Sérénades / 10 – Scandinave

Difficile d’échapper à la fascination de la sérénade romantique ! Sans doute parce qu’elle entre en résonance directe avec nos instincts sensoriels les plus enfouis et nos aspirations intimes.

Caspar David Friedrich – Le rêve

En se métamorphosant, à la fin du XVIIIème siècle, la sérénade « classique », a abandonné les extérieurs nocturnes et la fonction sociale de divertissement qui lui étaient dévolus, pour devenir un vecteur d’expression psychologique et poétique. L’esprit romantique qui emplit alors l’air du temps ne se satisfait plus de ses extraversions légendaires si brillamment servies par Haydn et Mozart. Il réclame sa part d’introspection, de rêve, de secret. La nuit n’est plus seulement lieu de fêtes et d’intrigues amoureuses, la solitude, le mystère et la mélancolie y revendiquent leur place.

La salle de concert a supplanté la table de banquet, et le velouté des cordes a relégué au silence les pizzicati acides de la mandoline. Aux formats généreux et festifs de la période classique se substituent des textures instrumentales resserrées, homogènes et chaleureuses, naturellement portées vers l’intimité — qualités que Brahms, Dvorák et Tchaïkovski illustrent avec le plus grand bonheur, sans oublier Max Bruch, compositeur de premier rang que la postérité n’a pas traité à la hauteur de son talent.

Malgré une production de plus de deux cents œuvres, le nom de Max Bruch est seulement connu pour son célébrissime premier Concerto pour Violon et son très émouvant Kol Nidrei (Adagio sur des mélodies hébraïques) ; certains ajouteront peut-être à cette trop courte liste sa magnifiquement romantique Fantaisie écossaise.

Parmi la foule des pièces méconnues, deux Sérénades :
La Sérénade en la mineur op.75 de 1899 : œuvre de maturité, lyrique par la voix quasi concertante portée par le violon au travers d’une solide structure orchestrale. Et, comme souvent chez Bruch, un goût affiché pour le folklore des pays du Nord.

La Sérénade sur des mélodies du folklore suédois de 1916 (interprétée ici par le Hilaris Chamber Orchestra) : Cinq mouvements plus modestes pour ensemble à cordes – dans le style typique du romantisme tardif allemand – d’environ une quinzaine de minutes, que le compositeur écrit dans les dernières années de sa vie, à 78 ans.
Affecté par la guerre et dépassé par le modernisme de la Deuxième École de Vienne Bruch choisit de se tourner vers une forme d’expression plus nostalgique et reprend la partition d’une suite composée en 1906 pour proposer cette séduisante évocation de la beauté humble et intemporelle des thèmes populaires d’Europe du Nord qui lui sont chers.

Musiques à l’ombre – 19 – ‘Fantaisie écossaise’

Where is the coward that would not dare to fight for such a land as Scotland?* (Sir Walter Scott – 1771-1832)

Wherever I wander, wherever I rove,
The hills of the Highlands for ever I love.**  (Robert Burns – 1759-1796)

* Où est le lâche qui n’oserait pas se battre pour une terre comme l’Écosse ?

** Partout où je vais, partout où je cours,
     Collines des Highlands, je vous aime pour toujours.

Max Bruch                          (Cologne 1838 – Berlin 1920)

 

Fantaisie écossaise en mi bémol majeur, op.46
ou, plus  précisément,
Fantaisie pour violon, avec orchestre et harpe, utilisant librement des mélodies traditionnelles écossaises

 

 

C’est pendant l’hiver 1879/1880, à Liverpool, que Max Bruch compose cette Fantaisie à l’intention du violoniste Pablo de Sarasate.
Bruch n’est jamais allé en Ecosse, mais sa profonde imprégnation du romantisme allemand ne l’avait naturellement pas laissé insensible aux romans de Walter Scott et aux poèmes (supposés être ceux du barde Ossian au IIIème siècle) de James Macpherson. – L’Ecosse, avec ses paysages sauvages, ses légendes mystérieuses, son folklore et son histoire, a souvent exercé une fascination chez les compositeurs classiques qui ont trouvé en elle une puissante source d’inspiration.

Gustave DoréLac en Ecosse après la tempête

La Fantaisie écossaise puise dans le recueil de chants traditionnels de James Johnson et de Robert Burns, The Scots Musical Museum, l’essentiel de son influence.
Toujours fidèle à l’affirmation qu’il brandissait fermement dans ses jeunes années : « ne pas se laisser aller aux errements modernes », Max Bruch manifeste encore ici son attachement à la belle mélodie et à l’harmonie pour transcender l’émotion.

Le violon dans son dialogue permanent avec l’orchestre constitue la partie soliste majeure de cette composition, emportant le voyageur à travers les Highlands sur des danses lumineuses après l’avoir plongé dans les ombres du mystère. La présence de la harpe et du tuba confère à l’oeuvre cette atmosphère typiquement évocatrice de la terre d’Ossian.
La harpe, symbole de la tradition celtique, soutenant les lignes chantantes du violon, suggère par son timbre particulier ce climat d’onirisme et de magie propre aux légendes écossaises, pendant que les sonorités graves et inquiétantes du tuba nous entraînent vers le mystère des paysages escarpés et des eaux noires des lochs profonds.
Chacun des quatre mouvements qui constitue la Fantaisie est composé à partir d’une mélodie empruntée à une chanson du folklore écossais.

Une splendide version enregistrée au Palais de l’Opéra de La Corogne :

Orquesta Sinfónica de Galicia
Rumon Gamba – direction
Stefan Jackiw – violon

1/ Grave – Adagio cantabile
Le ton grave de l’adagio introductif est censé représenter «un vieux barde, qui contemple un château en ruines et pleure son glorieux passé». L’adagio cantabile enchaîne et une courte transition solennelle des cuivres introduit la voix plaintive du violon chantant la première mélodie traditionnelle écossaise, la très populaire chanson écrite en 1792, « Through the Wood Laddie” (A travers les bois, mon gars).

2/ Allegro
Ce deuxième mouvement, plus énergique, laissant s’exprimer toute la virtuosité du violoniste, est inspiré de la chanson de 1788, « The Dusty Miller » (Le meunier poussiéreux).

3/ Andante sostenuto
« I’m a’down for lack o’Johnnie » est le chant pris ici pour thème. Une jeune fille attend son amoureux au bord du lac et fredonne un air élégiaque : Je suis triste sans mon Johnnie. L’aurait-il abandonnée ? 

4/ Finale – Allegro guerriero
Virtuosité, doubles cordes, trilles, Bruch sollicite tous les registres du violon pour entonner ce chant d’armes du Moyen-Âge, « Scots wha hae where Wallace bled » dont les paroles (Nous sommes écossais par le sang de Wallace) ont été écrites par Robert Burns au XVIIIème siècle à partir d’un air guerrier qui aurait conduit les soldats écossais à la victoire contre les Anglais en 1314. Chant qui fut longtemps l’hymne officieux du pays.
Après un bref rappel du thème, le violon emmène tout l’orchestre vers le glorieux embrasement final de ce merveilleux chef d’oeuvre.