Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Douze ans que Lelius, à travers plus de 1600 billets publiés sur ‘Perles d’Orphée’ puis sur ‘De Braises et d’Ombre’, exprime, entre guillemets, avec les mots, les notes, les images et le talent des autres, les sentiments et les émotions dont se nourrit le coeur d’un homme qui pudiquement a choisi de s’abriter derrière le nom de ce cher ami de Cicéron.
Sur les pages de ces blogs, « je » n’est pas seulement « un autre », il est « plein d’autres », et pourtant tellement lui-même. Un écho, par pur instinct d’abord, par conviction ensuite, à la parole du poète qui affirme si profondément que « dit vrai qui dit les autres ».
Vous tous qui feuilletez ces pages avec bienveillance, recevez en guise de chaleureux remerciements, la grâce d’un sourire – fût-il d’une autre, fût-il de pierre, fût-il millénaire, qu’importe, vous ne perdez pas au change !
Le plus beau, me semble-t-il, qui se puisse offrir sur la toile.
Reglindis (989-1014) Princesse polonaise, épouse d’Hermann Ier (Margrave de Misnie.) – Cathédrale de Naumburg en Saxe-Anhalt
Le petit homme qui chantait sans cesse le petit homme qui dansait dans ma tête le petit homme de la jeunesse a cassé son lacet de soulier et toutes les baraques de la fête tout d’un coup se sont écroulées et dans le silence de cette fête
dans le désert de cette fête j’ai entendu ta voix heureuse ta voix déchirée et fragile enfantine et désolée venant de loin et qui m’appelait et j’ai mis ma main sur mon coeur où remuaient ensanglantés les sept éclats de glace de ton rire étoilé.
Lamartine – La chute d’un ange – XII vision (1838)
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Francisco Luis Bernardez (Argentine 1900-1978)
« Être amoureux… »
Être amoureux, mes amis, c’est trouver le nom exact de la vie. C’est tomber enfin sur le mot qu’il faut pour affronter la mort. C’est retrouver la clé cachée qui ouvre la prison ou l’âme est retenue captive. C’est respirer le vent du large qu’on respire au-delà de la chair. C’est contempler du haut de la personne la raison des blessures. C’est déceler dans des yeux un regard vrai qui nous regarde. C’est écouter dans une bouche sa propre voix profondément répétée. C’est surprendre dans des mains cette chaleur de la parfaite alliance. C’est pressentir que, pour toujours, la solitude de notre ombre est vaincue.
Être amoureux, mes amis, c’est découvrir ou s’unissent corps et âmes. C’est deviner dans le désert la voix cristalline d’une eau vive qui nous appelle. C’est voir la mer du haut de la tour où est restée prisonnière notre enfance. C’est reposer ses yeux tristes sur un paysage de cigognes et de cloches. C’est occuper un territoire où cohabitent les parfums et les armes. C’est dicter sa loi à chaque rose et en même temps la recevoir de son épée. C’est prendre les sentiments pour un brasier qui jaillit du cœur. C’est maîtriser la lumière du feu et en même temps être esclave de la flamme. C’est comprendre la conversation intime du cœur et de la distance. C’est trouver le chemin qui mène au royaume de la musique absolue. […]
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Estar enamorado, amigos, es encontrar el nombre justo de la vida. Es dar al fin con la palabra que para hacer frente a la muerte se precisa. Es recobrar la llave oculta que abre la cárcel en que el alma está cautiva. [Es levantarse de la tierra con una fuerza que reclama desde arriba.] Es respirar el ancho viento que por encima de la carne se respira. Es contemplar desde la cumbre de la persona la razón de las heridas. Es advertir en unos ojos una mirada verdadera que nos mira. Es escuchar en una boca la propia voz profundamente repetida. Es sorprender en unas manos ese calor de la perfecta compañía. Es sospechar que, para siempre, la soledad de nuestra sombra está vencida.
Estar enamorado, amigos, es descubrir dónde se juntan cuerpo y alma. Es percibir en el desierto la cristalina voz del río que nos llama. Es ver el mar desde la torre donde ha quedado prisionera nuestra infancia. Es apoyar los ojos tristes en un paisaje de cigüeñas y campanas. Es ocupar un territorio donde conviven los perfumes y las armas. Es dar la ley a cada rosa y al mismo tiempo recibirla de su espada. Es confundir el sentimiento con una hoguera que del pecho se levanta. Es gobernar la luz del fuego y al mismo tiempo ser esclavo de la llama. Es entender la pensativa conversación del corazón y la distancia. Es encontrar el derrotero que lleva al reino de la música sin tasa.
[Estar enamorado, amigos, es adueñarse de las noches y de los días.
Es olvidar entre los dedos emocionados la cabeza distraída.
Es recordar a Garcilaso cuando se siente la canción de una herrería.
Es ir leyendo lo que escriben en el espacio las primeras golondrinas.
Es ver la estrella de la tarde por la ventana de una casa campesina.
Es contemplar el tren que pasa por la montaña con las luces encendidas.
Es comprender perfectamente que no hay fronteras entre el sueño y la vigilia.
Es ignorar en qué consiste la diferencia entre pena y alegría.
Es escuchar a medianoche la vagabunda confesión de la llovizna.
Es divisar en las tinieblas del corazón una pequeña lucecita.
Estar enamorado, amigos, es padecer espacio y tiempo con dulzura.
Es despertarse en la mañana con el secreto de las flores y las frutas.
Es liberarse de sí mismo y estar unido con las otras criaturas.
Es no saber si son ajenas o si son propias las lejanas amarguras.
Es remontar hasta la fuente las aguas turbias del torrente de la angustia.
Es compartir la luz del mundo y al mismo tiempo es compartir la noche obscura.
Es asombrarse y alegrarse de que la luna todavía sea luna.
Es comprobar en cuerpo y alma que la tarea de ser hombre es menos dura.
Es empezar a decir siempre y en adelante no volver a decir nunca.
Y es además, amigos míos, estar seguro de tener las manos puras.]
Défaut reconnu est à moitié pardonné dit un proverbe québécois.
Puisse chaque lecteur de ce billet m’accorder l’autre moitié !
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— Non ! La nef n’ouvre pas de plain-pied sur le buffet. Et le buffet ne laisse pas voir les sommiers. Serais-tu bête comme tes pieds pour penser que je parle ici de mon pied-à-terre ? (Je fais un pied de nez).
Nef d’église et buffet d’orgue, c’est de cela qu’il s’agit puisque j’évoque le talent d’une organiste que je mets sur un piédestal : Anne-Isabelle de Parcevaux, virtuose avec ses pieds aussi. Affaire de pédalier, bien sûr…
Écoute ! Les oreilles ne s’ouvrent pas au pied-de-biche !
La voici à pied d’oeuvre, ne mets pas les pieds dans le plat !
Pareille habileté, pied au plancher, suppose bien sûr de ne pas avoir, littéralement, les deux pieds dans le même sabot, si tu me permets le trait, mais surtout de travailler d’arrache-pied, sans répit, sans lever le pied, seule manière d’éviter à ses pieds de jouer comme un pied. De telles danses des orteils ne sont pas des passe-pieds, comme on pourrait l’imaginer ; ce n’est pas au pied levé qu’on peut les interpréter ; l’organiste, au pied du mur, y perdrait pied…. et serait, naturellement, mise à pied.
Regarde, écoute ! A cloche-pied approche-toi ! Attends son jeu de pied ferme, et, tu verras, même pieds et poings liés elle fera des pieds et des mains pour plaquer sur le clavier, un accord avec… ses mains !
Ainsi donc retombé sur tes pieds, mélomane au petit pied, de pied en cap drapé dans ton beau complet pied-de-poule, tu te garderas de déclarer qu’au pied de l’orgue tu ne remettras plus les pieds…
C’est le pied ! diras-tu sûrement… au pied de la lettre, évidemment !
Anne-Isabelle de Parcevaux (orgue)
J-S. Bach – Pedal Exercitium – BWV 598
Église paroissiale Saint-Martin à Dudelange (Luxembourg)
– Orgue ‘Stahlhuth’ d’Aix-la-Chapelle de 1912 –
La terre est nue, et l’âme hurle à l’horizon pâle comme une louve famélique. Que cherches-tu, poète, dans le couchant ?
amère marche, car le chemin est lourd à mon cœur ! le vent glacé, et la nuit qui survient, et l’amertume de la distance !… Sur le chemin blanc
quelques arbres transis font une tache noire ; sur les monts lointains il y a de l’or et du sang… Le soleil est mort… Que cherches-tu, poète, dans le couchant ?
« Galeries » in ‘Champs de Castille, précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi de Poésies de la guerre’ – Préface de Claude Esteban – Traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé – (Gallimard)
Antonio Machado Séville 1875 – Collioure 1939
Desnuda está la tierra.
Desnuda está la tierra, y el alma aúlla al horizonte pálido como loba famélica. ¿Qué buscas, poeta, en el ocaso?
¡Amargo caminar, porque el camino pesa en el corazón! ¡El viento helado, y la noche que llega, y la amargura de la distancia!… En el camino blanco
algunos yertos árboles negrean; en los montes lejanos hay oro y sangre… El sol murió… ¿Qué buscas, poeta, en el ocaso?
Mon sourire, ce petit morceau déjà visible de mon squelette.
Albert Cohen – ‘Belle du Seigneur’
Une réflexion de Montherlant sur le sourire.
Celui que l’on échange sans raison apparente avec des étrangers de rencontre ; celui qui, au fond de nous, apparaît pour nous interpeller ou nous sermonner, et qu’on gardera secret ; celui qui ne nous quittera pas toute l’éternité durant…
Et en filigrane de cette méditation le sourire du bouddha :
« le sourire de la pensée la plus profonde ».
Il m’est arrivé quelquefois, dans la rue, de surprendre une femme ou un enfant, des inconnus, qui, en me croisant, me souriaient. D’abord je restais interloqué. Puis je compris. Ils avaient vu sur mon visage un sourire inconscient, qu’ils avaient cru plus ou moins qui leur était adressé, et ils y répondaient.
Le « sourire de la pensée la plus profonde ».
Durant que j’écrivais ce livre, je ne cessais de sourire intérieurement.
C’était le sourire de ce que je n’y exprimais pas. J’espère qu’il ne s’est pas trahi.
Maintenant le livre est terminé. Et ce sourire s’accentue, tandis que je regarde mon œuvre. Que signifie-t-il ? Je préfère ne pas le dire.
Le sourire et le silence.
Bouddha respire une rose, se tait, et sourit. Ce sourire, le fin mot de tout. Les Grecs mêmes n’avaient pas trouvé cela. Jésus même n’avait pas trouvé cela. La nature l’avait trouvé : quand ils contemplent enfin librement ce qu’ils ont été, et ce qu’est le monde, les hommes, dans leurs cadavres, sourient.
Dépit amoureux chorégraphique du Nord de l’Argentine, la Zamba est une danse sensuelle lente, au rythme circulaire marqué au temps par une percussion, qui tient les corps à distance de foulard pour donner au couple tout le loisir de jouer à travers les échanges de regards au jeu du « je t’aime, moi non plus ».
Chantée, c’est une poésie nostalgique et sensuelle par laquelle s’exprime l’éternel tourment des amoureux oscillant entre séduction et séparation.
Une Zamba pour oublier… ou pas !
Zamba para olvidar
Elle
Mais, selon moi, plus malheureux que tous est celui qui n’aime plus et ne peut oublier qu’il a aimé.
Adam Mickiewicz – La Résignation
Juana Cardozo (voix)
Juan Carlos Velazquez (piano)
Miguel Velazquez (basse)
No se para que volviste si yo empezaba a olvidar no se si ya lo sabras llore cuando vos te fuiste no se para que volviste que mal me hace recordar.
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La tarde se ha puesto triste y yo prefiero callar para que vamos a hablar de cosas que ya no existen no se para que volviste ya ves que es mejor no hablar
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Que pena me da saber que al final de ese amor ya no queda nada solo una pobre cancion da vueltas por mi guitarra y hace rato que te extraña mi zamba para olvidar.
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Mi zamba vivio conmigo parte de mi soledad. no se si ya lo sabras… mi vida se fue contigo contigo mi amor contigo que mal me hace recordar
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Mis manos ya son de barro tanto apretar al dolor y ahora que me falta el sol no se que venis buscando. Llorando mi amor llorando tambien olvidame vos.
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Que pena me da saber que al final de ese amor ya no queda nada solo una pobre cancion da vueltas por mi guitarra y hace rato que te extraña mi zamba para olvidar.
Lui (… mais pas sans Elle !)
Comment oublier jamais quelqu’un qu’on aime depuis toujours ?
Marcel Proust – A l’ombre des jeunes filles en fleurs
« Demain » Le mot Allait, délié, vacant, Sans poids dans le vent, Si dénué d’âme et de corps, De couleur, de baiser, Que je l’ai laissé passer Près de moi aujourd’hui. Mais soudain toi Tu as dit : « Moi, demain… » Et tout s’est peuplé De chair et de drapeaux. Sur moi se précipitaient Les promesses Aux six cents couleurs, Avec des robes à la mode, Nues, mais toutes Chargées de caresses. En train ou en gazelles M’arrivaient – aigus, Sons de violons – Des espoirs ténus De bouches virginales. Ou rapides et grandes Comme des navires, de loin, Comme des baleines Depuis des mers distantes, D’immenses espérances D’un amour sans final. Demain ! Quel mot vibrant, tendu D’âme et de chair rose, Corde de l’arc Où tu posas, si effilée, Arme de vingt années, La flèche la plus sûre Quand tu as dis : « Moi… »
Pedro Salinas 1891-1951
in La voz a ti debida, 1933
« La voix qui t’est due » Traduit de l’espagnol par Bernard Sesé
(Le Calligraphe -1982)
«Mañana». La palabra iba suelta, vacante, ingrávida, en el aire, tan sin alma y sin cuerpo, tan sin color ni beso, que la dejé pasar por mi lado, en mi hoy. Pero de pronto tú dijiste: «Yo, mañana…» Y todo se pobló de carne y de banderas. Se me precipitaban encima las promesas de seiscientos colores, con vestidos de moda, desnudas, pero todas cargadas de caricias. En trenes o en gacelas me llegaban —agudas, sones de violines— esperanzas delgadas de bocas virginales. O veloces y grandes como buques, de lejos, como ballenas desde mares distantes, inmensas esperanzas de un amor sin final. ¡Mañana! Qué palabra toda vibrante, tensa de alma y carne rosada, cuerda del arco donde tú pusiste, agudísima, arma de veinte años, la flecha más segura cuando dijiste: «Yo…»
Nous ne remercierons jamais assez les grenouilles ! 🐸
S’il fallait tenir compte des services rendus à la science, la grenouille occuperait la première place.
Claude Bernard – Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865)
Mais pas seulement à la science qui nous a appris, entre autres, dès le collège, à distinguer, à travers la dissection de ses congénères, qui de nous était sensible, curieux, indifférent ou sadique… À la gastronomie, également, au fond d’une poêle, avec une belle noix de beurre, de l’ail et du persil… À la littérature aussi, chez les Frères Grimm, dans l’inoubliable fable de La Fontaine, ou dans les interprétations de « La Métamorphose » de Kafka… À l’illustration de quelques contes porteurs de sagesse et de symboles… À la musique, enfin, par les instruments qui ont emprunté son image ou copié son coassement, et à travers les oeuvres des grands compositeurs, comme Saint-Saëns (Le Carnaval des Animaux) ou Haydn (Quatuor Op.50 N°6)…
Grenouille du Costa-Rica
Un jour, pour se divertir, quelques grenouilles, prétentieuses comme chacun le sait, se lancèrent le défi d’atteindre la plus haute branche d’un grand arbre. Tous les animaux des alentours, informés de la course, accoururent, qui pour encourager, qui par curiosité, mais tous persuadés de la vanité du projet, convaincus qu’aucun des batraciens n’atteindrait l’objectif.
Les encouragements du début ne tardèrent pas à se transformer en constat d’impossibilité et suggestions d’abandon : les « vas-y ! », « accroche-toi ! » devinrent, trop vite hélas, des « laisse tomber ! », « c’est de la folie ! » Et les abandons des apprenties athlètes se multipliaient à mesure que forçait l’expression désenchantée du public, application pratique de cette pensée de Paul Valéry :
« le grand triomphe de l’adversaire c’est de vous faire croire ce qu’il dit de vous ».
Les plus tenaces ayant fini par lâcher prise, ne restait plus en lice qu’une grenouille, à la limite de l’épuisement, qui redoublait d’efforts pour atteindre le sommet… Et qui l’atteignit enfin.
Ébahies par cette incroyable performance, toutes les candidates se précipitèrent auprès de la gagnante pour connaître le secret de sa réussite. L’une d’elle la questionna une première fois sans obtenir de réponse. Réitéra sa demande, la répéta encore, se rapprochant d’elle en haussant la voix. Elle comprit alors le secret de ce succès : aucune sentence démotivante n’aurait pu entamer le courage et la détermination de la lauréate. Elle était sourde.
∑
… Mais pour nous, qui ne le sommes pas, à la musique tout au moins…
Joseph Haydn (1732-1809)
Finale (Allegro con spirito)
Quatuor Op. 50 – N°6 – « La grenouille »
Philippe II d’Espagne est au comble du désespoir. Trahi et humilié. Il vient de trouver une correspondance secrète entre son fils Don Carlos et son épouse Elisabeth de Valois qui ne laisse aucun doute sur la profondeur de leurs sentiments réciproques.
Rongé par la jalousie il doute que sa jeune épouse française ait eu un jour quelque sentiment pour le vieux monarque qu’il est. Persuadé qu’elle ne l’a jamais aimé, il ronge son malheur dans la solitude de son bureau.
Giuseppe Verdi, au quatrième acte de son grand opéra à la française, Don Carlo – écrit à partir de la pièce éponyme de Schiller –, confie à la noble autorité d’une voix de basse le désespoir du Roi, qu’il introduit par un profond préambule dramatique au violoncelle.
Un des plus émouvants monologues masculins des scènes d’opéra !
« Ella giammai m’amò… »
Michele Pertusi (Basse)
Direction : Juraj Valčuha Teatro SAN CARLO de Naples
Acte IV – Scène 1
Philippe II – Roi d’Espagne
Elle ne m’a jamais aimé ! Non, son cœur m’est fermé, elle n’a aucun amour pour moi !
Je la revois encore, toisant en silence mes cheveux blancs, le jour qu’elle arriva de France. Non, elle n’a aucun amour pour moi !
Où suis-je ? Ces flambeaux sont consumés… L’aurore blanchit ma fenêtre. Voici déjà le jour ! Je vois ma vie lentement s’écouler. Le sommeil, ô Dieu, a fui ma paupière épuisée !
Je ne pourrai dormir dans mon manteau royal, qu’à mon dernier instant, alors je dormirai seul sous les voûtes noires des caveaux de l’Escurial !
Si la couronne royale me donnait le pouvoir de lire au fond des cœurs
où Dieu seul peut tout voir !
Quand le prince dort, le traître veille ; la couronne perd le Roi et l’époux son honneur !
Je ne pourrai dormir dans mon manteau royal…
Ah ! Si la royauté nous donnait le pouvoir de lire au fond des cœurs !
Elle ne m’a jamais aimé ! non !
Son cœur m’est fermé, elle ne m’a jamais aimé !
Chacun s’en va comme il peut, les uns la poitrine entrouverte, les autres avec une seule main, les uns la carte d’identité en poche, les autres dans l’âme, les uns la lune vissée au sang et les autres n’ayant ni sang, ni lune, ni souvenirs.
Chacun s’en va même s’il ne peut, les uns l’amour entre les dents, les autres en se changeant la peau, les uns avec la vie et la mort, les autres avec la mort et la vie, les uns la main sur l’épaule et les autres sur l’épaule d’un autre.
Chacun s’en va parce qu’il s’en va, les uns avec quelqu’un qui les hante, les autres sans s’être croisés avec personne, les uns par la porte qui donne ou semble donner sur le chemin, les autres par une porte dessinée sur le mur ou peut-être dans l’air, les uns sans avoir commencé à vivre et les autres sans avoir commencé à vivre.
Mais tous s’en vont les pieds attachés, les uns par le chemin qu’ils ont fait, les autres par celui qu’ils n’ont pas fait et tous par celui qu’ils ne feront jamais.
Poésie verticale (Fayard, 1989)
Traduction de l’espagnol (Argentine) par Roger Munier
Cada uno se va como puede, unos con el pecho entreabierto, otros con una sola mano, unos con la cédula de identidad en el bolsillo, otros en el alma, unos con la luna atornillada en la sangre y otros sin sangre, ni luna, ni recuerdos.
Cada uno se va aunque no pueda, unos con el amor entre dientes, otros cambiándose la piel, unos con la vida y la muerte, otros con la muerte y la vida, unos con la mano en su hombro y otros en el hombro de otro.
Cada uno se va porque se va, unos con alguien trasnochado entre las cejas, otros sin haberse cruzado con nadie, unos por la puerta que da o parece dar sobre el camino, otros por una puerta dibujada en la pared o tal vez en el aire, unos sin haber empezado a vivir y otros sin haber empezado a vivir.
Pero todos se van con los pies atados, unos por el camino que hicieron, otros por el que no hicieron y todos por el que nunca harán.