Lettre à un ami (extraits)

Ne jamais oublier d’aimer exagérément…
                             c’est la seule bonne mesure !

Christiane Singer 1943-2007

"Les sept nuits de la reine" (Albin Michel- 2002) 4ème de couverture :

Une femme se raconte en sept nuits comme autant d'épreuves traversées qui touchent au plus intime et au plus profond de l'être humain : de la première nuit alors qu'elle a sept ans à Berlin en 1944 et qu'elle rencontre son père pour la première et unique fois aux nuits suivantes où elle découvre la passion amoureuse, l'amour maternel puis la perte intolérable de son enfant, ce sont des pages d'indicible densité où la souffrance, le désir, la passion et le bonheur, hors des ornières du jour creusent un lit souterrain inspiré et puissant.

C’est par une « Lettre à un ami » que Christiane Singer débute ce roman.

Toute la richesse de son humanité passionnée y est rassemblée, et, bonheur en plus, elle la lit à haute voix…

Extraits choisis :

Les nuits sont trop immenses, trop redoutables pour les hommes. Non, bien sûr, que les femmes soient plus courageuses ; elles sont seulement plus à même de bercer sans poser de questions ce que la nuit leur donne à bercer : l’inconnaissable.

Je vais faire sourire, n’est-ce pas, par ma naïveté ? Oserais-je vous dire que cela me rassure. Accordez-moi, je vous prie, que c’est le propre même du versant secret du monde de n’être pas au goût du jour.

Quand je demande à ceux que je rencontre de me parler d’eux-mêmes, je suis souvent attristée par la pauvreté de ma moisson :
On me répond : je suis médecin, je suis comptable… J’ajoute doucement… vous me comprenez mal : je ne veux pas savoir quel rôle vous est confié cette saison au théâtre mais qui vous êtes, ce qui vous habite, vous réjouit, vous saisit.
Beaucoup persistent à ne pas me comprendre, habitués qu’ils sont à ne pas attribuer d’importance à la vie qui bouge doucement en eux.

On me dit : je suis médecin ou comptable mais rarement : ce matin, quand j’allais pour écarter le rideau, je n’ai plus reconnu ma main… ou encore : je suis redescendu tout à l’heure reprendre dans la poubelle les vieilles pantoufles que j’y avais jetées la veille ; je crois que je les aime encore… ou je ne sais quoi de saugrenu, d’insensé, de vrai, de chaud comme un pain chaud que les enfants rapportent en courant du boulanger.

Qui sait encore que la vie est une petite musique presque imperceptible qui va casser, se lasser, cesser si on ne se penche pas vers elle ?
Les choses que nos contemporains semblent juger importantes délimitent l’exact périmètre de l’insignifiance : les actualités, les prix, les cours en Bourse, les modes, le bruit de la fureur, les vanités individuelles. Je ne veux savoir des êtres que je rencontre ni l’âge, ni le métier, ni la situa­tion familiale : j’ose prétendre que tout cela m’est clair à la seule manière dont ils ont ôté leur manteau. Ce que je veux savoir, c’est de quelle façon ils ont survécu au désespoir d’être séparés de l’Un par la naissance, de quelle façon ils comblent le vide entre les grands rendez-vous de l’enfance, de la vieillesse et de la mort, et comment ils supportent de n’être pas tout sur cette terre.

Je ne veux pas les entendre parler de cette part convenue de la réalité, toujours la même, le petit monde interlope et maffieux : ce qu’une époque fait miroiter du ciel dans la flaque graisseuse de ses conventions !
Je veux savoir ce qu’ils perçoivent de l’immensité qui bruit autour d’eux.
Et j’ai souvent peur du refus féroce qui règne aujour­d’hui, à sortir du périmètre assigné, à honorer l’immensité du monde créé.
Mais ce dont j’ai plus peur encore, c’est de ne pas assez aimer, de ne pas assez contaminer de ma passion de vivre tous ceux que je rencontre.

"Les sept nuits de la reine" (Livre de Poche - Description) 

Sept nuits, parce que c'est dans l'obscur, l'intime, l'inconnaissable que réside la vérité de ce que nous sommes, et non dans les rôles sociaux et les évidences quotidiennes. Sept nuits, parce que les moments qui tissent notre destin - l'amour, la perte d'un être cher, une révélation sur notre origine - ne sont peut-être pas plus nombreux. Sept nuits, comme un reflet inverse des sept jours de la Création. Et à travers ces sept nuits, la romancière de "La Mort viennoise" (prix des Libraires 1978) fait surgir un inoubliable visage de femme. Voilà comment parle Livia - Christiane Singer - dont nous savions à quelle hauteur elle vivait, mais jamais sans doute, malgré ses succès passés, elle n'avait écrit de si belles pages, si profondes et si chaleureuses dans ce livre que vous devez lire absolument et qui ne vous quittera jamais.

Christian Signol

Toqué de toccata /4 – Les anciens

La virtuosité est la seule valeur qui ne soit pas sous la dépendance des jugements subjectifs.

Paul Valéry – Cahiers – (La Pléiade 1973/74 – T. I)

C’est une longue pérégrination que fait la toccata depuis le XVIème siècle au cours duquel son nom apparaît pour la première fois dans des pièces pour luth au caractère d’improvisation. Plus propice techniquement à ce procédé de création immédiate, le clavecin ne tarde pas à se l’approprier. Commence alors son développement de manière très diverse au Nord et au Sud de l’Europe, soit pour accompagner les chanteurs italiens, soit pour exercer le talent des virtuoses allemands du clavier.

Girolamo Frescobaldi  1583-1643

Entre la Renaissance et la Période Baroque, la toccata s’installe comme la référence de l’improvisation au clavier – d’orgue ou de clavecin, indifféremment – sous les doigts des Maîtres tels que Claudio Merulo, Girolamo Frescobaldi ou Michelangelo Rossi, en Italie, Jan Peterszoon Sweelinck en Hollande, et Jakob Froberger, Dieterich Buxtehude ou, évidemment, Jean-Sébastien Bach, en Allemagne.

Johan-Jakob Froberger 1616-1667

A cette époque, un virtuose italien du clavecin, Domenico Scarlatti, juste contemporain de Bach (1685-1750), et connu dans l’histoire de la musique – et au-delà – pour les 550 sonates (au moins) qu’il composa pour l’instrument, ne se doute pas que sa Toccata en Ré mineur, numérotée K.141 au registre de ses œuvres, va s’imposer, jusqu’à aujourd’hui encore, comme une pièce de référence pour les pianistes et les clavecinistes les plus agiles.
Tous les ingrédients qui caractérisent la toccata moderne y sont réunis avec bonheur : l’élan de moto perpetuo, les fortes pulsations et la brillance technique.
Un évident appel à la virtuosité ! Sinon une exigence.

Domenico Scarlatti 1685-1757

C’est donc cette œuvre, à travers quelques-unes de ses interprétations récentes les plus remarquables, qui présentera notre hommage musical à tous ces grands anciens qui ont accompagné brillamment la toccata jusqu’au long sommeil que lui imposeront, à quelques rares mais formidables reviviscences près, les classiques et les romantiques.

Domenico Scarlatti – Toccata en Ré mineur, K.141

Jean Rondeau – Clavecin

Martha Argerich – Piano

Gabriela Montero – Piano (Improvisation sur la Toccata K.141)

Combien de temps encore…?

Morte non mi ghermire,
ma da lontano annunciati
e da amica mi prendi
come l’estrema delle mie abitudini.

Vincenzo Cardarelli 
(1887-1959) – « Alla morte »

Mort, ne viens pas me saisir
mais de loin, fais-moi signe
et emporte-moi comme une amie,
comme la dernière de mes habitudes.

Θ

Serge Reggiani chante « Le temps qui reste »

Paroles de Jean-Loup Dabadie – Musique de Alain Goraguer

À Françoise

Pour Michel, Laurence et Vincent
Pour Maddie et Théo
Pour Ezra, pour Erwin
Avec Jean-Pierre et Babette
Avec tous les amis

Ce que les morts laissent aux vivants, c’est certes un chagrin inconsolable, mais aussi un surcroît de devoir vivre, d’accomplir la part de vie dont les morts ont dû apparemment se séparer, mais qui reste intacte.

François Cheng – « L’éternité n’est pas de trop » (2002)

Pianiste : Béatrice Berrut

Pour la première fois depuis le début de notre vieille amitié qui, pudique, ne veut plus afficher son âge, nous ne serons pas réunis pour un grand évènement de la vie de l’un des nôtres. Ainsi en a décidé la difficile situation actuelle.

Nous serons pourtant tous là, rassemblés en pensée autour de nos meilleurs et innombrables souvenirs communs, pour accompagner Françoise vers sa paisible éternité qu’elle mesurait, depuis quelque temps déjà, du regard serein des âmes belles.

Nous progresserons vers la lumière au rythme solennel et recueilli de cette « Consolation » de Franz Liszt : elle conduira notre émotion sur le sentier des âmes. Et, cheminant, nous évoquerons dans l’échange d’un triste sourire la profonde délectation que Françoise aurait eue – entre deux parts de pissaladière, n’est-ce pas ? – à en partager l’écoute avec nous.

Nous méditerons, à travers nos larmes, la sagesse du poète qui nous engage au « surcroît de vivre » que nous devons à ceux des nôtres qui rejoignent le Royaume.

Un autre grand poète qui, jadis, depuis l’estrade de nos professeurs, nous rudoyait de ses mystères, confiera à nos voix unifiées en un chœur de tendresse et d’amitié ses vers inoubliables qui traduiront notre profonde peine :

… Nessun maggior dolore
che ricordarsi del tempo felice
ne la miseria …

 Il n’est pire douleur qu’un souvenir heureux en un jour de malheur.
(Dante – « l’Enfer » – Chant V, 121-123)

Toqué de toccata /3 – Inséparables

Claude Debussy 1862-1918

Nourris au même univers foisonnant du Paris du XXème siècle naissant, abreuvés aux mêmes influences d’une époque porteuse de mille promesses de mutation technique, sociale, économique, culturelle, artistique, Claude Debussy et Maurice Ravel, son cadet de treize ans, ont partagé une large palette d’expériences communes qui ne pouvait manquer d’iriser leurs compositions respectives de couleurs voisines et de sonorités jumelles.

Maurice Ravel 1875-1937

La considération sincère qu’ils se portaient l’un l’autre à travers leur art favorisait une évidente influence réciproque qui parfois les conduisit à créer des œuvres d’une proximité si étroite qu’ils en vinrent inévitablement à se traiter en rivaux, allant jusqu’à s’accuser mutuellement de plagia à propos de certaines de leurs compositions.

Mais, ces ressemblances ne sauraient masquer leurs réelles différences, inhérentes à la personnalité unique de chacun d’eux ainsi qu’à l’évidente opposition de leurs tempéraments artistiques et de leurs styles. En témoignent tant des merveilleuses pages musicales qu’ils nous ont léguées, et qui rendent bien circonspects les musicologues tentés par les « écoles » et les « ismes »

Ainsi, par exemple, peut-on percevoir à travers les indissociables mouvements de « Toccata » que chacun composa en son temps – Debussy dans la suite « Pour le piano » entre 1896 et 1901, et Ravel dans « Le Tombeau de Couperin » pendant la « Grande guerre » – leur communauté d’inspiration, tous deux rendant un hommage appuyé aux grands maîtres du clavecin du XVIIIème siècle, autant que leurs oppositions stylistiques qui permettent de ne jamais les confondre.

Vladimir Jankélévitch comparant les deux toccatas :

Celle du Tombeau de Couperin tourne et travaille comme un moteur et martèle l’ivoire inexorablement, et celle de la suite Pour le piano, plus capricieuse, plus féminine, avec je ne sais quelles mourantes vibrations autour des notes…

— ¤ —

Béatrice Rana, jeune prodige italienne, interprète la Toccata de Debussy, troisième mouvement de la suite « Pour le piano » :

Les lumières explosant d’une joie dionysiaque se reflètent telle une pluie d’étoiles dans les frissonnements de l’onde.

— ¤ —

Mariangela Vacatello, pianiste napolitaine au palmarès éblouissant, joue le sixième et dernier mouvement (Toccata) de la suite de Ravel, « Le tombeau de Couperin » :

Les percussions obstinées qui animent ce mouvement dominé par ses exigences techniques ne privent pas pour autant cet instant musical d’un lyrisme singulièrement enchanteur inséré entre les martèlements. 

Le temps – La poésie – Borges

Je vous propose une citation de Saint-Augustin. Elle me paraît très appropriée.
Il a écrit :
— … Qu’est-ce que le temps ? Si l’on ne me pose pas la question, je sais ce qu’est le temps. Si l’on me pose la question, je ne le sais plus.
J’éprouve un sentiment identique en ce qui concerne la poésie.

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

 

in « L’Art de la poésie »
(Six conférences à Harvard -1967)

 

 

 

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Art poétique

Voir que le fleuve est fait de temps et d’eau,
Penser du temps qu’il est un autre fleuve,
Savoir que nous nous perdons comme un fleuve
Et que les destins s’effacent comme l’eau.

Voir que la veille est un autre sommeil
Qui se croit veille, et savoir que la mort
Que notre chair redoute est cette mort
De chaque nuit, que nous nommons sommeil.

Voir dans le jour, dans l’année, un symbole
De l’homme, avec ses jours et ses années ;
Et transmuer l’outrage des années
En musique, en rumeur, en symbole.

Faire de mort sommeil, du crépuscule
Un or plaintif, voilà la poésie
Pauvre et sans fin.  Revient la poésie
Comme chaque aube et chaque crépuscule.

Parfois le soir, il émerge un visage
Qui nous épie de l’ombre d’un miroir ;
J’imagine que l’art ressemble à ce miroir
Qui nous révèle notre propre visage.

On nous dit qu’Ulysse, fatigué de merveilles,
Sanglota de tendresse en voyant son Ithaque
Modeste et verte. L’art est cette Ithaque,
Verte d’éternité et non pas de merveilles.

Il est aussi le fleuve sans fin
Qui passe et demeure, et reflète le même
Inconstant Héraclite, le même
Mais autre, tel le fleuve sans fin.

Jorge Luis Borges – 1960  –
traduit par Nestor Ibarra

Arte poética

Mirar el río hecho de tiempo y agua
y recordar que el tiempo es otro río,
saber que nos perdemos como el río
y que los rostros pasan como el agua.

Sentir que la vigilia es otro sueño
que sueña no soñar y que la muerte
que teme nuestra carne es esa muerte
de cada noche, que se llama sueño.

Ver en el día o en el año un símbolo
de los días del hombre y de sus años,
convertir el ultraje de los años
en una música, un rumor y un símbolo,

Ver en la muerte el sueño, en el ocaso
un triste oro, tal es la poesía
que es inmortal y pobre. La poesía
vuelve como la aurora y el ocaso.

A veces en las tardes una cara
nos mira desde el fondo de un espejo;
el arte debe ser como ese espejo
que nos revela nuestra propia cara.

Cuentan que Ulises, harto de prodigios,
lloró de amor al divisar su Itaca
verde y humilde. El arte es esa Itaca
de verde eternidad, no de prodigios.

También es como el río interminable
que pasa y queda y es cristal de un mismo
Heráclito inconstante, que es el mismo
y es otro, como el río interminable.

Jorge Luis Borges (1899-1986) – El Hacedor (1960)

Toqué de toccata /2 – Fascination

If you want to be more than a virtuoso … first you have to be a virtuoso.*

Vladimir Horowitz 1903-1989

C’est la remarque qu’aurait un jour adressée Vladimir Horowitz, le très grand, l’immense, le facétieux, le capricieux, l’irremplaçable, l’iconique Vladimir Horowitz, « Satan au clavier », comme certains l’avaient surnommé, à Murray Perahia, aujourd’hui référence incontestable du piano, qui faillit jadis être l’un de ses très rares élèves.

« Virtuoso » ! Horowitz – qui en douterait ? – connaissait son sujet. Certains, nonobstant leur admiration, ne l’ont-ils pas trop souvent confiné injustement à cette seule vertu…?
Personnalité musicale puissante mais discrète, passeur engagé, Rudolf Serkin, l’antithèse pianistique d’Horowitz, était, pour sa part, fasciné par « l’espèce d’incandescence qui se dégageait de son jeu, cette flamme, cette passion. » **

… Substances éminemment explosives !

Toccata de Francis Poulenc (audio) – enregistrement de 1932

Attachons nos ceintures !!! Et gardons bien à l’esprit que, comme chacun d’entre nous, ce « diable » n’a jamais eu que dix doigts…

* Si tu veux être plus qu’un virtuose… il te faudra d’abord être un virtuose.

** Cité par Olivier Bellamy –  « Dictionnaire amoureux du piano » – Plon

Toqué de toccata /1 – Envoûtement

Toccata : un vieux nom peu utilisé aujourd’hui, mais signifiant le même genre de composition qu’il y a deux cents ans, une composition conçue pour exprimer l’énergie rythmique, l’éclat technique et des effets brillants de l’interprète. Cela devrait sonner comme une improvisation ou un prélude impromptu.
Une mélodie large et soutenue est déplacée dans une toccata.

Clarence Lucas (1866-1947)
Compositeur et professeur de musique canadien

Yuja Wang – Toccata en Ré mineur Op. 11 de Sergueï Prokofiev
(Bis au festival de Lucerne 2018)
Observons les regards admiratifs, « bluffés » des membres de l’orchestre pendant l’interprétation de ce monumental « 
allegro marcato » … Les nôtres pourraient bien leur ressembler.

Comme on peut l’imaginer sans peine, le mot « toccata » trouve son origine dans le verbe italien « toccare », toucher. Et, s’agissant du clavier – mais aussi de la guitare ou du violon – personne ne s’étonnera de l’importance considérable que revêt ce vocable en la matière.
« Toucher » : pour un pianiste tout est là ! Ainsi la toccata, se montre-t-elle, pour l’interprète, comme un exercice particulier, prétexte à exprimer, non sans une certaine liberté, autant sa propre dextérité que les qualités sonores de l’instrument qui défie sa maîtrise…
Pour le plaisir jubilatoire de l’auditeur, souvent ! Pour la reconnaissance et la gloire du musicien, toujours ! La toccata, « vitrine des compétences et des techniques pianistiques », selon la juste remarque d’un fin musicologue. En bref, un véritable test de virtuosité…

Mais, faudrait-il encore que, dans sa sagesse, le ou la pianiste emporté(e) par son talent n’oublie jamais l’observation avisée – en énonça-t-il qui ne le fussent pas ? – de Paul Valéry :
« Le virtuose est par définition un exécutant aux capacités inhabituelles, qui peut de temps en temps, intoxiqué par un sens exagéré de ses pouvoirs techniques, se permettre d’en abuser. »

Ce billet comme une introduction à une série d’illustrations – moins verbeuses mais pas moins musicales – de ma toquade pour ces pianistes prodigieux qui, jouant une toccata, se jouent allègrement des pièges qu’elle ne manque pas de leur tendre.

Envoûtement, fascination, charme, séduction, vertige… du jeu des doigts sur un clavier.

À suivre . . .

« Patience dans l’azur ! »

J’étais seul, j’attendais, tout mon cœur attendait.
Un jour j’ai lu Valéry. J’ai su que mon attente était finie.

Rainer Maria Rilke
– Extrait d’une lettre à l’une de ses amies (1921)
cité par Benoît Peeters in « Paul Valéry – Une vie » (Ed. Champs 2016)

Jean Dupas (1882-1964) – La palme

Palme

À Jeannie

De sa grâce redoutable
Voilant à peine l’éclat,
Un ange met sur ma table
Le pain tendre, le lait plat ;
Il me fait de la paupière
Le signe d’une prière
Qui parle à ma vision :
— Calme, calme, reste calme !
Connais le poids d’une palme
Portant sa profusion !

Pour autant qu’elle se plie
À l’abondance des biens,
Sa figure est accomplie,
Ses fruits lourds sont ses liens.
Admire comme elle vibre,
Et comme une lente fibre
Qui divise le moment,
Départage sans mystère
L’attirance de la terre
Et le poids du firmament !

Ce bel arbitre mobile
Entre l’ombre et le soleil,
Simule d’une sibylle
La sagesse et le sommeil.
Autour d’une même place
L’ample palme ne se lasse
Des appels ni des adieux…
Qu’elle est noble, qu’elle est tendre !
Qu’elle est digne de s’attendre
À la seule main des dieux !

L’or léger qu’elle murmure
Sonne au simple doigt de l’air,
Et d’une soyeuse armure
Charge l’âme du désert.
Une voix impérissable
Qu’elle rend au vent de sable
Qui l’arrose de ses grains,
À soi-même sert d’oracle,
Et se flatte du miracle
Que se chantent les chagrins.

Cependant qu’elle s’ignore
Entre le sable et le ciel,
Chaque jour qui luit encore
Lui compose un peu de miel.
Sa douceur est mesurée
Par la divine durée
Qui ne compte pas les jours,
Mais bien qui les dissimule
Dans un suc où s’accumule
Tout l’arôme des amours.

Parfois si l’on désespère,
Si l’adorable rigueur
Malgré tes larmes n’opère
Que sous ombre de langueur,
N’accuse pas d’être avare
Une Sage qui prépare
Tant d’or et d’autorité :
Par la sève solennelle
Une espérance éternelle
Monte à la maturité !

Ces jours qui te semblent vides
Et perdus pour l’univers
Ont des racines avides
Qui travaillent les déserts.
La substance chevelue
Par les ténèbres élue
Ne peut s’arrêter jamais,
Jusqu’aux entrailles du monde,
De poursuivre l’eau profonde
Que demandent les sommets.

Patience, patience,
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !
Viendra l’heureuse surprise :
Une colombe, la brise,
L’ébranlement le plus doux,
Une femme qui s’appuie,
Feront tomber cette pluie
Où l’on se jette à genoux !

Qu’un peuple à présent s’écroule,
Palme !… irrésistiblement !
Dans la poudre qu’il se roule
Sur les fruits du firmament !
Tu n’as pas perdu ces heures
Si légère tu demeures
Après ces beaux abandons ;
Pareille à celui qui pense
Et dont l’âme se dépense
À s’accroître de ses dons !

Paul Valéry 1871-1945

 

in « Charmes » – 1922
(dernier poème du recueil)

Un prélude arrangé

C’est l’inévitable et généreux tribut du génie musical à sa postérité que d’offrir à tous ceux qui l’admirent longtemps encore après sa disparition l’implicite permission de reprendre ses œuvres, pour les interpréter, les imiter, les modifier même, au point de les trahir, souvent, ou, plus rarement, de les magnifier.  

J-S. Bach 1685-1750

Pas étonnant, alors, que le plus « génial » d’entre tous les compositeurs – chacun, déjà, aura murmuré son nom : Jean-Sébastien Bach – ait été, et soit, pour l’éternité peut-être, le plus prodigue. Quel fou s’aventurerait-il à dénombrer les partitions sous lesquelles son ombre, depuis ce triste jour de juillet 1750, ne prend même pas la précaution de se dissimuler ?
Les compositions du Cantor :  une manne inépuisable pour les arrangeurs et transcripteurs de tout poil, parmi lesquels quelques génies de la musique, eux aussi. Et d’ailleurs, Bach lui-même ne s’inscrirait-il pas comme le plus zélé d’entre eux ?

Parmi ces innombrables arrangeurs d’aujourd’hui, il en est un que j’ai découvert  par hasard, il y a peu, qui se cache derrière la seule information que je suis parvenu à trouver le concernant : son nom d’origine chinoise, Luo Ni.
On le rencontre sur internet entre les doigts de jeunes pianistes, pas plus connus que lui, qui interprètent son arrangement plutôt réussi du prélude en Ut mineur (BWV 847) extrait du Livre I du monumental « Clavier bien tempéré », référence universelle des pianistes.

Dans la version originale de ce prélude de Bach, jouée de la plus belle des manières par des « doigts dans des œufs à la neige », pour reprendre l’expression d’un grand écuyer français, on entend ceci :

§

L’arrangement de Luo Ni commence par changer la tonalité originale choisie par le Maître, remplaçant la tendresse plaintive et résignée, trop sérieuse parfois, de l’Ut mineur par le charme alerte et la grâce d’un Sol mineur qui ne perd pas de son intériorité pour autant.
La mélodie développée échappe très vite à la rigueur de la partition originale ; elle est, certes, trop contemporaine pour préserver le caractère classique du prélude, et ce n’est sans doute pas là sa prétention. En revanche quand elle coule ici sur le clavier de la jeune pianiste chypriote-turque, Mirana Faiz, elle baigne les images déjà très évocatrices de sa vidéo d’une atmosphère tout droit venue d’un film de Jane Campion, dont elle aurait pu avantageusement illustrer le générique.

Alors, pour le plaisir des images et du son, nous nous arrangerons bien volontiers de cet arrangement !

Un tango pour la liberté

Qu’est-ce que la liberté ? Une multitude de points multicolores dans les paupières.

André Breton – « La révolution surréaliste »

Ce tango qui porte si bien son nom, Libertango, comme un hymne à un début de liberté retrouvée après presque deux mois de confinement strict et prudent.

Pareils à nos hésitations craintives au sortir de cette longue attente, une guitare et un accordéon émergent à tâtons de la léthargie dans laquelle on les a plongés malgré eux.
Deux instruments de musique, si différents, qui, comme nous pourrions le faire pour jauger notre confiance, cherchent d’abord prudemment leurs harmonies propres avant de les partager l’un l’autre dans un échange intime, premier rapport de voisinage, prémisse virtuose au ralliement joyeux d’un ensemble de sonorités orchestrales au rythme de l’un des plus beaux et des plus emblématiques tangos du maître Astor Piazzola.

Mais, que la liesse autour d’une liberté retrouvée ne masque pas l’indispensable sagesse que l’humour sait si bien rappeler :

Il faut que l’homme libre prenne quelquefois la liberté d’être esclave.

Jules Renard – « Journal »

Demain

Jusqu’à ce qu’un jour dire demain n’ait plus de sens

Primo Levi – « Si c’est un homme »

Morgen

Und morgen wird die Sonne wieder scheinen
und auf dem Wege, den ich gehen werde,
wird uns, die Glücklichen sie wieder einen
inmitten dieser sonnenatmenden Erde…
und zu dem Strand, dem weiten, wogenblauen,
werden wir still und langsam niedersteigen,
stumm werden wir uns in die Augen schauen,
und auf uns sinkt des Glückes stummes Schweigen.

Poème de John Henry Mackay

 

Richard Strauss 1864-1949

 

Demain

Et demain le soleil brillera à nouveau,
Et sur les chemins que j’emprunterai,
Il nous réunira, nous les bienheureux,
Au sein de cette terre gorgée de soleil,
Et sur la plage, vaste, aux vagues d’azur,
Nous descendrons calmement et lentement,
Silencieux nos regards se mélangeront,
Et sur nous se posera le silence feutré du bonheur.

Traduction libre

Richard Strauss termine la composition des "quatre lieder" - opus 27, le 9 septembre 1894, la veille de son mariage avec sa bienaimée, la soprano Pauline de Ahna. Juste à temps pour glisser ce délicieux bouquet dans le panier de la mariée.
Bouquet plutôt varié puisque Strauss a choisi de mettre en musique quatre poèmes de caractères et d'auteurs différents, passant de la recherche de la paix intérieure dans le premier lied à l'exubérance extravertie de l'amour dans le deuxième, de la séduction au milieu de la foule dans le troisième à l'émotion profondément personnelle exprimée dans le quatrième et dernier, "Morgen", dont les vers ont été écrits par le poète écossais d'expression allemande, John Henry Mackay, son contemporain.

On ne confondra pas ces très appréciés "Quatre lieder" - opus 27, œuvre d'un jeune et talentueux musicien de trente ans avec le célébrissime et si émouvant cycle des "Quatre derniers lieder" - opus 150, pour soprano et orchestre, de ce même Richard Strauss, alors au bout de son existence, gravant sur sa partition avec une sensibilité demeurée intacte l'inoubliable testament musical d'un inoubliable compositeur.

« Quand les âmes se font chant »

Tu ouvres les volets, toute la nuit vient à toi,
Ses laves, ses geysers, et se mêlant à eux,
Le tout de toi-même, tes chagrins, tes émois,
Que fait résonner une très ancienne berceuse.

 

François Cheng
« Enfin le Royaume » – (Gallimard – 2018)

 

Quand les âmes se font chant,
Le monde d’un coup se souvient.
La nuit s’éveille à son aube ;
Le souffle retrouve sa rythmique.
Par-delà la mort, l’été
Humain bruit de résonance

Quand les âmes se font chant.

François Cheng
« Quand les âmes se font chant » – (Bayard Culture – 2014)

Baiser d’ange

De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,
Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –
L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?

Baudelaire – « Hymne à la beauté » (« Les Fleurs du Mal »)

La jeune et talentueuse soprano égyptienne Fatma Said, accompagnée au piano par l’excellent Roger Vignoles, chante une des « Canciones clásicas españolas » écrites par le compositeur catalan Fernando Obradors entre 1920 et 1940 :

Del cabello más sutil…

Del cabello más sutil
Que tienes en tu trenzado
He de hacer una cadena
Para traerte a mi lado.
.
Una alcarraza en tu casa,
Chiquilla, quisiera ser,
Para besarte en la boca,
Cuando fueras a beber.

Du cheveu le plus délicat…

Du cheveu le plus délicat
Qui se glisse dans ta tresse,
Je veux tramer une chaîne
Pour te ramener près de moi.
.
Une cruche dans ta maison,
Mon enfant, je voudrais être,
Pour t’embrasser sur la bouche
Lorsque tu y viendras boire.

Positive attitude

Marianela Nunez – « Nela » (film de Andy Margetson )

C’est décidé ! Je vais, à mon tour, (pourquoi pas ?) vous donner quelques conseils – très simples, évidemment – pour surmonter positivement les peines de votre confinement :

– Commencez par vider votre garage. Complètement. Plus de voiture, certes, mais tout le reste doit disparaître (l’établi, la caisse à outils, la tondeuse à gazon, la trottinette de votre cadette, les vélos, la table de tante Amélie destinée au prochain vide-grenier, etc…). Tout !

– Installez sur les murs tous les spots électriques que vous trouverez dans la maison.

– Réquisitionnez, sans prêter attention aux manifestations de votre aîné, la « Go-Pro » avec laquelle il filme ses fameuses cascades en « skate-board » qui vous énervent tant. Ce sont vos performances qu’elle enregistrera pour la circonstance.

– Buvez un grand verre d’eau et enfilez votre body.

– Sur votre application musicale favorite lancez le titre de Nina Simone, « Feeling good ». Positif, non ? Montez le son à fond !

Et voilà, c’est à vous. Dansez, dansez, dansez…!

Je suis sûr que vous vous sentirez bien… Bien courbatue…

Si le film de votre prestation ressemble, peu ou prou, au modèle que je vous ai choisi, n’hésitez pas à l’envoyer sans tarder aux directeurs artistiques des plus grands ballets du monde. Je vous garantis une carrière internationale de danseuse étoile dans les plus brefs délais…

Vous en rêvez, n’est-ce pas ? Et ça, c’est positif ! 😉

All the best !

P.S. L’immense Marianela Nunez a commencé, dans son jeune âge, ses premiers exercices de danse dans le modeste garage familial, faute de mieux.

* * *

Birds flying high, you know how I feel
Sun in the sky, you know how I feel
Breeze driftin’ on by, you know how I feel

It’s a new dawn

It’s a new day
It’s a new life for me, yeah
It’s a new dawn
And I’m feeling good

I’m feeling good !

Les oiseaux volent haut, tu sais ce que je ressens
Le soleil dans le ciel, tu sais ce que je ressens
La brise caresse mon visage, tu sais ce que je ressens

C’est une nouvelle aube
C’est un nouveau jour
C’est une nouvelle vie pour moi, oui
C’est une nouvelle aube
C’est un nouveau jour
C’est une nouvelle vie pour moi, oh
Et je me sens bien

Les poissons dans la mer, tu sais ce que je ressens
La rivière coule librement, tu sais ce que je ressens
Les arbres en fleurs, tu sais ce que je ressens

C’est une nouvelle aube
C’est un nouveau jour
C’est une nouvelle vie pour moi

Et je me sens bien

Une libellule au soleil, tu sais ce que je veux dire, n’est-ce pas ?
Les papillons s’amusent tous, tu sais ce que je veux dire
Dormir en paix une fois la journée finie, c’est ça que je veux dire
Et ce vieux monde est un nouveau monde
Et un monde audacieux, à mes yeux

Des étoiles quand tu brilles, tu sais ce que je ressens
L’odeur des pins, tu sais ce que je ressens
Oh, la liberté m’appartient
Et je sais ce que je ressens

C’est un nouveau rêve

C’est un nouveau jour
C’est une nouvelle vie pour moi

Je me sens bien !