Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort ! Mort exquise, mort parfumée Au souffle de la bien-aimée… Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort !
Jean Lahor 1840-1909
in
L’illusion Chants de l’Amour et de la Mort Nocturnes N°1
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Musique : Reynaldo Hahn Didier Henry (baryton) Stéphane Petitjean (piano) « Nocturne »
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Musique : Henri Duparc Benjamin Bernheim (Ténor) Carrie-Ann Matheson (piano)
Claude Monet – « Peupliers sur les rives de l’Epte, effet du soir »– 1891
« C’est l’extase langoureuse »
Paul Verlaine 1844-1896
in « Romances sans paroles »
Le vent dans la plaine Suspend son haleine. FAVART
C'est l'extase langoureuse, C'est la fatigue amoureuse, C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est, vers les ramures grises, Le chœur des petites voix.
O le frêle et frais murmure ! Cela gazouille et susurre, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire... Tu dirais, sous l'eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante, C'est la nôtre, n'est-ce pas ? La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne Par ce tiède soir, tout bas ?
Musique de Claude Debussy Siobhan Stagg (soprano) – Kunal Lahiry (piano)
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Musique de Gabriel Fauré Gérard Souzay (baryton) – Dalton Baldwin (piano)
Bernardo Cavallino – Extase de Sainte-Cécile – 1645
Tel est le paradoxe d’une des plus extravagantes expériences humaines, l’extase, qui projetant l’homme hors de lui-même lui révèle le plus intime de son être. Qu’elle soit souffle mystique, fulgurance de l’esprit ou frisson de la chair, elle brise ses limites pour le projeter dans l’absolu. Explorer ses manifestations — de la béatitude céleste à l’apothéose terrestre, de la perception de l’harmonie ultime au cri déchiré de l’orgasme — c’est traquer cet instant sacré où le moi s’efface, laissant l’humain toucher enfin ce qui le dépasse. Quel que soit le terreau, mystique, philosophique, esthétique ou charnel, dans lequel elle plonge ses racines, c’est bien souvent à travers la pertinence de la parole poétique que l’extase trouve le juste vecteur de son expression la plus sensible. Une musique, parfois, habille le vers, d’un voile.
Mes extases :
Petite anthologie poétique sans prétention sur le thème de l’extase, en six poèmes et six poètes… et quelques notes de musique par-ci, par là.
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Mes extases – 1/ Victor Hugo : « Extase »
Victor Hugo 1802-1885
in ‘Les Orientales’
Et j’entendis une grande voix. Apocalypse
J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles. Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois, et les monts, et toute la nature, Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel.
Et les étoiles d’or, légions infinies, À voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ; Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête, Disaient, en recourbant l’écume de leur crête : ― C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !
25 novembre 1828
Elsa Dreisig (soprano) chante « Extase » Musique composée par Amy Beach (1867-1944) Orchestre du Théâtre Carlo Felice de Gènes Direction Massimo Zanetti
Dans notre France en bascule entre XIXème et XXème siècles, les courants musicaux passent et se métamorphosent, les sensibilités mutent, l’esthétique des formes se renouvelle, se modernise. Demeurent les thématiques et les symboles : Amour, Beauté, Mort. Ne les dit-on pas éternels ? Nul donc ne s’étonnerait de retrouver encore, insouciant philosophe, notre papillon virevoltant autour du piano de Debussy ou butinant un Si bémol sur une portée de Gabriel Fauré.
Gabriel Fauré 1845-1924 « Le papillon et la fleur » Opus1 – N°1 (Mélodie Française) Poème de Victor Hugo Cyrille Dubois (ténor) Tristan Raës (piano)
Une fleur déclare au papillon son amour et lui confie ses tourments. Qui se ressemble s’assemble, mais…
Et nous nous ressemblons, et l’on dit que nous sommes Fleurs tous deux !
La pauvre fleur disait au papillon céleste: Ne fuis pas ! Vois comme nos destins sont différents. Je reste, Tu t’en vas !
Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommes Et loin d’eux, Et nous nous ressemblons, et l’on dit que nous sommes Fleurs tous deux !
Mais, hélas ! l’air t’emporte et la terre m’enchaîne. Sort cruel ! Je voudrais embaumer ton vol de mon haleine Dans le ciel !
Mais non, tu vas trop loin! – Parmi des fleurs sans nombre Vous fuyez, Et moi je reste seule à voir tourner mon ombre À mes pieds.
Tu fuis, puis tu reviens; puis tu t’en vas encore Luire ailleurs. Aussi me trouves-tu toujours à chaque aurore Toute en pleurs !
Oh ! pour que notre amour coule des jours fidèles, Ô mon roi, Prends comme moi racine, ou donne-moi des ailes Comme à toi !
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Gabriel Fauré 1845-1924 « Papillon » Op.77 pièce pour violoncelle et piano Pauline Bartissol (violoncelle) LaurentWagshal (piano)
Cette petite pièce est commandée à Fauré par son éditeur qui souhaitait qu’elle fût brillante, virtuose, difficile mais lyrique. Fauré s’exécuta, la pièce fut enregistrée au catalogue en septembre 1884. Mais le compositeur et l’éditeur ne pouvant s’accorder sur le titre, l’œuvrette resta dans un tiroir. Ce n’est qu’en 1898 que Gabriel Fauré en permit la publication sous le titre « Papillon ».
Le musicologue Jean-Michel Nectoux rapporte que Fauré accompagna son approbation de cette phrase à destination de l’éditeur : « Papillon ou mouche à m…, mettez ce que vous voulez ! »
D’aucuns auraient peut-être choisi « Vol du bourdon », non sans préciser – rigueur musico-entomologique oblige – « à la française ». Comparaison n’est pas raison, mais…
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Le court poème « Les papillons », extrait de « La comédie de la mort », recueil publié en 1838 par Théophile Gauthier, aura reçu les faveurs musicales d’Ernest Chausson et de Claude Debussy. La « Mélodie Française » pouvait-elle être mieux servie ?
Théophile Gauthier poème « Les papillons »
Par
Ernest Chausson 1855-1899 Gérard Souzay (baryton) Jacqueline Bonneau (piano)
Les papillons couleur de neige Volent par essaims sur la mer ; Beaux papillons blancs, quand pourrai-je Prendre le bleu chemin de l'air ?
Savez-vous, ô belle des belles, Ma bayadère aux yeux de jais, S'ils me pouvaient prêter leurs ailes, Dites, savez-vous où j'irais ?
Sans prendre un seul baiser aux roses, À travers vallons et forêts, J'irais à vos lèvres mi-closes, Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
Par
Claude Debussy 1862-1918 Véronique Dietschy (soprano) Emmanuel Strosser (piano)
Le réveil commence comme un autre rêve. – Paul Valéry
Quand, sur une mélodie de Gabriel Fauré, Marie-Claude Chappuis chante le sien, cet autre rêve qui commence c’est le nôtre.
Splendeurs divines entendues : la mélodie française au firmament !
Malcolm Martineau est au piano.
Après un rêve
Dans un sommeil que charmait ton image je rêvais le bonheur ardent mirage. Tes yeux étaient plus doux, ta voix pure et sonore, tu rayonnais comme un ciel éclairé par l’aurore ;
tu m’appelais et je quittais la terre pour m’enfuir avec toi vers la lumière, les cieux pour nous entr’ouvraient leurs nues splendeurs inconnues, lueurs divines entrevues ;
Hélas ! hélas, triste réveil des songes, je t’appelle, ô nuit, rends-moi tes mensonges, reviens, reviens radieuse, reviens, ô nuit mystérieuse !
La mélodie française va tout droit, sans convulsions et sans frénésie, au rare, à l’exquis, à l’inattendu.
Vladimir Jankélévitch
La mélodie française, sans doute la voie la plus suave et la plus raffinée pour accéder à la saveur des profondeurs de l’intime.
Voilà qui oblige l’interprète à posséder les talents du conteur, et son pianiste accompagnateur à se faire orchestre… à moins que le compositeur, dans son extrême élégance, n’ait déjà prévu d’y pourvoir.
Ernest Chausson 1855-1899
Ainsi en 1899, le grand mélodiste, Ernest Chausson, composant « La Chanson Perpétuelle » sur douze des seize tercets du poème « Nocturne » de son contemporain Charles Cros, choisit-il de faire accompagner par un piano et un quatuor à cordes les états d’âme d’une jeune femme abandonnée par son amant.
Au souvenir des brefs instants de bonheur, succèdent, dans une atmosphère où la douleur croît, l’attente, l’espoir, la mélancolie et, tel celui d’Ophélie, le désir de mort dans les eaux de « l’étang, parmi les fleurs sous le flot endormi ».
Connivence des mots et de la musique dans le désenchantement de l’heure crépusculaire où Éros rejoint Thanatos.
Le Quatuor Elmire, Sarah Ristorcelli (piano) et Victoire Bunel (mezzo-soprano) interprètent Chanson perpétuelle op. 37
Bois frissonnants, ciel étoilé Mon bien-aimé s’en est allé Emportant mon cœur désolé.
Vents, que vos plaintives rumeurs, Que vos chants, rossignols charmeurs, Aillent lui dire que je meurs.
Le premier soir qu’il vint ici, Mon âme fut à sa merci ; De fierté je n’eus plus souci.
Mes regards étaient pleins d’aveux. Il me prit dans ses bras nerveux Et me baisa près des cheveux.
J’en eus un grand frémissement. Et puis je ne sais plus comment Il est devenu mon amant.
Je lui disais: « Tu m’aimeras Aussi longtemps que tu pourras. » Je ne dormais bien qu’en ses bras.
Mais lui, sentant son cœur éteint, S’en est allé l’autre matin Sans moi, dans un pays lointain.
Puisque je n’ai plus mon ami, Je mourrai dans l’étang, parmi Les fleurs sous le flot endormi.
Sur le bord arrivée, au vent Je dirai son nom, en rêvant Que là je l’attendis souvent.
Et comme en un linceul doré, Dans mes cheveux défaits, au gré Du vent je m’abandonnerai.
Les bonheurs passés verseront Leur douce lueur sur mon front, Et les joncs verts m’enlaceront.
Et mon sein croira, frémissant Sous l’enlacement caressant, Subir l’étreinte de l’absent.
Charles Cros (‘Nocturne‘)
Et, pour le plaisir de quelques amateurs inconditionnels, comme moi, de Dame Felicity Lott dans le répertoire français :
Comme des fronts de morts nos fronts avaient pâli,
Et, muet, me penchant vers elle, je pus lire
Ce mot fatal écrit dans ses grands yeux : l’oubli.
Le temps des lilas et le temps des roses
Ne reviendra plus à ce printemps-ci ;
Maurice Bouchor (1855-1929) – Poème de la mer et de l’amour (La mort de l’amour)
Quand les lilas refleuriront
Pour tous ces baisers qui s’égrènent
Que de blessures saigneront…
Georges Auriol – 1890 (poète, chansonnier, journaliste)
« Confiture exquise aux bons poètes », le lilas, dans les pastels de son odorante et précoce floraison, infaillible annonciatrice du retour longtemps attendu de la douceur des jours, est devenu depuis des lustres le symbole des amours de jeunesse. Blason du printemps retrouvé, sa seule évocation enchante les sourires et gonfle les espoirs. Et chacun, çà et là, chante son optimisme.
Mais quand l’amour est mort et que le cœur sanglote, plus rien ne fleurit au fond des meurtrissures ; la rose n’est plus offerte, et le temps du lilas ne veut pas revenir. A sa place désormais une cicatrice encore fraîche inévitablement promise à la douloureuse gangrène des souvenirs heureux.
Si brèves soient les amours de la jeunesse, si fugitif le printemps d’une vie, demeure, comme une empreinte de leur furtif passage, l’immense et profonde beauté du poème. Celui, peut-être, drapé dans les ondulations élégiaques d’une mélodie marine qu’un alizé lyrique ramène vers le rivage, le soir, à l’heure solitaire où l’âme caresse ses hiers.
Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage…
Pierre de Marbeuf (1596-1645
Cette mélodie, "Le temps des lilas", désormais légendaire, conclut le long et délicieux "Poème de l'amour et de la mer" écrit par Ernest Chausson entre l'été 1882 et le printemps 1890.
Née au confluent des courants impressionniste, symboliste et de l’Art décadent, de la fin du XIXème, cette adaptation et mise en musique des "Poèmes de la mer et de l'amour" de Maurice Bouchor, par le compositeur, est le parfait reflet de la conscience exacerbée des artistes de l'époque : Face au caractère éphémère de toute chose, saisir pleinement la volupté de l'instant.
Nature hypersensible et volontiers pessimiste, Chausson ne pouvait que ressentir profondément, non sans une certaine angoisse métaphysique - plutôt généreusement partagée à l'époque -, la fugacité de la vie. C'est sans doute à cette émotivité particulière que l'ont doit l'extrême délicatesse et la tendre pudeur qu'il offre pour écrin aux vers de son ami poète.
Ernest Chausson (1855-1899)
Le temps des lilas et le temps des roses Ne reviendra plus à ce printemps-ci ; Le temps des lilas et le temps des roses Est passé ; le temps des œillets aussi.
Le vent a changé, les cieux sont moroses, Et nous n’irons plus courir, et cueillir Les lilas en fleur et les belles roses ; Le printemps est triste et ne peut fleurir.
Oh ! joyeux et doux printemps de l’année, Qui vins, l’an passé, nous ensoleiller, Notre fleur d’amour est si bien fanée, Las ! que ton baiser ne peut l’éveiller !
Et toi, que fais-tu ? pas de fleurs écloses, Point de gai soleil ni d’ombrages frais ; Le temps des lilas et le temps des roses Avec notre amour est mort à jamais.
Maurice Bouchor
Que passent les ans, qu’avancent les siècles, le temps du lilas est toujours fidèle… à ses infidélités. Pour parler de lui le ton peut changer, les mots rajeunir et se renouveler, il n’oublie jamais de foutre le camp le temps du lilas, le temps de la rose offerte.
Dis, si tu le vois, ramène-le moi,
Le joli temps du lilas !
Évoquer son nom, ou croiser son malicieux regard embusqué derrière son pince-nez, et déjà l’on se sent planer à travers les résonances suspendues des accords égrenés avec lenteur sur le piano, entre lesquels s’étirent, dépouillées et diaphanes, reconnaissables entre toutes, les mélodies singulières de ses « Gymnopédies » ou de ses « Gnossiennes ». Quelquefois, quand une musique de ses compositions défie le souvenir, n’est-il pas amusant de retrouver dans les méandres de notre mémoire l’étrangeté gentiment séditieuse de certains titres tels, par exemple, que « Musique d’ameublement », « Morceau en forme de poire », ou encore « Embryons desséchés » ?
Suzanne Valadon – Erik_Satie – 1893
Erik Satie est né il y a 150 ans, en 1866. Et c’est évidemment par ses œuvres pour le piano — même si les interprètes de premier plan les boudent trop souvent — que sa musique est parvenue jusqu’à nous.
Originale, toujours rebelle aux conventions du romantisme, ironique et caustique souvent, et, au fond, bien plus sérieuse qu’elle ne veut paraître à travers les particularités de son modernisme et le mystère de son inventivité, elle continue de nous séduire encore aujourd’hui, nous, auditeurs de toutes générations. D’ailleurs, ne s’avère-t elle pas, souvent, être un point d’entrée attrayant pour ceux qui décident de découvrir, à rebours de son histoire, la musique dite « classique ».