eu le temps de résister à la vieillesse comme le suggèrent les paroles de sagesse de sa chanson.

En 2018, à l’occasion d’une rencontre avec Clint Eastwood, jeune homme de 88 ans, Toby est particulièrement touché par une phrase du réalisateur : « je ne laisse pas entrer le vieil homme ».
Il en fait une chanson :

‘Don’t let the old man in’

Ne laisse pas le vieil homme entrer
Je veux vivre encore un peu
Je ne veux pas m’en remettre à lui
Il frappe à ma porte
Je savais depuis le début de ma vie
Qu’un jour elle se terminerait
Lève-toi et sors
Ne laisse pas le vieil homme entrer
J’ai vécu de nombreuses lunes
Mon corps est usé par le temps
Demande-toi ce que tu serais
Si tu ne savais pas le jour de ta naissance
Essaie d’aimer ta femme
Et reste proche de tes amis
Fête d’un verre de vin chaque coucher de soleil 
Et ne laisse pas entrer le vieil homme
J’ai vécu de nombreuses lunes
Mon corps est usé par le temps
Demande-toi quel âge tu aurais
Si tu ne savais pas le jour de ta naissance
Quand il enfourche son cheval
Et que tu sens souffler ce vent froid et amer
Regarde par la fenêtre et souris
Et ne laisse pas le vieil homme entrer

Toby Keith 1961-2024

Manon inoubliable

Manon, Manon Lescaut !
N’aurions-nous lu qu’un seul livre, qu’un seul roman, qu’une seule histoire tragique de passion amoureuse, n’aurions-nous vu et entendu qu’un seul opéra, de Massenet ou de Puccini, n’aurions-nous assisté qu’à une unique pièce de théâtre, de Marivaux, de Marcel Aymé ou autre Jean-Paul Sartre, n’aurions-nous visionné qu’un seul film, de Jean Delannoy ou peut-être de Clouzot, n’aurions-nous applaudi debout qu’une seule ballerine mourant en scène, chaussons aux pieds, sous les tendres caresses de son malheureux amant, nous aurions très probablement, d’une manière ou d’une autre, traversé quelques pages, sauvées des flammes, de l’oeuvre mythique de ce cher Abbé Prévost.

Pascal Dagnan-BouveretL’enterrement de Manon Lescaut

Pourrions-nous oublier ces tristes héros, Manon et Des Grieux – aussi jeunes que nous l’étions nous-mêmes jadis les découvrant – dont nous devions alors doctement analyser les comportements et qui faisaient couler plus de sueur sur nos fronts contraints à l’érudition que d’encre sur nos copies ou de larmes dans nos yeux pétillants d’insouciance ?

Manon, énigmatique Manon, sensuelle et fourbe, innocente et manipulatrice, ange et catin, qui n’est jamais aussi vivante dans nos souvenirs qu’à l’ultime instant de son tragique destin.

— Chante Manon, « seule, perdue, abandonnée », depuis ce lointain désert, la désespérance de ton dernier souffle ! Puccini lui-même a composé ta musique.

Asmik Grigorian (soprano)
« Sola, perduta, abbandonata »
Air final de l’opéra de Puccini « Manon Lescaut »

Maintenant, tout mon horrible passé ressurgit,
et il repose vivant devant mon regard.
Ah, il est taché de sang !
Ah, tout est fini !
Asile de paix, maintenant j’invoque la tombe.
Non, je ne veux pas mourir !
Amour, aide-moi ! Non !

— Danse Manon, avec ton compagnon d’infortune, les derniers sursauts de votre impossible amour ! Kenneth MacMillan a chorégraphié vos pas ; Jules Massenet avait mis le drame en musique.

Le Chevalier Des Grieux se confie ; l’Abbé Prévost ouvre les guillemets :

« Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement. »  

♥♥♥

Fulgurances – II – Animoso

Ilona Kubiaczyk-Adler 
Orgue ‘Visser’ de L’Eglise Episcopale de Tous les Saints à Phoenix (Arizona)

Rendez-vous dans la lumière

Si j’étais tant attiré par la lumière, c’est parce qu’il y avait un fond de ténèbres.

Christian Bobin – La lumière du monde / 2001

Il y a deux manières de briller, disait Paul Claudel, rejeter la lumière ou la produire.
Le plus souvent pourtant, me semble-t-il, ceux qui la produisent ne cherchent nullement à briller. Ils n’aspirent qu’à nous éclairer. Voilà pourquoi, par delà le temps, c’est dans la lumière, celle qu’ils nous offrent si généreusement, qu’on peut leur donner rendez-vous.

Orphée innombrable

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis
le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons.
Établis la distance entre les visages, fais danser
les distances du monde, entre les maisons,
les regards, les étoiles. Propage l’harmonie,
arrange les rapports, distribue le silence
qui proportionne la pensée au désir, le rêve
à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,
au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité
du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible
où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient.
Dilate les limites de l’instant, la tessiture
de la voix qui monte et descend l’échelle
du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï.
Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

Jean Mambrino 1923-2012

 

  in La saison du monde (1986)

Jean-Sébastien Bach
Sonate pour orgue No. 4, BWV 528 – II Andante [Adagio]
Transcription

Stéphanie Paulet (violon) & Elisabeth Geiger (orgue)

Elle viendra – 13 – Suicidio !

SuicidioIn questi fieri momentiTu sol mi resti

Amour, passion, pouvoir, complot, trahison, mensonge, dissimulation… Et, apothéose de la tragédie humaine, la mort, violente de préférence, pour que l’opéra demeure l’Opéra.
Et si le crime fait largement florès, autant sur les scènes baroques que dans les livrets romantiques, le suicide n’y est pas en reste qui comptabilise (suicides et tentatives) 122 actes du genre sur 337 opéras recensés (source Rough Guide to Opera – 2007).

Toujours intacte notre émotion devant ce drame humain que la voix de soprano, plus que toute autre, imprime profondément dans nos coeurs : inoubliable Didon que Purcell laisse mourir en scène ; merveilleuse Norma s’offrant souveraine, en compagnie de Pollione, aux flammes du bûcher allumé par Bellini ; Isolde, encore, dans un dernier souffle énamouré (Dans le torrent déferlant, / dans le son retentissant, / dans le souffle du monde / me noyer, / sombrer inconsciente / bonheur suprême !), se laissant magnifiquement emporter par « la mort d’amour » sur le cadavre encore chaud de Tristan à qui Wagner vient d’ôter la vie…!

Mais Gilda…! Mais Cassandre…! Mais Juliette…!

… Et La Gioconda !

Les femmes naissent et meurent dans un soprano qui paraît indestructible. Leur voix est un règne. Leur voix est un soleil qui ne meurt pas.

Pascal Quignard – La leçon de musique, Paris, Hachette littérature, 1998

Que l’on soit ou pas aficionado de l’art lyrique, c’est Maria Callas, soprano iconique, que son oreille se prépare aussitôt à entendre lorsqu’est évoqué « Suicidio », le célèbre air qui termine en apothéose vocale l’opéra de Amilcare Ponchielli, « La Gioconda ».

Imaginerait-on ce grand air de soprano dramatique confié à une mezzo-soprano, fût-elle l’incomparable cantatrice Brigitte Fassbaender à qui le répertoire allemand de Bach à Mahler doit tant de merveilleuses interprétations ?

N’imaginons plus ! Écoutons-la lancer son tragique appel au suicide : « Suicidio » !
Tout ici est pâte humaine, souple et chaude, chair sensuelle, peau frissonnante, implorant la lame libératrice.

Quatrième et dernier acte : 

 Pour La Gioconda, jeune chanteuse des rues, le drame atteint au paroxysme : sa mère a disparu et Enzo, l'amour de sa vie, lui préfère une autre femme, Laura. Pour amadouer le maléfique espion Barnaba afin qu'il ne porte atteinte ni à la vie de sa mère aveugle, ni à la liberté du jeune couple, Gioconda, noble et généreuse, a promis de se donner à lui. Elle est au comble de ses souffrances quand le sinistre personnage réclame l'exécution de sa promesse. Une dague n'est pas loin de sa main délicate ; elle la plante dans sa propre poitrine avant d'entendre l'infâme Barnaba lui avouer qu'il a fait noyer la pauvre vieille femme.
GIOCONDA
SuicidioIn questi fieri momentiTu sol mi restiE il cor mi tentiUltima voceDel mio destinoUltima croceDel mio cammino
.
E un dì leggiadroVolava l’orePerdei la madrePerdei l’amorePerdei l’amoreVinsi l’infausta
.
Gelosa febbreOr piombo esaustaOr piombo esaustaFra le tenebreFra le tenebre
.
Tocco alla metàDomando al cieloDomando al cieloDi dormir quietaDi dormir quietaDentro l’ave
.
Domando al cieloDi dormir quietaDentro l’aveDentro l’aveDomando al cieloDi dormir quietaDentro l’ave

¤ ¤ ¤

Maria Callas
La Gioconda – « Suicidio »
version 1959

.GIOCONDA
.
Suicide ! En ces
moments terribles,
tu es tout ce qui me reste
et tentes mon cœur,
ultime voix
de mon destin,
ultime croix
de mon chemin.
Autrefois, les heures

S’écoulaient avec insouciance…
J’ai perdu ma mère,
J’ai perdu mon amour,
J’ai vaincu la sinistre
Fièvre de la jalousie !
Maintenant, épuisée,
 je m’enfonce dans les ténèbres !
Je touche au but…
Je demande au Ciel
de me laisser dormir sereinement
dans mon tombeau.
.

Tendre duo

La scène d’opéra si propice aux lâches trahisons, crimes odieux et autres suicides, peut aussi parfois, et même avec le plus grand bonheur, offrir sourire et bons sentiments.

Laissons traîner un oeil indiscret et surtout une oreille dans cette chambre d’hôtel viennois où sont réunies les deux soeurs Waldner, Arabella l’aînée et Zdenka la cadette.
Elles préparent la rencontre d’Arabella avec son futur fiancé. Si Zdenka est déguisée en garçon, c’est tout simplement parce que les parents à la limite de la ruine ne pourront doter, et encore, que l’une des deux filles.

Nous sommes au premier acte de « Arabella », comédie lyrique de Richard Strauss, composée en 1932 sur un livret que ne put achever Hugo von Hofmannstal, décédé quelques années auparavant.

Arabella  =  Anja Harteros (soprano)
Zdenka  =  Hanna-Elisabeth Müller (soprano)

Peut-on rêver plus charmant duo ?

ARABELLA

[…]
aber der Richtige – wenns einen gibt für mich auf dieser Welt –
der wird auf einmal dastehen, da vor mir
und wird mich anschaun und ich ihn
und keine Zweifel werden sein und keine Fragen
und selig werd ich sein und ihm gehorsam wie ein Kind.

ZDENKA (nach einer kleinen Pause, sie liebevoll ansehend.)

Ich weiß nicht wie du bist, ich weiß nicht ob du Recht hast –
dazu hab ich dich viel zu lieb! Ich will nur daß du glücklich wirst –
mit einem ders verdient! und helfen will ich dir dazu.
So hat ja die Prophetin es gesehn:
sie ganz im Licht und ich hinab ins Dunkel.
Sie ist so schön und lieb, – ich werde gehn
und noch im Gehn werd ich dich segnen, meine Schwester.

ARABELLA für sich und zugleich mit Zdenka.

Der Richtige, wenns einen gibt für mich,
der wird mich anschaun und ich ihn
und keine Zweifel werden sein und keine Fragen,
und selig werd ich sein und ihm gehorsam wie ein Kind!

◊ ◊ ◊

ARABELLA

Mais l’homme dont je rêve, s’il y en a un pour moi
sur cette terre,
se présentera soudain devant moi ;
il voudra me regarder et je le regarderai ;
et il n’y aura plus de doutes ni de questions ;
et à la fin je serai bénie, rendue docile comme une petite fille !

ZDENKA (Après une petite pause, en la regardant tendrement)

Je ne lis pas dans ton cœur ; Je ne sais pas si tu as raison.
C’est pour ça que tu sais, je t’aime trop ! Je veux juste
que tu sois heureuse avec un homme digne de toi !
Et je veux vous aider dans
cette voie !
Ah, comme la diseuse de bonne aventure a bien compris cela !

Toi sous le soleil éclatant ;… et moi… là-bas, dans le noir !
Toi si belle et gentille ! Je vais m’éloigner

et à chaque pas, j’aurai envie de te bénir, ma chère Sœur !

ARABELLA (Pour elle-même et en même temps que Zdenka.)

Mais l’homme dont je rêve, s’il y en a un pour moi
sur cette terre,
se présentera soudain devant moi ;
il voudra me regarder et je le regarderai ;
et il n’y aura plus de doutes ni de questions ;
et à la fin je serai bénie, rendue docile comme une
petite fille !

Voluptueuse mélancolie

D’où vient à l’homme la plus durable des jouissances de son coeur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de ses douleurs et s’aimer encore dans le sentiment de sa ruine ?

Etienne de Senancour – Oberman (1804)

Johannes Brahms 1833-1897

Intermezzo en mi majeur n°4 – Op. 116
Einav Yarden (piano)

Intermezzo en la mineur n°2 – Op. 116
Hortense Cartier-Bresson (piano)

C'est vraisemblablement dans la charmante station thermale autrichienne de Bad Ischl, très en vogue à la fin du XIXème siècle, que Brahms, en 1892, compose les 7 "Fantasien opus 116". 
Avec l'approche de la soixantaine le Maître se consacre plus volontiers aux compositions pour le piano. L'instrument est certes bien plus propice à exprimer la profondeur de ses pensées et l'inévitable mélancolie qu'engendrent de longs regards introspectifs dans lesquels le portrait de Clara, très probablement, se dessine par instants.
Ces sept pièces courtes, partagées entre moments d'emportement passionné et temps apaisés de contemplation, constituent, peut-être, le fleuron de la musique pour piano de Johannes Brahms.

Maurizio Pollini – Pianiste

Maurizio Pollini  – 5 janvier 1942 – 23 mars 2024

Aujourd’hui, mort d’un immense pianiste !

Valse : entre confidence et passion

L’état de danse : une sorte d’ivresse, qui va de la lenteur au délire, d’une sorte d’abandon mystique à une sorte de fureur.

Paul Valéry

Pas plus Chopin que Scriabine composant leurs plus belles valses n’avaient eu l’intention de les destiner au talent du chorégraphe. Et pourtant, qui, à leur écoute, prétendrait échapper à « l’état de danse » dans lequel les unes comme les autres ne manquent jamais de nous entraîner ?

Alexandre Scriabine – 1872-1915

Si l’écriture romantique de Chopin demeure plus attachée aux spécificités rythmiques et mélodiques de la danse, la ‘valse’ du jeune Scriabine, sans renier l’inspiration du maître polonais. veut en explorer la dimension symbolique voire mystique, comme le confirmeront ses compositions ultérieures.

Avec la Valse en La bémol majeur, Opus 38, qu’il compose en 1903, plus de cinquante ans après la disparition de Frédéric Chopin, Alexandre Scriabine exprime déjà ses intentions de s’éloigner de l’orthodoxie du rythme.

Certes c’est une valse. 1,2,3 / 1,2,3… Dès les premières mesures se dessine élégante et délicate la silhouette du couple tournoyant timidement entre les scintillations musicales et le glissé des pas. Mais la passion ne tarde pas à laisser s’échapper du clavier devenu orchestre ses couleurs chatoyantes, avant de s’apaiser un instant guettant le retour gracieux de la confidence. Et comme un papillon reprenant son essor, la musique à nouveau s’exalte en volutes mélodiques invitant la main droite à faire fi de la rigueur rythmique des trois temps que la main gauche consciencieusement rend à la mesure.

Olga Scheps (piano)
Alexandre Scriabine
Valse en La bémol majeur Op.38

Hauteur de voix, voix des Hauteurs

La voix touchante de la foi naïve résonne à mon oreille.

Gustav Mahler en 1892

C’est par ces mots que Mahler, fraichement converti au catholicisme, évoque la foi nouvelle qui l’anime et qui l’encourage à espérer qu’elle l’aidera à sortir par le haut des nombreux tourments de son existence.
Ainsi choisit-il de reprendre, pour le quatrième et avant dernier mouvement de sa puissante Symphonie N°2 – « Résurrection » (Auferstehung) -, un des lieder « Urlicht » (Lumière originelle) du recueil « Des Knaben Wunderhorn » (Le cor enchanté de l’enfant), composé quelques années auparavant.

Mahler souhaitait que cette pause spirituelle au milieu de la symphonie, précédant la ferveur du final décliné en éloge musical de la vie triomphante, évoquât, à travers le timbre d’une voix de contralto, le chant d’un enfant imaginant en toute naïveté son arrivée au paradis.
Sur la partition il avait indiqué :

Sehr feierlich aber schlicht. Choral mässig
Très solennel mais modeste. En forme de choral modéré

Lumière Originelle

O petite rose rouge,
L’homme est accablé d’une si grande souffrance !
L’homme est accablé d’une si grande peine !
Comme je préférerais être au Paradis !
J’allais sur un large chemin
quand un ange survint, qui voulait m’en chasser.
Ah non ! je ne me laisserai pas chasser !
Je suis venu de Dieu et sens retourner à Dieu !
Le bienaimé Dieu allumera pour moi une petite lumière,
qui m’éclairera jusque dans la vie éternelle.

Petra Lang (mezzo-soprano) chante « Urlicht »
Extrait de l’enregistrement de la Symphonie N°2 en Ut mineur de Gustav Mahler
Philharmonie de Berlin le 26/03/2005

Staatskapelle de Berlin
Direction Pierre Boulez

Urlicht

O Röschen rot,
Der Mensch liegt in grösster Not,
Der Mensch liegt in grösster Pein,
Je lieber möcht ich im Himmel sein.
Da kam ich auf einen breiten Weg,
Da kam ein Engellein und wollt mich abweisen,
Ach nein ich liess mich nicht abweisen.
Ich bin von Gott und will wieder zu Gott,
Der liebe Gott wird mir ein Lichtchen geben,
Wird leuchten mir bis an das ewig selig Leben.

YouTube offre l’embarras du choix à toutes celles et ceux qui souhaiteraient découvrir une version de qualité de cette œuvre gigantesque… aussi pour sa longueur (1h30). Ils, elles y trouveront évidemment la version intégrale d’où est extraite la vidéo précédente. Les versions d’anthologie, en audio parfois, ne manquent évidemment pas.

La découverte réserve cependant d’excellentes surprises (je n’ignore pas la part de subjectivité de toute appréciation). Celle-ci, inconnue en tous points de votre serviteur, a exercé sur lui une séduction particulière…

Andrew Manze, Dirigent
Katharina Konradi, Sopran
Marianne Beate Kielland, Alt
Collegium Vocale Hannover
Capella St. Crucis Hannover
Johannes-Brahms-Chor Hannover
Junges Vokalensemble Hannover
NDR Radiophilharmonie

Sans paroles mais avec musique…

– Impossible de connaître les paroles : elles sont en noir et blanc !

– Les images sont extraites du film muet « Girl Shy » (1924),

– La musique n’est pas « originale » : Werner Haas interprète au piano le « Menuet sur le nom de Haydn » de Maurice Ravel,

– Mais au final, grâce à un sensible monteur vidéo :

1’38 de sourire à l’ancienne… avec Harold Lloyd et Jobyna Ralston.

— ¤

Avertissement

Images et musique pourraient choquer violemment
la sensibilité des amateurs de RAP ou de films TRASH !

Temps du silence, silence du temps

Le silence est le désert où fleurit la musique, et la musique, cette fleur du désert, est elle-même une sorte de mystérieux silence.

Vladimir Jankélévitch – La musique et l’ineffable – 1961

Point de musique véritable qui ne nous fasse palper le temps.

Cioran – Syllogismes de l’amertume – 1952

Olga Scheps joue Ottorino Respighi (1879-1936)
« Siciliana »
arrangement pour piano de « Antiche Danze » –  Suite No. 3

🎶

La version orchestrale originale :

Orchestre Philharmonique de La Scala
Direction : Riccardo Chailly

Le vol du Kikuidataki

Kikuidataki est le nom du plus petit oiseau du Japon et du plus petit colibri du monde. L’écriture indigène est « King Birds ». Kikuidataki se caractérise par sa crête jaune. Je me suis efforcé de capturer et d’imiter ses mouvements à travers des effets sonores et coloristiques. Pour représenter l’impression japonaise, la mélodie principale a été inspirée et basée sur la mélodie japonaise « Itsuki no komuriuta » (Berceuse d’Itsuki).

Marek Pasieczny (guitariste, compositeur polonais né en 1980)

Il n’y a pas si longtemps, sous les doigts de la belle guitariste Stephanie Jones, glissait sur ces pages le chant mélancolique du cacatoès noir.
Écoutons aujourd’hui depuis un autre bout du monde le vol virtuose du Kikuidataki, et demandons-nous, pour le seul plaisir de la question, qui, de l’oiseau, ici posé sur sa branche au Pays du Soleil Levant, ou du musicien, guitare au vent, est le plus habile…

Mateusz Kowalski interprète
Le Vol du Kikuidataki
(composition de Marek Pasienczny)