Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Claude Monet – « Peupliers sur les rives de l’Epte, effet du soir »– 1891
« C’est l’extase langoureuse »
Paul Verlaine 1844-1896
in « Romances sans paroles »
Le vent dans la plaine Suspend son haleine. FAVART
C'est l'extase langoureuse, C'est la fatigue amoureuse, C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est, vers les ramures grises, Le chœur des petites voix.
O le frêle et frais murmure ! Cela gazouille et susurre, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire... Tu dirais, sous l'eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante, C'est la nôtre, n'est-ce pas ? La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne Par ce tiède soir, tout bas ?
Musique de Claude Debussy Siobhan Stagg (soprano) – Kunal Lahiry (piano)
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Musique de Gabriel Fauré Gérard Souzay (baryton) – Dalton Baldwin (piano)
Dans notre France en bascule entre XIXème et XXème siècles, les courants musicaux passent et se métamorphosent, les sensibilités mutent, l’esthétique des formes se renouvelle, se modernise. Demeurent les thématiques et les symboles : Amour, Beauté, Mort. Ne les dit-on pas éternels ? Nul donc ne s’étonnerait de retrouver encore, insouciant philosophe, notre papillon virevoltant autour du piano de Debussy ou butinant un Si bémol sur une portée de Gabriel Fauré.
Gabriel Fauré 1845-1924 « Le papillon et la fleur » Opus1 – N°1 (Mélodie Française) Poème de Victor Hugo Cyrille Dubois (ténor) Tristan Raës (piano)
Une fleur déclare au papillon son amour et lui confie ses tourments. Qui se ressemble s’assemble, mais…
Et nous nous ressemblons, et l’on dit que nous sommes Fleurs tous deux !
La pauvre fleur disait au papillon céleste: Ne fuis pas ! Vois comme nos destins sont différents. Je reste, Tu t’en vas !
Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommes Et loin d’eux, Et nous nous ressemblons, et l’on dit que nous sommes Fleurs tous deux !
Mais, hélas ! l’air t’emporte et la terre m’enchaîne. Sort cruel ! Je voudrais embaumer ton vol de mon haleine Dans le ciel !
Mais non, tu vas trop loin! – Parmi des fleurs sans nombre Vous fuyez, Et moi je reste seule à voir tourner mon ombre À mes pieds.
Tu fuis, puis tu reviens; puis tu t’en vas encore Luire ailleurs. Aussi me trouves-tu toujours à chaque aurore Toute en pleurs !
Oh ! pour que notre amour coule des jours fidèles, Ô mon roi, Prends comme moi racine, ou donne-moi des ailes Comme à toi !
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Gabriel Fauré 1845-1924 « Papillon » Op.77 pièce pour violoncelle et piano Pauline Bartissol (violoncelle) LaurentWagshal (piano)
Cette petite pièce est commandée à Fauré par son éditeur qui souhaitait qu’elle fût brillante, virtuose, difficile mais lyrique. Fauré s’exécuta, la pièce fut enregistrée au catalogue en septembre 1884. Mais le compositeur et l’éditeur ne pouvant s’accorder sur le titre, l’œuvrette resta dans un tiroir. Ce n’est qu’en 1898 que Gabriel Fauré en permit la publication sous le titre « Papillon ».
Le musicologue Jean-Michel Nectoux rapporte que Fauré accompagna son approbation de cette phrase à destination de l’éditeur : « Papillon ou mouche à m…, mettez ce que vous voulez ! »
D’aucuns auraient peut-être choisi « Vol du bourdon », non sans préciser – rigueur musico-entomologique oblige – « à la française ». Comparaison n’est pas raison, mais…
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Le court poème « Les papillons », extrait de « La comédie de la mort », recueil publié en 1838 par Théophile Gauthier, aura reçu les faveurs musicales d’Ernest Chausson et de Claude Debussy. La « Mélodie Française » pouvait-elle être mieux servie ?
Théophile Gauthier poème « Les papillons »
Par
Ernest Chausson 1855-1899 Gérard Souzay (baryton) Jacqueline Bonneau (piano)
Les papillons couleur de neige Volent par essaims sur la mer ; Beaux papillons blancs, quand pourrai-je Prendre le bleu chemin de l'air ?
Savez-vous, ô belle des belles, Ma bayadère aux yeux de jais, S'ils me pouvaient prêter leurs ailes, Dites, savez-vous où j'irais ?
Sans prendre un seul baiser aux roses, À travers vallons et forêts, J'irais à vos lèvres mi-closes, Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
Par
Claude Debussy 1862-1918 Véronique Dietschy (soprano) Emmanuel Strosser (piano)
On entre dans la poésie de Marie Uguay comme on marche sur une plage du Québec en novembre, la beauté du décor figée dans une saison à venir ou révolue selon l’œil qui l’observe.
maintenant nous sommes assis à la grande terrasse où paraît le soir et les voix parlent un langage inconnu de plus en plus s’efface la limite entre le ciel et la terre et surgissent du miroir de vigoureuses étoiles calmes et filantes
plus loin un long mur blanc et sa corolle de fenêtres noires
ton visage a la douceur de qui pense à autre chose ton front se pose sur mon front des portes claquent des pas surgissent dans l’écho un sable léger court sur l’asphalte comme une légère fontaine suffocante
en cette heure tardive et gisante les banlieues sont des braises d’orange
tu ne finis pas tes phrases comme s’il fallait comprendre de l’œil la solitude du verbe tu es assis au bord du lit et parfois un grand éclair de chaleur découvre les toits et ton corps
Marie Uguay 1955-1981
Marie Uguay est une poétesse québécoise emportée très tôt, à l'âge de 26 ans, par un cancer des os. Elle n'aura eu que le temps de publier deux recueils - 'Signe et rumeur' (1976) et 'L’outre-vie' (1979) ; le troisième, 'Autoportraits' (1982), ne sera publié qu'à titre posthume.
Pour en savoir plus sur cette attachante poétesse montréalaise, lire le bel article que lui a consacré le 30/08/2021 Sébastien Veilleux dans la revue littéraire québécoise 'Les libraires':
'Marie Uguay : L’immortelle'
Le réveil commence comme un autre rêve. – Paul Valéry
Quand, sur une mélodie de Gabriel Fauré, Marie-Claude Chappuis chante le sien, cet autre rêve qui commence c’est le nôtre.
Splendeurs divines entendues : la mélodie française au firmament !
Malcolm Martineau est au piano.
Après un rêve
Dans un sommeil que charmait ton image je rêvais le bonheur ardent mirage. Tes yeux étaient plus doux, ta voix pure et sonore, tu rayonnais comme un ciel éclairé par l’aurore ;
tu m’appelais et je quittais la terre pour m’enfuir avec toi vers la lumière, les cieux pour nous entr’ouvraient leurs nues splendeurs inconnues, lueurs divines entrevues ;
Hélas ! hélas, triste réveil des songes, je t’appelle, ô nuit, rends-moi tes mensonges, reviens, reviens radieuse, reviens, ô nuit mystérieuse !
Whistler – Variations en violet et vert (Musée d’Orsay)
On cogne près de l’âtre, avec un tisonnier, on viole dans la nuit étoilée, on assassine les soirs de pleine lune, et l’aube complice éclaire la fuite du coupable de la nuit… Et pourtant !…
Au coin du feu, sous les étoiles, au clair de lune, dès potron-minet … Il y a des expressions circonstancielles, comme celles-ci, qui, me semble-t-il, se refusent à introduire toute évocation violente ou dramatique ; et qui, a contrario, appellent spontanément à leur suite les images douces et paisibles des bonheurs simples.
Ainsi, qui, après au bord de l’eau, attend-il l’image de ce poisson mort rejeté par les flots ? la plainte désespérée du pêcheur devant son lac devenu infécond ? ou le rappel de la terrible noyade de cette innocente enfant ?
Au bord de l’eau demande au temps une courte pause, un instant de paix loin des tracas du monde, pour, comme dit le poète, « sentir l’amour, devant tout ce qui passe, ne point passer ».
Au bord de l’eau
S’asseoir tous deux au bord d’un flot qui passe,
Le voir passer ;
Tous deux, s’il glisse un nuage en l’espace,
Le voir glisser ;
À l’horizon, s’il fume un toit de chaume,
Le voir fumer ;
Aux alentours si quelque fleur embaume,
S’en embaumer ;
[…]
Entendre au pied du saule où l’eau murmure
L’eau murmurer ;
Ne pas sentir, tant que ce rêve dure,
Le temps durer ;
Mais n’apportant de passion profonde
Qu’à s’adorer,
Sans nul souci des querelles du monde,
Les ignorer ;
Et seuls, tous deux devant tout ce qui lasse,
Sans se lasser,
Sentir l’amour, devant tout ce qui passe,
Ne point passer !
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Sully Prudhomme
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Au bord de l’eau !Cette expression, pour ma part, ne peut pas ne pas évoquer, tel un réflexe pavlovien, le souvenir heureux de cette chanson heureuse que chante Jean Gabin dans le célèbre film de Julien Duvivier, « La belle équipe » (1936).
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Une bande de copains au chômage gagne à la loterie nationale et décide d’ouvrir une guinguette en banlieue parisienne, à Nogent, au bord de l’eau. L’équilibre de leur amitié ne résistera pas aux coups du destin et la rivalité amoureuse qui oppose les deux derniers compagnons de l’équipe donnera le coup de grâce à la joyeuse aventure.
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Mais, seuls les bons souvenirs résistent à l’usure du temps. Et mon plaisir est toujours à son comble chaque fois que le hasard m’invite à l’inauguration de cette guinguette populaire pour partager la franche joie collective qui irradie ce beau dimanche ensoleillé… au bord de l’eau.
Croire ou ne pas croire ? Là n’est pas la question !
Mais se laisser porter, léger, vers des cieux — habités ou non — par la douceur extatique d’un chœur qui implore, voilà l’occasion d’un rare moment d’éternité qu’aucune question ne saurait venir troubler. Fauré ne disait-il pas lui-même de son Requiem, écrit vingt ans après ce cantique, qu’il l’avait « composé pour rien… juste pour le plaisir » ?…
L’homme désire l’éternité mais il ne peut avoir que son ersatz : l’instant de l’extase.
Milan Kundera (« Les Testaments trahis »)
Orchestre et chœur de Paris – Direction Paavo Järvi – Salle PLEYEL Paris
Verbe égal au Très-Haut, notre unique espérance, Jour éternel de la terre et des cieux, De la paisible nuit nous rompons le silence : Divin sauveur, jette sur nous les yeux. Répands sur nous le feu de ta grâce puissante ; Que tout l’enfer fuie au son de ta voix ; Dissipe ce sommeil d’une âme languissante Qui la conduit à l’oubli de tes lois ! O Christ! sois favorable à ce peuple fidèle, Pour te bénir maintenant assemblé ; Reçois les chants qu’il offre à ta gloire immortelle, Et de tes dons qu’il retourne comblé.
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Gabriel Fauré 1845-1924
Gabriel Fauré est à peine âgé de 19 ans et encore élève de l’école de musique religieuse Niedermeyer quand il compose le « Cantique de Jean Racine » qui vaudra au futur Maître un Premier Prix de composition, couronnant dix années d’études.
Quelques siècles auparavant, au XVIIème siècle, Jean Racine avait trouvé le loisir, entre Phèdre et Andromaque, de traduire une hymne en latin de Saint Ambroise (IVème siècle), « Consors paterni luminis » (Toi qui partages la Lumière du Père).
C’est cette traduction, très « janséniste », que Fauré a mise en musique pour chœur mixte à 4 voix et orgue.
L’orgue cède sa place à l’orchestre, et la lumière du chœur d’éblouir plus loin encore au-delà de l’autel.
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*Ce billet est la réplique revisitée d’un article publié le 26/12/2012 sur le blog alors balbutiant, « Perles d’Orphée » : « Cantique de Jean Racine » — A cette époque, la très regrettée Salle PLEYEL accueillait encore cette forme de musique, pour le bonheur de beaucoup, frappés depuis d’une inextinguible nostalgie.