Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Finit-on jamais d’écouter Bach ? Après tant d’années de fréquentation amoureuse de sa musique, la volupté de la surprise devrait s’être éteinte, place laissée au simple plaisir d’une sereine reconnaissance. Et pourtant… ! Avec Bach, l’accoutumance n’émousse jamais l’aiguillon de l’émerveillement. Le prodige sans cesse se renouvelle.
Ainsi, par exemple, – et pour ne se contenter que de celui-ci – le 3ème Concerto Brandebourgeois en Sol majeur (BWV 1048), mille fois écouté, à travers mille interprétations, en concert ou sous la douche, calfeutré dans le moelleux d’un canapé ou figé à son volant, prisonnier d’une rue pétrifiée…, se révèle à chaque fois dans une virginité saisissante, offrant à son auditeur, fût-il le plus fidèle, cette jubilation insolente qui appartient d’ordinaire aux rencontres de jeunesse.
Faut-il alors s’étonner que même au bout de la longue route d’un vieux compagnonnage une rencontre inattendue imprime encore l’empreinte profonde des premiers émois ?
La réponse est toute entière contenue dans la parfaite interprétation que donne de ce concerto, voulu sans chef ni soliste par le Cantor, l’Ensemble Kaléidoscope, le bien nommé.
Trois violons, trois altos, trois violoncelles et une contrebasse réunis autour d’un clavecin pour une conversation animée et joyeuse, multicolore et virtuose, mue par une énergie organique, dans laquelle, ô merveille ! chacun n’existe qu’à travers l’autre.
Johann Sebastian Bach (1685-1750) Concerto Brandebourgeois No. 3 en Sol Majeur (BWV 1048) Kaleidoscope Chamber Orchestra (Los-Angeles)
.. // ..
Jouer Bach sans chef, c’est comme conduire une voiture de sport à plusieurs : tout le monde doit connaître la route par cœur et réagir au moindre virage de l’autre.
Quand Jorge Luis Borges publie ce poème en 1969, la maladie ophtalmique qui ne cesse de progresser négativement depuis son enfance, l’a maintenant condamné à une forme de quasi cécité. Il est contraint de solliciter plus souvent ses nombreux lecteurs et doit désormais dicter ses textes, à sa mère parfois, et, plus souvent, à ses secrétaires.
Cette « ombre » qui lui est imposée, le grand poète a décidé de ne pas la recevoir comme une nuit terrifiante. Il préfère ne pas entrer dans une vaine lutte et choisit d’accueillir avec une heureuse résignation cette pénombre sereine qui « coule sur une pente douce ». Ce poème en est un émouvant témoignage.
Éloge de l'ombre
La vieillesse (c'est le nom que les autres lui donnent) peut être le temps de notre bonheur. La bête est morte ou presque morte. Restent l'homme et son âme. Je vis parmi des formes lumineuses et vagues qui ne sont pas encore la ténèbre. Buenos Aires, qui jadis se déchirait en banlieues vers la plaine incessante, est redevenue la Recoleta, le Retiro, les rues incertaines de l'Once et les vieilles maisons précaires que nous appelons toujours le Sud. Tout au long de ma vie les choses furent trop nombreuses ; Démocrite d'Abdère s'arracha les yeux pour penser ; le temps a été mon Démocrite. Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ; elle coule sur une pente douce et ressemble à l'éternité. Mes amis n'ont pas de visage, les femmes sont ce qu'elles furent il y a déjà tant d'années, je ne sais pas si ce coin de rue a changé, il n'y a pas de lettres sur les pages des livres. Tout ceci devrait m'effrayer, mais c'est une douceur, un retour. Il y a des générations de textes sur la terre ; je n'en aurai lu que quelques-uns, ceux que je continue à lire dans la mémoire, à lire et à transformer. Du sud, de l'est, de l'ouest, du nord, convergent les chemins qui m'ont conduit à mon centre secret. Ces chemins ont été des échos et des pas, des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections, des jours et des nuits, des demi-rêves et des rêves, chaque infime instant de la veille et des veilles du monde, la ferme épée du Danois et la lune du Persan, les actes des morts, l'amour partagé, les mots, Emerson et la neige et tant de choses. Maintenant je peux les oublier. J'arrive à mon centre, à mon algèbre et à ma clef, à mon miroir. Bientôt je saurai qui je suis.
Je suis devant ce paysage féminin Comme un enfant devant le feu Souriant vaguement et les larmes aux yeux Devant ce paysage où tout remue en moi Où des miroirs s'embuent où des miroirs s'éclairent Reflétant deux corps nus saison contre saison
J'ai tant de raisons de me perdre Sur cette terre sans chemins et sous ce ciel sans horizon Belles raisons que j'ignorais hier Et que je n'oublierai jamais Belles clés des regards clés filles d'elles-mêmes Devant ce paysage où la nature est mienne
Devant le feu le premier feu Bonne raison maîtresse Étoile identifiée Et sur la terre et sous le ciel hors de mon cœur et dans mon cœur Second bourgeon première feuille verte Que la mer couvre de ses ailes Et le soleil au bout de tout venant de nous
Je suis devant ce paysage féminin Comme une branche dans le feu.
24 novembre 1946
Paul Eluard 1895-1952
in
« Le Temps déborde »
(sous le pseudonyme de Didier Desroches) Éditions Les Cahiers d’Art – 1947
.. // ..
Le poème est daté du 24 novembre 1946. Il ne fait aucun doute que chacun des mots qui le composent est inspiré par l’épouse et muse du poète, Nusch. Quatre jours plus tard, Paul Eluard sera dévasté en apprenant son décès des suites d’une soudaine hémorragie cérébrale.
Un clic sur la photo de Nusch ci-dessous conduit vers un extrait de l’émission de Bruno Doucey, « L’amour par cœur », consacrée à ce poème « L’extase », et diffusée sur France-Culture le 21/02/2025. Adjointe aux commentaires toujours autorisés et sensibles du poète, éditeur et animateur pour la circonstance, une belle lecture du poème par l’auteur et comédien Arnaud Aldigé.
Nusch Eluard photographiée par Dora Maar
>Écouter< en haut à gauche de la page Radiofrance Temps d’écoute : 5 minutes
Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort ! Mort exquise, mort parfumée Au souffle de la bien-aimée… Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort !
Jean Lahor 1840-1909
in
L’illusion Chants de l’Amour et de la Mort Nocturnes N°1
.. // ..
Musique : Reynaldo Hahn Didier Henry (baryton) Stéphane Petitjean (piano) « Nocturne »
.. // ..
Musique : Henri Duparc Benjamin Bernheim (Ténor) Carrie-Ann Matheson (piano)
Le ciel est une immense, une subite fête. Sous ce choc lumineux je renverse la tête, Et je suis, dans l’azur, un haletant baiser. Et j’attire, et je bois, et j’ai peur d’épuiser Tout ce vivant éther qui sur mon cœur se presse, Car ma joie est sans frein, comme fut la détresse D’Yseult, ivre d’attente et d’amoureux ennui, Dont les cris aspiraient son amant dans la nuit…
Claude Monet – « Peupliers sur les rives de l’Epte, effet du soir »– 1891
« C’est l’extase langoureuse »
Paul Verlaine 1844-1896
in « Romances sans paroles »
Le vent dans la plaine Suspend son haleine. FAVART
C'est l'extase langoureuse, C'est la fatigue amoureuse, C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est, vers les ramures grises, Le chœur des petites voix.
O le frêle et frais murmure ! Cela gazouille et susurre, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire... Tu dirais, sous l'eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante, C'est la nôtre, n'est-ce pas ? La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne Par ce tiède soir, tout bas ?
Musique de Claude Debussy Siobhan Stagg (soprano) – Kunal Lahiry (piano)
.. / ..
Musique de Gabriel Fauré Gérard Souzay (baryton) – Dalton Baldwin (piano)
Alexander Frenz – « Le Printemps embrassant la Terre » – 1894
Extase
Mon cœur dans le silence a soudain tressailli, Comme une onde que trouble une brise inquiète ; Puis la paix des beaux soirs doucement s'est refaite, Et c'est un calme ciel qu'à présent je reflète En tendant vers tes yeux mon désir recueilli.
Comme ceux-là qu'on voit dans les anciens tableaux, Mains jointes et nu-tête, à genoux sur la pierre, Je voudrais t'adorer sans lever la paupière, Et t'offrir mon amour ainsi qu'une prière Qui monte vers le ciel entre les grands flambeaux.
Ta respiration n'est qu'un faible soupir. Dans la solennité de ta pose immobile, Seul, le rythme des mers gonfle ton sein tranquille, Et sur ton lit d'amour, d'où la pudeur s'exile, La beauté de ton corps fait songer à mourir...
Bernardo Cavallino – Extase de Sainte-Cécile – 1645
Tel est le paradoxe d’une des plus extravagantes expériences humaines, l’extase, qui projetant l’homme hors de lui-même lui révèle le plus intime de son être. Qu’elle soit souffle mystique, fulgurance de l’esprit ou frisson de la chair, elle brise ses limites pour le projeter dans l’absolu. Explorer ses manifestations — de la béatitude céleste à l’apothéose terrestre, de la perception de l’harmonie ultime au cri déchiré de l’orgasme — c’est traquer cet instant sacré où le moi s’efface, laissant l’humain toucher enfin ce qui le dépasse. Quel que soit le terreau, mystique, philosophique, esthétique ou charnel, dans lequel elle plonge ses racines, c’est bien souvent à travers la pertinence de la parole poétique que l’extase trouve le juste vecteur de son expression la plus sensible. Une musique, parfois, habille le vers, d’un voile.
Mes extases :
Petite anthologie poétique sans prétention sur le thème de l’extase, en six poèmes et six poètes… et quelques notes de musique par-ci, par là.
…… /// ……
Mes extases – 1/ Victor Hugo : « Extase »
Victor Hugo 1802-1885
in ‘Les Orientales’
Et j’entendis une grande voix. Apocalypse
J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles. Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois, et les monts, et toute la nature, Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel.
Et les étoiles d’or, légions infinies, À voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ; Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête, Disaient, en recourbant l’écume de leur crête : ― C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !
25 novembre 1828
Elsa Dreisig (soprano) chante « Extase » Musique composée par Amy Beach (1867-1944) Orchestre du Théâtre Carlo Felice de Gènes Direction Massimo Zanetti
Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été, Je regarde du côté de la « barre », je regarde l’Indéfini, Je regarde, et j’ai plaisir à voir petit, noir et clair, un paquebot qui entre. Il apparaît au loin, net et classique à sa manière, Laissant derrière lui dans l’air distant la lisière vaine de sa fumée. Il entre, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve, Ici et là, s’éveille la vie maritime...
[...]
Ah ! N'importe comment, n'importe où, partir ! Prendre le large, au gré des flots, des dangers et des mers, Cingler vers le Lointain, vers l'Ailleurs, vers la Distance Abstraite, Indéfiniment, par les nuits mystérieuses et profondes, Emporté comme la poussière par les vents, par les tempêtes ! Mais, partir, partir, partir, une fois pour toutes, partir !
Tout mon sang enrage d'être sans ailes ! Tout mon corps se rue en avant ! Je dévale en cataractes toute mon imagination ! Je me bouscule, je rugis, me précipite ! … Mes désirs enfiévrés crèvent en écume Et ma chair est une lame qui se brise sur les rochers !
Lorsque j'y pense - ô rage ! Lorsque j'y pense - ô fureur ! Lorsque je pense à cette étroitesse de ma vie pleine de désirs, Subitement, trépidamment, extraorbitalement, Dans une oscillation vicieuse, large, violente, Du volant sensible de mon imagination, Surgit en moi, sifflant, sibilant, vertigineux, Le rut sombre et sadique de la stridente vie maritime.
Eh ! Matelots, gabiers ! Eh ! Pilotes, hommes d'équipage ! Navigateurs, marins, mousses, aventuriers ! Eh ! Capitaines de navires ! Hommes à la barre et sur les mâts ! Hommes qui dormez sur de grossières couchettes ! Hommes qui dormez avec le danger qui vous guette aux hublots ! Hommes qui dormez avec la Mort pour oreiller ! Hommes qui avez des tillacs et des ponts pour contempler L'immensité immense de la mer immense !
Eh ! Manipulateurs des grues de charge ! Eh ! Ameneurs de voiles, chauffeurs, garçons de bord ! Hommes qui mettez la cargaison en cale ! Hommes qui enroulez les câbles sur le pont ! Hommes qui nettoyez les ferrures des écoutilles ! Hommes de barre ! Hommes des machines ! Hommes des mâts !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh ! Hommes qui avez vu la Patagonie ! Hommes qui êtes passés par l'Australie ! Qui vous êtes remplis les yeux de côtes que je ne verrai jamais ! Qui avez foulé des sols où je ne marcherai jamais ! Qui avez acheté des objets grossiers en des colonies à la proue des savanes ! Et vous avez fait cela comme si de rien n'était Comme si cela était naturel Comme si la vie était cela, Comme si vous n'accomplissiez pas même un destin !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh ! Hommes de la mer actuelle ! Hommes de la mer passée ! Commissaires de bord ! Esclaves des galères ! Combattants de Lépante ! Pirates du temps de Rome ! Navigateurs de la Grèce ! Phéniciens ! Carthaginois ! Portugais propulsés de Sagres Vers l'aventure indéfinie, vers la Mer Absolue, pour réaliser l'Impossible !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh -eh - eh ! Hommes qui avez dressé des stèles et baptisé des caps ! Je veux partir avec vous, je veux partir avec vous, Avec vous tous à la fois, Partout où vous êtes allés ! Je veux affronter vos périls de face, Sentir sur mon visage les vents qui ont ridé le vôtre, Recracher leur sel aux mers que vos lèvres ont embrassées, Mettre la main à votre ouvrage, partager vos tempêtes, Arriver enfin comme vous en des ports extraordinaires !
Un mot, n’importe lequel, se présente comme un faisceau de sens, au lieu de se concentrer en un point donné, se projette dans diverses directions. En prononçant « soleil », nous effectuons une sorte de voyage immense dont nous avons une telle habitude que nous le parcourons comme en rêve.
Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. Ce dernier se révèle alors à nous d’une étendue bien plus vaste que nous ne l’imaginions, et nous nous souvenons soudain que parler veut dire : se trouver toujours en chemin.
Ossip Mandelstam – 1891-1938
‘Entretien sur Dante’ – 1933 (Traduction de Jean-Claude Schneider)