La vie, une promesse…

La poésie de Barbara Auzou jumelle la grâce fragile d’un papillon et l’état d’être du visionnaire.

Ile Eniger – Préface de Grand comme – éditions unicité / 2024  

Grand comme (extraits : pages 94 à 96)

vivre au fond est une énigme
sur une route d’herbes et d’encres
sauvages
nous avons grandi trop vite
dans d’illusoires jardins
aux lèvres nos harmonicas
comme seuls accordéons de voyage

on nous a dit
il n’y a rien dans l’orbite des pierres
passez votre chemin
on nous a dit
la rose évasive s’évanouit au matin
soyons quittes
on nous a dit que l’invasion du lierre
étouffait l’amour
et la peau de chagrin que la rosée excite

on a feuilleté herbiers et dictionnaires
cherchant à comprendre en vain
la belle inquiète son parfum de romarin
sa beauté ordinaire qui s’invite
parfois en nos mains
pourtant une étoile au loin s’accroche
à son dernier empire
assommée de petit matin et
elle t’empoignera tout à l’heure
par les pans de ta veste
par les plis de ton cœur
et par les très longs cheveux de la conscience claire
tu verras alors danser sans la moindre peine
tout ce que la vie promet de mort
et les formidables efforts pour la combler
depuis le premier jour

Barbara Auzou

Elle viendra – 15 – Dernier regard

Toute confidence exige d’être méritée. (Jean-Claude Pirotte – Cavale)

Même si tout s’arrêtait là… 

Même si tout s’arrêtait là,
Au dernier souffle, à la fosse, à la cendre,
Même s’il me fallait descendre
Ces escaliers qui ne conduisent nulle part,

Cela valait la peine d’être né,
D’avoir bu à longs traits le vin de l’existence,
D’avoir connu des joies et des douleurs intenses,
D’avoir aimé, d’avoir lutté, d’avoir pleuré.

Je n’ai pourtant pas fait des étincelles,
Rien que ces choses que l’on dit très ordinaires.
Mes fautes ne sont pas des actes mais des manques.
Je confesse médiocrité.

Mais j’ai parfois marché sur l’eau, flotté dans l’air,
Je me suis vu sur la plus haute vague,
J’ai respiré un peu d’éternité.

Liliane Wouters –  Belgique 1930-2016

.

in Le livre du soufi (Le Taillis Pré – 2009) 

Elle viendra – 14 – ‘Mourir de mourir’

Deux poèmes extraits de :

 

J’arrive au bord de la falaise,
c’est la terminaison du temps.
Mes derniers pas sur la planète
ne font pas retourner l’oiseau.

Jamais le jour ne fut si beau
avec ses arbres que mordorent
les automnes et les crépuscules.

Nous déjeunons sous un reste d’ombrage
parmi les brises au langage inaudible
en qui se perd le peu que nous disons.

Le ciel n’est plus voilé que dans nos yeux.
Laissons voguer l’abeille encore
quand déjà ce n’est plus pour nous.

Jean Grosjean 1912-2006
Adieu le cornouiller sanguin,
le muflier rouge sur la pente,
l’éventail du mirobolant,
les degrés de l’escalier courbe
et l’art du chemin transversal.
.
Les sueurs, les travaux et les pluies
n’ont donc fait ce jardin tranquille
avec son balustre à sédum
entre la rose et les fraisiers
que pour le quitter comme un rêve.
.
Le vent caressait les feuillages
ici moins tristement qu’ailleurs.
.

Quitter ce lieu me fend le cœur
et c’est de mourir que je meurs.

Manon inoubliable

Manon, Manon Lescaut !
N’aurions-nous lu qu’un seul livre, qu’un seul roman, qu’une seule histoire tragique de passion amoureuse, n’aurions-nous vu et entendu qu’un seul opéra, de Massenet ou de Puccini, n’aurions-nous assisté qu’à une unique pièce de théâtre, de Marivaux, de Marcel Aymé ou autre Jean-Paul Sartre, n’aurions-nous visionné qu’un seul film, de Jean Delannoy ou peut-être de Clouzot, n’aurions-nous applaudi debout qu’une seule ballerine mourant en scène, chaussons aux pieds, sous les tendres caresses de son malheureux amant, nous aurions très probablement, d’une manière ou d’une autre, traversé quelques pages, sauvées des flammes, de l’oeuvre mythique de ce cher Abbé Prévost.

Pascal Dagnan-BouveretL’enterrement de Manon Lescaut

Pourrions-nous oublier ces tristes héros, Manon et Des Grieux – aussi jeunes que nous l’étions nous-mêmes jadis les découvrant – dont nous devions alors doctement analyser les comportements et qui faisaient couler plus de sueur sur nos fronts contraints à l’érudition que d’encre sur nos copies ou de larmes dans nos yeux pétillants d’insouciance ?

Manon, énigmatique Manon, sensuelle et fourbe, innocente et manipulatrice, ange et catin, qui n’est jamais aussi vivante dans nos souvenirs qu’à l’ultime instant de son tragique destin.

— Chante Manon, « seule, perdue, abandonnée », depuis ce lointain désert, la désespérance de ton dernier souffle ! Puccini lui-même a composé ta musique.

Asmik Grigorian (soprano)
« Sola, perduta, abbandonata »
Air final de l’opéra de Puccini « Manon Lescaut »

Maintenant, tout mon horrible passé ressurgit,
et il repose vivant devant mon regard.
Ah, il est taché de sang !
Ah, tout est fini !
Asile de paix, maintenant j’invoque la tombe.
Non, je ne veux pas mourir !
Amour, aide-moi ! Non !

— Danse Manon, avec ton compagnon d’infortune, les derniers sursauts de votre impossible amour ! Kenneth MacMillan a chorégraphié vos pas ; Jules Massenet avait mis le drame en musique.

Le Chevalier Des Grieux se confie ; l’Abbé Prévost ouvre les guillemets :

« Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement. »  

♥♥♥

Elle viendra – 13 – Suicidio !

SuicidioIn questi fieri momentiTu sol mi resti

Amour, passion, pouvoir, complot, trahison, mensonge, dissimulation… Et, apothéose de la tragédie humaine, la mort, violente de préférence, pour que l’opéra demeure l’Opéra.
Et si le crime fait largement florès, autant sur les scènes baroques que dans les livrets romantiques, le suicide n’y est pas en reste qui comptabilise (suicides et tentatives) 122 actes du genre sur 337 opéras recensés (source Rough Guide to Opera – 2007).

Toujours intacte notre émotion devant ce drame humain que la voix de soprano, plus que toute autre, imprime profondément dans nos coeurs : inoubliable Didon que Purcell laisse mourir en scène ; merveilleuse Norma s’offrant souveraine, en compagnie de Pollione, aux flammes du bûcher allumé par Bellini ; Isolde, encore, dans un dernier souffle énamouré (Dans le torrent déferlant, / dans le son retentissant, / dans le souffle du monde / me noyer, / sombrer inconsciente / bonheur suprême !), se laissant magnifiquement emporter par « la mort d’amour » sur le cadavre encore chaud de Tristan à qui Wagner vient d’ôter la vie…!

Mais Gilda…! Mais Cassandre…! Mais Juliette…!

… Et La Gioconda !

Les femmes naissent et meurent dans un soprano qui paraît indestructible. Leur voix est un règne. Leur voix est un soleil qui ne meurt pas.

Pascal Quignard – La leçon de musique, Paris, Hachette littérature, 1998

Que l’on soit ou pas aficionado de l’art lyrique, c’est Maria Callas, soprano iconique, que son oreille se prépare aussitôt à entendre lorsqu’est évoqué « Suicidio », le célèbre air qui termine en apothéose vocale l’opéra de Amilcare Ponchielli, « La Gioconda ».

Imaginerait-on ce grand air de soprano dramatique confié à une mezzo-soprano, fût-elle l’incomparable cantatrice Brigitte Fassbaender à qui le répertoire allemand de Bach à Mahler doit tant de merveilleuses interprétations ?

N’imaginons plus ! Écoutons-la lancer son tragique appel au suicide : « Suicidio » !
Tout ici est pâte humaine, souple et chaude, chair sensuelle, peau frissonnante, implorant la lame libératrice.

Quatrième et dernier acte : 

 Pour La Gioconda, jeune chanteuse des rues, le drame atteint au paroxysme : sa mère a disparu et Enzo, l'amour de sa vie, lui préfère une autre femme, Laura. Pour amadouer le maléfique espion Barnaba afin qu'il ne porte atteinte ni à la vie de sa mère aveugle, ni à la liberté du jeune couple, Gioconda, noble et généreuse, a promis de se donner à lui. Elle est au comble de ses souffrances quand le sinistre personnage réclame l'exécution de sa promesse. Une dague n'est pas loin de sa main délicate ; elle la plante dans sa propre poitrine avant d'entendre l'infâme Barnaba lui avouer qu'il a fait noyer la pauvre vieille femme.
GIOCONDA
SuicidioIn questi fieri momentiTu sol mi restiE il cor mi tentiUltima voceDel mio destinoUltima croceDel mio cammino
.
E un dì leggiadroVolava l’orePerdei la madrePerdei l’amorePerdei l’amoreVinsi l’infausta
.
Gelosa febbreOr piombo esaustaOr piombo esaustaFra le tenebreFra le tenebre
.
Tocco alla metàDomando al cieloDomando al cieloDi dormir quietaDi dormir quietaDentro l’ave
.
Domando al cieloDi dormir quietaDentro l’aveDentro l’aveDomando al cieloDi dormir quietaDentro l’ave

¤ ¤ ¤

Maria Callas
La Gioconda – « Suicidio »
version 1959

.GIOCONDA
.
Suicide ! En ces
moments terribles,
tu es tout ce qui me reste
et tentes mon cœur,
ultime voix
de mon destin,
ultime croix
de mon chemin.
Autrefois, les heures

S’écoulaient avec insouciance…
J’ai perdu ma mère,
J’ai perdu mon amour,
J’ai vaincu la sinistre
Fièvre de la jalousie !
Maintenant, épuisée,
 je m’enfonce dans les ténèbres !
Je touche au but…
Je demande au Ciel
de me laisser dormir sereinement
dans mon tombeau.
.

Le désir, la vie…

Publié sur « Perles d’Orphée » le 28/12/2012 sous le titre ‘Je suis mort…’

Je suis mort parce que je n’ai pas le désir,
Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder,
Je crois posséder parce que je n’essaye pas de donner ;
Essayant de donner, on voit qu’on n’a rien,
Voyant qu’on n’a rien, on essaye de se donner,
Essayant de se donner, on voit qu’on n’est rien,
Voyant qu’on est rien, on désire devenir,
Désirant devenir, on vit.

Mai 1943

René Daumal 1908-1944

Elle viendra – 12 – Demain…

« Tomorrow and tomorrow and tomorrow… »

Devenue reine d’Écosse après avoir tant exhorté son époux à commettre l’odieux régicide qui les a conduits tous deux sur le trône, Lady Macbeth, hantée par le remords et la culpabilité vient de se donner la mort.
Très affecté par cette nouvelle, le roi Macbeth délivre ces quelques réflexions intimes sur le sens de la vie dans un célèbre soliloque.
Roi et criminel, on n’en est pas moins homme :

MACBETH :

She should have died hereafter ;
There would have been a time for such a word.—
Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow,
Creeps in this petty pace from day to day,
To the last syllable of recorded time ;
And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. Out, out, brief candle !
Life’s but a walking shadow ; a poor player,
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more. It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing.

Acte V, Scène 5.

MACBETH

Elle aurait dû attendre pour mourir ;
Le moment serait toujours venu de prononcer ces mots.
Demain, et puis demain, et puis demain,
Glisse à petits pas de jour en jour,
Jusqu’à la dernière syllabe du registre du temps ;
Et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous
Le chemin de la mort poussiéreuse.
Éteins-toi, éteins-toi, courte flamme !

La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur
Qui s’agite et se pavane son heure durant sur la scène
Et puis qu’on n’entend plus ; c’est une fable
Dite par un idiot, pleine de fracas et de fureur,
Et qui ne signifie rien.

Elle viendra – 11 – ‘Elle aura tes yeux’

Verrà la morte e avrà i tuoi occhi

Verrà la morte e avrà i tuoi occhi

La mort viendra et elle aura tes yeux

questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo.

cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde.

I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.

Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.

Cosi li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

Per tutti la morte ha uno sguardo

La mort a pour tous un regard.

Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.

La mort viendra et elle aura tes yeux

Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.

Ce sera comme cesser un vice,
comme voir ressurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.

Scenderemo nel gorgo muti.

Nous descendrons dans le gouffre muets.

22 marzo 1950

Cesare Pavese 1908-1950

 

 

 

 

 

Le 30 avril 2009, René de Ceccatty commente dans un article du "Monde des Livres" la biographie de Cesare Pavese que vient de publier Lorenzo Mondo : "Cesare Pavese, une vie".


Son billet commence ainsi :

- Puisqu’il est difficile de faire abstraction de son suicide lorsqu’on se penche sur la vie et l’œuvre de Cesare Pavese, autant commencer par cette tragédie. Entre le samedi 26 août et le dimanche 27 août 1950, dans une chambre quelconque de l’Albergo Roma de Turin, près de la gare, l’écrivain, âgé de 42 ans (il les aurait eus deux semaines plus tard), avale vingt comprimés de somnifère et meurt. La surprise n’est certes pas totale, car son désespoir était perceptible depuis plusieurs semaines. Il vient pourtant de remporter le prix Strega pour Le Bel Eté, il a rencontré une femme censée remplacer Constance Dowling, l’actrice américaine qui lui a inspiré ses plus beaux poèmes. « On ne se tue pas par amour d’une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, misère, absence de défenses, néant. » Il était voué à devenir un phare de l’après-guerre après avoir failli être un martyr politique.

Elle viendra – 10 – ‘Du fond du corps’

Du fond du corps

Il ne dormait pas, il passait des heures aux aguets, finissant par distinguer dans l’enchevêtrement des sons les rumeurs les plus infimes, l’araignée tissant sa toile ou, encore moins perceptible, la lumière ouvrant son chemin à la force du poignet dans le velours épais des rideaux. Le silence venait tard, une fois disparu l’écho des derniers pas. C’est alors seulement que la netteté gagnait ces coups venus du fond de son corps. Ils avaient toujours été présents, mais ce n’est que dans ces moments-là qu’ils surgissaient purifiés de tout autre bruit, chacun avec son profil de poignard. Jusqu’à quand allaient-ils durer ? Car une heure viendrait, aucun doute là-dessus, où le désert de la nuit et le silence du corps formeraient une seule substance, inséparable à jamais de la fièvre de la rosée, quand matinale elle monte les dernières marches.

Eugenio De Andrade Portugal  1923 – 2005

.

Extrait de ‘ Versants du regard et autres poèmes en prose
Éditions de la Différence – Patrick Quillier traducteur

Elle viendra – 9 – ‘Admissions’

Il y a de nombreuses années – je n’avais pas encore obtenu mes galons de « Web-navigator » -, j’avais découvert avec plaisir, lors d’une traversée tourmentée de la « toile », le texte de cette petite poésie humoristique juste signée des initiales JLW. N’ayant pu retrouver son auteur, je m’octroyais la liberté de l’enregistrer à destination de mes amis.

Enregistré en 2002

visage-du-diable-sur-fond-noir

Ce texte enregistré il y a plus de vingt ans aura donc fini par trouver son actualité…

Jeune on rédige son C.V.
Plus tard on écrit ses mémoires.
Et puis vient le temps des archives…

L’avant-dernière demeure : la boîte-archive : le véritable enfer

Elle viendra – 7 – Beauté de l’inutile

C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière.

Cyrano de Bergerac

Scène finale de ‘Cyrano de Bergerac’ d’Edmond Rostand
Extrait du téléfilm réalisé par Claude Barma pour la RTF en 1960

Cyrano : Daniel Sorano
Roxane : Françoise Christophe
Ragueneau : Michel Galabru
Le Bret : Jean Topart

Et puis mourir n’est rien, c’est achever de naître.

Savinien Cyrano de Bergerac – La mort d’Agrippine

Elle viendra – 6 – Latine ? Anglaise ?

‘Nous mourrons sans vengeance, mais mourons. Oui, c’est bien ainsi
qu’il me plaît de descendre chez les ombres…’

Ainsi avait parlé Didon, et avant qu’elle n’achève, ses servantes la voient retombée sur le fer, l’épée couverte d’une écume de sang, ses mains sans vie.

Virgile – L’Énéide – Livre IV (Le suicide de Didon)

§

En ces temps lointains de ma jeunesse, lourdement armés de notre « GAFFIOT » – les latinistes qui ont survécu n’auront pas oublié combien ce dictionnaire pesait dans nos cartables – nous nous battions avec le vers alambiqué de L’Énéide pour essayer de comprendre quelque chose à la Guerre de Troie racontée par Virgile. Si le récit des combats et la beauté d’Hélène parvenaient parfois à capter notre attention, les amours bouleversées de Didon et Énée n’avaient pas, en revanche, le pouvoir d’aiguiser nos passions..

Le nom ‘Didon’ exerçait pourtant sur notre petit groupe un étrange pouvoir pavlovien: était-il prononcé que le plus vif d’entre nous lançait aussitôt à la compagnie (même en plein cours) une citation, au demeurant exercice de diction, qui dite à toute vitesse devenait, à notre grande satisfaction, une énigme vocale indéchiffrable pour ceux de nos copains qui n’étaient pas encore initiés :

                   « Didon dîna, dit-on, du dos d’un dodu dindon. »

Augustin Cayot – 1711 – Mort de Didon

Lequel d’entre nous – l’aîné avait-il fêté ses 13 ans ? –  se serait-il préoccupé du sort tragique de cette reine mythologique fondatrice de Carthage, dont Virgile, assisté avec ferveur par notre professeur, s’évertuait à nous dire – en latin de l’âge d’or – la souffrance ?  Cette reine qui, accueillant dans son palais Énée défait à Troie, en devient amoureuse et s’unit à lui sur les conseils de sa sœur. Cette reine qui, à peine l’union avec Énée célébrée, est abandonnée par ce nouvel époux reniant son serment, convaincu par la malveillante insistance de Junon de partir à la reconquête illusoire de Rome. Cette reine, digne jusqu’à en mourir, qui, repoussant la condescendance de son traître époux, empoigne l’épée qu’un jour il lui offrit et se transperce la poitrine en s’exclamant fièrement :

« Moriemur inultae, sed moriamur ! »
Nous mourrons invengée, mais mourons !

Henry Füsli – Mort de Didon

En a-t-il inspiré des poètes, des romanciers, des peintres et des musiciens, ce royal suicide de la célèbre Didon !

Henry Purcell par John Closterman - 1695
Henry Purcell par John Closterman – 1695

Dans l’univers musical, cette tragédie n’inspirera pas moins d’une centaine de pièces lyriques depuis « La Didone » de Cavalli en 1641 jusqu’au « Dido and Aenas » de Britten en 1951, en passant par l’opéra fleuve de Berlioz, « Les Troyens ». Mais c’est sans conteste au justement surnommé ‘Orpheus britannicus‘, Henry Purcell, que revient le mérite d’avoir laissé à la postérité le chef d’œuvre absolu de la musique baroque anglaise avec son opéra « Dido and Aeneas » de 1688.

.Quel plus émouvant chant de désespérance que le lamento final, qu’entonne Didon trahie mais digne, se mourant, l’âme déchirée ?

« When I am laid in earth »

Bouleversante noblesse des derniers instants de notre héroïne tragique dans cette incarnation théâtrale par la sublime soprano au nom prédestiné :

Joyce DiDonato

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Récitatif
Ta main, Belinda, les ténèbres m’envahissent,
Sur ton sein laisse-moi reposer,
Je le voudrais encore, mais la Mort m’emporte ;
La Mort est désormais une invitée bienvenue.

Aria
Quand je serai portée en terre, que mes torts ne créent
Aucun trouble, aucun trouble dans ton cœur ;
Souviens-toi de moi, souviens-toi de moi,
Mais ah ! oublie mon destin.

Elle viendra – 5 – « Im abendrot »*

* Au soleil couchant

O weiter, stiller Friede!
So tief im Abendrot.
Wie sind wir wandermüde–
Ist dies etwa der Tod?

                           Joseph von Eichendorff – Im abendrot

La musique seule peut parler de la mort

André Malraux

Et quand enfin la baguette du chef d’orchestre se lèvera pour le dernier andante, à « l’heure de tous les accomplissements » – c’est ainsi que Rilke appelle le crépuscule du soir –  les musiciens, au rythme céleste d’une voix haute et belle, emporteront, en un cortège de lumières tendrement rougeoyantes, l’ultime clignement de ma paupière vers le soleil couchant.
Ma dernière question portera en elle-même sa réponse : « Serait-ce déjà la mort ? »

Splendeur parmi les splendeurs de la musique que forme la série des « Quatre derniers lieder » de Richard Strauss, « Im abendrot » (Au soleil couchant), est un hymne à la nuit qui vient. Chant serein, hommage lucide et élégiaque à la marche inexorable de la lumière vers les ténèbres et acceptation tranquille de l’inéluctable finitude.
Peut-on rêver, le temps venu, plus bel adieu à la vie ?

« Im abendrot » :

Soprano : Anja Harteros
Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks
Direction Mariss Jansons

Im abendrot

Wir sind durch Not und Freude
gegangen Hand in Hand;
vom Wandern ruhen wir
nun überm stillen Land.

Rings sich die Täler neigen,
es dunkelt schon die Luft,
zwei Lerchen nur noch steigen
nachträumend in den Duft.

Tritt her und laß sie schwirren,
bald ist es Schlafenszeit,
daß wir uns nicht verirren
in dieser Einsamkeit.

O weiter, stiller Friede!
So tief im Abendrot.
Wie sind wir wandermüde–
Ist dies etwa der Tod?

Joseph von Eichendorff

Au soleil couchant

Dans la peine et la joie
Nous avons marché main dans la main ;
De cette errance nous nous reposons
Maintenant dans la campagne silencieuse.

Autour de nous les vallées descendent en pente,
Le ciel déjà s’assombrit ;
Seules deux alouettes s’élèvent,
Rêvant dans la brise parfumée.

Approche, laisse-les battre des ailes ;
Il va être l’heure de dormir ;
Viens, que nous ne nous égarions pas
Dans cette solitude.

Ô paix immense et sereine,
Si profonde à l’heure du soleil couchant !
Comme nous sommes las d’errer !
Serait-ce déjà la mort ?

Richard Strauss (1864-1949) par Yousuf Karsh

Richard Strauss a su dans l’écrin diaphane d’un orchestre, entre murmure et quasi-invisibilité, faire monter comme un chant d’alouette, une voix qui plane en tournoyant au-dessus du pauvre monde d’ici-bas.

Gil Pressnitzer – « La dernière hypnose du vieil enchanteur »

‘Les yeux’

Initialement publié sur « Perles d’Orphée » le 12/02/2013 sous le titre
« Miroirs de mort, les yeux »

Elle s’est réfugiée dans la mort en fourrant sa tête dans un nœud coulant, comme on la cache sous un oreiller.

Boris Pasternak – Prix Nobel de littérature 1958 (à propos de son amie Marina )

Munch - Baiser de la Mort
MunchBaiser de la Mort

Les yeux

Deux lueurs rouges — non, des miroirs !
Non, deux ennemis !
Deux cratères séraphins.
Deux cercles noirs

Carbonisés — fumant dans les miroirs
Glacés, sur les trottoirs,
Dans les salles infinies —
Deux cercles polaires.

Terrifiants ! Flammes et ténèbres !
Deux trous noirs.
C’est ainsi que les gamins insomniaques
Crient dans les hôpitaux : — Maman !

Peur et reproche, soupir et amen…
Le geste grandiose…
Sur les draps pétrifiés —
Deux gloires noires.

Alors sachez que les fleuves reviennent,
Que les pierres se souviennent !
Qu’encore encore ils se lèvent
Dans les rayons immenses —

Deux soleils, deux cratères
— Non, deux diamants !
Les miroirs du gouffre souterrain :
Deux yeux de mort.

                    30 juin 1921

Marina Tsvetaeva (1892-1941) Le ciel brûle

Gauguin - Madame la Mort
GauguinMadame la Mort

la plus belle victoire
sur le temps et la pesanteur
c’est peut-être de passer
sans laisser de trace
de passer sans laisser d’ombre.

Marina Tsvetaeva – Insomnies et autres poèmes – « Se faufiler »

Elle viendra – 4 – La chanter ?

Leben wir denn, wir Menschen, um den Tod abzuschaffen? Nein, wir leben, um ihn zu fürchten und dann wieder zu lieben, und gerade seinetwegen glüht das bißchen Leben manchmal eine Stunde lang so schön.

Hermann Hesse – Der Steppenwolf

Vivons-nous donc, nous autres, pour nous débarrasser de la mort ? Non, nous vivons pour la craindre et aussi pour l’aimer, et c’est grâce à elle que ce petit bout de vie, quelquefois, l’espace d’une heure, brûle d’une flamme si belle.

Hermann Hesse – Le loup des steppes

Θ

Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles
Il semble que la Mort est la sœur de l’amour

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Jean Roger Caussimon (paroles) & Léo Ferré (musique et voix)

« Ne chantez pas la mort ! » 

Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit
Les gens du show-business vous prédiront le bide
C’est un sujet tabou pour poète maudit
La Mort… La Mort

Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles
Il semble que la Mort est la sœur de l’amour
La Mort qui nous attend et l’amour qu’on appelle
Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours
La Mort… La Mort

La mienne n’aura pas, comme dans le Larousse
Un squelette, un linceul ; dans la main, une faux,
Mais fille de vingt ans à chevelure rousse
En voile de mariée, elle aura ce qu’il faut
La Mort… La Mort

De grands yeux d’océan, la voix d’une ingénue,
Un sourire d’enfant sur des lèvres carmin,
Douce, elle apaisera sur sa poitrine nue
Mes paupières brûlées, ma gueule en parchemin,
La Mort… La Mort

Requiem de Mozart et non Danse Macabre,
Pauvre valse musette au musée de Saint-Saëns,
La Mort c’est la beauté, c’est l’éclair vif du sabre,
C’est le doux penthotal, de l’esprit et des sens,
La Mort… La Mort

Et n’allez pas confondre et l’effet et la cause,
La Mort est délivrance, elle sait que le Temps
Quotidiennement nous vole quelque chose,
La poignée de cheveux et l’ivoire des dents
La Mort… La Mort

Elle est euthanasie, la suprême infirmière,
Elle survient à temps, pour arrêter ce jeu,
Près du soldat blessé dans la boue des rizières,
Chez le vieillard glacé dans la chambre sans feu
La Mort… La Mort

Le Temps c’est le tic-tac monstrueux de la montre,
La Mort, c’est l’infini dans son éternité.
Mais qu’advient-il de ceux qui vont à sa rencontre ?
Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter
La Mort… La Mort… La Mort ?

Charles Allan Gilbert All is vanity -1892