Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
La musique repose sur l’harmonie entre le Ciel et la Terre, sur la coïncidence du trouble et du clair.
Hermann Hesse – Narcisse et Goldmund
♫
MUSIQUE
J’aurais voulu de temps en temps être musique, et, privé de mon corps, partir avec le vent sur les fleuves perdus, les vautours en révolte, les troupeaux d’arbres fous qui broutent les hameaux.
De temps en temps j’aurais voulu être un murmure interrompant le long silence du silex et le forçant enfin de m’expliquer pourquoi il a l’air malheureux comme un astre qui tombe.
De temps en temps j’aurais voulu être un soupir chez les insectes roux qui détruisent la pomme, la sapotille et la pastèque trop crédule.
J’aurais voulu de temps en temps être un refrain qui unit sans raison ni astuce perverse le désespoir de vivre aux douceurs de la vie.
Si j’étais tant attiré par la lumière, c’est parce qu’il y avait un fond de ténèbres.
Christian Bobin – La lumière du monde / 2001
Il y a deux manières de briller, disait Paul Claudel, rejeter la lumière ou la produire.
Le plus souvent pourtant, me semble-t-il, ceux qui la produisent ne cherchent nullement à briller. Ils n’aspirent qu’à nous éclairer. Voilà pourquoi, par delà le temps, c’est dans la lumière, celle qu’ils nous offrent si généreusement, qu’on peut leur donner rendez-vous.
Orphée innombrable
Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons. Établis la distance entre les visages, fais danser les distances du monde, entre les maisons, les regards, les étoiles. Propage l’harmonie, arrange les rapports, distribue le silence qui proportionne la pensée au désir, le rêve à la vision. Parle au-dedans vers le dehors, au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient. Dilate les limites de l’instant, la tessiture de la voix qui monte et descend l’échelle du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï. Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.
Jean Mambrino 1923-2012
in La saison du monde (1986)
∞
Jean-Sébastien Bach
Sonate pour orgue No. 4, BWV 528 – II Andante [Adagio] Transcription Stéphanie Paulet (violon) & Elisabeth Geiger (orgue)
Amour, passion, pouvoir, complot, trahison, mensonge, dissimulation… Et, apothéose de la tragédie humaine, la mort, violente de préférence, pour que l’opéra demeure l’Opéra.
Et si le crime fait largement florès, autant sur les scènes baroques que dans les livrets romantiques, le suicide n’y est pas en reste qui comptabilise (suicides et tentatives) 122 actes du genre sur 337 opéras recensés (source Rough Guide to Opera – 2007).
Toujours intacte notre émotion devant ce drame humain que la voix de soprano, plus que toute autre, imprime profondément dans nos coeurs : inoubliable Didon que Purcell laisse mourir en scène ; merveilleuse Norma s’offrant souveraine, en compagnie de Pollione, aux flammes du bûcher allumé par Bellini ; Isolde, encore, dans un dernier souffle énamouré (Dans le torrent déferlant, / dans le son retentissant, /dans le souffle du monde / me noyer, /sombrerinconsciente / bonheur suprême !), se laissant magnifiquement emporter par « la mort d’amour » sur le cadavre encore chaud de Tristan à qui Wagner vient d’ôter la vie…!
Mais Gilda…! Mais Cassandre…! Mais Juliette…!
… Et La Gioconda !
Les femmes naissent et meurent dans un soprano qui paraît indestructible. Leur voix est un règne. Leur voix est un soleil qui ne meurt pas.
Pascal Quignard – La leçon de musique, Paris, Hachette littérature, 1998
Que l’on soit ou pas aficionado de l’art lyrique, c’est Maria Callas, soprano iconique, que son oreille se prépare aussitôt à entendre lorsqu’est évoqué « Suicidio », le célèbre air qui termine en apothéose vocale l’opéra de Amilcare Ponchielli, « La Gioconda ».
Imaginerait-on ce grand air de soprano dramatique confié à une mezzo-soprano, fût-elle l’incomparable cantatrice Brigitte Fassbaender à qui le répertoire allemand de Bach à Mahler doit tant de merveilleuses interprétations ?
N’imaginons plus ! Écoutons-la lancer son tragique appel au suicide : « Suicidio » !
Tout ici est pâte humaine, souple et chaude, chair sensuelle, peau frissonnante, implorant la lame libératrice.
Quatrième et dernier acte : Pour La Gioconda, jeune chanteuse des rues, le drame atteint au paroxysme : sa mère a disparu et Enzo, l'amour de sa vie, lui préfère une autre femme, Laura. Pour amadouer le maléfique espion Barnaba afin qu'il ne porte atteinte ni à la vie de sa mère aveugle, ni à la liberté du jeune couple, Gioconda, noble et généreuse, a promis de se donner à lui. Elle est au comble de ses souffrances quand le sinistre personnage réclame l'exécution de sa promesse. Une dague n'est pas loin de sa main délicate ; elle la plante dans sa propre poitrine avant d'entendre l'infâme Barnaba lui avouer qu'il a fait noyer la pauvre vieille femme.
GIOCONDA
Suicidio In questi fieri momenti Tu sol mi resti E il cor mi tenti Ultima voce Del mio destino Ultima croce Del mio cammino
.
E un dì leggiadro Volava l’ore Perdei la madre Perdei l’amore Perdei l’amore Vinsi l’infausta
.
Gelosa febbre Or piombo esausta Or piombo esausta Fra le tenebre Fra le tenebre
.
Tocco alla metà Domando al cielo Domando al cielo Di dormir quieta Di dormir quieta Dentro l’ave
.
Domando al cielo Di dormir quieta Dentro l’ave Dentro l’ave Domando al cielo Di dormir quieta Dentro l’ave
¤ ¤ ¤
Maria Callas La Gioconda – « Suicidio » version 1959
.GIOCONDA .
Suicide ! En ces moments terribles, tu es tout ce qui me reste et tentes mon cœur, ultime voix de mon destin, ultime croix de mon chemin.
Autrefois, les heures S’écoulaient avec insouciance… J’ai perdu ma mère, J’ai perdu mon amour, J’ai vaincu la sinistre Fièvre de la jalousie ! Maintenant, épuisée, je m’enfonce dans les ténèbres ! Je touche au but… Je demande au Ciel de me laisser dormir sereinement dans mon tombeau.
Publié sur Perles d’Orphée le 28/05/2013 sous le titre : « Les surprises du miroir »
Née dans une région perdue de la Chine profonde, cette petite histoire a fait, depuis le début du XXème siècle, un long voyage vers ce billet, pour nous faire sourire. Mais pas que… !
Là-bas, dans une province peu fréquentée, archaïque et pauvre, un couple de paysans cultive durement le riz et élève quelques porcs dans une ferme sommaire et isolée. Comme à chaque fois que le moment vient de vendre les animaux, Zhou, le mari, part avec quelques bêtes rejoindre le marché à la ville située à un jour et demi de marche. Alors qu’il s’apprête à s’engager sur le chemin bourbeux avec son minuscule troupeau, Yun, son épouse, lui crie : – « Et n’oublie pas de me rapporter un peigne ! ». Zhou, sans se retourner, lève simplement une main fatiguée en signe d’acquiescement.
Le marché terminé, les bêtes bien vendues, Zhou estime avoir mérité quelques verres de huangjiu et se rend à l’auberge toute proche. Mais après quelques pichets de ce puissant alcool de riz, la lassitude du voyage aidant, notre paysan n’a plus les idées claires.
Juste avant de reprendre la route une pensée toutefois parvient à traverser les vapeurs qui embrument son esprit : sa femme ne lui avait-elle pas demandé de lui rapporter quelque chose ? Mais quoi ? Un objet de toilette, peut-être ? Il entre donc au bazar du coin, et incapable de dégriser sa mémoire un instant de plus accepte docilement la suggestion du vendeur : il achète un miroir à main.
Yun, déçue de n’avoir pas reçu son peigne, prend malgré tout le cadeau, et, alors que son mari repart aux champs, s’occupe à observer l’objet avec attention. Un visage soudain la regarde déclenchant un long sanglot qui la traverse tout entière. Sa mère, alertée par les hoquets de sa fille, s’approche d’elle et lui demande le pourquoi de ses pleurs.
– Zhou a ramené Madame numéro 2 ! dit-elle catastrophée en montrant l’objet. – Fais voir ! dit la mère prenant le miroir en main. Puis, ayant attentivement analysé le portrait, annonce, rassurante : – Oh !Ne t’inquiète donc pas, elle est si vieille ; elle n’en a plus pour longtemps !
Bienfaisante vertu de l’ignorance.
Sagesse de l’âge.
Ah, si seulement avec une goutte de poésie ou d’amour,
nous pouvions apaiser la haine du monde …
Pablo Neruda
Enregistrement Lelius 09/2013
La poésie
Et ce fut à cet âge… La poésie vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d’où elle surgit, de l’hiver ou du fleuve. Je ne sais ni comment ni quand, non, ce n’étaient pas des voix, ce n’étaient pas des mots, ni le silence : d’une rue elle me hélait, des branches de la nuit, soudain parmi les autres, parmi des feux violents ou dans le retour solitaire, sans visage elle était là et me touchait.
Je ne savais que dire, ma bouche ne savait pas nommer, mes yeux étaient aveugles, et quelque chose cognait dans mon âme, fièvre ou ailes perdues, je me formai seul peu à peu, déchiffrant cette brûlure, et j’écrivis la première ligne confuse, confuse, sans corps, pure ânerie, pur savoir de celui-là qui ne sait rien, et je vis tout à coup le ciel égrené et ouvert, des planètes, des plantations vibrantes, l’ombre perforée, criblée de flèches, de feu et de fleurs, la nuit qui roule et qui écrase, l’univers.
Et moi, infime créature, grisé par le grand vide constellé, à l’instar, à l’image du mystère, je me sentis pure partie de l’abîme, je roulai avec les étoiles, mon cœur se dénoua dans le vent.
Pablo Neruda – Chili 1904-1973
« Mémorial de l’île noire » – 1964 Traduction de Pierre Clavilier
La poesía
Y fue a esa edad… Llegó la poesía a buscarme. No sé, no sé de dónde salió, de invierno o río. No sé cómo ni cuándo, no, no eran voces, no eran palabras, ni silencio, pero desde una calle me llamaba, desde las ramas de la noche, de pronto entre los otros, entre fuegos violentos o regresando solo, allí estaba sin rostro y me tocaba.
Yo no sabía qué decir, mi boca no sabía nombrar, mis ojos eran ciegos, y algo golpeaba en mi alma, fiebre o alas perdidas, y me fui haciendo solo, descifrando aquella quemadura, y escribí la primera línea vaga, vaga, sin cuerpo, pura tontería, pura sabiduría del que no sabe nada, y vi de pronto el cielo desgranado y abierto, planetas, plantaciones palpitantes, la sombra perforada, acribillada por flechas, fuego y flores, la noche arrolladora, el universo.
Y yo, mínimo ser, ebrio del gran vacío constelado, a semejanza, a imagen del misterio, me sentí parte pura del abismo, rodé con las estrellas, mi corazón se desató en el viento.
Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête
Tu ne dis jamais rien
Tu ne dis jamais rien Je vois le monde un peu comme on voit l’incroyable L’incroyable c’est ça c’est ce qu’on ne voit pas Des fleurs dans des crayons Debussy sur le sable A Saint-Aubin-sur-Mer que je ne connais pas Les filles dans du fer au fond de l’habitude Et des mineurs creusant dans leur ventre tout chaud Des soutiens-gorge aux chats des patrons dans le Sud A marner pour les ouvriers de chez Renault Moi je vis donc ailleurs dans la dimension quatre Avec la Bande dessinée chez MC 2 Je suis Demain je suis le chêne et je suis l’âtre Viens chez moi mon amour viens chez moi y a du feu Je vole pour la peau sur l’aire des misères Je suis un vieux Boeing de l’an quatre-vingt-neuf Je pars la fleur aux dents pour la dernière guerre Ma machine à écrire a un complet tout neuf Je vois la stéréo dans l’œil d’une petite Des pianos sur des ventres de filles à Paris Un chimpanzé glacé qui chante ma musique Avec moi doucement et toi tu n’as rien dit
Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête
Dans ton ventre désert je vois des multitudes Je suis Demain. C’est Toi mon demain de ma vie Je vois des fiancés perdus qui se dénudent Au velours de ta voix qui passe sur la nuit Je vois des odeurs tièdes sur des pavés de songe A Paris quand je suis allongé dans ton lit A voir passer sur moi des filles et des éponges Qui sanglotent du suc de l’âge de folie Moi je vis donc ailleurs dans la dimension ixe Avec la bande dessinée chez un ami Je suis Jamais je suis Toujours et je suis l’ixe De la formule de l’amour et de l’ennui Je vois des tramways bleus sur des rails d’enfants tristes Des paravents chinois devant le vent du nord Des objets sans objet des fenêtres d’artistes D’où sortent le soleil le génie et la mort Attends, je vois tout près une étoile orpheline Qui vient dans ta maison pour te parler de moi Je la connais depuis longtemps c’est ma voisine Mais sa lumière est illusoire comme moi
Et tu ne me dis rien tu ne dis jamais rien Mais tu luis dans mon cœur comme luit cette étoile Avec ses feux perdus dans des lointains chemins Tu ne dis jamais rien comme font les étoiles
La scène d’opéra si propice aux lâches trahisons, crimes odieux et autres suicides, peut aussi parfois, et même avec le plus grand bonheur, offrir sourire et bons sentiments.
Laissons traîner un oeil indiscret et surtout une oreille dans cette chambre d’hôtel viennois où sont réunies les deux soeurs Waldner, Arabella l’aînée et Zdenka la cadette.
Elles préparent la rencontre d’Arabella avec son futur fiancé. Si Zdenka est déguisée en garçon, c’est tout simplement parce que les parents à la limite de la ruine ne pourront doter, et encore, que l’une des deux filles.
Nous sommes au premier acte de « Arabella », comédie lyrique de Richard Strauss, composée en 1932 sur un livret que ne put achever Hugo von Hofmannstal, décédé quelques années auparavant.
[…] aber der Richtige – wenns einen gibt für mich auf dieser Welt – der wird auf einmal dastehen, da vor mir und wird mich anschaun und ich ihn und keine Zweifel werden sein und keine Fragen und selig werd ich sein und ihm gehorsam wie ein Kind.
ZDENKA (nach einer kleinen Pause, sie liebevoll ansehend.)
Ich weiß nicht wie du bist, ich weiß nicht ob du Recht hast – dazu hab ich dich viel zu lieb! Ich will nur daß du glücklich wirst – mit einem ders verdient! und helfen will ich dir dazu. So hat ja die Prophetin es gesehn: sie ganz im Licht und ich hinab ins Dunkel. Sie ist so schön und lieb, – ich werde gehn und noch im Gehn werd ich dich segnen, meine Schwester.
ARABELLA für sich und zugleich mit Zdenka.
Der Richtige, wenns einen gibt für mich, der wird mich anschaun und ich ihn und keine Zweifel werden sein und keine Fragen, und selig werd ich sein und ihm gehorsam wie ein Kind!
◊ ◊ ◊
ARABELLA
Mais l’homme dont je rêve, s’il y en a un pour moi sur cette terre, se présentera soudain devant moi ; il voudra me regarder et je le regarderai ; et il n’y aura plus de doutes ni de questions ; et à la fin je serai bénie, rendue docile comme une petite fille !
ZDENKA (Après une petite pause, en la regardant tendrement)
Je ne lis pas dans ton cœur ; Je ne sais pas si tu as raison. C’est pour ça que tu sais, je t’aime trop ! Je veux juste que tu sois heureuse avec un homme digne de toi !
Et je veux vous aider dans cette voie !
Ah, comme la diseuse de bonne aventure a bien compris cela ! Toi sous le soleil éclatant ;… et moi… là-bas, dans le noir !
Toi si belle et gentille ! Je vais m’éloigner et à chaque pas, j’aurai envie de te bénir, ma chère Sœur !
ARABELLA (Pour elle-même et en même temps que Zdenka.)
Mais l’homme dont je rêve, s’il y en a un pour moi sur cette terre, se présentera soudain devant moi ; il voudra me regarder et je le regarderai ; et il n’y aura plus de doutes ni de questions ; et à la fin je serai bénie, rendue docile comme une petite fille !
Mes histoires je les ai apprises près des bateaux
non par des voyageurs ou des marins
ou par les autres sur les jetées qui attendent
débarqués perpétuels, cherchant dans leur poche une
cigarette.
Des visages de bateaux hantent ma vie :
les uns ouvrent les yeux comme le Cyclope
immobiles sur le miroir des eaux
d’autres avancent comme des somnambules, dangereusement,
d’autres encore
ont sombré dans les abysses du sommeil
chaînes bois voiles et cordages.
Dans la petite maison fraîche au jardin
parmi les trembles et les eucalyptus
près du moulin couvert de rouille
de la citerne jaune où tourne seul un poisson rouge
dans la petite maison fraîche qui sent l’osier
j’ai trouvé une boussole de marine
elle m’a montré les anges de tous les temps qui hantent
le silence du plein midi.
D’où vient à l’homme la plus durable des jouissances de son coeur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de ses douleurs et s’aimer encore dans le sentiment de sa ruine ?
Etienne de Senancour – Oberman (1804)
Johannes Brahms1833-1897
Intermezzo en mi majeur n°4 – Op. 116 Einav Yarden (piano)
…
Intermezzo en la mineur n°2 – Op. 116 Hortense Cartier-Bresson (piano)
C'est vraisemblablement dans la charmante station thermale autrichienne de Bad Ischl, très en vogue à la fin du XIXème siècle, que Brahms, en 1892, compose les 7 "Fantasien opus 116".
Avec l'approche de la soixantaine le Maître se consacre plus volontiers aux compositions pour le piano. L'instrument est certes bien plus propice à exprimer la profondeur de ses pensées et l'inévitable mélancolie qu'engendrent de longs regards introspectifs dans lesquels le portrait de Clara, très probablement, se dessine par instants.
Ces sept pièces courtes, partagées entre moments d'emportement passionné et temps apaisés de contemplation, constituent, peut-être, le fleuron de la musique pour piano de Johannes Brahms.
Dehors, du soleil.
Ce n’est qu’un soleil
mais les hommes le regardent
et ensuite ils chantent.
Je ne sais rien du soleil.
Je sais la mélodie de l’ange
et le sermon brûlant
du dernier vent.
Je sais crier jusqu’à l’aube
quand la mort se pose nue
sur mon ombre.
Je pleure sous mon nom.
J’agite des mouchoirs dans la nuit
et des bateaux assoiffés de réalité
dansent avec moi.
Je cache des clous
pour maltraiter mes rêves malades.
Dehors, du soleil.
Je m’habille de cendres.
Alejandra Pizarnik – Argentine 1936-1972
Las aventuras perdidas (1958) – Œuvres (Ypsilon, 2022) Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet.
Elle habitait un appartement minuscule au cœur de Buenos-Aires. Elle avait fait un voyage à Paris (voyage qui allait nourrir son imagination longtemps après son retour et au cours duquel elle rencontre Julio Cortazar et André Pieyre de Mandiargues, deux figures-clés dans sa vie) et par la suite elle ne sortit quasiment plus de l’espace clos de ses quatre murs, où elle écrivait, dormait (mal) et recevait ses amis. Près de son bureau, elle avait épinglé une phrase d’Artaud : «Il fallait d’abord avoir envie de vivre ».
[…] Dans son journal, le 30 octobre 1962, après avoir cité Don Quichotte (« Mais ce qui fit le plus plaisir à Don Quichotte fut le silence merveilleux qui régnait dans toute la maison… »), elle a écrit : « Ne pas oublier de me suicider. » Le 25 septembre 1972, elle s’en est souvenue.
Alberto Manguel – extrait de sa postface dans « Alejandra Pizarnik – Oeuvres poétiques » – Acte Sud (2005)
Reprise d’un billet du 1/02/2014 sur « Perles d’Orphée » : « J’ai regardé cette terre »
En 2013, année du centenaire de la naissance du poète Salvador Espriu, la Catalogne a rendu un puissant hommage à celui qui a été un symbole de la résistance contre le franquisme.
Pour la circonstance Silvia Pérez Cruz, accompagnée à la guitare par Toti Soler, chantait avec une profonde et intense émotion ce beau poème que Salvador Espriu composa à la gloire de sa terre aimée.
« He mirat aquesta terra »
Quan la llum pujada des del fons del mar a llevant comença just a tremolar, he mirat aquesta terra, he mirat aquesta terra….
J’ai regardé cette terre
Quand la lumière montée du fond de la mer au levant commence juste à trembler, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Quand dans la montagne qui ferme le ponant le faucon emporte la clarté du ciel, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Tandis que râle l’air malade de la nuit et que des bouches d’ombre se pressent aux chemins, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Quand la pluie porte l’odeur de la poussière des feuilles âcres des lointains poivriers, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Quand le vent se parle dans la solitude de mes morts qui rient d’être toujours ensemble, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Tandis que je vieillis dans le long effort de passer le soc sur les souvenirs, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Quand l’été couche sur toute la campagne endormie l’ample silence qu’étendent les grillons, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Tandis que des sages doigts d’aveugle comprennent comment l’hiver dépouille le sommeil des sarments, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
Quand la force effrénée des chevaux de l’averse descend soudain les ruisseaux, j’ai regardé cette terre, j’ai regardé cette terre.
1980
Salvador Espriu 1913-1985
Un poète de la Méditerranée : Salvador Espriu.
Jusqu'à la guerre civile espagnole, son expression est d'abord celle du dramaturge et du romancier ; en témoigne la publication de ses nouvelles Laia, 1932, ; Aspects, 1934 ; Ariane dans le labyrinthe grotesque et Mirage à Cythère, 1935.
Inspiré par le désastre de la guerre enfin terminée et les espérances qu'engendre le retour de la paix, l'écrivain se déclare poète. Entre 1949 et 1960 on peut trouver au rayon poésie des librairies ses recueils comme "Chansons d'Ariane", "les Heures et Mrs. Death", "Celui qui marche et le mur", "Fin du labyrinthe", "Livre de Sinera", "Formes et paroles".
En 1960, avec "La Peau de taureau", Espriu publie son œuvre la plus connue qui servira de référence au mouvement catalan dit de "la poésie civile". À cette période l'écrivain est fort engagé dans le combat des autonomistes catalans.
Outre la poésie et le roman, Espriu, profondément épris de culture antique et de références hébraïques, fasciné par la mort, écrit aussi pour la scène : "Antígone", 1939, "Première Histoire d'Esther", 1948, "Une autre Phèdre", 1978.
Tu inventes la balance où rien d’impur ne survit et quel juste partage est fait dans l’équilibre du monde,
Entre huit grains de poussière et deux plumes de mésange !
Le funambule
Un sentier de fil tendu et si mince qu’un ange n’y pourrait cheminer que les ailes ouvertes ;
Rien que l’espace alentour -, très bas et très haut l’espace charmeur et mortel.
Ô funambule, il n’est pas de solitude comparable à la tienne et tu n’as d’autre compagnon
Que cette mort toujours te parlant à l’oreille et te pressant de lui céder.
Ah ! quelle danse étrange où le moindre faux pas punit de mort le danseur !
Quelle fidélité où le moindre mensonge immole le menteur.
De ton pied intelligent, tu choisis le nombre d’or entre cent nombres perfides — et chacun de tes orteils est vainqueur de cent énigmes.
Tandis que tes bras levés et tes paumes bien ouvertes semblent toucher une rampe de vent ou calmer les sirènes du vide.
Une grâce vigoureuse dicte la foi forte et chaste à tes genoux, à ta nuque.
Et tu poursuis un voyage dans la pure vérité.
Tu marches ; plus rien en toi ne peut dormir ou rêver. Ô justice, ô vigilance.
Et tu es comme l’avare qui perdrait tout son trésor en perdant un seul denier.
L’oiseau des cimes t’admire en ta haute pauvreté. Il a dans l’air vaste et nu mille soutiens transparents :
Toi, tu n’as pour seul appui qu’un fil nié par les yeux, le plus frêle fil du monde entre deux bords de cristal.
Tu inventes la balance où rien d’impur ne survit et quel juste partage est fait dans l’équilibre du monde,
Entre huit grains de poussière et deux plumes de mésange !
Si ta main va s’emparer de quelque invisible pêche, tu sais la fondre en toi-même et goûter son jus profond de la lèvre au bout des pieds.
Ô prince du suspens, ô maître de l’audace, chaque pas que tu fais engendre des musiques en des lieux bercés hors du temps ;
Et la terre envieuse et l’abîme dompté ne pouvant t’engloutir, ont pris parti de t’adorer.
Règne donc dans un tourment aux figures de délice ; caresse d’une main savante les grands fauves endormis,
Puisque tu vois danser ton âme à la distance d’un seul pas et que ta main va l’atteindre.
Ô solitaire, ô lucide, risque à chaque instant de perdre un séjour obéissant, un empire de saisons pour gagner un pas de plus.
L’état de danse : une sorte d’ivresse, qui va de la lenteur au délire, d’une sorte d’abandon mystique à une sorte de fureur.
Paul Valéry
Pas plus Chopin que Scriabine composant leurs plus belles valses n’avaient eu l’intention de les destiner au talent du chorégraphe. Et pourtant, qui, à leur écoute, prétendrait échapper à « l’état de danse » dans lequel les unes comme les autres ne manquent jamais de nous entraîner ?
Alexandre Scriabine – 1872-1915
Si l’écriture romantique de Chopin demeure plus attachée aux spécificités rythmiques et mélodiques de la danse, la ‘valse’ du jeune Scriabine, sans renier l’inspiration du maître polonais. veut en explorer la dimension symbolique voire mystique, comme le confirmeront ses compositions ultérieures.
Avec la Valse en La bémol majeur, Opus 38, qu’il compose en 1903, plus de cinquante ans après la disparition de Frédéric Chopin, Alexandre Scriabine exprime déjà ses intentions de s’éloigner de l’orthodoxie du rythme.
Certes c’est une valse. 1,2,3 / 1,2,3… Dès les premières mesures se dessine élégante et délicate la silhouette du couple tournoyant timidement entre les scintillations musicales et le glissé des pas. Mais la passion ne tarde pas à laisser s’échapper du clavier devenu orchestre ses couleurs chatoyantes, avant de s’apaiser un instant guettant le retour gracieux de la confidence. Et comme un papillon reprenant son essor, la musique à nouveau s’exalte en volutes mélodiques invitant la main droite à faire fi de la rigueur rythmique des trois temps que la main gauche consciencieusement rend à la mesure.
Olga Scheps (piano) Alexandre Scriabine Valse en La bémol majeur Op.38
Ne pas confondre le commerce de la poésie avec la poésie du commerce ! Celle-ci est tellement plus séduisante que celle-là…
J’ai mis comme enseigne à ma boutique : « Fabricant de mensonges ». J’ai eu très peu de clients : quelques masochistes. J’ai changé d’enseigne : « Fabricant de mythes ». On fait la queue.