Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Dans un siècle dont tant de livres disent les noirceurs alors que ne s’y opposent souvent que des simplismes à la ‘Coué’, l’œuvre de Dhôtel s’avance un peu seule et sans tapage vers cette raie de lumière sous la porte qu’il y a au fond de chacun de nous.
Jean Grosjean
Ode à la manivelle
Le joueur d’orgue de barbarie monologuait : « Puisque vous ne comprenez rien je dois tout vous expliquer.
En haut de mes gammes les coquelicots vers le milieu les bleuets en profondeur les roses noires. Mais les fleurs toutes ensemble ne sont là que pour éclairer les lignes vives de l’amour.
Sur la première portée s’impriment les pieds nus de la fille irremplaçable. La seconde garde le reflet de ses charmes et sourires tandis qu’au fond de l’azur fin après cent tours de manivelle dans un silence apparaît son ravissant corps dévêtu… »
Je suis un pur Sévillan qui ne connut Séville que lorsqu’il en fut parti. Effet d’ailleurs mathématique, car il est aussi nécessaire pour un artiste de s’expatrier pour bien connaître son pays que, pour un peintre, de reculer de quelques pas afin d’embrasser la totalité de son tableau.
‘Rapsodia sinfonica’ (1931)
– Pour le dialogue entre deux cultures, hispanique et française, qui se rejoignent dans le parcours de JoaquinTurina, partagé entre sa ville natale, Séville, et Paris, la ville de ses études musicales à la Schola Cantorum de Vincent d’Indy et de ses rencontres – inoubliables évidemment – avec Debussy et Ravel…
– Pour l’entente heureuse entre rythmes populaires enlevés et mélodies sensuelles tout droit venus du Flamenco andalou, et orchestration raffinée inspirée des compositions classiques européennes…
– Pour la relation intime qu’instaure entre le piano et l’orchestre la partition d’un concerto – qui, pour conserver toute sa liberté d’expression, ne dit pas son nom -, véritable chorégraphie sonore d’un pas de deux symphonique…
– Pour la qualité du dialogue subtile entre les musiciens de la Camerata Filarmónica Latinoamericana et leur cheffe Grace Echauri…
– Pour le mariage enchanteur, aristocratique, de l’élégante virtuosité de Maria Dolores Gaitán avec l’incomparable distinction des sonorités de son piano Bösendorfer.
Les Nations, pour raviver leur « concert », ne devraient-elles pas pratiquer plus assidument le dialogue musical ?
– Maman, steuplait, on peut regarder un dessin animé ? Steuplait ! Steuplait !
– Non les enfants, pas maintenant ! Faites d’abord vos exercices de contrebasse et, si vous avez bien travaillé, nous verrons… ! D’ailleurs votre professeur Božo Paradžik vous attend dans le jardin…
Les garnements se mettent donc au travail, l’esprit tout entier occupé par la future récompense… et, si la qualité de l’effort s’entend, le message aussi :
Alors, chose promise, chose due :
– Allez, tous devant l’écran, La Panthère rose vous attend… en musique, bien sûr !
Sophie Junker, soprano, accompagnée par l’excellent ensemble ‘Voices of Music’, chante
‘O Maria’
chant de louanges dédié à la Madone, extrait des rares pièces de musique sacrée de la compositrice-interprète vénitienne du XVIIème siècle,
Barbara Strozzi*
O Maria, quam pulchra es, quam suavis, quam decora. Tegit terram sicut nebula, lumen ortum indeficiens, flamma ignis, Arca federis, inter spinas ortum lilium, tronum [S]ion in Altissimis in columna nubis positum. O Maria… Ante sæcula creata girum cœli circuivit sola, profundum abissi penetravit. Et in fluctibus maris ambulavit, omnium corda virtute calcavit, et in hereditate Domini morata est. Tegit terram… O Maria… Alleluia.
Ô Marie, que tu es belle, que tu es douce, que tu es avenante. Elle enveloppe la terre tel un nuage, une lumière s’élève infaillible, une flamme, un feu, l’Arche d’Alliance, un lys poussé parmi les épines, le trône de Sion placé au plus haut dans une colonne de nuée. Ô Marie… Avant la création des siècles, elle a parcouru les confins du ciel, et a pénétré les profondeurs de l’abîme. Elle a marché sur les flots de la mer, foulé avec vertu le cœur de tous, et persévéré dans l’héritage du Seigneur. Elle enveloppe la terre… Ô Maria… Alléluia.
Il n’est pas d’art vrai sans une forte dose de banalité.
Celui qui use de l’insolite d’une manière constante lasse vite, rien n’étant plus insupportable que l’uniformité de l’exceptionnel.
Cioran – De l’inconvénient d’être né – 1973
Il me fallait bien ce solide encouragement de mon cher Cioran pour m’autoriser à ressortir des cartons – pour autant qu’elle y soit un jour entrée – cette banalité si éternellement charmante, « Les feuilles mortes ». qu’écrivit jadis Prévert sur une musique de Kosma, pour le film de Marcel Carné en 1946, « Les portes de la nuit » :
C’est le Destin, incarné par Jean Vilar, rôle central et énigmatique, catalyseur des évènements, maître du temps et symbole de l’inexorable, qui entonne le thème à l’harmonica…
Quelqu’un ne prétendait-il pas qu’écrire, c’est transformer des abîmes de banalités en sommets mythologiques. S’il en fallait un témoignage… Quel chemin en presque 80 ans, depuis le zinc d’un bistro parisien, pour ces « Feuilles mortes » que le vent du Nord a emportées certes, mais assurément pas dans la nuit froide de l’oubli. A travers la planète entière les déposant sur toutes les lèvres, et entre les doigts de tous les musiciens de tous les styles, indifférentes aux modes et aux temps. Simple banalité poétique et musicale, extraite d’un film mal accueilli à son époque, devenue succès planétaire, mythique.
Le Jazz n’a pas attendu pour les ériger en standard, tant de fois repris. Elles étaient il y a peu au Japon, et c’est entre batterie, piano et contrebasse qu’on les a surprises virevoltant au rythme des excellents musiciens du Osaka Jazz Channel. Charmantes toujours nonobstant leurs humeurs :
Introverties : avec Yuka Yanagihara au piano, Yuu Miyano à la contrebasse, et à la batterie Takashi Kuge, animateur de la chaîne.
Extraverties : avec Yuu Miyano à la contrebasse, Takashi Kuge à la batterie, et Saori Kobayashi au piano
Quel rustre, quel butor faut-il être pour s’accorder le temps de choisir avec une concupiscence manifeste une douceur parmi la grande variété des gourmandises que l’on vous offre ! Et pourquoi ne pas en prendre trois d’un coup, malappris que vous êtes ?
Je me vouvoie toujours quand, en colère, je m’en prends à moi-même. Car c’est bien trois douceurs, en effet, que j’ai saisies dans la bonbonnière du très élégant Reynaldo Hahn que Marcel Proust a tant aimé. Non pas celle que j’ai déjà fouillée si souvent, consacrée aux admirables mélodies qu’il a composées autour des poèmes de Verlaine, Hugo, Moréas, Coppée et tant d’autres, mais celle où il conserve ses délicieuses et raffinées oeuvres pour piano – piano seul, piano à quatre mains, deux pianos – dans laquelle, au vrai, trop peu de mains se perdent.
Mais, chacun le sait, je suis partageur… Alors, m’étant déjà pardonné moi-même, à votre tour, si je vous fais goûter à mon butin, me pardonnerez-vous ?
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A l’ombre rêveuse de Chopin (Premières valses – 1898) Eric Le Sage – piano
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Hivernale(Le rossignol éperdu / Série IV Versailles – 1899-1910) Eric Le Sage – piano
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Décrets indolents du hasard(Le ruban dénoué, suite de valses à deux pianos – 1915) Lucas & Arthur Jussen – pianos
Cette série de valses a occupé quelques-uns de mes mornes loisirs en ces derniers mois. Je ne m’en exagère pas la valeur musicale. Mais j’ai tenté d’y fixer des instants qui auront compté dans ma vie. – Reynaldo Hahn
Les mouvements que Dieu me fait la grâce de mettre en moi, je ne puis les percevoir que dans une abstraction complète, comme ceux qui écoutent la musique les yeux fermés.
Il y a le réel et il y a l’irréel. Au-delà du réel et au-delà de l’irréel, il y a le profond.
Where is the coward that would not dare to fight for such a land as Scotland?*(Sir Walter Scott –1771-1832)
Wherever I wander, wherever I rove,
The hills of the Highlands for ever I love.** (Robert Burns – 1759-1796)
* Où est le lâche qui n’oserait pas se battre pour une terre comme l’Écosse ?
** Partout où je vais, partout où je cours, Collines des Highlands, je vous aime pour toujours.
Max Bruch (Cologne 1838 – Berlin 1920)
Fantaisie écossaise en mi bémol majeur, op.46 ou, plus précisément, Fantaisie pour violon, avec orchestre et harpe, utilisant librement des mélodies traditionnelles écossaises
C’est pendant l’hiver 1879/1880, à Liverpool, que Max Bruch compose cette Fantaisieà l’intention du violoniste Pablo de Sarasate.
Bruch n’est jamais allé en Ecosse, mais sa profonde imprégnation du romantisme allemand ne l’avait naturellement pas laissé insensible aux romans de Walter Scott et aux poèmes (supposés être ceux du barde Ossian au IIIème siècle) de James Macpherson. – L’Ecosse, avec ses paysages sauvages, ses légendes mystérieuses, son folklore et son histoire, a souvent exercé une fascination chez les compositeurs classiques qui ont trouvé en elle une puissante source d’inspiration.
Gustave Doré – Lac en Ecosse après la tempête
La Fantaisie écossaise puise dans le recueil de chants traditionnels de James Johnson et de Robert Burns, The Scots Musical Museum, l’essentiel de son influence.
Toujours fidèle à l’affirmation qu’il brandissait fermement dans ses jeunes années : « ne pas se laisser aller aux errements modernes », Max Bruch manifeste encore ici son attachement à la belle mélodie et à l’harmonie pour transcender l’émotion.
Le violon dans son dialogue permanent avec l’orchestre constitue la partie soliste majeure de cette composition, emportant le voyageur à travers les Highlands sur des danses lumineuses après l’avoir plongé dans les ombres du mystère. La présence de la harpe et du tuba confère à l’oeuvre cette atmosphère typiquement évocatrice de la terre d’Ossian.
La harpe, symbole de la tradition celtique, soutenant les lignes chantantes du violon, suggère par son timbre particulier ce climat d’onirisme et de magie propre aux légendes écossaises, pendant que les sonorités graves et inquiétantes du tuba nous entraînent vers le mystère des paysages escarpés et des eaux noires des lochs profonds.
Chacun des quatre mouvements qui constitue la Fantaisie est composé à partir d’une mélodie empruntée à une chanson du folklore écossais.
Une splendide version enregistrée au Palais de l’Opéra de La Corogne :
Orquesta Sinfónica de Galicia Rumon Gamba – direction Stefan Jackiw – violon
1/ Grave – Adagio cantabile Le ton grave de l’adagio introductif est censé représenter «un vieux barde, qui contemple un château en ruines et pleure son glorieux passé». L’adagio cantabile enchaîne et une courte transition solennelle des cuivres introduit la voix plaintive du violon chantant la première mélodie traditionnelle écossaise, la très populaire chanson écrite en 1792, « Through the Wood Laddie” (A travers les bois, mon gars).
2/ Allegro Ce deuxième mouvement, plus énergique, laissant s’exprimer toute la virtuosité du violoniste, est inspiré de la chanson de 1788, « The Dusty Miller » (Le meunier poussiéreux).
3/ Andante sostenuto « I’m a’down for lack o’Johnnie » est le chant pris ici pour thème. Une jeune fille attend son amoureux au bord du lac et fredonne un air élégiaque : Je suis triste sans mon Johnnie. L’aurait-il abandonnée ?
4/ Finale – Allegro guerriero Virtuosité, doubles cordes, trilles, Bruch sollicite tous les registres du violon pour entonner ce chant d’armes du Moyen-Âge, « Scots wha hae where Wallace bled » dont les paroles (Nous sommes écossais par le sang de Wallace) ont été écrites par Robert Burns au XVIIIème siècle à partir d’un air guerrier qui aurait conduit les soldats écossais à la victoire contre les Anglais en 1314. Chant qui fut longtemps l’hymne officieux du pays. Après un bref rappel du thème, le violon emmène tout l’orchestre vers le glorieux embrasement final de ce merveilleux chef d’oeuvre.
Don Pasquale (opéra bouffe – 1843) – Gaetano Donizetti (1797-1848)
L’affaire n’est vraiment pas simple… Mais le serait-elle que la comédie perdrait autant en amusants rebondissements et mariages truqués qu’en saveur et en dérision, ce que n’auraient voulu à aucun prix Gaetano Donizetti et son librettiste Giovanni Ruffini en écrivant, dans le pur esprit de la « commedia dell’arte », Don Pasquale, leur opéra bouffe,en 1843.
Un vieux barbon riche et célibataire, Don Pasquale, décide de déshériter son neveu Ernesto au prétexte qu’il veut épouser une jeune femme sans le sou, Norina. Il choisit donc de prendre épouse lui-même, à qui reviendra sa fortune. Il confie son projet au docteur Malatesta qui, rusé et sans scrupule, mais tout disposé à servir la cause des jeunes amants, lui propose d’épouser sa charmante « soeur ». En vérité, Norina elle-même… Le piège est posé. Après mille déboires, prétextes à autant de scènes vaudevillesques, Don Pasquale finira par regretter son mariage et accueillera la vérité avec soulagement, au grand bénéfice du jeune couple.
Acte III – Scène 5
Scène du jardin
Pour l’heure, le plan de Malatesta a parfaitement fonctionné : Norina, alias « la charmante soeur » a épousé Don Pasquale. Elle adopte maintenant un comportement des plus tyranniques, infligeant même un soufflet au vieil homme qui se révèle ainsi prêt à une séparation sans tarder. Malatesta doit désormais organiser la rupture : il invite Norina à se rendre au jardin pour un fictif rendez-vous galant afin que Don Pasquale la surprenne en flagrant délit d’infidélité. Les deux hommes, manipulateur et manipulé, mettent au point leur stratagème…
Voilà l’occasion d’un magnifique duo de barytons aussi sympathiques que virtuoses : Thomas Hampson (Docteur Malatesta) et Luca Pisaroni (Don Pasquale) rivalisent en performances articulatoires dans l’interprétation de « Cheti Cheti », lors du Red Ribbon Concert 2014, à Vienne.
Réjouissant !
DON PASQUALE Tout doucement descendons tout de suite dans le jardin ; je prends avec moi mes gens, et nous cernons le bosquet ; ce misérable couple, pris à mon signal, nous le conduisons sans perdre un instant chez le podestat.
MALATESTA Je vais vous dire… écoutez un peu, nous allons seuls tous les deux sur les lieux ; nous nous postons dans le bosquet, et au moment voulu nous nous montrons ; et entre les prières et les menaces d’avertir les autorités, nous faisons promettre aux deux que les choses en resteront là.
DON PASQUALE (se levant) C’est régler cette affaire par une peine bien légère pour la trahison.
MALATESTA Réfléchissez, c’est ma sœur.
DON PASQUALE Qu’elle s’en aille de ma maison. Je ne transigerai pas.
MALATESTA C’est une affaire délicate, il faut de la pondération.
DON PASQUALE Pondérez, examinez, mais je ne veux plus la voir à la maison.
MALATESTA Vous allez faire un scandale, et la honte retombera sur vous.
DON PASQUALE Aucune importance… aucune importance.
MALATESTA Ce n’est pas possible, ce n’est pas bien : je vais chercher un autre moyen.
Il réfléchit un instant.
DON PASQUALE (l’imitant) Ce n’est pas possible, ce n’est pas bien… Mais le soufflet m’est resté là.
Ils réfléchissent tous deux. Je dirai…
MALATESTA (brusquement) J’ai trouvé́ !
DON PASQUALE Oh ! Soyez béni ! Dites vite.
MALATESTA Dans le bosquet nous nous cacherons bien doucement. Nous pourrons tout entendre. Si la trahison est avérée, vous la chassez sur le champ.
DON PASQUALE Bravo ! Bravo, c’est excellent ! Je suis satisfait, bravo, bravo ! En aparté : (Attends un peu, attends un peu, chère épouse, ma vengeance approche déjà̀ ; oui, elle te presse, elle t’a déjà rejoint, il te faudra tout payer d’un seul coup. Tu verras si les soupirs et les larmes, les manœuvres et les intrigues, les tendres sourires, te serviront ! Je veux prendre ma revanche maintenant. Tu es dans la nasse et tu vas y rester.)
MALATESTA En aparté : (Le pauvre il songe à la vengeance. Mais le malheureux ne sait pas ce qui l’attend ; il frémit pour rien, il enrage pour rien, il est enfermé dans la cage, il ne peut s’échapper. Il accumule en vain projets et calculs ; mais il ne sait que construire des châteaux de cartes ; il ne voit pas, le simple fait qu’il va se jeter lui-même dans le piège.)
Partiellement publié sur ‘Perles d’Orphée’ le 2/04/2015 sous le titre : « Prémonitions de l’aube »
Une étrange rougeur s’élève dans le ciel. Je ne sais si c’est l’aube ou le couchant. Créez pour la lumière.
Robert Schumann – cité par Michel Schneider in « La tombée du jour – Schumann » – Seuil – La librairie du XXème siècle
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Robert Schumann 1810-1856
Qui ne s’est jamais laissé emporter vers les clartés volatiles et mystérieuses des « Chants de l’aube » (« Gesänge der Frühe ») ne peut prétendre avoir aperçu un bout de l’âme de Robert Schumann tant elle est tout entière rassemblée dans les harmonies et les silences de ces cinq pièces pour piano, opus 133.
Dernier rassemblement pour un prochain et ultime voyage, on le sait aujourd’hui ; départ définitif, de la raison d’abord, vers les rivages étrangers de l’étrange, séparation sans retour, ensuite, d’avec les êtres aimés tenus désormais éloignés des enceintes de la folie.
Car cette aube naissante, apparemment apaisée, – étonnamment apaisée, quand on sait l’intensité des dépressions-hallucinations qui harcèlent le compositeur en cet automne 1853 et que l’alcool ne parvient plus à endiguer – porte déjà en elle la lumière crépusculaire de la tombée du jour.
Tombée de la nuit. Il n’est plus très loin ce sinistre soir de Carnaval, à Düsseldorf, le 27 février 1854, où des mariniers hisseront difficilement hors des eaux glacées du Rhin un homme en robe de chambre qui leur résistera énergiquement pour ne pas échapper au courant : le compositeur Schumann.
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Sans doute est-ce la dernière fois, en octobre 1853, quand Schumann écrit les « Gesänge der Frühe », que le musicien, le poète et l’homme en lui parviennent encore à raisonnablement se réunir autour du piano pour partager quelques instants de composition. Ces chants seront donc son œuvre ultime pour ce cher instrument, même si chronologiquement il conviendrait de prendre en compte les justement nommées « Variations des esprits » (« Geisterthema ») qu’il travaille encore en février 1854, et qu’il ne pourra terminer avant son internement à l’asile d’Endenich quelques semaines plus tard.
Carl Gustav Carus – 1822
Schumann, à cette époque, ne s’appartient déjà plus, définitivement happé par les monstres de ses univers hallucinatoires désormais fermés au génie de sa création. « Les chants de l’aube » ou l‘ultime confidence pianistique de Robert Schumann… Sans doute à son épouse Clara, son éternel amour. Car, même si au final l’œuvre est dédiée à l’amie de Goethe, la poétesse Bettina Brentano, la dédicace initiale de ces pièces à Diotima, l’idéale muse de cet autre « schizophrène » de génie, le poète Hölderlin à qui Schumann adressait ainsi un salut complice, signe la pudique intention du compositeur.
Superbe fragilité du chant. Un bien émouvant adieu. Déchirant !
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Madame Mitsuko Uchida (piano)
« Gesänge der Frühe »
1/ Im ruhigen Tempo (dans un tempo tranquille) – Ré majeur
Après le thème décharné de l’introduction, les dissonances du premier choral invitent délicatement au mystère ; à voix basse ; voix perdue aussitôt pris chacun de ses essors vers le thème initial. Aube lente, encore aux prises avec les incertitudes de la nuit. Glas lointain aux échos presque religieux.
2/ Belebt, nicht zu rasch (animé, pas trop rapide) – Ré majeur
La deuxième pièce, contrapuntique, change sans cesse d’humeur. Qui peut dire où veut nous conduire son pas animé ?
3/ Lebhaft (vif) – La majeur
Le troisième « stück », plus vivant, presque virtuose, conserve un rythme soutenu d’un bout à l’autre ; un galop sans doute, au but incertain et en équilibre au bord de gouffres inconnus.
4/ Bewegt (agité) – Fa dièse mineur
Lyrique, la quatrième pièce expose sa mélodie à une pleine lumière qui rend certes plus intelligible la musique, mais l’illusion ne dure car déjà, dans un dernier murmure plusieurs fois annoncé, la boucle du temps semble se refermer.
5/ Im Anfange ruhiges, im Verlauf bewegtes Tempo(d’abord tranquille, puis tempo agité) – Ré majeur
Le choral final reprend, en écho au premier mouvement, les sonorités mystérieuses de la voix confidente. Les lueurs arpégées qui traversent sa fragile texture paraissent plus brillantes, la clarté semble progresser, mais elle est toute tournée vers un indéfinissable ailleurs. La voix s’affirme à peine, pour un peu mieux faire entendre les nostalgies de sa tonalité, avant de se résorber dans l’inéluctable nuit qui guette. Le présent s’enfuit dans la lumière. L’avenir n’échappera pas à sa prison obscure.
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La musique, toute la musique, n’est-elle pas poursuite, au-dedans de soi, de la voix perdue ? Michel Schneider
L’amour
Entre dedans douillet et dehors pluvieux
Entre instant de plaisir et tristesse annoncée
Entre les gouttes entre les larmes
Entre l’ivoire mélancolique d’un piano mouillé
Et l’encre nostalgique des mots blessés.
Le « blues »
Entre les vers de Francis Carco
Et les arpèges de Bill Evans.
La pluie… ?
Oui ! Je m’en souviens !
Andrei Krioutchenko (peintre de Paris)
Il pleut
À Éliane
Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime. Nous resterons à la maison : Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes Par ce temps d’arrière-saison.
Il pleut. Les taxis vont et viennent. On voit rouler les autobus Et les remorqueurs sur la Seine Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !
C’est merveilleux : il pleut. J’écoute La pluie dont le crépitement Heurte la vitre goutte à goutte… Et tu me souris tendrement.
Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure, Qui sanglote comme un adieu. Tu vas me quitter tout à l’heure : On dirait qu’il pleut dans tes yeux.
Beethoven a vicié la musique : il y a introduit les sautes d’humeur, il y a laissé entrer la colère.
Emile Cioran – Sur la musique
Ludwig van Beethoven 1770-1827
Conseil capital pour tout être humain qui, pour une raison quelconque, se trouverait emporté par un accès de colère aussi soudain qu’irrépressible.
La procédure, pour être efficace, doit être suivie à la lettre.
Mettre sa plus belle robe ou son plus élégant costume
S’assoir devant un piano, à queue de préférence… et accordé, si possible
Prendre une profonde respiration, pas trop longue pour ne pas perdre l’énergie
Enfin, sans partition, jouer, sur un tempo all’ungharese (à la hongroise pour les français), et sans aucune fausse note – le détail est important – le Leichte Kaprize (léger caprice pour les français également) ou « Rondo a capriccio » en sol majeur, que Beethoven a composé en 1795
Pour la petite histoire, cette pièce fut nommée par Schindler (non, pas celui de la « Liste », mais Anton Félix, le premier biographe de Beethoven) Wuth über den verlornen Groschen ausgetobt in einer Kaprize
(Colère à cause du sou perdu déchargée dans un Caprice, pour les français…).
On aimera peut-être, avant d’appliquer le remède, se souvenir de ce propos d’un musicologue français :
Cette pièce très singulière, pleine de force, de violence virile, peut être considérée comme l’exemple d’un certain humour beethovénien…
😊 🤗 🤓
Il n’est pas interdit de s’inspirer de ce ‘tuto’ qu’a enregistré Olga Scheps
Nota Bene Si l’un d’entre nous a trouvé ce conseil utile et surtout, s’il a pu en vérifier l’efficacité par lui-même, qu’il s’inscrive rapidement au prestigieux Concours international de piano Chopin à Varsovie !
Tout droit sortie d’une cantate de Jean-Sébastien Bach, on s’attendrait à ce que pareille injonction soit chantée par la voix unifiée et profonde d’un choeur nombreux et enthousiaste, et pourtant… C’est à une seule voix de soprano, juvénile et fraîche, que le Cantor a confié cet appel déterminé au bonheur.
Ni sa modestie, ni son inspiration profane, n’entament la beauté de cette cantate BWV 202, l’une des plus populaires du Maître, écrite pour soprano soliste avec hautbois, cordes et continuo.
Comme le texte l’indique, elle a été écrite pour la célébration d’un mariage. Et si son style a laissé penser aux historiens qu’elle fut composée dans les années 1717-1723, lorsque Bach était à Cöthen, les recherches récentes la situeraient plutôt à une période plus ancienne, quand notre jeune compositeur était employé comme organiste à Weimar.
Le chef d’orchestre américain, directeur musical du Boston Baroque, Martin Pearlman, résume si justement l’atmosphère heureuse de cette cantate qu’il serait dommage, avant de se laisser aller au plaisir de la musique, de ne pas lui donner un instant la parole :
La cantate s’ouvre au milieu d’« ombres sombres, de givre et de vents », tandis que des arpèges ascendants des cordes créent une atmosphère brumeuse et que le hautbois et la soprano solos tissent un contrepoint tortueux et harmoniquement changeant. Alors que l’atmosphère s’éclaircit et que le monde renaît, la cantate se tourne vers des pensées de printemps et d’amour, et la musique devient plus simple et plus dansante. L’œuvre se termine par une véritable danse, une joyeuse gavotte, dans laquelle la soprano ne chante que dans la section médiane, où elle orne l’air de la danse : « Dans le contentement, puissiez-vous voir mille jours lumineux de bonheur. »
Cantate BWV 202 Weichet nur, betrübte Schatten Dissipez-vous, ombres lugubres
Netherlands Bach Society Sayuri Yamagata, violon & direction Julia Doyle, soprano
1. Aria
Weichet nur, betrübte Schatten, Dissipez-vous, ombres lugubres, Frost und Winde, geht zur Ruh! Gel et vent, reposez-vous ! Florens Lust Le plaisir de Flora Will der Brust Accordera à nos cœurs Nichts als frohes Glück verstatten, Rien d’autre qu’un joyeux bonheur, Denn sie träget Blumen zu. Car elle arrive en portant des fleurs.
2. Récitatif
Die Welt wird wieder neu, Le monde redevient nouveau encore, Auf Bergen und in Gründen Sur les collines et dans les vallées Will sich die Anmut doppelt schön verbinden, Le charme se joindra avec une beauté double, Der Tag ist von der Kälte frei. Le jour est libéré de toute fraîcheur.
3. Aria
Phoebus eilt mit schnellen Pferden Phébus se hâte avec ses chevaux rapides Durch die neugeborne Welt. À travers le monde nouveau-né. Ja, weil sie ihm wohlgefällt, Oui, puisque ceci le charme tant, Will er selbst ein Buhler werden. Il veut lui-même devenir un amant.
4. Récitatif
Drum sucht auch Amor sein Vergnügen, Donc Amour cherche aussi son plaisir, Wenn Purpur in den Wiesen lacht, Quand la pourpre rit dans les prairies, Wenn Florens Pracht sich herrlich macht, Quand la splendeur de Flora devient glorieuse, Und wenn in seinem Reich, Et quand dans son royaume Den schönen Blumen gleich, Comme les fleurs magnifiques Auch Herzen feurig siegen. Les cœurs sont aussi victorieux dans leur ardeur.
5. Aria
Wenn die Frühlingslüfte streichen Quand la brise du printemps passe Und durch bunte Felder wehn, Et souffle à travers les prairies colorées, Pflegt auch Amor auszuschleichen, Amour souvent a aussi l’habitude de s’esquiver, Um nach seinem Schmuck zu sehn, Pour voir ce qui est sa gloire Welcher, glaubt man, dieser ist, Et cela, on le sait, c’est Dass ein Herz das andre küsst. Qu’un cœur en embrasse un autre.
6. Récitatif
Und dieses ist das Glücke, Et c’est le bonheur, Dass durch ein hohes Gunstgeschicke Quand grâce à un sort très favorable Zwei Seelen einen Schmuck erlanget, Deux âmes obtiennent un tel trésor, An dem viel Heil und Segen pranget. Qui resplendit de prospérité et de bénédiction.
7. Aria
Sich üben im Lieben,
S’exercer à l’amour, In Scherzen sich herzen
Plaisanter tendrement, Ist besser als Florens vergängliche Lust.
Est meilleur que les plaisirs qui se fanent de Flora. Hier quellen die Wellen,
Ici les vagues coulent, Hier lachen und wachen
Ici rient et veillent Die siegenden Palmen auf Lippen und Brust.
Les palmes de la victoire sur les lèvres et les seins
8. Récitatif
So sei das Band der keuschen Liebe,
Puisse le lien d’un chaste amour, Verlobte Zwei,
Couple de fiancés, Vom Unbestand des Wechsels frei!
Être libre de l’inconstance du changement ! Kein jäher Fall
Qu’aucun accident soudain Noch Donnerknall
Ni de coup de tonnerre Erschrecke die verliebten Triebe!
Ne troublent vos désirs amoureux !
9. Aria (Gavotte)
Sehet in Zufriedenheit
Voyez dans le contentement Tausend helle Wohlfahrtstage,
Un millier de jours brillants et heureux, Dass bald bei der Folgezeit
Pour que bientôt dans l’avenir Eure Liebe Blumen trage!
Votre amour puisse porter un fruit !
Il n’y a pas de vieux tango ou de nouveaux tango. Le Tango est un. Peut-être que la seule différence est dans ceux qui le font bien et ceux qui le font mal !
Aníbal Troilo, « Pichuco » Chef d’orchestre, compositeur et bandonéoniste,(1914-1975)
Astor Piazzola (1921-1992)
Et d’ailleurs, faut-il nécessairement être argentin pour « bien faire » le tango ?
Sans doute la part en soi de racines argentines confère ce plus de talent créatif à l’interprète ou au compositeur de cette musique tellement marquée par ses origines. Mais quand on aime le tango aussi passionnément que l’excellente bandonéoniste coréenne Sang-Ji Koh, l’âme argentine, celle-là même que décrit Borges, façonnée par l’histoire d’un peuple et d’un pays, finit peu ou prou, par couler dans ses veines. Alors le tango se fait entendre, « noir, créole et lumineux » ; il exprime, sans concession à son authenticité, sa vraie nature : « une pensée triste qui se danse sans mélancolie, une pensée sanglante retournée en pas de volupté ».
Sang-Ji Koh
Piazzola compositeur – Sang-Ji Koh et ses musiciens jouent :
‘Calambre’
∑
L’homme commande la danse, il est un peu voyou, il est excitant, il a l’odeur d’un gaucho et un couteau dans la poche. On le sent prêt à se battre, et prêt à aimer.
Borges – Tango – Quatre conférences
Sang-Ji Koh compose – Sang-Ji Koh et ses musiciens jouent – un couple danse :