Parlez-moi d’amour – 13 – Elena

Qu’il est bon de parler de roses
Quand il givre ! De parler
D’amour lorsque la tombe est proche.

Elena Frolova, avec une passion constante redonne vie à la poésie russe et notamment celle de l’«Âge d’argent». Elle a mis en musique et interprété les œuvres de poètes illustres tels que Anna Akhmatova, Joseph Brodsky, Alexandre Blok ou encore Serge Essenine, et bien sûr Marina Tsvetaïeva (à qui elle a consacré plusieurs albums et spectacles).

En osmose spirituelle avec celle qu’on surnommait « La Sibylle de l’Âge d’argent », elle chante ici accompagnée de sa fidèle guitare une adaptation du poème d’amour presque mystique, écrit le 30 juillet 1918 dans Moscou en proie aux affres de la guerre civile et de la famine, par cette jeune poétesse de 26 ans à peine :

Parlez-moi d’amour – 12 – Mélancolie hivernale

Pavel RizhenkoVillage russe

C’est au cours d’une liaison de quelques mois pendant l’année 1916 avec Ossip Mandelstam, d’un an son aîné, que Marina Tsvetaïeva écrit ce poème dont le lyrisme exprime magnifiquement la nature de leur relation : un mélange de tendresse domestique rêvée et de distance insurmontable.

… J’aimerais vivre avec vous
Dans une petite ville,
Aux éternels crépuscules,
Aux éternels carillons,
Et dans une petite auberge de campagne –
Le tintement grêle
D’une pendule ancienne – goutte à goutte de
   temps.
Et parfois, le soir, montant de quelque mansarde –
Une flûte,
Et le flutiste lui-même à la fenêtre.
Et de grandes tulipes sur les fenêtres.
Et peut-être, ne m’aimeriez-vous même pas…

Au milieu de la chambre – un énorme poêle de
   faïence,
Sur chaque carreau – une image :
Rose, cœur et navire,
Tandis qu’à l’unique fenêtre –
Il neige, neige, neige.

Vous seriez allongé tel que je vous aime : paresseux,
Indifférent, léger.
Par instants le geste sec
D’une allumette.
La cigarette brûle et se consume,
Et longuement à son extrémité,
– Courte colonne grise – tremble
La cendre.
Vous n’avez même pas le courage de la faire tomber –
Et toute la cigarette vole dans le feu.

10 décembre 1916

Joyeux Noël 2025 !

Leopold Kupelwieser – Les Rois Mages

Récit de l’An Zéro  (extrait dit par Lelius)

Ils se rencontrèrent au bord d’un bassin 

pour donner à boire à leurs montures par nuit claire

trois Mages et trois chevaux 

Mais lorsqu’ils se penchèrent 

ils se multiplièrent 

ils furent six dans l’eau. 

Six Mages et six chevaux 

voilà le premier miracle !

 

Or quand ils furent en selle 

Mages (et chevaux) volontiers reconnurent 

avoir été dupes de leurs images 

par nuit claire

Ils rirent (et en convinrent) 

au souvenir de l’eau. 

En attendant l’Étoile avait disparu 

et lorsqu’ils levèrent la tête 

le ciel était brillant et absent.

 

L’Étoile était accrochée à un figuier 

derrière une feuille 

(bâillant une figue l’avait retenue). 

L’arbre cette nuit fut bel et bien battu 

par trois personnages barbus. 

Ainsi fut délivrée l’Étoile captive 

au milieu de hennissements et de cris 

(et sans égards pour les vertus 

d’un arbre centenaire).

 

L’Étoile glissa sur un rail 

et reprit sa course 

laissant sur le figuier transi 

une laine blanche. 

Devant la bonté de l’Étoile brillante 

ils eurent remords d’avoir 

maltraité un vieil arbre 

et s’en excusèrent auprès de leurs ombres 

(étant seuls et faute de mieux).

 

Les voilà à leur tour partis 

les trois Mages 

remuant leurs gros sourcils 

par nuit claire

Et tandis qu’ils serraient 

les riches présents de leurs coffrets 

(or, encens et myrrhe) 

leurs chevaux abandonnaient sur l’herbe 

du beau crottin doré comme l’avarice.

 

Melchior dit à Gaspard 

Gaspard dit à Balthazar :

« Réjouissons-nous car notre foi est la même. 

« Les mêmes sont nos amours

« sur la route de Bethléem… »

Puis devant cette âme commune et nouvelle 

ils se saluèrent et volontiers 

reconnurent qu’ils étaient un 

Un seul Mage sur trois montures.

.

Fulgurances – LV – ‘Les portes’

René Magritte – « La victoire » 1939

Obscure ambivalence : « Éva »

« Éva », un poème d’Achille Chavée, figure emblématique du surréalisme belge de la première moitié du XXème siècle, qui révèle le regard passionné et non conventionnel que porte son auteur sur l’image de la femme. Moins un idéal qu’une force tellurique et morale indomptable, capable à la fois de détruire et de créer : la femme, aventure suprême de l’homme.

Femme ténébreuse
errante de la mauvaise vertu
errante du bien pour le mal
adroite et décidément maladroite
parmi les rideaux de rêve et de soie
parmi les pains de chaleur de chair et de sang
parmi l’homme dépaysé d’être lui-même
femme dangereuse
légèrement inclinée
dans le vent des miracles
légèrement vêtue dans le vent du péché
légèrement perdue dans l’ouragan de vie
femme qui joues
femme qui ris
femme qui pleures
femme qui veux gagner toujours
une chance en plus que le cœur trouvé
dressée à nous ravir
à joindre notre défaillance
à ne jamais nous oublier
à ne jamais nous délivrer
à nous aimer l’éternité de ses mensonges
femme dressée à se livrer
dans l’ombre d’une science exacte
dans la nuit de notre souffrance
dans l’oubli de notre mission
femme impardonnable et pardonnée
voilà que c’est moi le maudit
qui se prend à te reconnaître
à défendre tes cris de malheur
à redramatiser l’aube de ta passion
à pardonner le sang que tu révèles
à s’attendrir sur ton ventre de vie
à t’aimer plus qu’un désert de diamant
ô femme qui jamais ne me pardonneras

Elle viendra – 24 – ‘ Instants ‘

Personne ne sait encore si tout ne vit que pour mourir ou ne meurt que pour revivre.

Borges a-t-il vraiment écrit ce poème inspiré par ses ultimes moments de vie ? Peut-être ! Ou peut-être pas !

Qu’importe ! Rien n’interdit d’imaginer notre vieux maître, si curieux, si sympathique, le dictant à un des étudiants qui remplissaient régulièrement auprès de lui – et avec délectation – la fonction de « lecteur ».

Tout invite à l’adopter celui qui, au même âge ou presque que l’auteur, trouve modestement à travers ses évocations un miroir où plonger son propre regard introspectif.

Si je pouvais de nouveau vivre ma vie,
dans la prochaine je tâcherais de commettre plus d’erreurs.
Je ne chercherais pas à être aussi méticuleux, je me relacherais plus.
Je serais plus bête que je ne l’ai été,
en fait je prendrais très peu de choses au sérieux.
Je mènerais une vie moins hygiénique.
Je courrais plus de risques,
je voyagerais plus,
je contemplerais plus de crépuscules,
j’escaladerais plus de montagnes, je nagerais dans plus de rivières.
J’irais dans plus de lieux où je ne suis jamais allé,
je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves,
j’aurais plus de problèmes réels et moins d’imaginaires.

J’ai été, moi, l’une de ces personnes qui vivent sagement
et pleinement chaque minute de leur vie ;
bien sûr, j’ai eu des moments de joie.
Mais si je pouvais revenir en arrière, j’essaierais
de n’avoir que de bons moments.

Au cas où vous ne le sauriez pas, c’est de cela qu’est faite la vie,
seulement de moments ; ne laisse pas le présent t’échapper.

J’étais, moi, de ceux qui jamais
ne se déplacent sans un thermomètre,
un bol d’eau chaude,
un parapluie et un parachute ;
si je pouvais revivre ma vie, je voyagerais plus léger.

Si je pouvais revivre ma vie
je commencerais d’aller pieds nus au début
du printemps
et pieds nus je continuerais jusqu’au bout de l’automne.
Je ferais plus de tours de manège,
je contemplerais plus d’aurores,
et je jouerais avec plus d’enfants,
si j’avais encore une fois la vie devant moi.

Mais voyez-vous, j’ai 85 ans…
et je sais que je me meurs.

« Bois de caresse »

Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie ! C’est un rayon de lumière dans l’ombre, une nuance entre la douleur et le désespoir, qui laisse entrevoir l’aurore de la consolation.

Prétendrait-on que Tolstoï n’avait pas lu la poésie de Barbara Auzou ?

Bois de caresse 

dis-moi que feront-ils après

de notre bel herbier

qui est bois de caresse

corps de passion et destination lointaine

emmèneront ils les oiseaux plus loin dans leur chant

pour poursuivre ces rêves d’ascension qui veillaient nos âmes

on a mis tant d’années à voir ce qu’on regardait

tant d’années à nommer les vents

ça tremble tellement une vie qui s’apprend

chaque jour dans de petits cris rouges

sans assouvir ses interrogations jamais

belle condition humaine en vérité

entre silos de soleils et mégots de lunes

bouches d’ombre et de feu mêlés

le poids des mots seuls contre le poids du ciel

à quêter ce peu d’éternel où rien ne bouge

en oubliant d’être vivant toujours

en s’essayant trop peu à l’amour

               Barbara Auzou

Poème publié sur le blog de l’auteur « Lire dit-elle » le 15/10/2025

‘Ozymandias’

Ramsès II – Hall du Grand Musée Égyptien au Caire

L’Égypte, et avec elle le monde entier, se félicite, à l’occasion de sa récente inauguration en grandes pompes, de l’ouverture du G.M.E. (Grand Musée Égyptien) au Caire, au pied des Pyramides de Gizeh, considérable trésor mémoriel de cette antique civilisation.
Pendant que – « règne de la quantité » oblige  – la presse internationale salue surtout les chiffres : le colossal investissement financier, les milliers de mètres carrés, les nombreuses péripéties de vingt années de travaux, le gouvernement égyptien se frotte les mains en évaluant – « signe des temps » – la manne économique que promet la surfréquentation touristique attendue motivation tristement essentielle, semble-t-il, de l’immense projet.

Ramsès II jeune (XIIIème av JC) – Percy Bysshe Shelley 1792-1822

Mais un petit esprit chagrin, misanthrope et pessimiste, comme on ne peut manquer de l’être après avoir bien longtemps regardé les hommes, s’est souvenu d’un sonnet de Percy Bysshe Shelley, « Ozymandias », que le poète romantique anglais écrivit en 1817, au moment où le British Museum annonçait avoir acquis un important fragment de la statue de Ramsès II jeune, datée du XIIIème siècle avant notre ère.

Richard Attenborough dit « Ozymandias » *

. . .

Alors, une fois encore, avec son inébranlable pertinence, a retenti la parole de l’Ecclésiaste :

Vanitas vanitatum et omnia vanitas.

Un regard s’est retourné non sans nostalgie vers la grande perplexité d’un lycéen du temps lointain à qui un certain professeur de philosophie avait alors demandé de commenter cette remarque de Paul Valéry :

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

Et puis, enfin, sage constat soudain sorti d’une réplique de théâtre, un fugitif soupçon de consolation :

The pen is mightier than the sword.*

La vie simple

Sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit…

Une méditation lumineuse sur le bonheur d’être, simplement, dans le silence de la nuit et la douceur du foyer, en phase avec le rythme immuable de l’univers. Une belle proposition d’un des hétéronymes de Fernando Pessoa, Alberto Caeiro, pour nous exhorter à trouver la respiration apaisée d’une vie simple.

Je rentre à la maison, je ferme la fenêtre.
On allume la lampe, on me souhaite bonne nuit,
et d’une voix contente je réponds bonne nuit.
Plût au Ciel que ma vie fût toujours cette chose :
le jour ensoleillé, ou suave de pluie,
ou bien tempétueux comme si le Monde allait finir,
la soirée douce et les groupes qui passent,
observés avec intérêt de la fenêtre,
le dernier coup d’œil amical jeté sur les arbres en paix,
et puis, fermée la fenêtre et la lampe allumée,
sans rien lire, sans penser à rien, sans dormir,
sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit,
et au-dehors un grand silence ainsi qu’un dieu qui dort.

in ‘Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro‘ (Gallimard)

Meto-me para dentro, e fecho a janela.
Trazem o candeeiro e dão as boas noites,
E a minha voz contente dá as boas noites.
Oxalá a minha vida seja sempre isto:
O dia cheio de sol, ou suave de chuva,
Ou tempestuoso como se acabasse o Mundo,
A tarde suave e os ranchos que passam
Fitados com interesse da janela,
O último olhar amigo dado ao sossego das árvores,
E depois, fechada a janela, o candeeiro aceso,
Sem ler nada, nem pensar em nada, nem dormir,
Sentir a vida correr por mim como um rio por seu leito.
E lá fora um grande silêncio como um deus que dorme

Elle viendra – 23 – Promenade

Parlez-moi d’amour – 11 – ‘Il passa’

Fulgurances – LIII – Parler, partir

Le bruit des arbres

Je me suis toujours demandé 

Pourquoi nous aimons supporter

Plus que tout autre bruit

Le bruit que font les arbres, sans répit,

Si près de nos demeures.

Nous les souffrons heure après heure

Et nous en perdons notre sens

Du mouvement et de la permanence

Des joies ; nous écoutons et nous semblons autre part.

Ils parlent de départ

Et ne partent jamais,

Ils parlent, bien qu’ils sachent,

Devenus vieux et sages,

Qu’ils sont là à jamais.

Mes pieds se cramponnent au sol

Et ma tête oscille sur mes épaules,

Quelques fois, quand, de la fenêtre ou de la porte,

Je vois les arbres osciller.

Je partirai pour quelque part,

Je ferai témérairement ce choix

Un jour où ils seront en voix

Et s’agiteront au point d’effrayer

Et de faire se sauver

Les grands nuages blancs.

Je parlerai moins qu’eux,

Mais moi je partirai.

Traduction : Roger Asselinau

The sound of trees

I wonder about the trees.
Why do we wish to bear
Forever the noise of these
More than another noise
So close to our dwelling place ?
We suffer them by the day
Till we lose all measure of pace,
And fixity in our joys,
And acquire a listening air.
They are that that talks of going
But never gets away ;
And that talks no less for knowing,
As it grows wiser and older,
That now it means to stay.
My feet tug at the floor
And my head sways to my shoulder
Sometimes when I watch trees sway,
From the window or the door.
I shall set forth for somewhere,
I shall make the reckless choice
Some day when they are in voice
And tossing so as to scare
The white clouds over them on.
I shall have less to say,
But I shall be gone.

Elle viendra – 22 – ‘Joie’

Buste d’ange – Deuxième moitié du XIIIème siècle

Parlez-moi d’amour – 10 – Un cri

Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vraie qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort,
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui nous sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.

Mais vieillir… ! – 31 – … Si peu !

Vieille femme gitane de la mer de l’île de Mabul – Malaisie
(Photo National Geographic)