Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Celui qui entre par hasard dans la demeure d’un poète Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui Que chaque nœud du bois renferme davantage De cris d’oiseaux que tout le cœur de la forêt Il suffit qu’une lampe pose son cou de femme À la tombée du soir contre un angle verni Pour délivrer soudain mille peuples d’abeilles Et l’odeur de pain frais des cerisiers fleuris Car tel est le bonheur de cette solitude Qu’une caresse toute plate de la main Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes La légèreté d’un arbre dans le matin.
Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente.
Jules Renard
Ma maison
Je m’invente un pays où vivent les soleils Qui incendient les mers et consument les nuits, Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil, Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis, Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons, Et dans ce pays-là, j’ai bâti ma maison,
Ma maison est un bois, mais c’est presque un jardin, Qui danse au crépuscule, autour d’un feu qui chante, Où les fleurs bleues se mirent dans un grand lac sans tain, Et leurs images embaument les brises frissonnantes, Aussi folles que l’aube, aussi belles que l’ambre, Dans cette maison-là, j’ai installé ma chambre ;
Ma chambre est une église où je suis à la fois, Si je hante un instant, ce monument étrange, Et le prêtre et le Dieu, et le doute, et la foi, Et l’amour et la femme, et le démon et l’ange. Au ciel de mon église, brûle un soleil de nuit, Dans cette chambre-là, j’y ai couché mon lit ;
Mon lit est une arène ou se mène un combat, Sans merci, sans repos, je repars, tu reviens, Une arène où l’on meurt aussi souvent que ça, Mais où l’on vit, pourtant, sans penser à demain, Où mes grandes fatigues chantent quand je m’endors, Je sais que, dans ce lit, j’ai ma vie, j’ai ma mort.
Je m’invente un pays où vivent les soleils, Qui incendient les mers et consument les nuits, Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil, Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis. Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons, Et moi dans ce pays, j’ai bâti ta maison…
Tes mots sont ma maison, j’y entre. Tu as posé le café sur la table et le pain pour ma bouche. Je vois des fleurs dans la lumière bleue, ou verte. C’est exactement le paysage que j’aime, il a le visage de ta voix.
La pluie rince finement une joie tranquille. Aucune barrière, aucune pièce vide. Désormais tout s’écrit en silence habité. De cette plénitude, je parcours la détermination des choses.
L’arbre porte fièrement ses cerises comme une belle ouvrage. Il installe une trêve dans l’interstice des branches. Pas de passion tapageuse mais la rondeur du rouge. Un éclat. Des fleurs, encore lasses d’hiver, se sont maquillées depuis peu. Le soleil astique le cuivre des terres. Peut-on apprendre à reconnaitre l’existence ?
La rivière miraculeusement pleine, inonde son layon. La carriole du plaisir est de passage. Des oiseaux aux poissons, les rêves quotidiens font bonne mesure. Tout est bien.
Ile Eniger
« Un cahier ordinaire » – Éditions Chemin de plume
Le voyage prend fin ici : dans les soucis mesquins qui divisent l’âme qui ne sait plus émettre un cri. À présent les minutes sont égales et fixes comme les tours de roue de la pompe. Un tour : une montée d’eau qui résonne. Un autre, nouvelle eau, parfois un grincement.
Le voyage prend fin sur cette plage que harcèlent les flots patients. Rien ne dévoile, sinon des fumées paresseuses, le rivage que tissent de conques les vents bénins : et rarement se montre dans la bonace muette entre les îles d’air migratrices la Capria, ou la Corse échineuse.
Tu demandes si tout s’évanouit ainsi dans cette brume de souvenirs ; si dans l’heure qui somnole ou si dans le soupir du récif s’accomplit tout destin. Je voudrais te dire non, et qu’approche l’heure où tu passeras au-delà du temps ; peut-être seul qui le veut s’infinise, et cela tu le pourras, qui sait ? moi non. Pour la plupart, je pense, il n’y a pas de salut, mais certains bouleversent tout dessein, franchissent la passe, se retrouvent tels qu’ils ont voulu.
Avant de renoncer je voudrais t’indiquer cette voie d’évasion fugace comme dans les champs houleux de la mer l’écume ou la ride. Je te donne aussi mon avare espérance. Pour des jours neufs, trop las, je ne sais plus la nourrir ; je l’offre en gage à ton sort : qu’il te sauve.
Le chemin prend fin sur ces rives que ronge la marée d’un mouvement alterné. Ton cœur proche qui ne m’entend pas lève l’ancre déjà peut-être pour l’éternité.
Eugenio Montale (1896-1981)
Eugenio Montale (Prix Nobel de Littérature 1975) (Extrait de « Os de Seiche » – Poésie Gallimard)
Recueil de poèmes composés entre 1916 et 1927 – Première publication en 1925