Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Léon-Paul Fargue est fait pour traverser ingénument, protégé par son rêve mélancolique, les plus tumultueux événements. (Jean Zay)
‘Nocturne’
Un long bras timbré d’or glisse du haut des arbres Et commence à descendre et tinte dans les branches. Les fleurs et les feuilles se pressent et s’entendent. J’ai vu l’orvet glisser dans la douceur du soir. Diane sur l’étang se penche et met son masque. Un soulier de satin court dans la clairière Comme un rappel du ciel qui réjouit l’horizon. Les barques de la nuit sont prêtes à partir. D’autres viendront s’asseoir sur la chaise de fer. D’autres verront cela quand je ne serai plus. La lumière oubliera ceux qui l’ont tant aimée.
Nul appel ne viendra rallumer nos visages. Nul sanglot ne fera retentir notre amour. Nos fenêtres seront éteintes. Un couple d’étrangers longera la rue grise. Les voix D’autres voix chanteront, d’autres yeux pleureront Dans une maison neuve. Tout sera consommé, tout sera pardonné, La peine sera fraîche et la forêt nouvelle, Et peut-être qu’un jour, pour de nouveaux amis, Dieu tiendra ce bonheur qu’il nous avait promis.
Combien de fois aurai-je dit ou écrit, empruntant l’expression à mon cher Cioran, que j’étais poète par tous les vers que je n’avais jamais écrits ? Combien de fois, l’âme bouleversée, aurai-je rêvé, le temps d’une lecture – et d’une relecture, pour faire durer et l’illusion et le plaisir –, être l’auteur des vers qui m’emportaient vers un ailleurs dont je ne supposais même pas l’existence ? A l’heure même où je franchis une énième dizaine de mes années, me croyant enfin hors d’atteinte, je découvre la poésie de Colette Gibelin.
Qui au bout des ans resterait sourd à son exhortation ?
Que faire maintenant ? N’attends pas le soleil, invente-le N’attends pas que la vie s’épanouisse étreins-la
Fais simplement ta part de colibri avec ténacité Accueille en toi les lumières du silence Continue le chemin même si raboteux Une source neuve jaillit à chacun de tes pas
Touché ! En plein coeur.
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Entre doute et ferveur (extrait)
Au-delà de la mer, disais-tu, quelles lumières ? Vers quel destin de pierre et de sable tourner des visages creusés par la brûlure d’exister ? Le vent tournoie. Le vent fait vibrer l’impossible, violon pour la soif, jungle verte dans l’ocre désert.
Au-delà, je répète au-delà, pour savourer le mot dans ses contours d’eau pure, Au-delà, c’est déjà dire le grand saut dans l’aube libre aux senteurs d’oasis. Et le rêve revient s’accroche comme lierre aspire la sève pour la pulpe à venir Toujours, la pulpe est à venir. Demain sera de menthe et de jasmin Demain peut-être ?
La mer, franchir la mer, la mémoire et l’exil. Le jour palpite comme une île, minuscule cœur de l’immensité.
Depuis longtemps les grands oiseaux ont pris le large, aile sauvage et magnifique envol. Atteindront-ils l’Eldorado qui danse, feu follet, danse dans le regard chargé de tant de brume et se perd au lointain ?
Au-delà de la mer comme un mirage à l’infini, cette terre brûlée en attente de pluie. Interminable combat des vivants pour que s’installe une clarté vivace. Lancinante espérance.
Dans l’ombre de tes yeux j’ai vu passer tous les instants du vivre, noires blessures, éclats du soleil, chemins d’herbes et de poussière, Et tu rayonnais malgré la détresse.
Si la mort est au bout du chemin, qu’elle soit l’estuaire où la rivière abandonne ses boues pour entrer, nue, dans l’océan.
Au-delà des mers, disais-tu, Quelles sources nouvelles ?
Un jour quand nous dirons : “c’était le temps du soleil, Vous souvenez- vous, il éclairait la moindre famille, Et aussi bien la femme âgée que la jeune fille étonnée, Il savait donner leur couleur aux objets dès qu’il se posait. Il suivait le cheval coureur et s’arrêtait avec lui, C’était le temps inoubliable où nous étions sur la Terre, Où cela faisait du bruit de faire tomber quelque chose, Nous regardions alentour avec nos yeux connaisseurs, Nos oreilles comprenaient toutes les nuances de l’air Et lorsque le pas de l’ami s’avançait nous le savions, Nous ramassions aussi bien une fleur qu’un caillou poli. Le temps où nous ne pouvions attraper la fumée, Ah ! c’est tout ce que nos mains sauraient saisir maintenant”.
Musique composée en 1944 pour le film Henry V réalisé par l’immense interprète de Shakespeare, Sir Laurence Olivier.
Le thème de la passacaille commence alors que la caméra quitte la rue sombre et pénètre par la fenêtre dans une chambre d’auberge faiblement éclairée par la flamme d’une bougie. Dans le lit un vieil homme se meurt, Falstaff, ce héros comique inoubliable, mangeur et buveur à l’excès, roublard, vantard, poltron et lâche, à la mauvaise foi maladive, et pourtant si attachant. Dans un dernier sursaut le caricatural chevalier entend, le coeur brisé, la voix de son ancien et cher compagnon de frasques, le Prince Hal devenu Roi, s’apprêtant à conquérir la France, lui asséner mille reproches.
Mais au cinéma quand les personnages parlent, fussent-ils mourants ou absents, la musique s’efface. Et la belle passacaille que Walton avait composée pour accompagner la scène serait restée à jamais attachée à la pellicule, si le compositeur n’avait pas autorisé que deux pièces musicales dont celle-ci fussent extraites de la bande originale pour constituer la suite orchestrale Henry V. – Walton qui considérait que toute musique de film trouvant son utilité hors des images n’aurait pas satisfait à sa vocation.
Tout le monde peut se tromper !
La Mort de Falstaff (passacaille)
London Philharmonic Orchestra
Direction : Léonard Slatkine
La poésie de Barbara Auzou jumelle la grâce fragile d’un papillon et l’état d’être du visionnaire.
Ile Eniger – Préface de Grand comme – éditions unicité / 2024
Grand comme (extraits : pages 94 à 96)
vivre au fond est une énigme sur une route d’herbes et d’encres sauvages nous avons grandi trop vite dans d’illusoires jardins aux lèvres nos harmonicas comme seuls accordéons de voyage
on nous a dit il n’y a rien dans l’orbite des pierres passez votre chemin on nous a dit la rose évasive s’évanouit au matin soyons quittes on nous a dit que l’invasion du lierre étouffait l’amour et la peau de chagrin que la rosée excite
on a feuilleté herbiers et dictionnaires cherchant à comprendre en vain la belle inquiète son parfum de romarin sa beauté ordinaire qui s’invite parfois en nos mains pourtant une étoile au loin s’accroche à son dernier empire assommée de petit matin et elle t’empoignera tout à l’heure par les pans de ta veste par les plis de ton cœur et par les très longs cheveux de la conscience claire tu verras alors danser sans la moindre peine tout ce que la vie promet de mort et les formidables efforts pour la combler depuis le premier jour
Toute confidence exige d’être méritée. (Jean-Claude Pirotte – Cavale)
Même si tout s’arrêtait là…
Même si tout s’arrêtait là, Au dernier souffle, à la fosse, à la cendre, Même s’il me fallait descendre Ces escaliers qui ne conduisent nulle part,
Cela valait la peine d’être né, D’avoir bu à longs traits le vin de l’existence, D’avoir connu des joies et des douleurs intenses, D’avoir aimé, d’avoir lutté, d’avoir pleuré.
Je n’ai pourtant pas fait des étincelles, Rien que ces choses que l’on dit très ordinaires. Mes fautes ne sont pas des actes mais des manques. Je confesse médiocrité.
Mais j’ai parfois marché sur l’eau, flotté dans l’air, Je me suis vu sur la plus haute vague, J’ai respiré un peu d’éternité.
J’arrive au bord de la falaise, c’est la terminaison du temps. Mes derniers pas sur la planète ne font pas retourner l’oiseau.
Jamais le jour ne fut si beau avec ses arbres que mordorent les automnes et les crépuscules.
Nous déjeunons sous un reste d’ombrage parmi les brises au langage inaudible en qui se perd le peu que nous disons.
Le ciel n’est plus voilé que dans nos yeux. Laissons voguer l’abeille encore quand déjà ce n’est plus pour nous.
Jean Grosjean 1912-2006
Adieu le cornouiller sanguin, le muflier rouge sur la pente, l’éventail du mirobolant, les degrés de l’escalier courbe et l’art du chemin transversal.
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Les sueurs, les travaux et les pluies n’ont donc fait ce jardin tranquille avec son balustre à sédum entre la rose et les fraisiers que pour le quitter comme un rêve.
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Le vent caressait les feuillages ici moins tristement qu’ailleurs.
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Quitter ce lieu me fend le cœur et c’est de mourir que je meurs.
Manon, Manon Lescaut !
N’aurions-nous lu qu’un seul livre, qu’un seul roman, qu’une seule histoire tragique de passion amoureuse, n’aurions-nous vu et entendu qu’un seul opéra, de Massenet ou de Puccini, n’aurions-nous assisté qu’à une unique pièce de théâtre, de Marivaux, de Marcel Aymé ou autre Jean-Paul Sartre, n’aurions-nous visionné qu’un seul film, de Jean Delannoy ou peut-être de Clouzot, n’aurions-nous applaudi debout qu’une seule ballerine mourant en scène, chaussons aux pieds, sous les tendres caresses de son malheureux amant, nous aurions très probablement, d’une manière ou d’une autre, traversé quelques pages, sauvées des flammes, de l’oeuvre mythique de ce cher Abbé Prévost.
Pascal Dagnan-Bouveret – L’enterrement de Manon Lescaut
Pourrions-nous oublier ces tristes héros, Manon et Des Grieux – aussi jeunes que nous l’étions nous-mêmes jadis les découvrant – dont nous devions alors doctement analyser les comportements et qui faisaient couler plus de sueur sur nos fronts contraints à l’érudition que d’encre sur nos copies ou de larmes dans nos yeux pétillants d’insouciance ?
Manon, énigmatique Manon, sensuelle et fourbe, innocente et manipulatrice, ange et catin, qui n’est jamais aussi vivante dans nos souvenirs qu’à l’ultime instant de son tragique destin.
— Chante Manon, « seule, perdue, abandonnée », depuis ce lointain désert, la désespérance de ton dernier souffle ! Puccini lui-même a composé ta musique.
Asmik Grigorian (soprano) « Sola, perduta, abbandonata » Air final de l’opéra de Puccini « Manon Lescaut »
Maintenant, tout mon horrible passé ressurgit, et il repose vivant devant mon regard. Ah, il est taché de sang ! Ah, tout est fini ! Asile de paix, maintenant j’invoque la tombe. Non, je ne veux pas mourir ! Amour, aide-moi ! Non !
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— Danse Manon, avec ton compagnon d’infortune, les derniers sursauts de votre impossible amour ! Kenneth MacMillan a chorégraphié vos pas ; Jules Massenet avait mis le drame en musique.
Marianela Núñez – Frederico Bonelli Pas de deux final Ballet « L’histoire de Manon » – Chorégraphe : Kenneth MacMillan
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Le Chevalier Des Grieux se confie ; l’Abbé Prévost ouvre les guillemets :
« Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois que j’entreprends de l’exprimer. Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement. »
Amour, passion, pouvoir, complot, trahison, mensonge, dissimulation… Et, apothéose de la tragédie humaine, la mort, violente de préférence, pour que l’opéra demeure l’Opéra.
Et si le crime fait largement florès, autant sur les scènes baroques que dans les livrets romantiques, le suicide n’y est pas en reste qui comptabilise (suicides et tentatives) 122 actes du genre sur 337 opéras recensés (source Rough Guide to Opera – 2007).
Toujours intacte notre émotion devant ce drame humain que la voix de soprano, plus que toute autre, imprime profondément dans nos coeurs : inoubliable Didon que Purcell laisse mourir en scène ; merveilleuse Norma s’offrant souveraine, en compagnie de Pollione, aux flammes du bûcher allumé par Bellini ; Isolde, encore, dans un dernier souffle énamouré (Dans le torrent déferlant, / dans le son retentissant, /dans le souffle du monde / me noyer, /sombrerinconsciente / bonheur suprême !), se laissant magnifiquement emporter par « la mort d’amour » sur le cadavre encore chaud de Tristan à qui Wagner vient d’ôter la vie…!
Mais Gilda…! Mais Cassandre…! Mais Juliette…!
… Et La Gioconda !
Les femmes naissent et meurent dans un soprano qui paraît indestructible. Leur voix est un règne. Leur voix est un soleil qui ne meurt pas.
Pascal Quignard – La leçon de musique, Paris, Hachette littérature, 1998
Que l’on soit ou pas aficionado de l’art lyrique, c’est Maria Callas, soprano iconique, que son oreille se prépare aussitôt à entendre lorsqu’est évoqué « Suicidio », le célèbre air qui termine en apothéose vocale l’opéra de Amilcare Ponchielli, « La Gioconda ».
Imaginerait-on ce grand air de soprano dramatique confié à une mezzo-soprano, fût-elle l’incomparable cantatrice Brigitte Fassbaender à qui le répertoire allemand de Bach à Mahler doit tant de merveilleuses interprétations ?
N’imaginons plus ! Écoutons-la lancer son tragique appel au suicide : « Suicidio » !
Tout ici est pâte humaine, souple et chaude, chair sensuelle, peau frissonnante, implorant la lame libératrice.
Quatrième et dernier acte : Pour La Gioconda, jeune chanteuse des rues, le drame atteint au paroxysme : sa mère a disparu et Enzo, l'amour de sa vie, lui préfère une autre femme, Laura. Pour amadouer le maléfique espion Barnaba afin qu'il ne porte atteinte ni à la vie de sa mère aveugle, ni à la liberté du jeune couple, Gioconda, noble et généreuse, a promis de se donner à lui. Elle est au comble de ses souffrances quand le sinistre personnage réclame l'exécution de sa promesse. Une dague n'est pas loin de sa main délicate ; elle la plante dans sa propre poitrine avant d'entendre l'infâme Barnaba lui avouer qu'il a fait noyer la pauvre vieille femme.
GIOCONDA
Suicidio In questi fieri momenti Tu sol mi resti E il cor mi tenti Ultima voce Del mio destino Ultima croce Del mio cammino
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E un dì leggiadro Volava l’ore Perdei la madre Perdei l’amore Perdei l’amore Vinsi l’infausta
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Gelosa febbre Or piombo esausta Or piombo esausta Fra le tenebre Fra le tenebre
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Tocco alla metà Domando al cielo Domando al cielo Di dormir quieta Di dormir quieta Dentro l’ave
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Domando al cielo Di dormir quieta Dentro l’ave Dentro l’ave Domando al cielo Di dormir quieta Dentro l’ave
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Maria Callas La Gioconda – « Suicidio » version 1959
.GIOCONDA .
Suicide ! En ces moments terribles, tu es tout ce qui me reste et tentes mon cœur, ultime voix de mon destin, ultime croix de mon chemin.
Autrefois, les heures S’écoulaient avec insouciance… J’ai perdu ma mère, J’ai perdu mon amour, J’ai vaincu la sinistre Fièvre de la jalousie ! Maintenant, épuisée, je m’enfonce dans les ténèbres ! Je touche au but… Je demande au Ciel de me laisser dormir sereinement dans mon tombeau.
Publié sur « Perles d’Orphée » le 28/12/2012 sous le titre ‘Je suis mort…’
Je suis mort parce que je n’ai pas le désir, Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder, Je crois posséder parce que je n’essaye pas de donner ; Essayant de donner, on voit qu’on n’a rien, Voyant qu’on n’a rien, on essaye de se donner, Essayant de se donner, on voit qu’on n’est rien, Voyant qu’on est rien, on désire devenir, Désirant devenir, on vit.
Devenue reine d’Écosse après avoir tant exhorté son époux à commettre l’odieux régicide qui les a conduits tous deux sur le trône, Lady Macbeth, hantée par le remords et la culpabilité vient de se donner la mort.
Très affecté par cette nouvelle, le roi Macbeth délivre ces quelques réflexions intimes sur le sens de la vie dans un célèbre soliloque.
Roi et criminel, on n’en est pas moins homme :
MACBETH :
She should have died hereafter ; There would have been a time for such a word.— Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow, Creeps in this petty pace from day to day, To the last syllable of recorded time ; And all our yesterdays have lighted fools The way to dusty death. Out, out, brief candle ! Life’s but a walking shadow ; a poor player, That struts and frets his hour upon the stage, And then is heard no more. It is a tale Told by an idiot, full of sound and fury, Signifying nothing.
Acte V, Scène 5.
MACBETH
Elle aurait dû attendre pour mourir ; Le moment serait toujours venu de prononcer ces mots. Demain, et puis demain, et puis demain, Glisse à petits pas de jour en jour, Jusqu’à la dernière syllabe du registre du temps ; Et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous Le chemin de la mort poussiéreuse.
Éteins-toi, éteins-toi, courte flamme ! La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur Qui s’agite et se pavane son heure durant sur la scène Et puis qu’on n’entend plus ; c’est une fable Dite par un idiot, pleine de fracas et de fureur, Et qui ne signifie rien.
questa morte che ci accompagna dal mattino alla sera, insonne, sorda, come un vecchio rimorso o un vizio assurdo.
cette mort qui est notre compagne du matin jusqu’au soir, sans sommeil, sourde, comme un vieux remords ou un vice absurde.
I tuoi occhi saranno una vana parola, un grido taciuto, un silenzio.
Tes yeux seront une vaine parole, un cri réprimé, un silence.
Cosi li vedi ogni mattina quando su te sola ti pieghi nello specchio. O cara speranza, quel giorno sapremo anche noi che sei la vita e sei il nulla.
Ainsi les vois-tu le matin quand sur toi seule tu te penches au miroir. O chère espérance, ce jour-là nous saurons nous aussi que tu es la vie et que tu es le néant.
Per tutti la morte ha uno sguardo
La mort a pour tous un regard.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
La mort viendra et elle aura tes yeux
Sarà come smettere un vizio, come vedere nello specchio riemergere un viso morto, come ascoltare un labbro chiuso.
Ce sera comme cesser un vice, comme voir ressurgir au miroir un visage défunt, comme écouter des lèvres closes.
Scenderemo nel gorgo muti.
Nous descendrons dans le gouffre muets.
22 marzo 1950
Cesare Pavese 1908-1950
Le 30 avril 2009, René de Ceccatty commente dans un article du "Monde des Livres" la biographie de Cesare Pavese que vient de publier Lorenzo Mondo : "Cesare Pavese, une vie".
Son billet commence ainsi :- Puisqu’il est difficile de faire abstraction de son suicide lorsqu’on se penche sur la vie et l’œuvre de Cesare Pavese, autant commencer par cette tragédie. Entre le samedi 26 août et le dimanche 27 août 1950, dans une chambre quelconque de l’Albergo Roma de Turin, près de la gare, l’écrivain, âgé de 42 ans (il les aurait eus deux semaines plus tard), avale vingt comprimés de somnifère et meurt. La surprise n’est certes pas totale, car son désespoir était perceptible depuis plusieurs semaines. Il vient pourtant de remporter le prix Strega pour Le Bel Eté, il a rencontré une femme censée remplacer Constance Dowling, l’actrice américaine qui lui a inspiré ses plus beaux poèmes. « On ne se tue pas par amour d’une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, misère, absence de défenses, néant. » Il était voué à devenir un phare de l’après-guerre après avoir failli être un martyr politique.
Il ne dormait pas, il passait des heures aux aguets, finissant par distinguer dans l’enchevêtrement des sons les rumeurs les plus infimes, l’araignée tissant sa toile ou, encore moins perceptible, la lumière ouvrant son chemin à la force du poignet dans le velours épais des rideaux. Le silence venait tard, une fois disparu l’écho des derniers pas. C’est alors seulement que la netteté gagnait ces coups venus du fond de son corps. Ils avaient toujours été présents, mais ce n’est que dans ces moments-là qu’ils surgissaient purifiés de tout autre bruit, chacun avec son profil de poignard. Jusqu’à quand allaient-ils durer ? Car une heure viendrait, aucun doute là-dessus, où le désert de la nuit et le silence du corps formeraient une seule substance, inséparable à jamais de la fièvre de la rosée, quand matinale elle monte les dernières marches.
Eugenio De AndradePortugal 1923 – 2005
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Extrait de ‘ Versants du regard et autres poèmes en prose ‘ Éditions de la Différence – Patrick Quillier traducteur
Il y a de nombreuses années – je n’avais pas encore obtenu mes galons de « Web-navigator » -, j’avais découvert avec plaisir, lors d’une traversée tourmentée de la « toile », le texte de cette petite poésie humoristique juste signée des initiales JLW. N’ayant pu retrouver son auteur, je m’octroyais la liberté de l’enregistrer à destination de mes amis.
Enregistré en 2002
Ce texte enregistré il y a plus de vingt ans aura donc fini par trouver son actualité…
Jeune on rédige son C.V. Plus tard on écrit ses mémoires. Et puis vient le temps des archives…
L’avant-dernière demeure : la boîte-archive : le véritable enfer
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy