Droit au cœur !

Que demain vous relisiez le Freischütz, ayant entendu hier Tannhäuser, vous aimerez encore la beauté des choses après celle des âmes ; dans la simplicité de la vie naturelle, vous en qui la vie intérieure et morale aura surabondé, vous goûterez une sensation délicieuse de rafraîchissement et de repos.

Camille Bellaigue – Revue des Deux Mondes, 4e période, tome 129 –

Coup de feu, coup de foudre, une seule destination : le cœur !

Coup de feu :
Le fatidique septième coup de feu sorti du fusil du jeune et naïf Max, par chance, et surtout par magie, n’a pas atteint le cœur de l’innocente colombe désignée, ni celui de la douce fiancée du malheureux tireur, Agathe, inopinément sortie du buisson qui la cachait. Un ermite passant par-là avait dévié la balle meurtrière vers Kaspar, complice de Samiel, l’envoyé du Diable qui s’était vainement réservé tout pouvoir sur la trajectoire de cette septième balle.

Coup de foudre :
C’est par la voix d’Agathe qu’il nous parvient, droit au cœur, alors qu’inquiétée par de sombres pressentiments, peu avant le satanique coup de feu, la future épouse de Max, déjà prête pour la cérémonie, implorait la protection du ciel.
Une prière parmi les plus émouvantes entendues sur les scènes d’opéra, composée par Carl Maria von Weber pour son célèbre « Freischütz », cavatine qui réunit au sommet une ferveur et un legato qui bouleversèrent le jeune Wagner lui-même, au point, dit-on, d’avoir influencé sa sensibilité artistique.

Der Freischütz – Acte III – scène 2 – Cavatine
Jeanine De Bique
(soprano)
Konzerthausorchester Berlin
Christoph Eschenbach
(direction)

AGATHE

Et même lorsque les nuages le cachent,
Le soleil demeure dans le ciel ;
Une volonté sainte régit le monde,
Et non point un hasard aveugle !
L’œil du Père, que rien ne saurait troubler,
Veille éternellement à toute créature !

Moi aussi qui me suis confiée à lui,
Je sais qu’il veille sur moi,
Et même si c’était là ma dernière journée,
Si sa parole m’appelait comme fiancée :
Son œil, éternellement pur et clair,
Me considère aussi avec amour !

Plus d’amour… Faudrait essayer !

Aimer aussi est bon : car l’amour est difficile. S’aimer, d’être humain à être humain : voilà peut-être la tâche la plus difficile qui nous soit imposée, l’extrême, la suprême épreuve et preuve, le travail en vue duquel tout autre travail n’est que préparation.

Rainer Maria Rilke – Lettre à un jeune poète

La période des vœux annuels est toujours une occasion de porter un regard ému sur la souffrance et les peines de nos contemporains, de faire même parfois quelques dons tout pleins de notre sincère compassion.
Et chaque année la fumée des cheminées écrit en grand dans le ciel d’hiver le message d’amour et de paix que chacun adresse à chaque autre.

Mais comme toutes les fumées…

Fernand PelezNid de misère – 1887

I said man is always talking ’bout it’s inhumanity to manBut what is he tryin’ to do to make it a better man?

Pour la grande Roberta Flack, chanteuse et pianiste de jazz, deux fois consécutives lauréate du Grammy Award, en 1973 et 1974.

Pour sa « pertinence sociale », son « intrépidité politique », et sa générosité.

Pour son premier disque « First Take » paru en juin 1969 chez Atlantic Records.

Grammy Hall of Fame Award décerné en 2016 par la très respectée Recording Academy

∼ Classé en 2020 parmi les 500 plus grands albums de tous les temps par le sérieux magazine international Rolling Stones.

∼ Considéré par l’immense majorité des amateurs de Jazz du monde comme l’un des 20 enregistrements indispensables à toute discothèque de qualité.

Et, à l’occasion de ce billet en particulier :
Pour le gospel, « Tryin’ Times » (Temps difficiles), qui tend, avec une rare élégance musicale, à notre légendaire et désespérant égoïsme un terrible et pourtant si beau miroir.

Tryin’times, what the world is talkin’ aboutYou got confusion all over the land, You got mother against daughter, you got father against sonYou know the whole thing is getting out of hand
.
Then maybe folks wouldn’t have to sufferIf there was more love for your brotherBut these are tryin’ times,
.
You got the riots in the ghetto, it’s all aroundA whole lot of things that’s wrong is going down, yes, it isI can’t understand it from my point of view‘Cause I think you should do unto othersAs you’d have them do unto you.
.
Then maybe folks wouldn’t have to sufferIf there was more love for your brotherBut these are tryin’ times, yes, it is.
.
I said man is always talking ’bout it’s inhumanity to manBut what is he tryin’ to do to make it a better man?Oh, just read the paper, turn on your TVYou see folks demonstrating about equality.
.
But maybe folks wouldn’t have to sufferIf there was more love for your brotherBut these are tryin’ times
.
Tryin’times, yeah, that’s what the world is talkin’ aboutYou got confusion all over the land

Les temps difficiles, ce dont le monde parle,
Il y a de la confusion partout dans le pays :
La mère contre la fille, le père contre le fils…
Tout nous échappe, tu sais.
Peut-être que les gens n’auraient pas à souffrir
Si on avait plus d’amour pour son prochain.
Mais les temps sont durs, oui, oui
Il y a des émeutes dans le ghetto, c’est partout.
Tout un tas de mauvaises choses se passent, oui, c’est vrai !
J’ai beaucoup de mal à l’accepter
Parce que je pense qu’il faut faire aux autres
Ce qu’on souhaiterait qu’ils nous fassent.
Alors peut-être que les gens n’auraient pas à souffrir
S’il y avait plus d’amour pour son prochain.
Mais nous vivons une époque difficile, oui, c’est vrai !
J’ai dit que l’homme parle toujours de son inhumanité envers l’homme,
Mais qu’essaie-t-il de faire pour devenir un homme meilleur ?
Oh, il suffit de lire le journal, d’allumer la télévision
Pour voir des gens manifester pour l’égalité.
Mais peut-être que les gens n’auraient pas à souffrir
Si on avait plus d’amour pour son prochain.
Mais nous vivons une époque difficile
Des temps difficiles, oui, tout le monde en parle ;
Il y a de la confusion partout dans le pays.
.

La mélancolie du cacatoès

Tout animal a des idées puisqu’il a des sens, il combine même ces idées jusqu’à un certain point, et l’homme ne diffère de la bête que du plus au moins.

Jean-Jacques Rousseau – Discours sur l’origine de l’inégalité, 1754

Clabaudeur assommant, capable même d’imiter ses congénères, le cacatoès noir de la pointe nord du Queensland australien est pourtant le seul animal à jouer d’un instrument de musique : percussionniste avisé, il frappe en rythmes choisis les troncs d’arbre avec des bouts de branches de différentes longueurs – variant ainsi les sonorités – pour créer la « mélodie » qui séduira sa belle.

Mais, pour peu qu’il manque de virtuosité, il restera solitaire… et mélancolique.
Une fée, n’en doutons pas, fera chanter sa guitare pour le consoler.

Compositeur : Richard Charlton
Guitare : Stephanie Jones

Meilleurs vœux 2024 !

La palissade

Le jour se lève au fond de l’abreuvoir,
les peupliers dans la fraîcheur frémissent,
les iris ont hissé leurs étendards
et j’entends par-dessus la palissade
des voix d’enfants inventer l’aujourd’hui.
Je suis très loin des autrefois, tant pis,
mais peut-être encor loin de l’avenir
comme une orée l’est des forêts profondes.

Jean Grosjean – « La rumeur des cortèges » – Gallimard 2006

Que cette nouvelle année offre à chacun, autant que faire se pourra, les mille nuances de beau, de jeune et de généreux que contient cette musique et que prodigue le talent de ces musiciens !

Et les vœux en couleurs et en verdeur de « Perles d’Orphée » avec
Carl Philipp Emmanuel Bach et l’ensemble Kontrapunktus :

– Kontrapunktus Baroque –

Noël 2023 façon Japon !

Hiromi Uehara
au Kennedy Center de Washington – 12/2022

Et sur « Perles d’Orphée » avec le pianiste Hayato Sumino . . . !

Rachael Price ! What else ?

Les voisins pourraient bien demander de monter le son…

À moins qu’ils ne s’invitent sans tarder !

Deidamia triste et furieuse

Joseph-Michel-Ange Pollet (1854) – Achille et Deidamie

Même si elle l’a rencontré au gynécée de son père, roi de Skyros, déguisé en fillette, et courtisé par Ulysse cherchant à le démasquer, Deidamie n’ignore pas que son amant est bien Achille, le héros destiné à sauver Troie assiégée.

Comment ne pas compatir à la tristesse de cette jeune princesse meurtrie lorsqu’elle apprend qu’il va la quitter pour défendre sa patrie alors que les oracles ont prédit la mort du héros au combat ? Comment ne pas partager la véhémence de sa colère, s’imaginant ainsi trahie ?

La voici justement, au comble de l’émotion, convaincante à l’extrême, sous les traits charmants et par la voix exceptionnelle de Jeanine de Bique, à cet instant de l’Acte III du dernier opéra italien de Haendel (1741), exprimant, et de quelle merveilleuse manière, son désespoir (largo) et son courroux (allegro).

N’en doutons pas, touché au coeur, Achille l’épousera avant son départ pour Troie.

M’hai resa infelice:
che vanto n’avrai?
Oppressi, dirai,
un’alma fedel.

Le vele se darai
de’ flutti al seno infido,
sconvolga orribil vento
l’instabil elemento,
e innanzi al patrio lido
sommèrgati, crudel.

Tu m’as rendue malheureuse
t’en vanteras-tu ?
Persécuteur
d’une âme fidèle.

Quand vers un traître sein
te porteront tes voiles,
que d’horribles tempêtes
déchainent les flots houleux,
et près de tes rivages
qu’ils te submergent, cruel !

L’art, la manière et… la grâce

Fallait-il, comme le prétendait jadis mon père, que Dieu fût de bonne humeur lorsqu’il créa l’Italie.

Tenez, par exemple : Sur la route de Gallipoli une Tarentule ou pire, une Veuve noire, vous a mordu. Le poison rend vos chances de survie bien ténues… Mais rien n’est vraiment perdu : Engagez-vous jusqu’à la transe dans une danse rituelle effrénée, la « tarentelle »,  et peut-être réussirez-vous, en exorcisant ainsi la mélancolie qui vous envahit, à convaincre, par la séduction, le mortel insecte de vous épargner.

Ah ! Vous ne savez pas danser… Eh bien, prenez une guitare canadienne, choisissez un compositeur autrichien et, en virtuose russe jouez la « pizzica » qu’il a écrite…

Si vous parvenez à imiter le modèle, l’araignée me l’a juré, vous n’aurez vraiment plus rien à craindre !

Vera Danilina interprète  – quel mot serait plus juste ? -,
« Tarentella »
de Johan Kasper Mertz
(guitariste et compositeur autrichien – 1806-1856)

Iconoclaste… mais quelle Reine !

Erté – La Reine de la Nuit

A l’instar de cette silhouette d’Erté, dessinateur de mode fort apprécié à la période Art-Déco, entre Paris, Broadway et Hollywood, la « Reine de la nuit » de « La Flûte Enchantée » a toujours occupé la scène debout, drapée dans de somptueuses robes, majesté hautaine aux traits durcis par l’incarnation du mal qu’elle est censée représenter, affirmant au premier regard et le dédain qu’elle nourrit pour le monde de la lumière et la supériorité du royaume des ténèbres qu’elle personnifie.

Ainsi, au cours de l’histoire de cet opéra, apparurent en scène les divas légendaires, sopranos-colorature aux voix aussi éblouissantes que leurs costumes, pour maîtriser les sommets vertigineux du rôle hystérique, plutôt modeste au demeurant, qu’ont créé Mozart et son librettiste Schikaneder.
Deux airs seulement, en effet. Mais quels airs ! Sans doute les plus difficiles du répertoire lyrique, exigeant de la voix à qui ils sont destinés une intransigeante habileté à repousser les limites du suraigu sans perdre la fluidité de la musique, la rondeur du timbre et la qualité de la diction… Pas moins !

Kathryn Lewek – Reine de la Nuit

Fallait-il qu’au festival d’Aix en Provence, en 2014, le metteur en scène britannique Simon McBurney décidât d’humaniser « La Flûte Enchantée »,  de sortir les personnages de leur univers mythique pour en faire, sans dévoyer la magie de l’œuvre,  des êtres de notre quotidien : Tamino en jogging et baskets, les Trois Dames en treillis, Papageno en clochard, et, incroyable surprise, la Reine de la Nuit en vieille femme blafarde, cheveux en bataille, tenant à peine sur sa canne au point d’avoir besoin du secours de son fauteuil roulant pour lancer les feux de sa colère. Ne restait plus qu’à doter cette « méchante hystérique » d’un cœur sensible de mère…
Et à lui donner une voix.

Kathryn Lewek – Soprano dramatique colorature

Kathryn Lewek, inoubliable Reine de la Nuit

Acte I : O zittre nicht, mein lieber Sohn
(Ne tremble pas mon cher fils)

Pamina, fille de la Reine de la Nuit a été enlevée par Zarastro. Le prince Tamino, sauvé de l’attaque du serpent par les trois Dames de la Nuit et tombé amoureux de Pamina en voyant son portrait, se retrouve devant la Reine éplorée qui le charge de la délivrer. En échange elle lui promet la main de Pamina.

Acte II : Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen
(Ma vengeance brûle des flammes de l’enfer)

La Reine de la Nuit exige, par vengeance, que Pamina tue son ravisseur, le grand prêtre Zarastro, et lui tend le couteau fatal.

— La vengeance de l’enfer bout dans mon cœur ;
La mort et le désespoir s’enflamment autour de moi !
Si Zarastro ne ressent pas la douleur de la mort par toi,
Tu n’es plus ma fille, non plus jamais !
Que soient à jamais bannis, à jamais perdus,
À jamais détruits tous les liens de la nature
Si Zarastro n’expire pas par ton bras !
Entendez ! Entendez ! Entendez, dieux de vengeance !
Entendez le serment d’une mère !

Eurydice, et pourtant…

La mort est belle. Elle seule donne à l’amour son vrai climat.

Jean Anouilh – « Eurydice » (1942)

La douleur infinie de celui qui reste. Comme un pâle reflet de l’infini voyage qui attend celui qui part.

Pierre Bottero

Pour Eurydice, évidemment, qui n’a pas le premier rôle, et pourtant…

Pour la charmante Amanda Forsythe qui donne tant de beauté à la voix de celle qui, connaissant désormais le monde d’Hadès, exprime ses doutes et ses craintes à celui qui ne peut lui accorder le moindre regard, et qui, pourtant, vers elle se retournera…

Pour Christoph Willibald Gluck qui, en 1762 composa un de ses plus fameux chefs-d’œuvre, « Orfeo ed Euridice ». Merveilleux opéra qui connut pourtant bien des modifications, dont cette version très réussie et jusque-là inédite, de 1774, à Naples.

Pour Diego Fasolis, l’ensemble I Barocchisti et les Chœurs de la Radio-Télévision Suisse (absents dans cet extrait). Tous, avec une énergie parfaitement maîtrisée, pétrissent les ombres sonores, tantôt inquiétantes, tantôt consolatrices, dans lesquelles se dénoue ce drame éternel de l’amour meurtri… qui pourtant ne cesse de nous fasciner et de nous séduire.

Amanda Forsythe chante « Senza un addio »
extrait de l’opéra de Gluck
« Orfeo ed Euridice » (version 1774 – Naples)

Senza un addio?
Tu sospiri !… ti confondi !…
Non mi guardi !… non rispondi !…
Ah! Tu piangi, oh Dio, perché?

Per pietà del mio dolore
dimmi almen, mio dolce amore,
di che temi! In che mancai?
Perché tremi accanto a me?

Ah! Crudel, tu più non m’ami.
Tu sol brami il pianto mio, Crudel!
Vieni, o morte. A che più tardi?
Per me un bene in queste pene,
Non più il vivere non è.

Sans un adieu ?
Tu soupires !… Tu te troubles !…
Tu ne me regardes pas !… Tu ne réponds pas !…
Ah ! Tu pleures, grand Dieu, pourquoi ?

Prends pitié de ma douleur
et dis-moi au moins, mon doux amour,
de quoi tu as peur ! Quelle est mon erreur ?
Pourquoi trembles-tu à mes côtés ?

Ah ! Cruel, tu ne m’aimes plus.
Tu veux seulement me voir sangloter, cruel !
Viens, ô mort. Pourquoi tardes-tu ?
En proie à tant de peine,
pour moi, la vie n’est plus un bienfait.

La Voix – L’Esprit – La Voix

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme, ô Beauté ?

Charles Baudelaire – Hymne à la beauté

Abel Selaocoe (voix et violoncelle)
« Voix du Bantou »

La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes.

Marguerite Yourcenar – Mémoires d’Hadrien – 1951

Abel Selaocoe (voix et violoncelle)
« Qhawe » (héros en Zoulou)
Incantation dédiée au désert et à l’apaisement procuré par la pluie.

Corde de violoncelle ou corde vocale, Abel Selaocoe excelle dans l'art de les faire chanter. 
Avec un exceptionnel talent et une sensibilité exacerbée, il réunit musique baroque et chants traditionnels de sa terre natale, l'Afrique du Sud.

Abel est né et a grandi dans les townships de Johannesburg, bercé par les rythmes des chants traditionnels et religieux.

Très tôt intégré dans une formation musicale destinée à éviter à la jeunesse de se perdre dans le désœuvrement, il fait preuve de véritables qualités qui lui valent une bourse pour les meilleures écoles de musique dont le Royal Northern College of Music à Manchester. 
.
Ainsi peut-il mener conjointement l'apprentissage du grand répertoire et une recherche approfondie des musiques de ses origines. 
Encouragé par ses maîtres, il réussit à concilier les deux univers musicaux qui le constituent, et construit, au confluent de ces deux cultures, le sien propre, fait d'interprétations classiques mais aussi de compositions et d'improvisations.   

Mes tueuses bienaimées…

La femme est un danger quand on n’en aime qu’une.

Alors, prudent et sage, j’ai décidé d’en aimer deux !
Une brune Velma Kelly, et une blonde, évidemment. Roxie Hart.
Toutes les deux accusées d’homicides, qui condamnera ma bigamie ?
Criminelles, certes, mais tout de même, les victimes avaient bien « mérité » leur sort : un mari qui vous trompe avec votre propre sœur… Un amant qui fait de fausses promesses à vos ambitions pour profiter de vous…

Dans les yeux des cinéastes, les femmes de faits divers se transforment en muses, sitôt érigées sur la pellicule en figures mythologiques semblant défier l’ordre, tantôt bourgeois, patriarcal, sociétal.

Lucille Quillet (journaliste – Les femmes et le crime)

Catherine Zeta-Jones (Velma Kelly) – Renée Zellweger (Roxie Hart)           CHICAGO –  Film 2002

Avant de devenir muses, Velma et Roxie, « mes » femmes de pellicule, étaient femmes de faits divers :
Deux criminelles, Beulah Annan et Belva Gaertner, avaient en effet, en 1924, défrayé la chronique judiciaire du Chicago du temps de la prohibition et du jazz triomphant. Leur détermination sans bornes à échapper à la peine de mort et à, retrouver pour l’une, et trouver pour l’autre, la gloire des scènes de cabaret avait inspiré une pièce de théâtre, « Chicago », à une journaliste de l’époque qui couvrait abondamment l’évènement.
Les personnages de Velma et Roxie étaient nés, qui vivraient désormais, à travers la célèbre comédie musicale américaine de Bob Fosse, en 1975, et sa très appréciée adaptation cinématographique par Rob Marshall, en 2002, une vie de danse, de chants et de paillettes, au rythme du Jazz des Années Folles, sur fond de justice pénale et de corruption.

Pouvait-on mieux flatter notre plaisir ?

Catherine Zeta-Jones (Velma Kelly)

Ramène-toi
la ville nous tend les bras
Moi, faut qu’ça jazze !

J’ai fardé mes genoux
et déroulé mes bas
Moi, faut qu’ça jazze !

Bouge ta caisse,
j’connais un coin dément
où le gin coule à flots
sur un piano brûlant,
et chaque soir
dans ce sacré boxon
ça se termine en baston,
Moi, faut qu’ça jazze !

Plaque ta mèche
et mets tes pompes vernies
Moi, faut qu’ça jazze !

J’entends dire
que le vieux Dip
balance du blues à fond
Moi, faut qu’ça jazze !

Viens chéri, on va s’faire des câlins
j’ai acheté de l’Aspirine
à la pharmacie du coin
si tu ne tiens pas l’coup
s’il faut que tu redémarres
Moi, faut qu’ça jazze !

[…]

Renée Zellweger (Roxie Hart) 

Le nom sur toutes les lèvres
Ce sera Roxie
La dame qui balance les jetons
Ce sera Roxie

Je vais être une célébrité
Cela signifie que tout le monde me reconnaîtra
Ils reconnaîtront mes yeux
Mes cheveux, mes dents, mes seins, mon nez

Pour ne pas juste être la femme
D’un quelconque mécanicien

Je vais être Roxie
Qui dit que le meurtre n’est pas un art ?

Et qui, si elle n’est pas pendue,
Dira que tout commença par un Bang ?
Foxy Roxie Hart !

"Chicago" - Film 2002 / Synopsis :

Velma Kelly attise les foules, chaque soir, au cabaret. Roxie Hart n'a qu'un rêve, monter sur scène et ressembler à son idole. Mais arrêtées l'une et l'autre pour leurs crimes respectifs, c'est à la prison qu'elles se rencontrent.
Billy Flynn, leur avocat, retors, rusé et maître ès corruptions, dont elles se disputent les services, charmé par Roxie, va réussir à convaincre le public et la justice que sa protégée est le vivant symbole de la naïveté abusée. Elle deviendra la femme la plus populaire de Chicago...  Velma détrônée essaiera, pour rattraper son succès passé, de la convaincre de former un duo...

Musiques à l’ombre – 10 – Incarnation

L’été penche la tête. L’automne est à la porte, l’ombre se fera bientôt nuit.
Avec ce billet N°10 se clôt la série des « Musiques à l’ombre ». J’avais souhaité que ces billets d’été soient un salut musical à la jeunesse qui soufflerait sur ces pages un vent de beauté et d’espérance chargé de nous éloigner un temps, même court, de « l’épaisseur de vulgarité »* qui étouffe ce monde.

*Baudelaire

Avec Bach nous aurons touché le Ciel, avec Haendel visité les Enfers. Papillons dans la lumière, nous aurons dansé, grâce à Schumann, avec Colombine et Chiarina. Mendelssohn aura, huit fois, partagé sa jeunesse et Medtner, du piano, ses souvenirs, avec passion. Le violon de Sibelius aura hypnotisé nos sens, le violoncelle de Prokofiev nous aura révélé que la transparence est aussi le chemin de l’obscur. Et alors que Wagner nous offrait son plus beau cadeau d’amour, César Franck tournait pour nous une page de « La Recherche ».

Il fallait, m’a-t-il semblé, que Schubert écrivît cette dernière page. Il fut jeune toute sa vie tant elle fut brève, n’est-ce pas ? Et ses sonates pour piano connaissent si bien les langages de l’ombre.

Franz Schubert 1797-1828

En 1970, l’un des plus remarquables pianistes de son siècle, Wilhelm Kempff, disait à leur propos :

La plupart de ses Sonates ne devraient pas être soumises aux lumières éblouissantes des immenses salles de concert. Ce sont des confessions d’un esprit extrêmement vulnérable, ou plus exactement des monologues, souvent chuchotés si doucement que dans une grande salle le son n’est pas porté. Schubert nous révèle ses secrets les plus intimes en pianissimo.

Encore parmi nous, le Maître rejoindrait sans doute l’avis corollaire d’un de ses célèbres successeurs, Alfred Brendel – dont on connaît le soin méticuleux qu’il apportait au choix et à la préparation de ses instruments – quand il n’hésite pas à qualifier les prestigieux Steinway modernes de « criards et percussifs ». Ces brillants pianos des grandes salles – signe des temps – si peu portés à la confidence et au murmure.

Les eût-il entendus, notre modeste Franz n’aurait jamais imaginé leur confier sa musique, lui qui ne connut que les claviers d’emprunt, et qui ne put, absurdité de l’existence, « se payer » son propre piano que l’année de sa mort, en 1828. Il avait 31 ans.

Beatrice Berrut – pianiste

Une jeune et talentueuse pianiste valaisanne, Beatrice Berrut, formidable lisztienne et maitresse en l’art de la transcription, a tôt fait le choix, pour transmettre sa sensibilité et les émotions des compositeurs qui lui sont chers, d’un compagnon plus discret, plus pudique et pourtant si riche de nuances et de couleurs, le piano Bösendorfer qu’elle ne quitte plus.

Quand on a écouté ce couple fusionnel interpréter, dans le secret de son intimité, la Sonate en Sol Majeur – D. 894, on ne se pose plus la question de savoir laquelle des 21 sonates de Schubert on préfère. Et, avec l’humilité qu’il convient, on rejoint sans hésitation l’avis commun de Liszt et de Schumann qui la considéraient comme « la plus parfaite dans la forme et le fond ».

Beatrice Berrut sculpte avec une élégance infinie cette pâte humaine qui caractérise la musique de Schubert. Sous ses doigts, chaque nuance prend la couleur de la peau, chaque accord la sensualité de la chair. L’âme du poète est incarnée.

Avec le premier mouvement, "molto moderato e cantabile", commence un calme voyage intérieur empreint d'une sérénité méditative que viennent tourmenter un temps quelques emportements tragiques, comme un rappel de la fatalité de l'existence.

Magnifique de tendresse toute romantique, le deuxième mouvement, "andante", prolonge la paix installée dès le début de la sonate, que ne trouble pas la passion lyrique de certaines incursions.

La délicate allégresse dansante du troisième mouvement, "menuetto : allegro", ne chasse pas pour autant les évocations dramatiques des syncopes persistantes. Mais la tranquillité, une fois encore, ne perdra pas ses droits.

C'est dans le rondo joyeux d'une fête populaire de campagne que Schubert et Beatrice nous entraînent enfin, à l'occasion de l'"allegretto" final, avant de nous ramener, pianissimo, aux premières impressions paisibles du voyage.

Musiques à l’ombre – 9 – Chloris aux enfers

Un pensiero voli in ciel,                Qu’une pensée vole au ciel
se in cielo è quell’alma bella,        si c’est au ciel que se trouve
che la pace m’involò.                     cette belle âme qui troubla ma paix.
Se in Averno è condannata.           Si en enfer il est damné
per avermi disprezzata,                  pour m’avoir méprisée,
io dal regno delle pene.                 au royaume des douleurs
il mio bene rapirò.                         j’enlèverai celui qui fut mon aimé.

Haendel – Delirio amoroso – Première aria

Affligeante banalité, certes, de dire une fois de plus combien la mythologie gréco-latine a inspiré les musiciens et librettistes depuis la Dafné (première femme aimée d’Apollon) de Jacopo Peri en 1598, opéra perdu et reconnu comme le tout premier de l’histoire.
Emboitant le pas de l’Orfeo de Monteverdi, de 1607, ils ne cesseront plus, jusqu’à nos temps modernes, de faire de ces personnages mythiques les héros et les héroïnes de leurs créations. Sur les scènes des théâtres lyriques Rameau convoquera Hippolyte et Aricie, Lully et César Franck, chacun à son tour, inviteront Psyché, Purcell redonnera vie à Didon et Énée, Mozart, jeune prodige de 11 ans en état de grâce, flattera les amours homophiles d’Apollon et Hyacinthe et Berlioz, devenu lui-même démiurge, offrira en cinq actes et neuf tableaux flamboyants et tragiques, Les Troyens à son public. Il faut arrêter la liste.

Chloris par Botticelli « Le Printemps » détail

.
Parmi ces héros de la mythologie incarnés dans les œuvres musicales, ceux, ou celles, qui, à l’instar d’Orphée ont fait leur catabase, semblent toutefois provoquer un regain d’intérêt. Mystères et fascination du voyage aux Enfers, au « royaume des douleurs », pour reprendre l’expression de la tendre Chloris.

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C’est à travers un songe inventé pour elle par le cardinal Pamphili que cette nymphe des fleurs et des plantes, va faire sa catabase, dans l’exubérante cantate profane – en forme d’opera seria – Delirio Amoroso, que compose, en 1707, le jeune Haendel fraichement arrivé à Rome.

Georg Friedrich Haendel – 1720 – Attribué à James Thornhill – Cambridge, Fitzwilliam Museum

Cantate « Delirio Amoroso »

Après une ouverture orchestrale conduite par le plus bucolique des instruments, le hautbois, donnant le ton pastoral du sujet, la soprano, pour l’instant récitante, introduit l’histoire : Thyrsis, son bienaimé est mort. Et comme il méprisait son amour elle imagine – là est son « délire » –  qu’il est désormais en enfer où il paie son indifférence. Avec la première aria « Qu’une pensée vole au ciel… », devenue Chloris éplorée par le deuil, elle décide d’aller le sauver du feu éternel. Voyage infructueux, Thyrsis continue de lui échapper. Pourtant, dans un ultime élan compassionnel elle l’éloigne malgré lui des sévices de l’enfer et l’accompagne jusqu’aux Champs Élysées qu’elle illustre par un dernier menuet délicieux :

« Sur ces rives douces et sereines chaque fleur nait d’elle-même avec le sourire ».

Et la soprano redevient narratrice pour une évidente conclusion : tout cela n’était qu’imaginaire !

Et si elle ne voyait plus la belle lumière
D’un soleil qui s’était éteint
Elle l’aura au moins vu dans ses rêves

Quel beau rêve partagé entre les délices et les broderies d’une voix d’exception et les brillants solos d’instruments dont Haendel se souviendra dans ses futures compositions.

Kateryna Kasper (soprano)
Freiburger Barockorchester
René Jacobs
(direction)

Musiques à l’ombre – 8 – Quel cadeau !

Baignoires de roses rouges, poèmes enflammés, bijoux insolents d’éclat, spectaculaires eldorados, sérénades énamourées sur les eaux de lointaine lagune, et mille autres extravagances… Nos idées foisonnent, Messieurs, lorsqu’il s’agit de gâter la femme que nous chérissons !


Mais lequel d’entre nous a-t-il jamais réveillé sa bienaimée, le jour de son anniversaire, pour la remercier du jeune fils qu’elle lui a récemment donné, en dirigeant, depuis les escaliers qui conduisent à sa chambre, une quinzaine de musiciens – la maison ne pouvant en recevoir plus – jouant pour elle une œuvre unique qu’il aurait à peine composée, pleine d’une pastorale tendresse, où des chants d’oiseaux feraient écho à de langoureux soupirs… et qui, cent-cinquante ans plus tard, constituerait une des valeurs les plus sures et cependant une des pièces les plus émouvantes du répertoire des grandes formations symphoniques ?

N’est pas Richard Wagner qui veut !

Siegfried-Idyll

Tribschener Idylle mit Trust-Vogelsang und Orange-Sonnenaufgang, als Symphonischer Geburtstagsgruß. Senneur dargebracht Cosima von Ihrem Richard – 1870

Idylle de Tribschen avec le chant d’oiseau de Fidi* et le lever du soleil orange. Cadeau d’anniversaire symphonique à Cosima de la part de son Richard – 1870

*Fidi = diminutif de Siegfried

Orchestre de Chambre de Norvège
Direction : Antje Weithaas (violon)

Cosima & Richard Wagner

Sans la signature de Cosima Wagner, cette page d’un journal qui n’avait aucune intention d’être un jour publié, laisserait volontiers accroire qu’elle est extraite d’un conte de fées dont l’auteur, distrait par trop d’émotion, aurait omis le traditionnel « il était une fois ».

Dimanche 25 décembre 1870
Sur cette journée, mes enfants, je ne peux rien vous dire, rien sur mes sentiments, rien sur mon humeur, rien, rien, rien. Je vais juste vous raconter succinctement et clairement ce qui s’est passé. Quand je me suis réveillée j’ai entendu du bruit, le son grandissait, je savais que je ne rêvais pas, il y avait vraiment de la musique, et quelle musique ! Dès qu’elle se fut arrêtée, Richard vint me voir avec les cinq enfants et me remit la partition de son « Symphonischer Geburtstagsgruß » (cadeau d’anniversaire symphonique). J’étais en larmes, mais toute la maison aussi ; Richard avait installé son orchestre dans l’escalier et consacrait ainsi pour toujours notre Tribschen ! « Idylle de Tribschen avec chant d’oiseau de Fidi et lever de soleil orange » — ainsi s’appelle l’œuvre. […]  Après le petit déjeuner, l’orchestre se rassembla de nouveau, et une fois de plus l’ Idylle retentit dans le hall inférieur, nous touchant tous profondément […]  Les musiciens jouèrent aussi le cortège nuptial de Lohengrin,  le Septuor de Beethoven, et, pour finir, encore une fois l’œuvre que je n’entendrai jamais assez ! — Alors, je comprenais enfin tout le travail de Richard en secret…
« Maintenant, laisse-moi mourir ! », lançai-je à Richard.

Cosima Wagner – Journal