Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Les professeurs de piano ont coutume d’exhorter leurs élèves à – belle image – « pétrir le son ».
Qui sait si les professeurs de chant de la Musikhochschule für Musik und Tanz de Cologne et ceux de la Manhattan School of Music n’ont pas, eux aussi, engagé leur talentueuse lauréate, la chanteuse Sabeth Pérez, à façonner virtuellement sur une harpe imaginaire glissée entre ses mains les gracieuses harmonies de sa voix et les rythmes jazzy ou latins qui les accompagnent ?
Ni l’œil, ni l’oreille n’auraient idée de s’en plaindre… Et puis, soyons rassurés, son compositeur de père veille depuis la anche de sa clarinette.
« Convertidos en perfume » WDR Big Band Gabriel Pérez (clarinette) Sabeth Pérez (voix)
— Moi, Carl Philipp Emanuel Bach, digne fils du grand Jean-Sébastien, claveciniste à la cour de Frédéric II pendant trente ans, j’ai composé à l’attention des apprentis clavecinistes un petit exercice, Solfeggio en Ut mineur. Si charmant qu’il a très vite reçu le doux diminutif de Solfeggietto. C’est une petite pépite en forme de courte pièce à une voix, dédiée au développement de l’agilité des dix doigts et de la transparence dans l’alternance des mains. Sa difficulté vient en vérité du tempo prestissimo que suppose le mouvement. J’avais à coeur de voir comment les « pianistes » de votre siècle, assis devant leurs monstres noirs aux dents blanches, traitaient ma modeste partition.
♦ Les jeunes apprentis virtuoses, d’abord, comme cette petite fille sérieuse et douée :
♦ Les virtuoses accomplis, qui ont dix doigts à chaque main, comme Shani Diluka, pianiste monégasque qui, me dit-on, ne compte plus ni les maîtres incontestés qui l’ont accompagnée, ni les partenaires prestigieux avec qui elle se produit :
♦ Et quelques autres hurluberlus comme Luca Sestak, qui se réunissent pour « faire le boeuf », comme ils disent, bousculant ma musique d’une drôle de manière… mais au fond si plaisante :
Que de choses ont changé en trois siècles…! Demeure mon « Solfeggietto » !
Ne croyez pas les mains sans gants plus robustes que les autres.
Gustave Flaubert – « Par les champs et par les grèves »
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Il n’y a guère que Mickey qui aujourd’hui porte ses gants blancs à longueur de journée.
Aussi, si vous affirmez que pour vous, porter des gants blancs s’inscrit dans la banalité des actions régulières de votre vie, ne soyez pas étonné(e) que, sans vous connaître, et certain que vous n’êtes pas Mickey Mouse, l’on vous donne du « Mon Général » ou du « Maître d’hôtel » ; ou encore, que l’on guette attentivement le lapin ou l’as de trèfle que vous cachez fort adroitement dans votre manche. A moins que vous ne soyez Huissier au Sénat ? Conservatrice responsable des incunables à la Bibliothèque Nationale ? Déménageur de tableaux au Louvre ?…
Ou, pourquoi pas, cet initié, tapi dans sa réserve légendaire, qui, certains soirs, symbolique oblige, enfile rituellement ses gants de lumière en fraternelle compagnie…?
A y bien regarder, les opportunités de porter des gants blancs ne sont en vérité pas aussi rares qu’on le penserait au premier abord, et pas nécessairement liées d’ailleurs à un protocole d’apparat.
Mais quel pervers faudrait-il être pour demander à une pianiste de faire chanter son instrument, les doigts ainsi embastillés, avec la virtuosité et la délicatesse de toucher qu’exige le meilleur du jazz ?
A l’impossible nul ne peut être tenu !
Et pourtant :
Quelques fascinantes minutes sous le vent froid et la pluie d’un vieux 15 août, avec la géniale Diva du jazz, Shirley Horn, au festival de Newport, et la démonstration du contraire devient imparable.
En gants blancs, la Diva ! Et quelle Diva !
Les gants blancs peuvent accessoirement protéger du froid…
Pour applaudir, assurément, ils ne sont sont d’aucune utilité.
Just in time
I found you just in time Before you came my time Was running low
. I was lost
The losing dice were tossed My bridges all were crossed
. Nowhere to go
Now you’re here And now I know just where I’m going No more doubt or fear
I found my way
.
For love came just in time You found me just in time And saved my lonely life That lovely day
En souvenir d’une impossible histoire d’amour… …………….. … ou de l’histoire d’un amour impossible !
En souvenir du plus beau des instants, point d’orgue de l’univers entier, celui où les mains se rencontrent.
Les causes
Les crépuscules et les générations. Les jours dont aucun ne fut le premier. La fraîcheur de l’eau dans la gorge D’Adam. L’ordre du paradis. L’œil déchiffrant les ténèbres. L’amour des loups à l’aube. La parole. L’hexamètre. Le miroir. La tour de Babel et l’arrogance. La lune que regardaient les Chaldéens. Les sables innumérables du Gange. Tchouang-tseu et le papillon qui le rêve. Les pommes d’or des îles. Les pas du labyrinthe vagabond. La toile infinie de Pénélope. Le temps circulaire des stoïques. La monnaie dans la bouche du mort. Le poids de l’épée sur la balance. Chaque goutte d’eau dans la clepsydre. Les aigles, les fastes, les légions. César le matin de Pharsale. L’ombre des croix sur la terre. Les échecs et l’algèbre du Persan. Les traces des longues migrations. La conquête des royaumes avec l’épée. La boussole incessante. La mer ouverte. L’écho de la pendule dans la mémoire. Le roi exécuté à la hache. La poussière incalculable des armées. La voix du rossignol au Danemark. La ligne scrupuleuse du calligraphe. Le visage du suicidaire dans la glace. La carte du joueur. L’or vorace. Les formes du nuage dans le désert. Chaque arabesque du kaléidoscope. Chaque remords et chaque larme. Il a fallu toutes ces choses Pour que nos mains se rencontrent.
Jorge Luis Borges
in « Poèmes d’amour » – traduction de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle – Gallimard, 2014.
Las Causas
Los ponientes y las generaciones. Los días y ninguno fue el primero. La frescura del agua en la garganta De Adán. El ordenado Paraíso. El ojo descifrando los colores. La palabra. El hexámetro. El espejo. El amor de los lobos en el alba. La Torre de Babel y la soberbia. El sol como un león sobre la arena. Las arenas innúmeras del Ganges. Chuang-Tzu y la mariposa que lo sueña. Las manzanas de oro de las islas. Los pasos del errante laberinto. El infinito lienzo de Penélope. El tiempo circular de los estoicos. La moneda en la boca del que ha muerto. El peso de la espada en la balanza. Cada gota de agua en la clepsidra. César en la mañana de Farsalia. Los fastos, los trofeos, los ejércitos. La sombra de las cruces en la tierra. El ajedrez y el álgebra del persa. La conquista de reinos por la espada. La brújula incesante. El mar abierto. El rey ajusticiado por el hacha. El polvo incalculable que fue ejércitos. La voz del ruiseñor en Dinamarca. La escrupulosa línea del calígrafo. El rostro del suicida en el espejo. El naipe del tahúr. El oro ávido. Las formas de la nube en el desierto. Cada remordimiento y cada lágrima. Se precisaron todas esas cosas Para que nuestras manos se encontraran.
Je suis le contrebandier, Et j’ai l’art d’inspirer le respect. Je sais défier n’importe qui, Et je ne crains personne. Alors, vive la joie, vive la joie ! …
Tu peux toujours chanter ton arrogance, beau baryton de contrebandier, sur l’air enjoué que t’a composé Robert Schumann dans un de ses légers Spanisches Liederspiel (Lieder sur des poèmes espagnols), auquel il a donné ton nom (« Der Kontrabandiste »). Mais n’oublie pas de courir vite si tu ne veux pas qu’au terme de ta fuite éperdue une superbe gendarmette, juchée sur ses escarpins aux diaboliques talons de quatorze centimètres, ne te rattrape du bout des doigts…
A moins que, comme moi, tu ne choisisses de te rendre…