La pièce et la porte

Les historiettes de comptoir qui n’ont généralement pas d’autre prétention que de faire rire ou sourire, portent en elles parfois toutes les composantes d’un conte philosophique. C’est sans doute pour cela qu’elles ne s’échappent pas facilement de notre mémoire.

Celle-ci trouve son origine à une époque où – progrès oblige – les toilettes des cafés parisiens troquaient leurs « dames pipi » contre des serrures à monnayeur. La voici :

Un homme d’âge mûr qui avait particulièrement bien réussi dans la vie avait coutume de se produire régulièrement dans des conférences publiques ou des émissions de télévision pour raconter l’histoire de ses succès ou, autrement dit, comment il avait acquis une aussi grande fortune partant de rien.

Glorieuse vespasienne de Paris

Il raconte, à ces occasions, que le jeune homme bien peu argenté qu’il était jadis se trouva un jour – affaire banale au demeurant – pris, au beau milieu d’une avenue parisienne, d’une envie pressante de soulager sa vessie. Mais, sans vespasienne aux alentours comment répondre à l’urgence ? Il trouverait bien, pensa-t-il, le moyen de s’arranger avec la « dame pipi » de la brasserie d’en face. Il entra donc dans ce célèbre café parisien et d’un bond se retrouva au sous-sol de l’établissement.
Là, il découvrit avec surprise une petite salle à demi éclairée, dont les murs étaient tapissés d’une série de portes sombres qui toutes exigeaient pour s’ouvrir qu’on introduisît dans leurs serrures aménagées à cet effet une pièce de 10 centimes (de Franc). Il ne possédait évidemment pas le moindre sou.
Un aimable client, sur le point de quitter les lieux, le dépanna d’une aussi modeste pièce, sans mesurer l’importance que pouvait revêtir pareil don en pareil instant.

Alors que notre jeune homme s’apprêtait à l’insérer dans la serrure de la porte qu’il avait choisie, celle-ci s’ouvrit pour laisser sortir son prédécesseur qui poliment la lui tint ouverte. Il mit donc la pièce dans sa poche avant de savourer, ô miracle, l’instant ultime de sa libération.

Au pied de l’escalier qui devait le ramener à la surface, un bandit manchot qu’il n’avait pas remarqué en arrivant – et pour cause – lui tendait, si l’on peut dire, les bras. Il décida de tenter sa chance. Et c’est dans la fente de la machine à sous qu’il glissa la pièce de 10 centimes, toute sa fortune du moment.
Tentative heureuse : le Jackpot.

Cette somme rondelette lui permit de prétendre à un prêt pour acheter un petit commerce qui très vite devint prospère, qu’il développa au cours des années jusqu’à en faire une entreprise de premier plan, nationale puis internationale. Fortune, hautes responsabilités, médiatisation… etc… etc… 

Chacune de ses interventions sur les plateaux de télévision ou en face du public se terminait systématiquement par l’expression de son vœu – sincère, n’en doutons pas – de pouvoir retrouver « ce type à qui je dois d’être devenu ce que je suis, et que je voudrais bien pouvoir récompenser ».

Un jour – de très nombreuses années s’étaient écoulées depuis l’épisode de la pièce de 10 centimes –, alors qu’il concluait comme toujours son intervention par sa phrase finale habituelle, un homme d’un âge certain se leva au milieu de l’assistance et dans un large sourire lui dit :

–  Je m’en souviens parfaitement, Monsieur, c’est moi qui vous ai donné la pièce de 10 centimes pour les toilettes ce jour-là ! 

Ce à quoi notre conférencier répondit du haut de la scène où il était perché : 

–  Merci Monsieur,  merci, mais, en vérité, celui que je cherche, c’est l’homme qui ce jour-là m’a tenu la porte ouverte !

Mais vieillir… ! – 27 – 7 ages comedy

« All the world’s a stage »

Pour le monologue écrit en 1599 par Shakespeare pour Jacques, personnage mélancolique, dans la comédie ‘As you like it’ (Comme il vous plaira),

Pour la terrible permanence de cette observation à travers le temps, qui témoigne que l’homme, inventerait-il les plus sophistiqués stratagèmes, n’échappe pas au cycle éternel des lois de la nature,  

Pour la magistrale interprétation de Andrew Buchanan, qui en dit autant par un regard, une inflexion de sa voix, une mimique ou un petit geste, que chaque mot pesé au trébuchet du grand dramaturge.

Andrew Buchanan dit
« All the world’s a stage »
William Shakespeare 
‘As you like it’
Acte II – Scène VII

Le monde entier est un théâtre : hommes et femmes y sont de simples acteurs, ils ont leurs entrées puis leurs sorties. Un homme au cours de sa vie endosse plusieurs rôles et sa comédie se joue sur sept âges.
Premier âge : le nouveau-né, pleurnichant et vomissant dans les bras de sa nourrice.
Deuxième âge : l’écolier geignard, avec son cartable et son visage propre du matin, rampant à contrecœur comme un escargot jusqu’à l’école.
Troisième âge : l’amoureux, soupirant telle une chaudière et composant une ritournelle pitoyable en hommage aux sourcils de son amante.
Quatrième âge : le soldat, farci de jurons bizarres, poilu comme une bête, fier, brutal et soupe au lait, cherchant la réputation aussi soudaine qu’évanescente jusque dans la gueule des canons.
Cinquième âge : le juge, avec une belle bedaine ronde, fourrée de bons chapons, œil grave et barbe en pointe, achalandé de sages maximes et de clichés du jour : ainsi il joue son rôle.
Sixième âge : il passe à la culotte décharnée et aux pantoufles du vieux fou, lunettes au nez, bourse au côté, les hauts-de-chausses de sa jeunesse bien conservés, mais bien trop larges pour des jambes atrophiées, sa grosse voix d’homme, retournant au timbre châtré de l’enfance, a le son de la flûte.
Septième âge : la dernière scène, qui met fin à ce récit étrange et tumultueux, est la seconde enfance et le simple oubli, sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien.

Le choix de Woula

Publié le 18/02/2015 sur Perles d’Orphée « L’oeil : un conte africain »

Un conte est un miroir où chacun peut découvrir sa propre image…

Un conte, c’est le message d’hier transmis à demain à travers aujourd’hui.

Amadou Hampâté Bâ (1900-1991)

C’est le piège de la haine que de nous lier très étroitement à celui qui en est l’objet. Trop étroitement sans doute, comme l’illustre ce conte africain qui n’a pas d’âge… 

Ce matin-là, le pauvre Woula, désespéré par l’impitoyable avarice de son lopin de terre, se résigna à abandonner le misérable séjour qui l’avait vu naître. De tous les paysans des alentours, il était sans aucun doute le plus défavorisé et partant le plus malheureux. Pas même aidé par un geste de solidarité de son voisin le plus proche.
Il prit donc la route, la tête basse, le pas traînant mais résigné, vers les rives du fleuve qui, peut-être, montrerait à son égard un peu de générosité, lui offrant quelques poissons pour apaiser la faim qui le tenaillait depuis plusieurs jours.

Des milliers de pas plus loin, à la lumière émoussée du jour finissant, les cris d’oiseaux de toutes sortes retentissaient plus nombreux et plus sonores et la brise qui balayait le chemin sentait bon le large ; Woula avait compris qu’il atteignait enfin son but. L’aspect labyrinthique que conféraient au paysage les tannes, ces petits îlots de terre sèche et salée posés ici et là au milieu des eaux basses, confirmait sa conviction.

Tout à l’espérance nouvelle qu’alimentaient ses sens, Woula n’avait pas remarqué l’homme immense et filiforme qui s’était approché de lui pendant qu’il contemplait les bords du fleuve. La peau aussi noire que la sienne, drapé dans un boubou à la blancheur immaculée, l’homme, immobile, regardait fixement Woula. Le large sourire d’émail qui fendait son visage faisait écho à la bienveillance qu’exprimaient ses grands yeux brillants, et cette attitude amicale suffit à éviter que la surprise de Woula ne virât à la crainte.

L’homme se présenta :

Mon nom est Mbakhané. Tu ne me connais pas, mais moi je sais qui tu es, et je sais tes malheurs. Rog (Dieu) m’a confié d’immenses pouvoirs. Grâce à eux je peux réaliser ton vœu le plus cher. Et j’y suis disposé.

Oh ! Merci ! Merci Maître ! Je sais ce que je veux… Je le sais, sans hésiter…

Pas d’emballement ami ! Réfléchis tranquillement. Tu as deux jours pour cela. Mais sache bien que je donnerai à ton voisin le double de ce que je te donnerai, quel que soit ton souhait.
Tiens, garde cette petite amulette en bois, elle t’aidera dans tes réflexions, tu me la rendras dans deux jours, ici même, à l’heure où le soleil rougeoie avant de plonger dans la mangrove. Alors tu exprimeras ton souhait et je l’exaucerai. A plus tard !

Depuis le départ de Mbakhané, Woula ne prêtait plus aucune attention à son estomac vide, et encore moins à ces rêves de poissons qui attendaient là, tout près, dans les eaux voisines, qu’un pêcheur affamé les attrapât. Rien ne comptait plus que le vœu qu’il exprimerait bientôt. Il tripotait nerveusement l’amulette, la faisant sans cesse passer d’une main dans l’autre, et il pensait :

Une caisse d’or ! Oui, une caisse d’or. Oh mais mon voisin en aura deux… Non ! Pas question ! Une belle maison !… Et mon voisin qui ne m’a jamais tendu la main en aura deux, grâce à moi, qu’il pourra réunir en un petit palais… Non ! Non ! Jamais !

Aucun des vœux qu’il formulait in petto ne retenait son approbation, trop favorables qu’ils étaient, systématiquement, aux intérêts de son voisin. Quel souhait pourrait-il donc bien exprimer qui ne le désavantagerait pas, lui, Woula, par rapport à ce voisin peu sympathique, et qui l’avantagerait même, plutôt ?

Les deux jours étaient écoulés. Le moment du rendez-vous avec Mbakhané approchait, et toujours aucune décision. Il décida de terminer sa réflexion en marchant. Il se mit donc en chemin, tout en égrenant la longue liste de ses hypothèses.

Masque Sénégal

Quand il arriva au lieu convenu, il trouva son bienfaiteur assis au pied d’un étroit palétuvier. Le temps de partager un salut et celui-ci lui demanda d’abord de lui restituer l’amulette. Puis il enchaîna :

Alors, Woula, as-tu choisi ton vœu ?

Oh oui ! répondit le malheureux enfin déterminé, je veux que tu me crèves un œil !

La plainte aussi est un chant…

Billet précédemment publié sur « Perles d’Orphée » le 27/01/2014 sous le titre
« Le rossignol muet » 

Les oiseaux libres ne souffrent pas qu’on les regarde. Demeurons obscurs, renonçons à nous, près d’eux.

René Char

Parce qu’il ne s’agit pas de l’Empereur de Chine, parce que ce n’est pas le même rossignol, ce modeste conte ne se propose en aucune façon de rivaliser avec celui qu’écrivit Andersen pour nous donner jadis le goût des rêves et des livres.

Il y a fort longtemps, dans un pays que les hommes ne connaissent plus, un roi acheta un rossignol. La voix exceptionnelle de l’oiseau devait égayer ses journées et séduire son entourage. Il installa son nouvel hôte dans une cage luxueuse et le comblait de ses nourritures favorites. Et chaque jour le roi, charmé par le chant de l’oiseau, trouvait plus beau le concert. Et chaque jour les ministres étalaient de nouveaux éloges pour flatter le bon goût du monarque et la qualité de son choix.

Tous les matins, la cage était posée une heure durant sur le rebord d’une fenêtre pour offrir à l’oiseau la fraîcheur vivifiante de l’aurore et la clarté des premières lueurs du jour. Un matin, que rien ne différenciait des autres, un autre oiseau vint se poser au plus près de la cage et murmura quelques mots au chanteur captif avant de reprendre son essor. Depuis cet instant, précisément,  le rossignol se tut. Installé dans son silence, aucune des simagrées ou des suppliques du roi ne sut le convaincre de chanter à nouveau.

Désespéré, ne sachant plus que faire, le roi décida de demander l’aide du vieil ermite des montagnes dont on disait qu’il savait le langage des oiseaux. Il fit venir l’homme, lui expliqua son malheur, et le pria de questionner le rossignol sur les raisons de son mutisme.

L’oiseau dit à l’ermite :

Autrefois, au temps où je faisais de chaque branche mon palais, ignorant des chasseurs et des cages, je ne me suis pas méfié du piège que l’on me tendait, et n’écoutant que mon insatiable appétit je me précipitai d’un coup d’aile avide dans le panier du preneur d’oiseaux.
Très vite il me vendit à cet homme qui m’enferma dans cette cage. Et depuis, chaque jour je me lamente et vocifère, espérant qu’on me libèrera. Mais il ne comprend rien, et prend ma plainte pour un chant de joie et de gratitude.
L’autre matin, un oiseau que je n’avais jamais vu est venu près de ma cage, sur la fenêtre, et m’a dit simplement ceci : « Arrête de geindre, cesse de te lamenter, c’est pour cette raison qu’on te tient enfermé ! » Alors je me suis tu.

L’ermite rapporta fidèlement au roi ce que le rossignol venait de lui confier. Perplexe, le monarque fit quelques pas pensifs autour de la pièce puis s’arrêta net. Redressant le menton, décision prise, il envoya quelques mots en direction du vieil homme :

Allons, à quoi bon garder un rossignol qui ne chante pas ? Ouvre grand la porte de sa cage !

Le rossignol, à chaque instant, chante sur une rose différente.

Mocharrafoddin Saadi

Libre, le rossignol voulut séduire la rose. Camille Saint-Saëns composa son chant :

Edita Gruberova, soprano
The Tokyo Philharmonic Orchestra – Direction Friedrich Haider

Mais qui a raison ? – Koan à la limace

Enso – Cercle zen

Ce matin, à l’heure où les brumes s’évaporaient au dessus des allées du temple de Shunkoin près de Kyoto, le Maître partageait sa promenade méditative à travers la sereine fraîcheur du jardin avec trois de ses disciples.

Alors que le petit groupe approchait du potager, parfaitement distribué au sommet d’un mamelon de verdure au fond du parc, un disciple s’écarta de quelques pas et avisant une limace qui semblait s’acheminer droit sur les salades, l’écrasa sous la semelle de sa sandale.

Fugaï Ekun – XVIIème

Un autre des disciples se raidit aussitôt et, brisant le silence, lui fit remarquer que la vie est éminemment respectable, que même celle d’une limace a la plus grande valeur, et qu’enfin rien ne saurait justifier le sacrifice d’une existence.
Se retournant vers le Maître il dit avec déférence : – N’est-ce pas Maître ?

Et le Maître de répondre : – C’est vrai, tu as raison !

Pour justifier son acte, le disciple « meurtrier » s’empressa de rétorquer à son compagnon que la limace est un nuisible qui mange les salades, un de leurs rares aliments en cette difficile saison ; et regardant interrogativement le Maître il ajouta : – Ainsi je préserve la vie d’une espèce supérieure, la nôtre !

Ce à quoi le Maître répondit : – C’est vrai, tu as raison !

Le troisième disciple, muet jusqu’ici, mais n’ayant rien perdu de cet échange, s’adressa alors respectueusement au Maître pour lui faire remarquer sa contradiction :
– Maître, vous avez d’abord donné raison à celui qui a affirmé que toute vie doit être préservée en toutes circonstances, puis vous avez donné raison à l’autre qui a soutenu que, selon les circonstances, une vie pouvait être détruite. On ne peut pas cautionner une chose et son contraire !

Et le Maître, toujours aussi tranquille : – C’est vrai, tu as raison !

Sagesse et malice de l’oiseau

Publié sur Perles d’Orphée le 29/04/2013 sous le titre « Trois conseils »

Idries Shah 1924-1996

Ce conte court n’échappe pas à la tradition soufie qui veut que chaque histoire porte en elle-même une vertu didactique ou morale, un enseignement en forme de parabole. Ainsi le formidable passeur de la pensée soufie qu’était Idries Shah, raconte-t-il cette fable édifiante dite des « trois conseils » qui met en scène la relation imaginaire entre un homme et un oiseau.

Un homme, un jour, capture un petit oiseau qu’il tient fermement emprisonné dans le creux de sa main.

L’oiseau l’interpelle et lui dit :

En quoi te serai-je utile, captif ? En revanche, si tu me rends ma liberté, je te donnerai trois conseils dont tu pourras faire le meilleur usage.

Et il enchaîne en fixant les conditions de l’opération : il donnera le premier conseil alors qu’il est encore tenu prisonnier dans la main. Le second, il le chantera depuis la plus haute branche de l’arbre voisin. Enfin il fera connaître le troisième depuis le sommet de la colline toute proche.

Marché conclu !

L’homme tenant encore l’oiseau entre ses doigts sollicite le premier conseil. Le petit volatile s’exécute :

S’il t’arrivait de perdre quelque chose d’important, ce bien  fût-il aussi précieux pour toi que ta propre existence… n’aie aucun regret !

Comme convenu, l’homme ouvre la main et l’oiseau rejoint d’un saut la branche indiquée. Le petit être à plumes livre alors son second conseil :

Ne crois rien qui ne soit prouvé… Et surtout si cela heurte le bon sens. Puis s’envole vers le sommet de la colline.

A peine posé, l’oiseau crie alors en direction de l’homme :

Pas malin, petit homme ! J’ai en moi, avalées ce matin, deux merveilleuses émeraudes d’une valeur inestimable ; si tu m’avais tué, elles seraient tiennes à présent, et tu serais riche.

Très dépité d’être passé à côté de cette fortune, l’homme demande qu’au moins le troisième conseil lui soit donné.

Et voici ce que fut la réponse de l’oiseau :

A quoi ce conseil pourrait-il bien te servir ? Je viens de te donner deux conseils dont tu n’as tenu aucun compte, et tu veux que je t’en donne un troisième ? Quelle idiotie ! Ne t’ai-je pas dit d’abord de ne regretter en rien ce que tu perds, et ensuite de ne croire que ce qui est prouvé et plausible ? Et toi, non seulement tu t’acharnes à donner foi à des affirmations improbables et ridicules, mais encore tu t’affliges de ce que tu as perdu, et qui, au vrai, n’est que superficiel.  Crois-tu vraiment qu’un aussi petit ventre que le mien soit capable de contenir les deux grosses émeraudes que tu imagines ?
Pauvre petit homme, ce troisième conseil, tu ne le mérites pas !

Et l’oiseau disparut à jamais.

Fulgurances – III – Forêt

Il n’y a pas de porte
ni de gardien dans la forêt
bien qu’elle soit le Temple.
Rien à ouvrir ou à fermer.
Chacun trouve en elle son chemin.
Sa lumière dans les bouleaux.
Puis les feuillages retombent
et gardent le secret.

Jean Mambrino 1923-2012

 

in Ainsi ruse le mystère (Corti-1983)

Fulgurances – I – O mémoire !

Fulgurances

Une nouvelle rubrique pour accueillir sans filtres, sans préambule ni commentaires, une pépite de l’instant, trouvée sans avoir été cherchée. Littéraire, philosophique, poétique, musicale, ou ce qu’elle sera, peu importe, à partir du moment où elle aura été la source d’une mienne émotion, soudaine et forte… et que j’aurai souhaité tout simplement en faire une page de ce journal ouvert, la partageant dans l’élan brutal, primaire, de sa révélation ou, peut-être, de sa redécouverte.

Fulgurances – I – O mémoire !

Écrire induit une négligence, une atrophie des arts de la mémoire. Or, c’est la mémoire qui est « la Mère des Muses », le don humain qui rend possible tout apprentissage…  Dans une veine plus générale, ce que nous savons par cœur mûrira et se déploiera en nous. Le texte mémorisé interagit avec notre existence temporelle, modifiant nos expériences autant que celles-ci le modifient. Plus les muscles de la mémoire sont puissants, mieux l’intégrité du moi est protégée. Ni le censeur ni la police ne peuvent extirper le poème mémorisé (témoin la survie, de bouche à oreille, des poèmes de Mandelstam, quand aucune version écrite n’était possible). Dans les camps de la mort certains rabbis et talmudistes étaient connus comme des « livres vivants », dont d’autres détenus, en quête de jugement ou de consolation, pouvaient « tourner » les pages de la récapitulation.
La grande littérature épique, les mythes fondateurs commencent à se décomposer avec l’ « avancée » dans l’écriture. Sur tous ces points, la détergence de la mémoire dans l’enseignement actuel est une sombre sottise. La conscience se déleste de son ballast vital.

George Steiner 1929-2020

 

 

« Maîtres et disciples », Éditions Gallimard, 2003

Miroir : confusion et vérité

Publié sur Perles d’Orphée le 28/05/2013 sous le titre : « Les surprises du miroir »

Née dans une région perdue de la Chine profonde, cette petite histoire a fait, depuis le début du XXème siècle, un long voyage vers ce billet, pour nous faire sourire. Mais pas que… !

Là-bas, dans une province peu fréquentée, archaïque et pauvre, un couple de paysans cultive durement le riz et élève quelques porcs dans une ferme sommaire et isolée. Comme à chaque fois que le moment vient de vendre les animaux, Zhou, le mari, part avec quelques bêtes rejoindre le marché à la ville située à un jour et demi de marche. Alors qu’il s’apprête à s’engager sur le chemin bourbeux avec son minuscule troupeau, Yun, son épouse, lui crie : – « Et n’oublie pas de me rapporter un peigne ! ». Zhou, sans se retourner, lève simplement une main fatiguée en signe d’acquiescement.

Le marché terminé, les bêtes bien vendues, Zhou estime avoir mérité quelques verres de huangjiu et se rend à l’auberge toute proche. Mais après quelques pichets de ce puissant alcool de riz, la lassitude du voyage aidant, notre paysan n’a plus les idées claires.

Juste avant de reprendre la route une pensée toutefois parvient à traverser les vapeurs qui embrument son esprit : sa femme ne lui avait-elle pas demandé de lui rapporter quelque chose ? Mais quoi ? Un objet de toilette, peut-être ? Il entre donc au bazar du coin, et incapable de dégriser sa mémoire un instant de plus accepte docilement la suggestion du vendeur : il achète un miroir à main.

Yun, déçue de n’avoir pas reçu son peigne, prend malgré tout le cadeau, et, alors que son mari repart aux champs, s’occupe à observer l’objet avec attention. Un visage soudain la regarde déclenchant un long sanglot qui la traverse tout entière. Sa mère, alertée par les hoquets de sa fille, s’approche d’elle et lui demande le pourquoi de ses pleurs.

–  Zhou a ramené Madame numéro 2 ! dit-elle catastrophée en montrant l’objet.
–  Fais voir ! dit la mère prenant le miroir en main.
Puis, ayant attentivement analysé le portrait, annonce, rassurante :
–  Oh ! Ne t’inquiète donc pas, elle est si vieille ; elle n’en a plus pour longtemps !

Bienfaisante vertu de l’ignorance.
Sagesse de l’âge.

Elle viendra – 12 – Demain…

« Tomorrow and tomorrow and tomorrow… »

Devenue reine d’Écosse après avoir tant exhorté son époux à commettre l’odieux régicide qui les a conduits tous deux sur le trône, Lady Macbeth, hantée par le remords et la culpabilité vient de se donner la mort.
Très affecté par cette nouvelle, le roi Macbeth délivre ces quelques réflexions intimes sur le sens de la vie dans un célèbre soliloque.
Roi et criminel, on n’en est pas moins homme :

MACBETH :

She should have died hereafter ;
There would have been a time for such a word.—
Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow,
Creeps in this petty pace from day to day,
To the last syllable of recorded time ;
And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. Out, out, brief candle !
Life’s but a walking shadow ; a poor player,
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more. It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing.

Acte V, Scène 5.

MACBETH

Elle aurait dû attendre pour mourir ;
Le moment serait toujours venu de prononcer ces mots.
Demain, et puis demain, et puis demain,
Glisse à petits pas de jour en jour,
Jusqu’à la dernière syllabe du registre du temps ;
Et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous
Le chemin de la mort poussiéreuse.
Éteins-toi, éteins-toi, courte flamme !

La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur
Qui s’agite et se pavane son heure durant sur la scène
Et puis qu’on n’entend plus ; c’est une fable
Dite par un idiot, pleine de fracas et de fureur,
Et qui ne signifie rien.

‘ Préface en prose ‘

Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir !

Émile Zola – Lettre à la jeunesse – 14 décembre 1897

C’est avec la plus grande tristesse qu’il faut, hélas, actualiser cette remarque d’Émile Zola à l’adresse de la jeunesse de son temps.
Les plus optimistes ont le droit d’espérer que cette mise à jour sera la dernière. J’aimerais tellement faire partie de leur équipe, ainsi, d’ailleurs, que de toutes celles qui croient à la fin de la haine, quelle qu’en soit la forme, mais…

Roger Blin dit le poème écrit en 1942 par Benjamin Fondane, poète et philosophe roumain ayant choisi la France pour laquelle il se battit avant d’être déporté et assassiné en 1944, parce que juif :

Préface en prose

Préface en prose

C’est à vous que je parle, hommes des antipodes,
je parle d’homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier,
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il
ne pas crier vengeance !
L’hallali est donné, les bêtes sont traquées,
laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots
que nous eûmes en partage –
il reste peu d’intelligibles !

Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds,
– alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous. Une bouche qui priait, comme vous.

Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel. Et quand
une épine mauvaise égratignait ma peau,
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !
Certes, tout comme vous j’étais cruel, j’avais
soif de tendresse, de puissance,
d’or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j’étais méchant et angoissé,
solide dans la paix, ivre dans la victoire,
et titubant, hagard, à l’heure de l’échec !

Oui, j’ai été un homme comme les autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,
j’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai haï, j’ai souffert,
j’ai acheté des fleurs et je n’ai pas toujours
payé mon terme. Le dimanche j’allais à la campagne
pêcher, sous l’œil de Dieu, des poissons irréels,
je me baignais dans la rivière
qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites
le soir. Après, après, je rentrais me coucher
fatigué, le cœur las et plein de solitude,
plein de pitié pour moi,
plein de pitié pour l’homme,
cherchant, cherchant en vain sur un ventre de femme
cette paix impossible que nous avions perdue
naguère, dans un grand verger où fleurissait
au centre, l’arbre de la vie…

J’ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins,
et je n’ai rien compris au monde
et je n’ai rien compris à l’homme,
bien qu’il me soit souvent arrivé d’affirmer
le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
ai-je prétendu savoir ce qu’elle était mais vrai,
je puis vous le dire à cette heure,
elle est entrée toute en mes yeux étonnés,
étonnés de si peu comprendre –
avez-vous mieux compris que moi ?

Et pourtant, non !
je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos petits
comme des chats encor sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres à l’aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusés d’un délit que vous n’avez pas fait,
d’un meurtre dont il manque encore le cadavre,
changeant de nom et de visage,
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir !

Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
rien ! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n’est
qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d’homme, tout simplement !

Benjamin Fondane 1898 – 1944

« Poème en prose », L’Exode,

Super Flumina Babylonis, Paris 1942

 

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Un résumé de la biographie de Benjamin Fondane sur le site du Ministère des Armées 

https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/benjamin-fondane

Homme, où es-tu ?

Publié sur « Perles d’Orphée » le 14/12/2012

Le programme en quelques siècles

On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,

Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,

Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice

Puis on supprimera la justice.

On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,

Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,

Puis on supprimera l’esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot
Au nom du Sens des mots,

Puis on supprimera le sens des mots.

On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,

Puis on supprimera l’art.

On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,

Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,

Puis on supprimera le génie.

On supprimera le Prophète
Au nom du Poète,

Puis on supprimera le poète.

On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,

Puis on supprimera la matière.

AU NOM DE RIEN ON SUPPRIMERA L’HOMME ;

ON SUPPRIMERA LE NOM DE L’HOMME ;

IL N’Y AURA PLUS DE NOM ;

NOUS Y SOMMES.

Armand Robin 1912-1961

 

 

Les Poèmes Indésirables (1945)

 

 

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Musique : Sappho de Mytilene – A. Ionatos & N. Venetsanou

‘Croire en moi ?’

Je ne suis rien
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

Fernando Pessoa – Bureau de tabac

Enregistrement 2003

Pessoa
Fernando Pessoa (1888-1935)

Le monde est à qui naît pour le conquérir,
et non pour qui rêve, fût-ce à bon droit, qu’il peut le conquérir.
J’ai rêvé plus que jamais Napoléon ne rêva.
Sur mon sein hypothétique j’ai pressé plus d’humanité que le Christ,
j’ai fait en secret des philosophies que nul Kant n’a rédigées,
mais je suis, peut-être à perpétuité, l’individu de la mansarde,
sans pour autant y avoir mon domicile :
je serai toujours celui qui n’était pas né pour ça ;
je serai toujours, sans plus, celui qui avait des dons ;
je serai toujours celui qui attendait qu’on lui ouvrît la porte
auprès d’un mur sans porte
et qui chanta la romance de l’Infini dans une basse-cour,
celui qui entendit la voix de Dieu dans un puits obstrué.
Croire en moi ? Pas plus qu’en rien…
Que la Nature déverse sur ma tête ardente
son soleil, sa pluie, le vent qui frôle mes cheveux ;
quant au reste, advienne que pourra, ou rien du tout…

                                                                                « Bureau de tabac » – Extrait

Pessoa - Bureau de tabac

Mais vieillir… ! – 21 – Humeur

Franz-Xaver Messerschmidt 1736-1783

« Tout misanthrope, si sincère soit-il, rappelle par moments ce vieux poète cloué au lit et complètement oublié, qui, furieux contre ses contemporains, avait décidé qu’il ne voulait plus en recevoir aucun. Sa femme, par charité, allait sonner de temps en temps à la porte. »

Cioran – « De l’inconvénient d’être né »

Écusson musical : Sheila Chandra – « Moonsung »

Il y a séparation…

Reprise augmentée d’un billet publié sur Perles d’Orphée le 08/03/2014

Je suis séparé. Ce dont je suis séparé, je ne peux le nommer. Autrefois cela s’appelait Dieu. Maintenant il n’y a plus de nom.

Arthur Adamov
Arthur Adamov 1908-1970

En 1946, alors âgé de 38 ans, l’écrivain et auteur dramatique Arthur Adamov publie « L’Aveu ». Entre autres outrances et impudeurs, il fait la confession publique du sentiment d’humiliation qui l’étouffe, conséquence conjuguée de son impuissance sexuelle et de ses obsessions qui l’enferment dans une tragique solitude. Isolement d’autant plus fort que ses engagements dans le marxisme-léninisme de l’époque radicalisent son œuvre et, partant, le marginalisent encore.

En 1969, moins d’un an avant qu’une overdose de barbituriques – volontaire ou pas ? –  abrège sa longue agonie à travers hôpitaux et centres de désintoxication, Adamov, cet « empêché de vivre », reprend « L’Aveu »,  qu’il avait en un temps renié, pour publier « Je… Ils… ».  Cet ouvrage lui donnera l’opportunité de dire sa désespérance face à l’irrémédiable perte du sacré.

Un extrait : « Ce qu’il y a… » 

 Ce qu’il y a ?  Je sais d’abord qu’il y a moi. Mais qui est moi ? Mais qu’est-ce que moi ? Tout ce que je sais de moi, c’est que je souffre. Et si je souffre c’est qu’à l’origine de moi-même il y a mutilation, séparation.

Je suis séparé. Ce dont je suis séparé, je ne sais pas le nommer. Autrefois cela s’appelait Dieu, maintenant il n’y a plus de nom ; mais je suis séparé.

Si je n’étais pas séparé, je ne dormirais pas à chaque instant de ce lourd sommeil entrecoupé des râles du plus obscur remords. Je n’irais pas ainsi les yeux vides, le cœur lourd de désir.

Il faut voir clair. Tout ce qui en l’homme vaut la peine de vivre tend vers un seul but inéluctable et monotone : passer outre les frontières personnelles, crever l’opacité de sa peau qui le sépare du monde.

Dans l’amour, l’homme mutilé cherche à reconstruire son intégrité première. Il cherche un être hors de lui qui, se fondant en lui, ressusciterait l’androgyne primitif. Dans la contemplation il appelle cette lueur d’abîme qui soudain fait étrange tout spectacle familier, il attend ce regard unique qui dissipe les brumes sordides de l’habitude et rend à tout objet visible sa pureté essentielle. Dans la prière, il a recours à cet autre qui gît au cœur de son cœur, plus lui-même que lui, et pourtant inconnu.

Derrière tout ce qu’il a coutume de voir, l’homme cherche autre chose. Toujours il est altéré. Altéré : celui qui a soif, qui désire. Mais altéré aussi celui qui est lésé dans son intégrité, étranger à lui-même. « Alter », c‘est toujours l’autre, celui qui manque.

Et comment l’homme ne serait-il pas altéré dans les deux sens du mot, puisque tout vit en lui, puisqu’il résume la création dont il est le terme, qu’il va vers le tout, qu’il pourrait l’être mais qu’il ne l’est pas ?

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Le précédent billet publié en 2014 intégrait une vidéo dans laquelle ce court extrait était dit par Laurent Terzieff avec la sensibilité et le talent incomparables qui le caractérisaient. Hélas, cette vidéo a disparu avec le compte Youtube qui l'avait publiée, et mes recherches pour en trouver trace ont été vaines.

Si, parmi les lecteurs et lectrices de ce blog, quelqu'un ou quelqu'une avait une piste pour faire réapparaître cet enregistrement, même en version audio, puisse-t-il ou elle avoir l'amabilité de me la communiquer ! Cette voix retrouvée, mon bonheur sera aussitôt partagé. Merci !