Fulgurances – XXVIII – Frémir

Horacio Banegas 
auteur, compositeur, interprète argentin

 

‘Soy de la tierra’

par

Gabriela Cuicchi

Guitare : Walter Amadeo

.

 

..♦

Soy un latido en la tierra, 
tal vez un pájaro, un alma.

tal vez un pájaro, un alma
 
Soy fantasia constante,
la voz, el eco y la tarde,
la voz, el eco y la tarde.
 
A donde grillos y estrellas
se vuelven una ilusión.
 
Soy un ayer y un mañana,
sólo un perfume en el aire,
pañuelo alegre en la zamba
terron agreste es mi carne
Y un triste arrullo de urpila
agita mi corazón.
 
Y en las alas de una nube
mi corazón alza vuelo
Y en la flor de una esperanza
baila un malambo de fuego,
baila un malambo de fuego.
 
Cuando en mis párpados arden
las rubias trenzas del Sol,
 
hachando el monte del tiempo
desgajo rima y poesía
tiernas plegarias que anidan
en alas algún silencio,
en alas algún silencio.
 
Tierra desde el sentimiento
por donde va mi ilusión.
Y en las alas de una nube
mi corazón alza vuelo
Y en la flor de una esperanza
baila un malambo de fuego,
baila un malambo de fuego.
 
Cuando en mis párpados arden
las rubias trenzas del Sol.
 
Soy un latido en la tierra,
tal vez un pájaro, un alma
tal vez un pájaro, un alma.
Je suis une pulsation dans la terre
peut-être un oiseau, une âme
peut-être un oiseau, une âme.
 
Je suis un mythe persistant,
la voix, l’écho et le soir,
la voix, l’écho et le soir.
 
Où les grillons et les étoiles
deviennent une illusion.
 
Je suis un hier et un demain,
juste un parfum dans l’air,
un mouchoir joyeux dans la zamba*
une motte sauvage, c’est ma chair
Et une triste berceuse d’oisillon
fait vibrer mon cœur.
 
Et sur les ailes d’un nuage
mon cœur s’envole
Et dans la fleur d’un espoir
danse un malambo*de feu,
danse un malambo de feu.
 
Quand sur mes paupières brûlent
les tresses blondes du soleil,

en taillant dans la montagne du temps
je déchire la rime et la poésie
de tendres prières qui se nichent
sur les ailes du silence,
sur les ailes du silence.
 
Terre de mon désir
terre de mes illusions.
Et sur les ailes d’un nuage
Mon cœur s’envole
Et dans la fleur d’une espérance
danse un malambo de feu,
danse un malambo de feu.
 
Quand sur mes paupières brûlent
les tresses blondes du soleil.
 
Je suis une pulsation dans la terre
peut-être un oiseau, une âme
peut-être un oiseau, une âme.

*danses folkloriques argentines

Fulgurances – XXVII – Errance

Edmond Jabès 1912-1991

J’ai quitté une terre qui n’était pas la mienne,
pour une autre, qui non plus, ne l’est pas.
Je me suis réfugié dans un vocable d’encre,
ayant le livre pour espace,
parole de nulle part,
étant celle obscure du désert.
Je ne me suis pas couvert la nuit.
Je ne me suis point protégé du soleil.
J’ai marché nu.
D’où je venais n’avait plus de sens.
Où j’allais n’inquiétait personne.
Du vent, vous dis-je, du vent.
Et un peu de sable dans le vent.

in Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format
Gallimard, 1989

∞

Chanson de l’étranger

Je suis à la recherche
d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
que depuis que je le cherche.
A-t-il mes yeux, mes mains
et toutes ces pensées pareilles
aux épaves de ce temps ?
Saison des mille naufrages,
la mer cesse d’être la mer
devenue l’eau glacée des tombes.
Mais, plus loin, qui sait plus loin ?
Une fillette chante à reculons
et règne la nuit sur les arbres,
bergère au milieu des moutons.
Arrachez la soif au grain de sel
qu’aucune boisson ne désaltère.
Avec les pierres, un monde se ronge
d’être, comme moi, de nulle part. 

In Je bâtis ma demeure (1943-1957) – Gallimard

Fulgurances – XXVI – En redingote…

Os mortos de sobrecasaca

Havia a urn canto da sala um album de fotografias intolerâveis,
alto de muitos métros e velho de infinitos minutos,
em que todos se debruçavam
na alegria de zombar dos mortos de sobrecasaca.

Um verme principiou a roer as sobrecasacas indiferentes
e roeu as paginas, as dedicatôrias e mesmo a poeira dos retratos.
Sô näo roeu o imortal soluço de vida que rebentava
que rebentava daquelas paginas.

Poème extrait de Sentiment du monde
(Sentimento do mundo) – 1940

Carlos-Drummond de Andrade
(Brésil 1902-1987)

 

Source :
Contre-jour – Cahiers littéraires
– Neuf poèmes inédits en français –

Traduits du portugais par
Maria doCarmo Campos et Michel Peterson

Les morts en redingote

Il y avait dans un coin de la pièce un album de photographies intolérables,
haut de plusieurs mètres et vieux de minutes infinies,
où tous se penchaient
dans la joie de se moquer des morts en redingote.

Un ver a commencé à ronger les redingotes indifférentes
et à ronger les pages, les dédicaces et même la poussière des portraits.
La seule chose qu’il n’a pas rongée c’est l’immortel sanglot de vie qui sourdait
qui sourdait de ces pages-là.

Fulgurances – XXV – Numineux

Wolfgang Amadeus Mozart 1756-1791

Natalie Dessay (soprano)
chante 
‘Et Incarnatus Est’
extrait de la Messe en Ut mineur

(En répétition avec le chef d’orchestre Louis Langrée)

Fulgurances – XXIV – Quelle maison !

René-Guy Cadou 1920-1951

Celui qui entre par hasard dans la demeure d’un poète
Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui
Que chaque nœud du bois renferme davantage
De cris d’oiseaux que tout le cœur de la forêt
Il suffit qu’une lampe pose son cou de femme
À la tombée du soir contre un angle verni
Pour délivrer soudain mille peuples d’abeilles
Et l’odeur de pain frais des cerisiers fleuris
Car tel est le bonheur de cette solitude
Qu’une caresse toute plate de la main
Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes
La légèreté d’un arbre dans le matin.

in Hélène ou le Règne Végétal  – Seghers (1981)

Fulgurances – XXIII – ‘Racines’

Pierre Seghers 1906-1987

 

 

Laurent Terzieff

dit un poème de

Pierre Seghers

Racines

Si je m’endormais au cœur du Rien dans des confins rongés d’eaux grises
Si je naissais dans des berceaux taillés dans le cœur des géants
Si j’avais le soleil pour dais, la nuit pour traîne et si le cœur
Du Monde résonnait avec les oiseaux sauvages dans mon cœur

Alors peut-être au centre de tout naîtrait une rose
Non plus un cri, mais une fleur vive dans un jardin
Et toutes les rumeurs, le bruit du ressac, le train des houles
Se tairaient pour une seule rose et son parfum.

Les arbres morts reverdiraient pour remonter dans leur voyage
Pour annoncer que sur les plages les hauts nuages et les vents
Ne croient plus aux Dieux morts, que tout revit dans la durée
D’une fleur d’un seul jour, que le temps partage le temps,

Et que tout continue et que tout recommence
Que l’intérieur regarde et parle et refleurit
Dans le silence revenu où l’on entend battre une rose.

Fulgurances – XXII – Bate-Coxa*

Marco Pereira

 

 

Compositeur et guitariste
né à Sao Paulo en 1956

 

 

 

 

Yamandu Costa  &  Elodie Bouny

‘Bate-Coxa’

*Bate coxa : lutte dansée brésilienne plus ou moins dérivée de la Capoeira, consistant à déstabiliser l’adversaire par des coups de pieds portés aux mollets et aux cuisses. 

Fulgurances – XXI – Enfance

Emile Claus 1849-1924 – Scène pastorale

L’enfant et la rivière

De sa rive l’enfance
Nous regarde couler :
« Quelle est cette rivière
Où mes pieds sont mouillés ;
Ces barques agrandies,
Ces reflets dévoilés,
Cette confusion
Où je me reconnais,
Quelle est cette façon
D’être et d’avoir été ? »

Et moi qui ne peux pas répondre
Je me fais songe pour passer aux pieds d’une ombre.

Jules Supervielle 1884-1960

 

 

in La Fable du monde – Gallimard

Fulgurances – XX – Le Cid, de…

El Cid Campeador – by Anna Hyatt Huntington – 1923

Le Cid

Mise en voix très personnelle – 05/2008

Le palais de Gormaz, comte et gobernador
est en deuil ; pour jamais dort couché sous la pierre
l’hidalgo dont le sang a rougi la rapière
de Rodrigue appelé le Cid Campeador.

Le soir tombe. Invoquant les deux saints Paul et Pierre
Chimène, en voiles noirs, s’accoude au mirador
et ses yeux dont les pleurs ont brûlé la paupière
regardent, sans rien voir, mourir le soleil d’or…

Mais un éclair, soudain, fulgure en sa prunelle :
sur la plaza Rodrigue est debout devant elle !
Impassible et hautain, drapé dans sa capa,

le héros meurtrier à pas lents se promène :
– « Dieu ! » soupire à part soi la plaintive Chimène,
« qu’il est joli garçon l’assassin de Papa ! »

Georges Fourest 1864-1945

 

 

in « La négresse blonde » (1909)

Fulgurances – XIX – Eaux noires

Alejandra Pizarnik 1936-1972

L’obscurité des eaux

J’écoute le bruit de l’eau qui tombe dans mon sommeil. Les mots tombent comme l’eau moi je tombe. Je dessine dans mes yeux la forme de mes yeux, je nage dans mes eaux, je me dis mes silences. Toute la nuit j’attends que mon langage parvienne à me configurer. Et je pense au vent qui vient à moi, qui demeure en moi. Toute la nuit, j’ai marché sous la pluie inconnue. On m’a donné un silence plein de formes et de visions (dis-tu). Et tu cours désolée comme l’unique oiseau dans le vent.

in L’Enfer musical, – Ypsilon éditeur – 10/2012. – Traduction : Jacques Ancet.

Fulgurances – XVII – Liberté !

Corey Butler (piano) & Jackie Richardson (voix)

‘Hymn to Freedom’

Cet hymne emblématique à la Liberté a été composé par le musicien de jazz canadien Oscar Peterson (1925-2007), en 1962, alors que la lutte pour les droits civiques s’intensifiait en Amérique du Nord.
Les paroles sont de Harriette Hamilton.

When every heart joins every heart and together yearns for liberty,
That’s when we’ll be free.

Si tous les cœurs se joignent à tous les cœurs et aspirent ensemble à la liberté,
Alors nous serons libres.

When every hand joins every hand and together moulds our destiny,
That’s when we’ll be free.

Si chaque main se joint à chaque main pour façonner ensemble notre destin,
Alors nous serons libres.

Any hour any day, the time soon will come when we will live in dignity,
That’s when we’ll be free.

Le temps viendra bientôt où à toute heure de chaque jour nous vivrons dans la dignité,
Alors nous serons libres.

When everyone joins in our song and together singing harmony,
That’s when we’ll be free.

Si tout le monde se joint à notre chant pour qu’ensemble en harmonie nous chantions,
Alors nous serons libres.

Fulgurances – XVI – Charité

Claude Debussy 1862-1918

Pièce pour l’oeuvre « Vêtement du blessé »
Page d’album –
L.133

Olga Scheps (piano)

Fulgurances – XIV – Caresser l’obscur

François Cheng (né en 1929)

Caresser l’obscur
S’enfoncer dans la nostalgie
           du marais
Retrouver l’instant
Où les poissons ensevelis

Se redéploient
           en milans
           en effraies
Dans l’odeur des vagues figées

Le ragondin sortant des roseaux
Avale un quartier de lune
Puis s’endort à même l’immense bruissement
Que propagent mille lieues à la ronde
Les canaux de sang
           aux anciens flux et reflux
Qui se souviennent
Qui viennent

Qui dira notre nuit – Arfuyen – 2003

Fulgurances – XII – Question

Comment rassembler
Les mille infimes débris
De chaque homme ?

Georges Séféris (Smyrne, Grèce, 1900-1971)

 


Extrait de Trois poèmes secrets
Traduit du grec par Jacques Lacarrière

 

Fulgurances – XI – Le temps des lilas

Ernest Chausson 1855-1899

Ruby Hugues (soprano)

accompagnée par le BBC Symphony Orchestra
sous la direction de Pascal Rophé  

« Le temps des lilas »
extrait du ‘Poème de l’amour et de la mer’

Le temps des lilas et le temps des roses
Ne reviendra plus à ce printemps ci ;
Le temps des lilas et le temps des roses
Est passé, le temps des œillets aussi.

Le vent a changé, les cieux sont moroses,
Et nous n’irons plus courir, et cueillir
Les lilas en fleur et les belles roses ;
Le printemps est triste et ne peut fleurir.

Oh ! joyeux et doux printemps de l’année
Qui vins, l’an passé, nous ensoleiller,
Notre fleur d’amour est si bien fanée,
Las ! que ton baiser ne peut l’éveiller !

Et toi, que fais-tu ? pas de fleurs écloses,
Point de gai soleil ni d’ombrages frais ;
Le temps des lilas et le temps des roses
Avec notre amour est mort à jamais.

Maurice Bouchor