Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Personne n’est jeune après quarante ans mais on peut être irrésistible à tout âge.
Coco Chanel
Deux gardénias suffiront à en faire l’heureuse démonstration. Pas « les galants gardénias dans leurs suaves pourpoints », de Raymond Queneau, exposés ici dans leur candeur virginale, mais les « Dos gardenias » de la chanson composée en 1945 par la pianiste cubaine Isolina Carrillo.
« Dos gardenias », incontournable standard de la musique latine, aura attendu le milieu des années 1990 et les tournées mondiales du Buena Vista Social Club Orquesta associé au chanteur Ibrahim Ferrer pour devenir un « tube » international. La chanteuse Omara Portuondo, seule femme à rejoindre le groupe, en fera pour toujours une perle de son répertoire.
C’est un boléro, une chanson d’amour comme tant d’autres, dans laquelle une jeune femme amoureuse exprime sa crainte de voir son bienaimé s’éprendre d’une autre… Deux gardénias, image de pureté et de sincérité, qu’elle offre, symbole de deux baisers échangés, à son amoureux. Deux fleurs qui mourront assurément si elles devinaient que cet amour a été trahi.
Quelqu’un a dit un jour que la vieillesse ne commence que lorsque les regrets prennent la place des rêves. Que dire de cette jeune femme, filmée ici à l’occasion de ses 90 ans, installée dans le désormais légendaire fauteuil d’une certaine « Emmanuelle », les yeux gorgés de cette fraîcheur de la jeunesse et la voix porteuse de ses folles espérances, qui chante « Dos gardenias » ?
Irrésistible Omara !
Dos gardenias para ti Con ellas quiero decir Te quiero, te adoro, mi vida Ponles toda tu atención Que serán tu corazón y el mío
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Dos gardenias para ti Que tendrán todo el calor de un beso De esos besos que te di Y que jamás te encontrarán En el calor de otro querer
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A tu lado vivirán y se hablarán Como cuando estás conmigo Y hasta creerán que te dirán Te quiero
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Pero si un atardecer Las gardenias de mi amor se mueren Es porque han adivinado Que tu amor me ha traicionado Porque existe otro querer
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A tu lado vivirán y se hablarán Como cuando estás conmigo Y hasta creerán que te dirán Te quiero
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Pero si un atardecer Las gardenias de mi amor se mueren Es porque han adivinado Que tu amor me ha traicionado Porque existe otro querer
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Es porque han adivinado Que tu amor me ha traicionado Porque existe otro querer
Les étoiles n’ont leur vrai reflet qu’à travers les larmes.
Vladimir Nabokov – Regarde, regarde les arlequins !
Franz Schubert 1797-1828
Ruby Hughes (soprano) – Joseph Middleton (piano)
Abendstern – D. 806
« Étoile du soir »
Étoile du soir
Pourquoi au ciel brilles-tu solitaire, Ô belle étoile, toi dont l’éclat est si doux ? Pourquoi la troupe étincelante De tes sœurs demeure-t-elle si loin de toi ? “Je suis de l’amour l’étoile fidèle, Et toutes de l’amour se tiennent éloignées.”
Eh bien, il faut aller vers elles, Sans plus tarder, puisque tu es l’amour ! Qui donc pourrait te résister, Douce et capricieuse lumière ? “Je sème, et ne vois rien fleurir, Et je demeure ici, triste et silencieuse.”
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Abendstern
Was weilst du einsam an dem Himmel, O schöner Stern? und bist so mild; Warum entfernt das funkelnde Gewimmel Der Brüder sich von deinem Bild? « Ich bin der Liebe treuer Stern, « Sie halten sich von Liebe fern. »
So solltest du zu ihnen gehen, Bist du der Liebe, zaudre nicht! Wer möchte denn dir widerstehen? Du süßes eigensinnig Licht. « Ich säe, schaue keinen Keim, « Und bleibe trauernd still daheim. »
Parla a lungo con me la mia compagna di cose tristi, gravi, che sul cuore pesano come una pietra; viluppo di mali inestricabile, che alcuna mano, e la mia, non può sciogliere.
Un passero della casa di faccia sulla gronda posa un attimo, al sol brilla, ritorna al cielo azzurro che gli è sopra.
Oh lui, tra i beati beato! Ha l’ali, ignora la mia pena secreta, il mio dolore d’uomo giunto a un confine: alla certezza di non poter soccorrere chi s’ama.
Confins
Longuement me parle ma compagne de choses tristes, graves, qui pèsent comme une pierre sur mon cœur ; enchevêtrement inextricable de douleurs, qu’aucune main, pas plus la mienne, n’annulera.
Un moineau sur la pente de la maison d’en face un instant se pose, brille au soleil, retourne au ciel d’azur par–dessus lui.
O lui heureux bienheureux ! Des ailes il a, il ignore ma peine secrète, ma douleur d’homme venu à une limite : toute la certitude de ne pouvoir porter secours à ceux que l’on aime.
Umberto Saba1883-1957
Extrait de « Parole » (Paroles) Traduction : Bernard Simeone
Peut-être est-ce parce qu'à Trieste on était en partie italien, en partie autrichien et en partie slovène, qu'Umberto Saba est demeuré le moins connu des immortels de la poésie italienne tels que Pasolini, Ungaretti et Montale, ses contemporains et amis.
Peut-être qu'une enfance difficile, sans père, et une vie d'homme en fuite permanente pour échapper aux persécutions des "lois raciales" et préserver la vie des siens, ont conduit la parole du poète sensible et mélancolique sur le chemin discret de la simplicité plutôt que vers les buissons épais de l'hermétisme du temps.
Ce qu’on apprend dans les livres c’est à dire « je vous aime ».
Ce qu’on apprend dans les livres, c’est-à-dire « je vous aime ».
Il faut d’abord dire « je ». C’est difficile, c’est comme se perdre dans la forêt, loin des chemins, c’est comme sortir de la maladie, de la maladie des vies impersonnelles, des vies tuées.
Ensuite il faut dire « vous ». La souffrance peut aider – la souffrance d’un bonheur, la jalousie, le froid, la candeur d’une saison sur la vitre du sang. Tout peut aider en un sens à dire « vous », tout ce qui manque et qui est là, sous les yeux, dans l’absence abondante.
Enfin il faut dire « aime ». C’est vers la fin des temps déjà, cela ne peut être dit qu’à condition de ne pas l’être. La dernière lettre est muette, elle s’efface dans le souffle, elle s’en va comme l’air bleu sur la page, dans la gorge.
« Je vous aime. » Sujet, verbe, complément. Ce qu’on apprend dans les livres c’est la grammaire du silence, la leçon de lumière. Il faut du temps pour apprendre. Il faut tellement de temps pour s’atteindre.
Christian Bobin1951 – 2022
La part manquante (extrait) (NRF Gallimard – 1989)
Que demain vous relisiez le Freischütz, ayant entendu hier Tannhäuser, vous aimerez encore la beauté des choses après celle des âmes ; dans la simplicité de la vie naturelle, vous en qui la vie intérieure et morale aura surabondé, vous goûterez une sensation délicieuse de rafraîchissement et de repos.
Camille Bellaigue – Revue des Deux Mondes, 4e période, tome 129 –
Coup de feu, coup de foudre, une seule destination : le cœur !
Coup de feu :
Le fatidique septième coup de feu sorti du fusil du jeune et naïf Max, par chance, et surtout par magie, n’a pas atteint le cœur de l’innocente colombe désignée, ni celui de la douce fiancée du malheureux tireur, Agathe, inopinément sortie du buisson qui la cachait. Un ermite passant par-là avait dévié la balle meurtrière vers Kaspar, complice de Samiel, l’envoyé du Diable qui s’était vainement réservé tout pouvoir sur la trajectoire de cette septième balle.
Coup de foudre :
C’est par la voix d’Agathe qu’il nous parvient, droit au cœur, alors qu’inquiétée par de sombres pressentiments, peu avant le satanique coup de feu, la future épouse de Max, déjà prête pour la cérémonie, implorait la protection du ciel.
Une prière parmi les plus émouvantes entendues sur les scènes d’opéra, composée par Carl Maria von Weber pour son célèbre « Freischütz », cavatine qui réunit au sommet une ferveur et un legato qui bouleversèrent le jeune Wagner lui-même, au point, dit-on, d’avoir influencé sa sensibilité artistique.
Der Freischütz – Acte III – scène 2 – Cavatine
Jeanine De Bique (soprano) Konzerthausorchester Berlin Christoph Eschenbach(direction)
AGATHE
Et même lorsque les nuages le cachent, Le soleil demeure dans le ciel ; Une volonté sainte régit le monde, Et non point un hasard aveugle ! L’œil du Père, que rien ne saurait troubler, Veille éternellement à toute créature !
Moi aussi qui me suis confiée à lui, Je sais qu’il veille sur moi, Et même si c’était là ma dernière journée, Si sa parole m’appelait comme fiancée : Son œil, éternellement pur et clair, Me considère aussi avec amour !
Aimer aussi est bon : car l’amour est difficile. S’aimer, d’être humain à être humain : voilà peut-être la tâche la plus difficile qui nous soit imposée, l’extrême, la suprême épreuve et preuve, le travail en vue duquel tout autre travail n’est que préparation.
Rainer Maria Rilke – Lettre à un jeune poète
La période des vœux annuels est toujours une occasion de porter un regard ému sur la souffrance et les peines de nos contemporains, de faire même parfois quelques dons tout pleins de notre sincère compassion.
Et chaque année la fumée des cheminées écrit en grand dans le ciel d’hiver le message d’amour et de paix que chacun adresse à chaque autre.
Mais comme toutes les fumées…
Fernand Pelez – Nid de misère – 1887
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I said man is always talking ’bout it’s inhumanity to man But what is he tryin’ to do to make it a better man?
Pour la grande Roberta Flack, chanteuse et pianiste de jazz, deux fois consécutives lauréate du Grammy Award, en 1973 et 1974.
Pour sa « pertinence sociale », son « intrépidité politique », et sa générosité.
Pour son premier disque « First Take » paru en juin 1969 chez Atlantic Records.
∼ Grammy Hall of Fame Award décerné en 2016 par la très respectée Recording Academy
∼ Classé en 2020 parmi les 500 plus grands albums de tous les temps par le sérieux magazine international Rolling Stones.
∼ Considéré par l’immense majorité des amateurs de Jazz du monde comme l’un des 20 enregistrements indispensables à toute discothèque de qualité.
Et, à l’occasion de ce billet en particulier :
Pour le gospel, « Tryin’ Times » (Temps difficiles), qui tend, avec une rare élégance musicale, à notre légendaire et désespérant égoïsme un terrible et pourtant si beau miroir.
Tryin’times, what the world is talkin’ about You got confusion all over the land, You got mother against daughter, you got father against son You know the whole thing is getting out of hand
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Then maybe folks wouldn’t have to suffer If there was more love for your brother But these are tryin’ times,
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You got the riots in the ghetto, it’s all around A whole lot of things that’s wrong is going down, yes, it is I can’t understand it from my point of view ‘Cause I think you should do unto others As you’d have them do unto you.
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Then maybe folks wouldn’t have to suffer If there was more love for your brother But these are tryin’ times, yes, it is.
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I said man is always talking ’bout it’s inhumanity to man But what is he tryin’ to do to make it a better man? Oh, just read the paper, turn on your TV You see folks demonstrating about equality.
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But maybe folks wouldn’t have to suffer If there was more love for your brother But these are tryin’ times
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Tryin’times, yeah, that’s what the world is talkin’ about You got confusion all over the land
◊
Les temps difficiles, ce dont le monde parle, Il y a de la confusion partout dans le pays : La mère contre la fille, le père contre le fils… Tout nous échappe, tu sais. Peut-être que les gens n’auraient pas à souffrir Si on avait plus d’amour pour son prochain. Mais les temps sont durs, oui, oui Il y a des émeutes dans le ghetto, c’est partout. Tout un tas de mauvaises choses se passent, oui, c’est vrai ! J’ai beaucoup de mal à l’accepter Parce que je pense qu’il faut faire aux autres Ce qu’on souhaiterait qu’ils nous fassent. Alors peut-être que les gens n’auraient pas à souffrir S’il y avait plus d’amour pour son prochain. Mais nous vivons une époque difficile, oui, c’est vrai ! J’ai dit que l’homme parle toujours de son inhumanité envers l’homme, Mais qu’essaie-t-il de faire pour devenir un homme meilleur ? Oh, il suffit de lire le journal, d’allumer la télévision Pour voir des gens manifester pour l’égalité. Mais peut-être que les gens n’auraient pas à souffrir Si on avait plus d’amour pour son prochain. Mais nous vivons une époque difficile Des temps difficiles, oui, tout le monde en parle ; Il y a de la confusion partout dans le pays.
Pour un jeune homme de dix huit ans, dans les années 20 – 1820 –, et de la meilleure extraction, « tout amour est épistolaire », n’est-ce pas, chère Barbara ? Même si, comme chacun sait, s’agissant en particulier de Victor Hugo, que peu de femmes laissèrent indifférent, l’amour préfère tout de même le soyeux des draps aux aspérités du papier…
Avançant en âge, Victor Hugo retrouve, alors qu’il les pensait détruites comme il l’avait souhaité, les lettres d’amour qu’il adressait adolescent à celle qui très vite devint son épouse, Adèle Foucher. Les vers émus ne tardent pas à glisser de sa plume, inspirés par le constat poétique du temps qui passe :
Oh primavera ! gioventù dell’ anno ! Oh gioventù, primavera della vita !
Ô mes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse,
C’est donc vous ! Je m’enivre encore à votre ivresse ;
Je vous lis à genoux.
Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge !
Laissez-moi me cacher, moi, l’heureux et le sage,
Pour pleurer avec vous !
J’avais donc dix-huit ans ! j’étais donc plein de songes !
L’espérance en chantant me berçait de mensonges.
Un astre m’avait lui !
J’étais un dieu pour toi qu’en mon cœur seul je nomme !
J’étais donc cet enfant, hélas ! devant qui l’homme
Rougit presque aujourd’hui !
Ô temps de rêverie, et de force, et de grâce !
Attendre tous les soirs une robe qui passe !
Baiser un gant jeté !
Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire !
Être pur, être fier, être sublime et croire
À toute pureté !
À présent, j’ai senti, j’ai vu, je sais. – Qu’importe
Si moins d’illusions viennent ouvrir ma porte
Qui gémit en tournant !
Oh ! que cet âge ardent, qui me semblait si sombre,
À côté du bonheur qui m’abrite à son ombre,
Rayonne maintenant !
Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années !
Pour m’avoir fui si vite, et vous être éloignées
Me croyant satisfait ?
Hélas ! pour revenir m’apparaître si belles,
Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes,
Que vous ai-je donc fait ?
Oh ! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache,
Avec sa robe blanche où notre amour s’attache,
Revient dans nos chemins,
On s’y suspend, et puis que de larmes amères
Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères
Qui vous restent aux mains !
Oublions ! oublions ! Quand la jeunesse est morte,
Laissons-nous emporter par le vent qui l’emporte
À l’horizon obscur.
Rien ne reste de nous ; notre œuvre est un problème.
L’homme, fantôme errant, passe sans laisser même
Son ombre sur le mur !
Encore une année allègrement partagée avec vous tous qui continuez de me faire l’honneur et le plaisir de venir de tous les coins du monde feuilleter, parfois apprécier et même commenter, les pages de ce journal intime ouvert à tous qu’est mon blog historique « Perles d’Orphée », prolongé et ‘relevé’, en vérité, depuis quelques années par « De Braises et d’Ombre ».
Merci pour vos nombreuses visites ainsi que pour la bienveillance et la mansuétude qui les accompagnent toujours ! … Et une pensée profonde pour tous ceux que la vie a décidé de priver de ce partage.
∞
Ce ne sont pas les arts, comme tels, qui nous délivrent de la mélancolie : ils ne peuvent que s’y prêter, ils l’exacerbent. C’est à la poésie qu’il revient de nous guider hors de ce continent « où la folie rôde ». Bien qu’il faille penser aussi, mais cela n’a pas d’importance, que le voyage sera sans fin.
Yves Bonnefoy
Pour saluer cet anniversaire et nous exhorter à continuer cet interminable voyage, les poètes se sont précipités, nombreux, nombreux, tous habillés de leur plus beau costume d’Orphée… Tous, brandissant leur lyre, affirmaient avec Philippe Jaccottet que la « poésie n’est qu’une voix donnée à la mort ».
Borges, distinguant à peine la porte, la poussa d’un coup de canne…
Je ne serai plus heureux. Est-ce important ? Il y a tant d’autres choses dans le monde ; Un instant quelconque est plus profond Et divers que la mer. La vie est brève Et même si les heures sont très longues, une Obscure merveille nous guette, La mort, cette autre mer, cette autre flèche Qui nous libère du soleil et de la lune Et de l’amour. Le bonheur que tu m’offris Et que tu repris doit s’effacer ; Ce qui était tout doit devenir rien. Il ne me reste que le goût d’être triste, Cette vaine habitude qui me conduit Au Sud, à certaine porte, à certaine rue.
Jorge-Luis Borges (1899-1986)
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Extrait de « Poèmes d’amour » (NRF / Gallimard 2014)
questa morte che ci accompagna dal mattino alla sera, insonne, sorda, come un vecchio rimorso o un vizio assurdo.
cette mort qui est notre compagne du matin jusqu’au soir, sans sommeil, sourde, comme un vieux remords ou un vice absurde.
I tuoi occhi saranno una vana parola, un grido taciuto, un silenzio.
Tes yeux seront une vaine parole, un cri réprimé, un silence.
Cosi li vedi ogni mattina quando su te sola ti pieghi nello specchio. O cara speranza, quel giorno sapremo anche noi che sei la vita e sei il nulla.
Ainsi les vois-tu le matin quand sur toi seule tu te penches au miroir. O chère espérance, ce jour-là nous saurons nous aussi que tu es la vie et que tu es le néant.
Per tutti la morte ha uno sguardo
La mort a pour tous un regard.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
La mort viendra et elle aura tes yeux
Sarà come smettere un vizio, come vedere nello specchio riemergere un viso morto, come ascoltare un labbro chiuso.
Ce sera comme cesser un vice, comme voir ressurgir au miroir un visage défunt, comme écouter des lèvres closes.
Scenderemo nel gorgo muti.
Nous descendrons dans le gouffre muets.
22 marzo 1950
Cesare Pavese 1908-1950
Le 30 avril 2009, René de Ceccatty commente dans un article du "Monde des Livres" la biographie de Cesare Pavese que vient de publier Lorenzo Mondo : "Cesare Pavese, une vie".
Son billet commence ainsi :- Puisqu’il est difficile de faire abstraction de son suicide lorsqu’on se penche sur la vie et l’œuvre de Cesare Pavese, autant commencer par cette tragédie. Entre le samedi 26 août et le dimanche 27 août 1950, dans une chambre quelconque de l’Albergo Roma de Turin, près de la gare, l’écrivain, âgé de 42 ans (il les aurait eus deux semaines plus tard), avale vingt comprimés de somnifère et meurt. La surprise n’est certes pas totale, car son désespoir était perceptible depuis plusieurs semaines. Il vient pourtant de remporter le prix Strega pour Le Bel Eté, il a rencontré une femme censée remplacer Constance Dowling, l’actrice américaine qui lui a inspiré ses plus beaux poèmes. « On ne se tue pas par amour d’une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, misère, absence de défenses, néant. » Il était voué à devenir un phare de l’après-guerre après avoir failli être un martyr politique.
La mort est belle. Elle seule donne à l’amour son vrai climat.
Jean Anouilh – « Eurydice » (1942)
La douleur infinie de celui qui reste. Comme un pâle reflet de l’infini voyage qui attend celui qui part.
Pierre Bottero
Pour Eurydice, évidemment, qui n’a pas le premier rôle, et pourtant…
Pour la charmante Amanda Forsythe qui donne tant de beauté à la voix de celle qui, connaissant désormais le monde d’Hadès, exprime ses doutes et ses craintes à celui qui ne peut lui accorder le moindre regard, et qui, pourtant, vers elle se retournera…
Pour Christoph Willibald Gluck qui, en 1762 composa un de ses plus fameux chefs-d’œuvre, « Orfeo ed Euridice ». Merveilleux opéra qui connut pourtant bien des modifications, dont cette version très réussie et jusque-là inédite, de 1774, à Naples.
Pour Diego Fasolis, l’ensemble I Barocchisti et les Chœurs de la Radio-Télévision Suisse (absents dans cet extrait). Tous, avec une énergie parfaitement maîtrisée, pétrissent les ombres sonores, tantôt inquiétantes, tantôt consolatrices, dans lesquelles se dénoue ce drame éternel de l’amour meurtri… qui pourtant ne cesse de nous fasciner et de nous séduire.
Amanda Forsythe chante « Senza un addio » extrait de l’opéra de Gluck
« Orfeo ed Euridice » (version 1774 – Naples)
Senza un addio? Tu sospiri !… ti confondi !… Non mi guardi !… non rispondi !… Ah! Tu piangi, oh Dio, perché?
Per pietà del mio dolore dimmi almen, mio dolce amore, di che temi! In che mancai? Perché tremi accanto a me?
Ah! Crudel, tu più non m’ami. Tu sol brami il pianto mio, Crudel! Vieni, o morte. A che più tardi? Per me un bene in queste pene, Non più il vivere non è.
Sans un adieu ? Tu soupires !… Tu te troubles !… Tu ne me regardes pas !… Tu ne réponds pas !… Ah ! Tu pleures, grand Dieu, pourquoi ?
Prends pitié de ma douleur et dis-moi au moins, mon doux amour, de quoi tu as peur ! Quelle est mon erreur ? Pourquoi trembles-tu à mes côtés ?
Ah ! Cruel, tu ne m’aimes plus. Tu veux seulement me voir sangloter, cruel ! Viens, ô mort. Pourquoi tardes-tu ? En proie à tant de peine, pour moi, la vie n’est plus un bienfait.
Supprimez tous ces gens qui passent leur vie à chercher le mot le plus proche du ciel ou de l’enfer, et vous vivrez dans les ténèbres.
C. Bobin – « Les poètes sont des monstres »
Les poètes sont des monstres (extrait)
L’amour partage un privilège avec Dieu, c’est de ne pas exister – ce qui ne les empêche pas d’agir. Si une fleur ignorée de tous vibre aux coups donnés par l’air bleu, c’est l’univers entier qui résonne. Il n’y a pas de « nouvelles façons d’aimer ». Tragique, fantaisiste, insaisissable et gratuit, l’amour est éternellement neuf.
Le granit de la vie allume encore aujourd’hui des étincelles dans les yeux des jeunes gens qui reprennent la vieille chanson si neuve de tout espérer parce qu’un visage a balayé de ses rayons leur visage. Si nous sommes « modernes » c’est pour rien d’autre que notre rage à détruire l’amour, cette alliance lumineuse de naïveté et de grâce qui empêche la roue de l’Argent Roi de tourner.
Les machines portent notre mort, elles en sont grosses et quand elles atteindront la perfection, hypnotiques et silencieuses, elles accoucheront de notre effacement. Nous n’aurons jamais existé. Qui se souviendra des hommes ? Il faut du cœur pour qu’il y ait une mémoire. Les machines n’ont que des yeux de glace, semblables à l’œil du militaire bureaucrate qui regardait l’intérieur de la chambre à gaz, quand l’enfer y bouillonnait.
Je me souviens des yeux d’Akhmatova – deux aigles doux, loin au-dessus de tout. Son nez en escalier brisé. Ses châles noirs comme des peaux qui se décollaient d’elle. Sa vie d’impératrice échouée sur un divan aux pieds cassés, dans dix mètres carrés d’air froid alloués par l’État. Une bouilloire pour le thé, et quand le thé manque l’eau chaude inventera sa fête austère dans des verres au ventre fêlé.
Les poètes sont des monstres. Ils n’aiment pas vos machines. Ils ne les aimeront jamais. Une bouilloire – antique grosse pomme de fer talée – est toute la technologie qu’ils supportent. Ils aiment trop la vie pour prétendre « l’augmenter ».
Christian Bobin 1951-2022
« Les poètes sont des monstres » Lettres vives – 2022
‘ Collection entre 4 yeux ‘
L’été respire au bout de ce récif de toits, L’été de ton amour plein de mélancolie, L’été qu’on voit mourir un peu dans chaque jour Qui roule jusqu’ici ses falaises de suie. Églogue fatiguée, l’on entend la chanson Très pure d’un oiseau au milieu du silence. Regarde s’enfuir le plus beau temps de la vie, Le plus beau temps du cœur, la mortelle saison De la jeunesse aux noirs poisons. Voici la route, Ce saut de feu dans le délire des cigales Et de bons parapets pour reposer tes bras. Dans le ciel campagnard meurt le maigre charroi, S’envolent les décors barbares des passions : Petits balcons de fer écumant d’églantines, Escalades des murs titubants, dérision Des dorures, outremer houleux des orages. Tu ne reconnais plus ces folles mousselines Dans tout ce bleu que fait resplendir sans raison Chaque matin, parmi plusieurs enfantillages, L’été de ton amour, la saison du bonheur.
Tu regardes s’enfuir le plus beau temps du monde
Albert Ayguesparse 1900-1996
Recueil : Le vin noir de Cahors (Pierre Seghers – Paris 1957)
Merci de ces heures d’hier qui resteront plantées dans mon souvenir pour y refleurir souvent.
Rainer Maria Rilke – Lettres à une amie vénitienne
Le premier amour est toujours le dernier.
Dicton
Christine Mattei-Barraud dit le poème d’Albert Samain « Ton souvenir »
Musique : Mendelssohn Lied Op. 34 N°3
Ton souvenir
Ton Souvenir est comme un livre bien-aimé, Qu’on lit sans cesse et qui jamais n’est refermé, Un livre où l’on vit mieux sa vie et qui vous hante D’un rêve nostalgique, où l’âme se tourmente.
Je voudrais, convoitant l’impossible en mes vœux, Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux, Ciseler avec l’art patient des orfèvres Une phrase infléchie au contour de tes lèvres..
Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi Qu’en tombant de ton âme, un mot propage en moi. Dire, oh surtout ! Tes yeux doux et tièdes parfois Comme une après-midi d’automne dans les bois.
De l’heure la plus chère enchâsser la relique, Et, sur le piano, tel soir mélancolique, Ressusciter l’écho presque religieux D’un ancien baiser attardé sur tes yeux.
Baignoires de roses rouges, poèmes enflammés, bijoux insolents d’éclat, spectaculaires eldorados, sérénades énamourées sur les eaux de lointaine lagune, et mille autres extravagances… Nos idées foisonnent, Messieurs, lorsqu’il s’agit de gâter la femme que nous chérissons !
Mais lequel d’entre nous a-t-il jamais réveillé sa bienaimée, le jour de son anniversaire, pour la remercier du jeune fils qu’elle lui a récemment donné, en dirigeant, depuis les escaliers qui conduisent à sa chambre, une quinzaine de musiciens – la maison ne pouvant en recevoir plus – jouant pour elle une œuvre unique qu’il aurait à peine composée, pleine d’une pastorale tendresse, où des chants d’oiseaux feraient écho à de langoureux soupirs… et qui, cent-cinquante ans plus tard, constituerait une des valeurs les plus sures et cependant une des pièces les plus émouvantes du répertoire des grandes formations symphoniques ?
N’est pas Richard Wagner qui veut !
Siegfried-Idyll
Tribschener Idylle mit Trust-Vogelsang und Orange-Sonnenaufgang, als Symphonischer Geburtstagsgruß. Senneur dargebracht Cosima von Ihrem Richard – 1870
Idylle de Tribschen avec le chant d’oiseau de Fidi* et le lever du soleil orange. Cadeau d’anniversaire symphonique à Cosima de la part de son Richard – 1870
*Fidi = diminutif de Siegfried
Orchestre de Chambre de Norvège Direction : Antje Weithaas (violon)
Cosima & Richard Wagner
Sans la signature de Cosima Wagner, cette page d’un journal qui n’avait aucune intention d’être un jour publié, laisserait volontiers accroire qu’elle est extraite d’un conte de fées dont l’auteur, distrait par trop d’émotion, aurait omis le traditionnel « il était une fois ».
Dimanche 25 décembre 1870
Sur cette journée, mes enfants, je ne peux rien vous dire, rien sur mes sentiments, rien sur mon humeur, rien, rien, rien. Je vais juste vous raconter succinctement et clairement ce qui s’est passé. Quand je me suis réveillée j’ai entendu du bruit, le son grandissait, je savais que je ne rêvais pas, il y avait vraiment de la musique, et quelle musique ! Dès qu’elle se fut arrêtée, Richard vint me voir avec les cinq enfants et me remit la partition de son « Symphonischer Geburtstagsgruß » (cadeau d’anniversaire symphonique). J’étais en larmes, mais toute la maison aussi ; Richard avait installé son orchestre dans l’escalier et consacrait ainsi pour toujours notre Tribschen ! « Idylle de Tribschen avec chant d’oiseau de Fidi et lever de soleil orange » — ainsi s’appelle l’œuvre. […] Après le petit déjeuner, l’orchestre se rassembla de nouveau, et une fois de plus l’ Idylle retentit dans le hall inférieur, nous touchant tous profondément […] Les musiciens jouèrent aussi le cortège nuptial de Lohengrin, le Septuor de Beethoven, et, pour finir, encore une fois l’œuvre que je n’entendrai jamais assez ! — Alors, je comprenais enfin tout le travail de Richard en secret… « Maintenant, laisse-moi mourir ! », lançai-je à Richard.
Je voudrais te parler à bouche perdue
Comme on parle sans fin dans les rêves
Te parler des derniers jours à vivre
Dans la vérité tremblante de l’amour
Te parler de toi, de moi, toujours de toi
De ceux qui vont demeurer après nous
Qui ne connaîtront pas l’odeur de notre monde
Le labyrinthe de nos idées mêlées
Qui ne comprendront rien à nos songes
A nos frayeurs d’enfants égarés dans les guerres
Je voudrais te parler, ma bouche contre ta bouche
Non de ce qui survit ni de ce qui va mourir
Avec la nuit qui déjà commence en nous
De nos vieilles blessures ni de nos défaites
Mais des étés qui fleuriront nos derniers jours
J’ai tant de choses à te dire encore
Que ce ne serait pas assez long ce qui reste de mon âge
Pour raconter de notre amour les sortilèges
Je voudrais retrouver les mots de l’espoir ivre
Pour te parler de toi, de tes yeux, de tes lèvres
Et je ne trouve plus que les mots amers de la déroute
Je voudrais te parler, te parler, te parler
Albert Ayguesparse 1900-1996
Les armes de la guérison – Éditions André De Rache / 1973