Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
La Jérusalem céleste – Tapisserie de l’Apocalypse – Angers – XIVème siècle
A l’attention de mon ami Jérôme K.
Jamais dans ton existence la conscience de notre solitude ontologique ne te sera plus évidente qu’en ce moment unique de la perte du père, ce séisme intime qui redéfinit, quel que soit notre âge et notre expérience, notre place dans le monde.
Quand advient cette séparation, nous nous apercevons que plus rien désormais ne saurait faire obstacle à notre propre finitude ; nous devenons soudainement la génération du premier front. La tempête des émotions apaisée et le silence intérieur revenu, nous pouvons alors comprendre que nous ne marcherons pourtant pas seul sur ce chemin nouveau : la trace de ses pas, parfois, ne manquerait pas de guider les nôtres.
&
« La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots »disait Richard Wagner. Alors, ami, pour t’accompagner spirituellement dans ce douloureux moment, je voudrais joindre en pensée ma voix mécréante à ce chœur d’hommes interprétant un motet composé par Félix Mendelssohn sur les paroles bibliques de l’Apocalypse de Jean (14:13) :
Beati mortui in Domino morientes deinceps. Dicit enim spiritus, ut requescant a laboribus suis et opera illorum sequuntur ipsos.
Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur. Oui, dit l’esprit : que dès à présent ils se reposent de leurs peines, car leurs œuvres les suivent.
Dix-huit incontournables figures d’anthologie du piano-jazz rassemblées pendant quelques minutes dans l’extraordinaire agilité des dix petits doigts d’une jeune pianiste coréenne, Jimin Park – nom d’artiste Jimindorothy -, diplômée du prestigieux Berklee College of Music de Boston.
De l’inoubliable Jelly Roll Morton (1890-1941), qui avait très modestement fait imprimer sur ses cartes de visite la mention « inventeur du jazz », à Mulgrew Miller (1955-2013), trop proche de nous sans doute pour avoir imprimé un sillon profond dans nos mémoires, en passant par les célèbres cascades virtuoses d’Art Tatum (1909-1956), le toucher délicat et les fines harmonies de Bill Evans (1929-1980) ou l’irrésistible swing d’Oscar Peterson (1925-2007), Jimindorothy rend ici hommage à ces magiciens du jazz et du clavier.
Plaisir trop court certes, mais belle invitation à d’heureuses soirées d’écoute… pour – idée d’ancêtre – faire goûter aux plus jeunes, qui mettraient un instant leurs portables en pause, les temps heureux de la T.S.F.
Endormez-vous, rêves sanglants du roi Roger, Qu’ils périssent dans les ténèbres, Qu’ils s’écoulent dans le silence… Écoutez comment chante la voix de la nuit, Comment bat le cœur de la terre…
Puissions-nous tous, humbles ou puissants, faire nôtres, à l’occasion de cette nouvelle année, les termes de l’incantation de Roxane exhortant, au deuxième acte de l’opéra de Karol Szymanowski, « Le Roi Roger », son monarque d’époux, roi de la Sicile du XIIème siècle, à la tolérance, l’apaisement et l’acceptation de substituer à la violence la douceur d’un humanisme résolument déterminé par la quête du bonheur.
Monika Buczkowska (soprano) Orchestre du Grand Théâtre de l’Opéra national polonais Direction : Andriy Yurkevych
Pierre Bonnaud (1865-1930), Salomé (1890,) Musée d’Orsay
Simple silhouette fugitive du récit évangélique, éclipsée par Judith dans l’art, Salomé a attendu la fin du XIXème siècle pour se muer en un mythe universel. Dès lors objet de fascination, elle devient dans la littérature, la peinture et la musique, l’icône de la décadence fin-de-siècle, figure emblématique dans laquelle se reflètent tous les fantasmes : vierge hystérique éprise d’absolu, femme fatale vénéneuse à la perversion destructrice, incarnation de l’érotisme obsessionnel et du macabre absolu.
Beauté envoûtante de la représentation artistique du mal, Salomé est devenue l’archétype parfait de la fusion entre la séduction esthétique et l’effondrement moral, une thématique centrale de la fin du XIXème siècle.
Si de toutes les nombreuses expressions artistiques du personnage qui nous ont été jusqu’à présent offertes, il me fallait n’en retenir qu’une seule, mon choix se porterait sans hésitation sur la représentation qu’en a donnée Richard Strauss à travers son opéra éponyme de 1905 inspiré de la pièce de théâtre qu’Oscar Wilde tira de sa lecture des Évangiles de Marc et de Matthieu.
Et, partageant l’enthousiasme du musicologue Alain Duault qui présente ici brièvement et justement l’œuvre, je choisirais d’emporter sur mon île déserte – déjà bien achalandée – la version du metteur en scène Ivo van Hove (2017) enregistrée pour les cinémas U.G.C., dans laquelle la soprano suédoise Malin Byström incarne une Salomé des plus troublantes. Envoûtante !
∑
Danse des sept voiles
Sous les yeux ébahis de sa mère, Salomé, pour aguicher le désir de son monarque de beau-père, entreprend, sensuelle et provocatrice, sa danse érotique des ‘sept voiles’ sur une musique aphrodisiaque que Richard Strauss a composée à partir d’une savante combinaison de sonorités traditionnelles orientales et de franche modernité européenne.
Elle attend d’Hérode séduit qu’il lui offre sur un plateau d’argent la tête de Jochanaan (le prophète Jean-Baptiste) qui, retenu prisonnier au fond d’une citerne, s’est refusé à elle.
∑
Jochanaan exécuté
Le roi a tenu sa promesse. Scène ultime de l’opéra, Salomé, conduite au paroxysme de l’hystérie par le triomphe de sa sordide vengeance, baise goulument la bouche du prophète baignant dans son sang encore chaud.*
Frappé d’effroi, Hérode demande sa mort immédiate.
* Juste critique historique, les puristes auraient préféré que seule la tête de Jochanaan fût ici présentée à Salomé.
SALOME
Ah, ich habe deinen Mund geküßt, Jochanaan.
Ich hab' ihn geküßt, deinen Mund.
Es war ein bitterer Geschmack auf deinen Lippen.
Hat es nach Blut geschmeckt?· Nein.
Doch schmeckte es vielleicht nach Liebe.
Sie sagen, das die Liebe bitter schmecke.
Doch was, was tut's, was tut's?
Ich habe deinen Mund geküßt, Jochanaan,
Ich hab' ihn geküßt, deinen Mund.
HEROD (sich umwendend)
Man töte dieses Weib!
...
SALOMÉ
Ah, je l'ai baisée ta bouche, Jochanaan.
Je l'ai baisée, ta bouche.
Il y avait un goût âcre sur tes lèvres.
Était-ce la saveur du sang ?
Mais peut-être était-ce le piment de l’amour.
On dit que l’amour a un goût amer.
Mais qu'importe ? Qu'importe ?
J'ai baisé ta bouche, Jochanaan,
je l'ai baisée, ta bouche.
HÉRODE (se tournant vers les soldats)
Tuez cette femme !
Les professeurs de piano ont coutume d’exhorter leurs élèves à – belle image – « pétrir le son ».
Qui sait si les professeurs de chant de la Musikhochschule für Musik und Tanz de Cologne et ceux de la Manhattan School of Music n’ont pas, eux aussi, engagé leur talentueuse lauréate, la chanteuse Sabeth Pérez, à façonner virtuellement sur une harpe imaginaire glissée entre ses mains les gracieuses harmonies de sa voix et les rythmes jazzy ou latins qui les accompagnent ?
Ni l’œil, ni l’oreille n’auraient idée de s’en plaindre… Et puis, soyons rassurés, son compositeur de père veille depuis la anche de sa clarinette.
« Convertidos en perfume » WDR Big Band Gabriel Pérez (clarinette) Sabeth Pérez (voix)
L’amour, c’est une chanson qu’on chante à deux ; après avoir chanté la chanson, on ne chante plus que le refrain, et quelquefois on le chante tout seul !
Frédéric Mistral
Joaquin Sorolla – ‘Clotilde à la plage’ (1904)
Extraite de la grande richesse du folklore argentin, une incontournable chanson lente et mélodieuse (tonada), typique de la région andine du Cuyo, écrite en 1962 par le guitariste et compositeur Eduardo Falú sur des paroles de Jaime Dávalos.
« Tonada de un viejo amor »
Mariana Flores (soprano) – Quito Gato (piano)
Ya nunca te he de olvidar, que en la arena me escribías, el viento lo fue borrando y estoy más solo mirando el mar. Qué lindo cuando una vez bajo el sol del mediodía se abrió tu boca en el beso como un damasco lleno de miel.
Herida la de tu boca que lastima sin dolor, no tengo miedo al invierno con tu recuerdo lleno de sol.
Quisiera volverte a ver sonreír frente a la espuma, tu pelo suelto en el viento como un torrente de trigo y luz. Yo sé que no vuelve más el verano en que me amabas, que es ancho y negro el olvido y entra el otoño en mi corazón.
Herida la de tu boca…
Chanson d’un amour ancien
Je n’oublierai jamais que tu m’écrivais sur le sable, le vent peu à peu a effacé tes mots me laissant plus seule encore, regardant la mer. C’était si beau quand une fois en un baiser sous le soleil de midi ta bouche s’ouvrit comme un abricot plein de miel.
Morsure de ta bouche qui blesse sans douleur je ne crains pas l’hiver dans le soleil de ton souvenir.
J’aimerais revoir ton sourire face à l’écume, tes cheveux lâchés dans le vent, torrent de blé et de lumière. Je sais que ne reviendra plus le bel été o`u tu m’aimais, que l’oubli est vaste et noir, que l’automne habite mon cœur.
Il n’est pas particulièrement nécessaire d’avoir joué au jeu vidéo post-apocalyptique « The Last of Us » (2013), sur la playstation du petit-fils de son voisin, ou d’avoir passé des nuits à regarder la série du même nom sur une chaine de vidéos en ligne, pour apprécier, ô combien, le thème musical principal de l’œuvre.
Surtout si son interprétation est l’occasion d’une fusion d’instruments et de talents, dialogue entre la guitare classique de l’immense virtuose paraguayenne Berta Rojas et le ronroco (instrument à cordes traditionnel des Andes) du compositeur argentin de ladite musique, Gustavo Santaolalla*.
La musique, lieu magique où convergent les rêves partagés.
*Gustavo Santaolalla a écrit de nombreuses musiques mémorables dont beaucoup pour le cinéma telles, par exemple, que les bandes originales de « Le secret de Brokeback Mountain », de Ang Lee, ou de « Babel », d’Alejandro González Iñárritu, pour lesquelles il a reçu par deux fois l’Oscar de la catégorie, en 2006 et 2007.
– Pour une magnifique chanson – ‘September morn’ – sortie en 1979, fruit d’une collaboration musicale entre Neil Diamond et Gilbert Bécaud.
– Pour le scénario très romantique que développent les paroles anglaises de Neil Diamond, évoquant les retrouvailles d’un couple un beau jour de septembre…
– Pour la conjonction magique de cette rencontre sentimentale avec les superbes images de New-York un matin d’automne.
– Pour l’émotion simple de l’instant.
Neil Diamond chante ‘September morn’
Stay for just a while Stay and let me look at you It's been so long, I hardly knew you Standing in the door
Stay with me a while I only wanna talk to you We've traveled halfway 'round the world To find ourselves again
September morn We danced until the night Became a brand new day Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way
Look at what you've done Why, you've become a grown-up girl I still can hear you crying In a corner of your room And look how far we've come So far from where we used to be But not so far that we've forgotten How it was before
September morn Do you remember How we danced that night away Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way September morn
We danced until the night Became a brand new day Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way September morn We danced until the night
Became a brand new day Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way September morning Still can make me feel that way
...
Reste encore un peu Reste et laisse-moi te regarder Ça fait si longtemps, je te reconnais à peine Debout dans l'embrasure de la porte
Reste avec moi encore un peu Je veux juste te parler Nous avons parcouru la moitié du globe Pour nous retrouver
Un matin de septembre Nous avons dansé jusqu'à ce que la nuit Fasse place à un nouveau jour Deux amants jouant des scènes Tirées d'une pièce romantique Un matin de septembre Peut encore me faire ressentir cela...
∑
Gilbert Bécaud a adapté la chanson en français avec l’aide du parolier Maurice Vidalin. La version française, ‘C’est en septembre’, publiée dans l’album éponyme de 1978, prend un sens différent, plus personnel et nostalgique. Gilbert Bécaud choisit d’y rendre hommage à sa Provence chérie retrouvant sa vraie nature après le départ des touristes envahisseurs.
Si la littérature s’éloigne du mal, elle devient vite ennuyeuse.
Georges Bataille (entretien télévisé en 1958)
Ennuyeuse certes la littérature – entendue dans son sens élargi englobant aussi le théâtre, le cinéma ou l’opéra – quand le mal n’y prend pas sa place. Parce que le mal nous paraissant plus profond que le bien, notre intérêt pour une œuvre qui s’en éloignerait n’y trouverait sans doute pas son compte. Mais ennuyeuse également une telle œuvre qui s’affranchissant de la dimension néfaste représentée par l’antihéros, priverait les Narcisses que nous sommes de son effet miroir. – Pour nous retenir une œuvre ne doit-elle pas nous parler de nous ? Le héros du mal reflète nos contradictions, nos pulsions refoulées, nos dilemmes moraux. De simple antagoniste il devient personnage à part entière, souvent plus humain que le « bon », sa victime naturelle.
Giuseppe Verdi 1813-1901
Richard Wagn1813-1883
C’est peut-être sur les scènes d’opéra que le mal, porté par la majesté de l’orchestre et magnifié par la grandeur des voix qui le servent, atteint à l’apogée de sa beauté. Là, la perfidie cruelle d’un Iago nous devient presque sympathique et la trahison assassine d’un Hagen pourrait bien nous rallier à son injuste cause.
IAGO
Sous le masque trompeur de l’honnêteté et du dévouement Iago ne cherche qu’à se venger d’Othello en semant doute et jalousie qui conduiront au crime. Si à l’acte premier Shakespeare lui fait avouer ses intentions pernicieuses – « Je le sers pour servir ma cause à ses dépens » – , Verdi dans son opéra éponyme le fera chanter cette horrible confidence : Credo in un Dio crudel / che m’ha creato simile a sè, / e che nell’ira io nomo. (Je crois en un Dieu cruel / qui m’a créé à son image / et que dans la haine je nomme.)
Dmitri Hvorostovsky (basse) « Otello » (opéra de Giuseppe Verdi) « Credo in un Dio crudel »
Vanne! la tua meta già vedo. Ti spinge il tuo dimone e il tuo dimon son io, e me trascina il mio, nel quale io credo inesorato Iddio:
Credo in un Dio crudel che m’ha creato simile a sè, e che nell’ira io nomo. Dalla viltà d’un germe o d’un atòmo vile son nato. Son scellerato perchè son uomo, e sento il fango originario in me. Sì! quest’è la mia fè! Credo con fermo cuor, siccome crede la vedovella al tempio, che il mal ch’io penso che da me procede per mio destino adempio. Credo che il giusto è un istrion beffardo e nel viso e nel cuor; che tutto è in lui bugiardo, lagrima, bacio, sguardo, sacrificio ed onor. E credo l’uom gioco d’iniqua sorte dal germe della culla al verme dell’avel. Vien dopo tanta irrision la Morte. E poi?… e poi? La Morte è il Nulla, è vecchia fola il Ciel.
Vas-y. Je vois déjà ta perte. Ton démon te pousse et je suis ton démon, et le mien m’entraîne, en lequel je crois, Dieu inexorable.
Je crois en un Dieu cruel qui m’a créé à son image et que dans la haine je nomme. D’un germe vil ou d’un atome, vil je suis né. Je suis scélérat parce que je suis homme, et je sens en moi la fange originelle. Oui ! Telle est ma foi ; je crois d’un cœur ferme, autant que la petite veuve au temple, que le mal que je pense et qui de moi procède, il est mon destin que je l’accomplisse. Je crois que le juste est un pasquin ; je crois que sur le visage et dans le cœur, tout en lui est masque, larmes, baisers, œillades, sacrifice et honneur. Et je crois l’homme jouet du sort inique, du germe du berceau au ver du tombeau. Après une telle dérision vient la mort. Et ensuite ?…ensuite ?… La mort est le néant, et le ciel une vieille fable.
∑
HAGEN
Hagen, fils d’Alberich, ce Nibelung qui a volé l’Anneau, a hérité de cette obsession du pouvoir et d’un profond ressentiment envers les dieux. Contrairement à Iago, il est programmé pour trahir. Dans la mythologie wagnérienne il incarne la fatalité du mal. Sa trahison est monumentale : il manipule les Gibichungs, trompe Brünnhilde, et assassine Siegfried. Il est l’instrument de la chute des héros et des dieux.
Le voici, au deuxième acte du « Götterdämmerung » (‘Le Crépuscule des Dieux’) dernier drame de la Tétralogie de Richatd Wagner, assis seul sur les marches du palais royal prétendant, pour rester à l’écart, monter la garde. En réalité, mu par son inextinguible soif de pouvoir il élabore en secret un plan perfide pour berner Siegfried, et voler, comme son père jadis, l’anneau magique des Niebelungen. Un chant sombre et puissant, comme venu des entrailles maléfiques de la terre, accompagné par une musique grave, menaçante. Impressionnant !
Ain Anger (basse) « Hier sitz’ ich zur Wacht » (Je reste à mon poste de guet) Extrait du Götterdämmerung de Richard Wagner
Hier sitz’ ich zur Wacht, wahre den Hof, wehre die Halle dem Feind. Gibichs Sohne wehet der Wind, auf Werben fährt er dahin. lhm führt das Steuer ein starker Held, Gefahr ihm will er bestehn: Die eigne Braut ihm bringt er zum Rhein; mir aber bringt er – den Ring! Ihr freien Söhne, frohe Gesellen, segelt nur lustig dahin! Dünkt er euch niedrig, ihr dient ihm doch, des Niblungen Sohn.
…
Je reste à mon guet, garde du fief, pour écarter l’ennemi. Fils de Gibich, bon est le vent qui mène à l’épouse, l’époux ! Il tient la barre, le fort héros pour toi s’offrant au péril. Sa propre femme il va te livrer. Moi, j’attends de lui l’anneau ! Allez, fils libres, têtes légères, faites donc voile gaîment ! Qu’on me méprise; on va servir du Niblung le fils !
Même au fond du Tartare, au séjour des supplices, Le luth a suspendu le cours de la justice : Cerbère au triple mufle a cessé d’aboyer *
Sylvius Leopold Weiss
1687 – 1750
Chaconne en Sol mineur
Klaudyna Żołnierek (luth baroque)
Le malheureux Orphée, en sa douleur cruelle, Cherche les lieux déserts, et sur son luth fidèle, Eurydice, c’est toi, toi seule, ses amours, Qu’il veut chanter, de l’aube à la chute du jour. *
Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles !
Voltaire – Candide – (Pangloss)
Si l’on cherchait un hymne aux temps heureux que nous vivons, aussi beau que judicieux et représentatif des réalités du moment, aucun choix ne conviendrait mieux que la splendide aria extraite de la cantate profane de Jean-Sébastien Bach, BWV 208 « Was mir behagt, ist nur die muntre Jagd » (Mon seul plaisir est la joie de la chasse).
Merci à tous les sages qui gouvernent le monde !
Ellen McAteer (soprano)
Schafe können sicher weiden Wo ein guter Hirte wacht.
Wo Regenten wohl regieren Kann man Ruh’ und Friede spüren Und was Länder glücklich macht.
∼
Les moutons peuvent paître en toute sécurité là où un bon berger veille sur eux.
Là où les souverains gouvernent avec sagesse, on peut goûter paix et tranquillité, et c’est ce qui rend un pays heureux.
Les insectes sont nés du soleil qui les nourrit. Ils sont les baisers du soleil, comme ma dixième sonate qui est une sonate d’insectes. Le monde nous apparaît comme une entité quand nous considérons les choses de cette façon.
Alexandre Scriabine (Lettre à Sabaneïev – 1913)
Vingt billets plus tard, consacrés à la fascination que le monde des insectes a exercée et exerce encore sur les musiciens, force est de constater que le sujet, et les références qui l’illustrent, sont loin d’avoir atteint leurs limites. Auraient naturellement trouvé leur place sur ces pages « Le grillon » de Ravel adossé à un texte de Jules Renard, celui, sautillant, de Georges Bizet, sur un poème de Lamartine, ceux, romantiques, réfugiés dans le piano de Alan Hovaness et dans le chant desquels s’évanouit une chanson d’amour, « La mouche », qui écrit son journal tragique sur le clavier du piano de Bartók, « Le frelon brun » (Brown Hornet) tournoyant, ivre de jazz , autour de la trompette emblématique de Miles Davis, ou encore, très proche de nous, le défilé vivant et coloré des insectes de toutes sortes qui paradent entre les instruments à vents de l’orchestre d’harmonie réuni autour de la partition « The bugs » (les insectes) du compositeur américain Roger Cichy, pour ne citer que ces absents-là…
Mais, la saison bénie du soleil arrivant à son terme et le danger que le plaisir devienne obsession menaçant, il fallait trouver une conclusion, fût-elle temporaire et symbolique, à cet amusant inventaire entomo-musicologique que chacun pourra poursuivre à sa guise.
Pour la circonstance une œuvre s’est imposée :
Alexandre Scriabine 1872-1915
« Sonate des insectes ».
Année 1913
Œuvre fascinante et énigmatique que compose Scriabine dans les dernières années de sa vie. Cette sonate en un seul mouvement que le compositeur a lui-même baptisée « Sonate des insectes », écrite selon le schéma traditionnel (exposition – développement – récapitulation) incarne une vision mystique de la nature, où les insectes deviennent des entités lumineuses, nées d’un lien quasi divin avec le soleil.
Pour représenter cette harmonie mystique et extatique, Scriabine assoit sa sonate pour piano sur une texture très dense, riche en harmonies complexes et dissonantes. L’utilisation omniprésente du trille confère à cette pièce au caractère unique une représentativité sonore mimétique avec les froissements, crissements, frôlements et autres stridulations et sautillements du monde mystérieux des insectes.
Une délicieuse expérience sensorielle entre nature et spiritualité.
Alexandre Scriabine 1872-1915 Sonate pour piano N°10 – Op. 70 « Sonate des insectes » Yuja Wang (piano)
Peu de risque, dans l’intimité des salons de musique, de se faire mordre par une tarentule, et partant, d’y surprendre quelques danseurs aux pieds nus sautillant jusqu’à la transe. Cela ne signifie nullement pourtant que la Tarentelle n’aura pas trouvé sa place dans l’atmosphère feutrée des lieux ni qu’elle y aura perdu son entrain et sa bonne humeur, en abandonnant un peu de sa mythologie.
Tarentelle à la chambre
William Henry Squire 1871-1963 « Tarantella » Op. 23 Susanne Beer (violoncelle) Frederic Bager (piano)
∑
Camille Saint-Saëns 1835-1921 « Tarentelle en La mineur » Op. 6 Pour flûte, clarinette et piano Trio Dobona
∑
David Popper 1843-1913 « Tarantella » Amit Peled violoncelle) Noreen Polera (piano)
* * *
À quoi la musique fait appel en nous, il est difficile de le savoir. Ce qui est certain, c’est qu’elle touche une zone si profonde que la folie elle-même n’y saurait pénétrer.