‘4 Pièces fugitives’

Son talent me charma, il y a chez elle une supériorité réelle, un sentiment profond et vrai, une élévation constante.

Franz Liszt (après un concert de Clara Schumann)

Clara Schumann par Franz Hanfstaengl – 1860

L’enchantement est toujours au rendez-vous quand on écoute une oeuvre de Clara Schumann, aussi modeste soit-elle.
La remarquable et remarquée pianiste qu’elle était, confrontée aux conservatismes de son temps n’a pas pu exprimer l’étendue de son immense talent de compositrice. Et pourtant elle laisse à la postérité un peu moins d’une cinquantaine d’oeuvres partagées entre musique vocale et musique pour le piano, ainsi que quelques compositions pour petites ou grandes formations.

Particulièrement douée elle a cependant beaucoup appris de ses maîtres, directement ou par l’écoute, et, naturellement elle a reçu de chacun une part d’influence. Mais jamais elle ne se laisse aller à l’imitation et encore moins à la copie.

A 21 ans, l’année de son mariage avec Robert, s’affranchissant des conventions compositionnelles de la sonate, elle écrit les « Flüchtige Stücke », 4 pièces fugitives Op. 15, qui laissent, chacune, transparaître la patte de tel ou tel de ses célèbres aînés, mais qui, toutes, à travers leurs différences, expriment fidèlement la personnalité déjà affirmée de la jeune musicienne.

1/ Larghetto : Ambiance pathétique en Fa majeur et lenteur nocturne d’un crépuscule à Nohant…

2/ Un poco agitato : Lignes vives et tendues, petit signe à Mendelssohn, en La majeur…

3/ Andante espressivo : Ne croiserait-on pas Eusebius sur le chemin de cette nouvelle escapade nocturne en Ré majeur ?…

4/ Scherzo : Rythme enjoué en Sol majeur. Les courtes sonates de Beethoven résonnent en filigrane…

Michelle Cann, pianiste prodige et de grande sensibilité nous convie, à travers ces 4 pièces fugitives, à cette rencontre romantique des plus charmantes :

Musiques à l’ombre – 16 – Dégustation

Les grands amateurs de vins disent avec juste raison qu’un simple et bon rôti est de loin le mets le mieux adapté à une dégustation, aucun goût d’aucune sorte ne venant altérer la sensibilité du palais et du nez, tout entiers dédiés aux crus proposés.

Nos oreilles obéissent aux mêmes lois, aussi rien de tel qu’une oeuvre connue et familière pour concentrer toute leur attention – et le plaisir de leur propriétaire – sur les vertus et qualités des musiciens qui l’interprètent.

Edvard Grieg  1843-1907

C’est pourquoi l’ombre de notre figuier accueillera pour la circonstance l’oeuvre la plus connue du plus nordique des compositeurs : Peer Gynt (suite N°1 – Op.46) de Edvard Grieg.
Ainsi serons-nous tout à la « dégustation » du Trondheim Symphony Orchestra (inconnu de votre serviteur jusqu’à ce jour) dirigé par leur formidable cheffe coréenne, Han-Na Chang, (violoncelliste prodige venue avec bonheur depuis quelques années à la direction d’orchestre), si expressive et si charismatique, et qui possède l’art magique de tenir en équilibre sur la pointe de sa baguette le souffle ténu de tout son orchestre. Les pianissimi qui concluent la mort de Aase sont prodigieux. – Ce n’est pas grande prophétie que d’imaginer cette jeune cheffe bientôt au pinacle des directeurs d’orchestre.

Manière ô combien agréable de redécouvrir le chef d’oeuvre que Grieg composa pour la pièce de théâtre éponyme de son compatriote Henrik Ibsen avant de reconsidérer ses partitions en deux suites orchestrales, conservant toutefois à chacun des tableaux musicaux l’expression programmatique qui était originellement la sienne.

Peer Gynt – Suite N°1 Op. 46 (1888)

1/ Au matinAllegro pastorale
Atmosphère douce et paisible pour ce lever du jour sur la campagne norvégienne sortant de sa torpeur nocturne.

2/ La mort de Aase  – Andante doloroso
Sombre mélodie pour accompagner le douloureux moment de la mort de Aase, la mère de Peer.

3/ Danse d’Anitra – Tempo di mazurka
Ambiance envoûtante et mystérieuse des danses orientales qui éloigne un temps l’auditeur des froideurs norvégiennes. Morceau le plus connu… et le plus « utilisé ».

4/ Dans l’antre du Roi de la Montagne – Alla marcia molto marcato, Più vivo, Stringendo al fine
Le pas lourd des créatures fantastiques martèle le sol de la caverne dans laquelle Peer Gynt s’est engagée. S’ensuivra  une course effrénée, dont la musique traduira la tension et l’excitation provoquées par le danger en rythmes emportés.

Trondheim Symphony Orchestra
Direction Han-Na Chang

La prise de vue est d’une rare qualité.
Comme il serait souhaitable d’avoir dans les mêmes conditions la Suite N°2 Op. 55

Peer Gynt ou les tribulations d’un vaurien plein d'imagination, passionné par les histoires fantastiques et qui rêvait de devenir roi.  
C'est le récit, tragique et drôle, du voyage allégorique et onirique d’un homme incapable de trouver dans sa vie le moindre motif de satisfaction, qui abandonne son village et celle qui pourrait le rendre heureux pour rejoindre ses chimères, espérant conquérir le monde. Il multipliera les conquêtes féminines, les contrées découvertes. il fera même fortune. Mais sa vie de débauche le ruinera. 
Vieux et seul, il reviendra vers sa terre natale, espérant y retrouver son amour abandonné et connaître, du moins l'espère-t-il, le véritable bonheur.
A l'instar des péripéties théâtrales du personnage, la musique de Grieg ne manque ni d'émotion ni de fantaisie.

Ave Maria

Francis Poulenc Les Dialogues des Carmélites

Metropolitan Opera saison 2018-2019
Mise en scène John Dexter
Direction Yannick Nézet-Seguin
Mère Marie :
Karen Cargill –
mezzo soprano

Ave Maria (Acte II – premier tableau)

Mère Marie de l’Incarnation 
Mes sœurs, Sa Révérence vient de vous dire que notre premier devoir est la prière. Conformons-nous donc, non seulement de bouche, mais de cœur, aux volontés de Sa Révérence.
(Un signe de tête et les moniales s’agenouillent.)
«Ave Maria.»

Les Religieuses
«Gratia plena.»

Mère Marie
«Dominus tecum. Benedicta tu in mulieribus et benedictus fructus ventris tui Jesu.»

Les Religieuses
«Dominus tecum. Benedicta tu in mulieribus et benedictus fructus ventris tui Jesu.»

La Prieure
«Sancta Maria, ora pro nobis peccatoribus.»

Les Religieuses
(en murmurant)
«Mater Dei, ora pro nobis peccatoribus nunc et in hora mortis nostrae. Amen.»

La Prieure et Mère Marie
«Amen !»

Fulgurances – XXII – Bate-Coxa*

Marco Pereira

 

 

Compositeur et guitariste
né à Sao Paulo en 1956

 

 

 

 

Yamandu Costa  &  Elodie Bouny

‘Bate-Coxa’

*Bate coxa : lutte dansée brésilienne plus ou moins dérivée de la Capoeira, consistant à déstabiliser l’adversaire par des coups de pieds portés aux mollets et aux cuisses. 

Musiques à l’ombre – 15 – Au bureau

Au bureau ? En plein mois d’août ?… Et sans climatisation peut-être ?…

Harangues et râleries fusent. Légitimes certes. Mais rien ne dit que le climatiseur est en panne. Et puis, où serait-on plus à l’ombre qu’au bureau par ces temps caniculaires. Enfin, si l’on voulait bien cesser de faire la mauvaise tête et prendre l’ascenseur jusqu’au bric-à-brac du ‘petit bureau’ (« tiny desk »), on pourrait bien ne pas regretter cette terrible décision.

Là, point d’ordinateur, de paperasserie, de téléphone et autres importuns aux questions embarrassantes ! Une patronne, évidemment, mais qui ne rêverait pas de l’entendre ‘chanter’ sur son dos à longueur de journée ? Et pour cause… une des plus talentueuses et des plus gracieuses mezzo-soprano de notre temps : Joyce DiDonato.

Joyce DiDonato

Aujourd’hui réunion ! – Pas de doute, on est bien au bureau !
Pour la session du jour – la ‘jam session’ faudrait-il dire –, la patronne a fait appel à quelques consultants externes : tous excellents musiciens de divers univers stylistiques, jazz inclus, off course !
Objet du ‘meeting‘ : chant et improvisations sur des airs anciens composés aux XVIIème XVIIIème et XIXème siècles… – Surprise pour tous ceux qui pensaient aux prévisions de résultats et autres projets d’amélioration du service clients ! L’amour seul est au programme. Et pas d’inquiétude, pour le chant personne ne sera sollicité, la patronne assure, sympathie en prime, en anglais pour les explications, en italien pour l’art.

Pour ceux qui souhaiteraient se munir de dossiers, voici les références :

  • Alessandro Parisotti (1853-1913) – « Se tu m’ami » & « Star vicino » (paroles du poète italien du XVIIème, Salvator Rosa)
  • Giuseppe Torrelli (1658-1709) – « Tu lo sai »
  • Francesco Bartolomeo Conti (1681-1732) – « Quella fiamma »

Ne traînons pas, on n’arrive pas en retard aux réunions du ‘tiny desk’, n’est-ce pas ?

Un bureau comme ça, avec une telle patronne… certains retarderaient volontiers leur date de départ à la retraite.

Musiciens : 

Craig Terry : piano
Charlie Porter : trompette
Chuck Israels : basse
Jason Haaheim : batterie
Antoine Plante : bandonéon

Cordes chantez ! Hurlez cordes !

Car la musique est là, sur terre, elle existe à nos côtés, comme une amie, et la plénitude de son évidence donne le courage de vivre, d’écrire, de continuer.

V. Jankélévitch, B. Berlowitz, Quelque part dans l’inachevé – Gallimard, 1978

Quintessence de la composition musicale, la musique de chambre, et particulièrement son fleuron, le quatuor à cordes, demeure un domaine privilégié de l’expression de l’intime.

Bien qu’écrits dans des circonstances historiques et culturelles très différentes, le Quatuor n°8 de Chostakovitch et le « Quatuor américain » de Dvoràk, à priori si lointains l’un de l’autre, trouvent un important point de similitude dans leur capacité à exprimer les émotions profondes de leurs compositeurs respectifs confrontés aux préoccupations de leurs époques.

Dover quartet

Quand l’un, empreint de noirceur et de gravité, hurle la douleur de son temps, mu par une volonté autobiographique certaine, voire testamentaire, l’autre, inspiré par les grands espaces américains, chante, avec tout le lyrisme slave qui l’habite, l’optimisme lumineux de son pays d’accueil, sur fond de douce nostalgie.

C’est évidemment l’art des grands artistes que de pouvoir, à travers la sincérité de leurs oeuvres, exprimer autant qu’ils les créent les émotions les plus fortes, confiant à leurs admirateurs le soin jubilatoire de faire le tri… Exercice d’autant plus aisé que l’excellence des interprètes y contribuera.
Tel, ici, le jeune et très talentueux Quatuor Dover :

Cordes hurlez ! 

Dimitri Chostakovitch 1906-1975

 

Quatuor à cordes N°8 en Ut mineur
« À la mémoire des victimes du fascisme et de la guerre »

(composé du 12 au 14 juillet 1960)
Mouvement II – Allegro molto

 

 

Le caractère pseudo-tragique de ce quatuor vient de ce qu’en composant, j’ai répandu autant de larmes que je répands d’urine après une demi-douzaine de bières.

Chantez cordes !

Antonin Dvoràk    1841-1904

 

 

Quatuor à cordes N°12 en Fa majeur « Américain »
(composé pendant l’été 1893)
Mouvement IV – Finale vivace ma non troppo

 

Imagine, après huit mois en Amérique, j’ai entendu à nouveau le chant des oiseaux ! Et ici les oiseaux sont différents des nôtres, ils ont des couleurs plus vives, et ils chantent différemment.

Elle viendra – 16 – Falstaff is dead !

William Walton 1902-1983

 

 

La mort de Falstaff (Passacaille)

Musique composée en 1944 pour le film Henry V réalisé par l’immense interprète de Shakespeare, Sir Laurence Olivier.

 

Le thème de la passacaille commence alors que la caméra quitte la rue sombre et pénètre par la fenêtre dans une chambre d’auberge faiblement éclairée par la flamme d’une bougie. Dans le lit un vieil homme se meurt, Falstaff, ce héros comique inoubliable, mangeur et buveur à l’excès, roublard, vantard, poltron et lâche, à la mauvaise foi maladive, et pourtant si attachant. Dans un dernier sursaut le caricatural chevalier entend, le coeur brisé, la voix de son ancien et cher compagnon de frasques, le Prince Hal devenu Roi, s’apprêtant à conquérir la France, lui asséner mille reproches.

Mais au cinéma quand les personnages parlent, fussent-ils mourants ou absents, la musique s’efface. Et la belle passacaille que Walton avait composée pour accompagner la scène serait restée à jamais attachée à la pellicule, si le compositeur n’avait pas autorisé que deux pièces musicales dont celle-ci fussent extraites de la bande originale pour constituer la suite orchestrale Henry V.  – Walton qui considérait que toute musique de film trouvant son utilité hors des images n’aurait pas satisfait à sa vocation.
Tout le monde peut se tromper !

La Mort de Falstaff (passacaille)

London Philharmonic Orchestra
Direction : Léonard Slatkine

Fulgurances – XVIII – ‘Graúna’

João Pernambuco 1883-1947

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Stephanie Jones interprète 
‘Graúna’

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Musiques à l’ombre – 14 – ‘Poème’

Ernest Chausson 1855-1899

 

 

‘Poème’ pour violon et orchestre – Op. 25

L’oeuvre est dédiée au violoniste Eugène Ysaÿe

 

 

La liberté de la forme n’en contrarie jamais l’harmonieuse proportion. Rien n’est plus touchant de douceur rêveuse que la fin, lorsque la musique, laissant de côté toute description, toute anecdote, devient le sentiment même qui en inspire l’émotion. Ce sont des minutes très rares dans l’œuvre d’un artiste.

Quand Claude Debussy endosse le costume de critique musical, sa plume n’invite pas la flagornerie et la complaisance. Voilà qui confère un poids tout particulier à ces lignes qu’il rédige en 1913 à propos du ‘Poème’ composé par Ernest Chausson en 1896 à l’intention de son ami le grand violoniste belge Eugène Ysaÿe.

C’est une nouvelle d’Ivan Tourgueniev, « Le chant de l’amour triomphant », qui a inspiré cette oeuvre. – Chausson avait initialement choisi ce titre pour sa composition mais il finit par la rebaptiser ‘Poème’.
Le romancier russe était très épris de la cantatrice Pauline Garcia qu’il avait connue à Moscou en 1841 ; mais de retour en France elle préféra épouser Louis Viardot, patronyme sous lequel on la connaît mieux aujourd’hui. Peine et obstination conduisirent, certes, Tourgueniev à l’écriture de cette nouvelle empreinte d’onirisme et de surnaturel, mais chose plus extraordinaire, le romancier fit bâtir son séjour français au plus près du pavillon des Viardot.

Pauline Garcia-Viardot 1821-1910

Il semblerait que Chausson n’ait pas rencontré Tourgueniev, mais la lecture qu’il fit de sa nouvelle et les liens d’amitié qu’il entretenait avec les Viardot, ont sans doute favorisé chez lui une perception particulière de ce drame amoureux qui, bien que situé par le nouvelliste au coeur de l’Italie du XVIème siècle, ne saurait dissimuler son caractère autobiographique..

 

Le concerto est réduit à un unique mouvement à l’intérieur duquel s’enchainent les trois sections qui le constituent :

Le ton intime et sombre qui domine le début de l’oeuvre, – Lento e misterioso –, offrant déjà son entrée au mystère, laissera la place, après la cadence méditative du violon, à un ciel mélodique plus propice à l’espérance. Le deuxième mouvement, bien qu’animé, n’échappe pas pour autant au climat de tension déjà installé. Le mystère demeure présent en filigrane durant le concerto tout entier. Avec un lyrisme maîtrisé, sans effusion, ni excès de virtuosité, le finale conduit l’oeuvre à une forme d’apaisement propice à l’espérance. « La musique devient le sentiment même qui en inspire l’émotion ».

Béatrice Cadrin, musicologue québécoise, résume ainsi, citant l'auteur, la nouvelle de Tourgueniev :

Dans ce récit ambigu, empreint d’une atmosphère sombre et mystérieuse, un jeune homme, de retour en Italie après un long voyage au Moyen Orient, emploie des enchantements ésotériques inquiétants pour tenter de reconquérir son ancienne flamme et de l’enlever à son mari. 
Ses nouveaux pouvoirs se manifestent dès le premier soir, alors qu’il joue sur un « violon hindou » à trois cordes « une mélodie passionnée, large comme l'espace, aussi coulante et sinueuse que le serpent qui avait enveloppé de sa peau le haut du manche. Et elle resplendissait d'une telle flamme, vibrait d'une telle joie triomphante que Fabius et Valéria sentirent leur cœur se serrer et que des larmes jaillirent de leurs yeux… »

Fulgurances – XVII – Liberté !

Corey Butler (piano) & Jackie Richardson (voix)

‘Hymn to Freedom’

Cet hymne emblématique à la Liberté a été composé par le musicien de jazz canadien Oscar Peterson (1925-2007), en 1962, alors que la lutte pour les droits civiques s’intensifiait en Amérique du Nord.
Les paroles sont de Harriette Hamilton.

When every heart joins every heart and together yearns for liberty,
That’s when we’ll be free.

Si tous les cœurs se joignent à tous les cœurs et aspirent ensemble à la liberté,
Alors nous serons libres.

When every hand joins every hand and together moulds our destiny,
That’s when we’ll be free.

Si chaque main se joint à chaque main pour façonner ensemble notre destin,
Alors nous serons libres.

Any hour any day, the time soon will come when we will live in dignity,
That’s when we’ll be free.

Le temps viendra bientôt où à toute heure de chaque jour nous vivrons dans la dignité,
Alors nous serons libres.

When everyone joins in our song and together singing harmony,
That’s when we’ll be free.

Si tout le monde se joint à notre chant pour qu’ensemble en harmonie nous chantions,
Alors nous serons libres.

Fulgurances – XVI – Charité

Claude Debussy 1862-1918

Pièce pour l’oeuvre « Vêtement du blessé »
Page d’album –
L.133

Olga Scheps (piano)

Musiques à l’ombre – 13 – Transfigurée

Reprise épurée d’un billet publié sur « Perles d’Orphée » le 17/10/2014

Guidé par la lune un couple d’amants marche entre les arbres d’une forêt. La jeune femme avoue à son nouveau compagnon qu’elle porte l’enfant d’un autre à qui elle s’est abandonnée un soir de désespoir. Le jeune homme comprend, accepte, pardonne et demande enfin à être le père de cet enfant comme s’il en avait été lui-même le géniteur. La chaleur de la nuit transfigure l’enfant étranger. Le couple fusionne dans la pénombre.

Du wirst es mir, von mir gebären;
Du hast den Glanz in mich gebracht,
Du hast mich selbst zum Kind gemacht.*

*Tu le feras naître pour moi, de moi,
  Tu as mis la lumière en moi,
  Tu as refait de moi un enfant

Arnold Schoenberg – portrait par Egon Schiele 1917

C’est ce thème, romantique – ô combien ! – mis en vers par un poète symboliste de ses amis, que le jeune Arnold Schoenberg – il vient d’avoir 25 ans – illustre dans le sextuor « La Nuit transfigurée » (« Verklärte Nacht »).

Avec ce chef d’œuvre de la musique de chambre, Schoenberg, trop jeune encore pour s’en prendre ouvertement à notre vieil attachement à l’harmonie et à la mélodie, nous enveloppe dans le voluptueux et le soyeux des cordes que nous aimons, caressées dans le sens de la tonalité et toutes dédiées à l’évocation des images qu’elles sous-tendent.

« Verklärte Nacht » resplendit de toute la puissance de l’expressivité romantique.

Edvard MunchLes yeux dans les yeux

Quelques années après la composition du sextuor, Schoenberg écrit un arrangement pour orchestre à cordes. Cette nouvelle mise en forme magnifie la dramaturgie musicale de cette « nuit » lunaire au coeur de laquelle s’épousent et se repoussent les manifestations paroxystiques de la passion.

« La nuit transfigurée », n’a jamais cessé de conquérir le public, même si l’apparition de la dissonance affirme déjà la volonté naissante du compositeur de prendre ses distances avec la tradition romantique allemande du XIXème siècle. Mais le jeune Schoenberg, à l’heure où le XXème siècle frappe déjà à la porte, est encore très admiratif des maîtres qui l’ont précédé, Johannes Brahms et Richard Wagner, aussi n’est-il pas surprenant que sa « nuit » laisse transparaître quelques similitudes avec « Tristan und Isolde » – autant par le langage musical utilisé que par les choix thématiques – nonobstant les destinées diamétralement opposées des deux couples.

David Hockney - Tristan und Isolde-VI - 1987
David HockneyTristan und Isolde-VI – 1987

Dans la lente introduction en mi mineur, le couple marche au clair de lune. Avec l’aveu de la femme, la musique s’anime, exposant le thème principal empreint de drame et d’émotion ; la réaction de l’homme se fait attendre. Sa réponse s’exprime enfin : l’amour triomphe, le premier thème revient, en mode majeur désormais : actée la « transfiguration ». En forme d’hymne à la rédemption par l’amour, une longue coda termine l’œuvre.

Un bien beau voyage romantique dans l’amour et dans la nuit, auquel nous invitent ces merveilleux musiciens du Norwegian Chamber Orchestra, qui – il faut relever la performance – jouent sans partition, pour mieux appréhender sans doute le moindre frémissement des métamorphoses de cette envoutante « nuit ».

Norwegian Chamber Orchestra
conduit du violon par Terje Tønnesen

« C » comme France

Oh ! ma France ! ô ma délaissée !
J’ai traversé Les Ponts-de-Cé.

Derrière le plus simple arrondi, incomplet certes, d’une seule lettre de l’alphabet on peut parfois trouver un émouvant poème, chargé de messages, de son siècle ou d’un autre plus lointain, poissé du sang séché des braves, qu’un inoubliable poète mu par son espérance composa un jour outragé sur les bords libres de la Loire :

« C »

Qu’un musicien à la sensibilité exacerbée se fasse complice du poète, qu’il revête sa poésie d’un habit de mélodie…
Qu’un ténor, d’une douce et ondulante inflexion, unisse ces deux voix…
Et nos âmes oublieuses franchissant les ponts de notre Loire, traverseront aussi les combats douloureux de notre histoire et les souffrances de nos ainés.

Quand les vers sont d’Aragon et la musique de Poulenc, les drames que pudiquement ils racontent paraissent plus émouvants encore.
Quand Hugues Cuénod les chante, une larme pourrait bien nous échapper… de nos temps lointains venue.

C

J’ai traversé Les Ponts-de-Cé
C’est là que tout a commencé

Une chanson des temps passés
Parle d’un chevalier blessé,

D’une rose sur la chaussée
Et d’un corsage délacé,

Du château d’un duc insensé
Et des cygnes dans les fossés,

De la prairie où vient danser
Une éternelle fiancée,

Et, j’ai bu comme un lait glacé
Le long lai des gloires faussées.

La Loire emporte mes pensées
Avec les voitures versées,

Et les armes désamorcées,
Et les larmes mal effacées,

Oh ! ma France ! ô ma délaissée !
J’ai traversé Les Ponts-de-Cé.

Louis Aragon 1897-1982

 

in Les Yeux d’Elsa – 1942

Fulgurances – XV – Studio for two

Ben Paterson (piano) & Luke Sellick (basse)

‘Just the way you are’
Billy Joel
(1977)

Musiques à l’ombre – 12 – Humeurs

Bien dommage que l’on ne joue presque jamais l’intégralité des vingt pièces des Visions fugitives opus 22 où on retrouve Prokofiev tour à tour lyrique, sarcastique, bucolique, rêveur, coléreux. Un réel joyau quand on s’offre le bonheur de savourer l’instant de ces pièces qui sont à la musique de Prokofiev ce que sont les Préludes à la musique de Chopin. Des instants fugitifs, des visions dont le compositeur a la géniale intuition de traduire l’essence.  

Bernadette Beyne (Fondatrice et rédactrice en chef de Crescendo magazine)
Dossier Prokofiev – #6 – La musique pour piano –
22/09/2016

Sergueï Prokofiev 1891-1953

Puisque tout est dit et bien dit dans cet article de la regrettée musicologue Bernadette Beyne sur les ‘Visions fugitives’, pourquoi ne pas en poursuivre l’édifiante lecture ?

Comme la plupart des artistes de son temps, il n’a pas échappé au courant symboliste et c’est à Constantin Balmont qu’il doit ces deux vers qui inspirèrent le cycle des Visions :
     “Dans chaque vision fugitive, je vois des mondes
      “Pleins de jeux changeants et irisés”.
Les Visions fugitives racontent, avec simplicité, questionnent, éveillent l’esprit, pirouettent, se parent d’élégance, évoquent une harpe pittoresque, content au coin du feu, se font féroces, attisent la Toccata, signent l’inquiétude, la poésie, un monde irréel ; décrivent aussi, comme l’avant-dernière vision inspirée à Prokofiev par la foule agitée dans les rues de Petrograd en février 1917. La suite des pièces ne suit pas la chronologie de la composition mais la succession d’états d’âme.

♫ ♪ ♬

Le caractère énigmatique de ces vingt miniatures pour piano ne souffre d’aucune indiscrétion qu’aurait commise Prokofiev en les affublant chacune d’un titre. Absence de repères programmatiques qui ajoute à la fragmentation de l’oeuvre un sentiment de spontanéité, rendant encore plus actuelles les humeurs et les atmosphères que chaque petite pièce dépeint.
A l’auditeur, à travers les innombrables nuances de la palette musicale impressionniste de Prokofiev, de percevoir ou d’imaginer. Le charme n’en est que plus grand ! 

Pour donner toute leur juste présence aux états d’âme du compositeur, tantôt tendre et doucereux, tantôt irrité, d’autres fois perdu dans un monde irréel, la maîtrise et la sensibilité du pianiste moscovite Alexander Melnikov.

Sergueï Prokofiev
Visions fugitives Op.22
Alexander Melnikov (piano)