Objet : aide ménagère

Salut mon vieil ami !

Réjouis-toi ! J’ai enfin trouvé la perle rare dont tu rêvais. Tes tâches ménagères, pour lesquelles, comme nous le savons tous les deux, les fées ne t’ont doté d’aucun talent, vont désormais passer entre des mains expertes.

La jeune fille est charmante, pourrait-elle l’être plus ? Elle répond au délicat prénom d’Angelina que lui a donné son célèbre père d’opéra, Gioacchino Rossini. En vérité, elle s’appelle Isabel Léonard et affirme qu’elle est américaine et de mère argentine. Mais ne t’embarrasse pas de ces détails car elle prend aussi parfois des identités différentes, Dorabella, Zerlina, Charlotte ou encore Mélisande, entre autres. Rassure-toi, sa manie est sans danger, bien au contraire.

Les difficultés de son existence ne l’ont pas privée de son beau sourire, espiègle souvent, auquel, j’en suis persuadé, tu ne résisteras pas plus qu’à ses exubérances juvéniles. La vidéo que je joins à ce message devrait t’édifier sur ce point.

Ne te formalise pas des souillures de suie sur son tablier : la pauvre fille est astreinte à l’entretien de la cheminée familiale ; c’est d’ailleurs à travers les lueurs des flammes qu’elle fait voyager ses rêves. Ses sœurs, deux satanées chipies, l’ont même surnommée Cendrillon, ou plutôt, en italien, Cenerentola.

Comme tu le constateras, elle a pris l’habitude de chanter en travaillant. Et joliment, mon coquin, une superbe voix de mezzo. Certes son travail n’en souffre pas, mais les voisins ne résistent jamais au plaisir de venir l’écouter… Ça te fera de la visite, vieil ours !

Je me demande en rédigeant ces lignes si le Prince charmant qui sommeille en toi ne finirait pas par lui mettre la bague au doigt. Comble du paradoxe, c’est toi qui aurais ainsi trouvé chaussure à ton pied… (Facile ! Je sais.)

J’attends avec impatience tes impressions… peut-être un faire-part.
– Belle occasion en tout cas pour qu’Angelina entonne encore – qui s’en plaindrait ? – cette joyeuse et virtuose aria,
Non più mesta

Je ne resterai plus triste   (Non più mesta)

Je suis née dans les épreuves et les pleurs,
mon cœur a souffert en silence.
Mais par un délicieux enchantement,
dans la fleur de mon âge
avec la rapidité de l’éclair
mon sort a changé.
 
Non, non, non, non, essuyez vos larmes.
Pourquoi trembler, pourquoi ?
Accourez vers ce sein,
fille, sœur, amie,
vous trouverez tout en moi.
 
Je ne resterai plus triste, au coin du feu,
à chantonner seule, non !
Ah ! mes longs tourments
n’auront été qu’un éclair, un songe, un jeu.

Here’s to life

I have learned that all you give is all you get
So give it all you’ve got

Shirley Horn (1934-2005) – Photo 1991

Pour la voix « pleine de force et de majesté » de Shirley Horn

Pour les paroles empreintes de sage nostalgie ébauchées par Artie Butler qui dit avoir composé cette ballade à travers le regard mélancolique d’un vieil homme penché sur son passé, et qui aurait conservé intact son optimisme envers le temps qui reste.

Pour l’arrangement musical de Johnny Mandel qui a sans doute réalisé là le dernier grand standard du jazz américain, et le titre signature de Shirley Horn dont l’interprétation profonde et suave représente un legs majeur à l’histoire du jazz vocal déjà si bien représenté par ailleurs.

Pour la qualité de l’enregistrement de 1992, avec orchestre, en studio.

POUR LE PLAISIR ! POUR LE PLAISIR ! POUR LE PLAISIR !

Aucune plainte et aucun regret
Je crois toujours à la poursuite des rêves et aux paris
Mais j’ai appris  que tout ce qu’on donne est tout ce qu’on obtient
Alors donne tout ce que tu as reçu

J’ai eu ma part, j’ai bu ma dose
Et même si je m’en satisfais
Je veux encore voir ce qu’il y a sur d’autres routes
Là-bas, au-delà de la colline
Et tout recommencer

Alors voilà, à la vie et à toutes les joies qu’elle procure
À la vie, pour les rêveurs et leurs rêves

C’est drôle comme le temps passe vite
Comment l’amour peut-il passer
De la chaleur de l’enfer à la tristesse des adieux
Et nous laisser avec nos souvenirs qu’on appelle
Pour réchauffer nos hivers

Car hier est passé et qui sait ce que demain apporte
Ou emporte
Tant que je suis encore dans le jeu je veux jouer
Pour rire, pour vivre, pour aimer

Alors à la vie et à toutes les joies qu’elle apporte
À la vie, aux rêveurs et à leurs rêves

Puisses-tu surmonter tes tempêtes
Et embellir tes bonheurs
À la vie, à l’amour, à toi (bis)

Traduction personnelle

La reconnaissance, pour Shirley Horn, a été tardive mais à la différence de bien des musiciens qui attendent longtemps que leur heure survienne, la raison de ce retard est liée dans son cas à des choix personnels. Aussi, son retour au devant de la scène à l’âge mûr a-t-il révélé au grand public une chanteuse d’une rare authenticité, chez qui l’émotion la plus pure se conjuguait à une musicalité sans pareille dont témoignait son aura auprès des musiciens. Comme les grandes chanteuses de jazz, Shirley Horn possédait non seulement un timbre de voix inimitable mais surtout un art d’interpréter les chansons avec un sens consommé de la mise en scène, chanteuse du clair-obscur et de la note feutrée.

Vincent Bessières - Directeur de la revue "Jazz & People"
(Introduction d'un portrait de Shirley Horn publié sur le site de la Philharmonie de Paris)

Oiseaux tristes

Koson Ohara – oiseaux (début XXème)

… des oiseaux perdus dans la torpeur d’une forêt très sombre pendant les heures les plus chaudes de l’été.    (Ravel – 1928)

N’y a-t-il pas dans cette magnifique interprétation, en kimono, des « Oiseaux tristes » de Ravel, ce petit supplément de justesse de ton et de méticulosité du regard, propre à l’approche extrême-orientale, qui, observé depuis les méandres de nos esprits occidentaux, semble toujours mieux éclairer les profondeurs de la méditation ?

Madoka Fukami interprète Miroirs (1904-1906) de Maurice Ravel :

II. Oiseaux tristes

Quelle satisfaction pour Maurice Ravel, âgé de 30 ans à peine, d'apprendre que son illustre aîné Claude Debussy vient d'exprimer son profond désir d'écrire une musique "improvisée, ... détachée d’un cahier d’esquisses" ! Et pour cause... il est lui-même tout à la transcription d'une impression sonore qu'il a ressentie lors d'une promenade en forêt de Fontainebleau, en entendant un merle chanter. Il compose "Oiseaux tristes".

Bien qu'il récuse régulièrement l'emploi de l'épithète "impressionniste" appliquée à la musique, préférant en abandonner l'usage à l'univers de la peinture, c'est  bien dans un registre impressionniste, représentant des ambiances et des images, que Ravel choisit de composer, en ces années 1904-1906, les cinq pièces de "Miroirs".
"Oiseaux tristes", qui portera le numéro 2, en est sans doute l'illustration la plus significative : d'abord un chant d'oiseau solitaire, comme un appel, dans la tiède et humide atmosphère d'un épais sous-bois, suivi d'autres chants peut-être, d'autres vols, courts, tout aussi solitaires, sans relation établie. La partie centrale du mouvement plus dynamique et plus riche harmoniquement voudrait aider quelques rayons de lumière à traverser la canopée, mais l'humeur mélancolique finit désespérément par épouser la sombritude du lieu, faisant dire à quelque critique musical que le jeune compositeur avait écrit là son œuvre la plus sombre et la plus dépressive.

Sanctuaire de Kamishikimi Kumanoimasu – forêt de Takamori Machi (île de Kyushu – Japon)

Jean Grosjean, un regard, une parole…

Un livre, qu’on le lise ou qu’on l’écrive, doit être soluble dans la vie. On doit pouvoir à chaque page lever les yeux sur le monde ou se pencher sur un souvenir pour vérifier le texte.

Jean Grosjean 1912-2006

(cité par Patrick Kéchichian dans un article du journal Le Monde du 13/04/2006, à l’occasion de la mort du poète.)

 

La Liseuse, Charles von Steuben – Musée des Beaux Arts, Nantes

ω

Hier

Assis sur mes talons entre les murs
je suis livré à la nuit anonyme
et je me tais, mais je l’entends m’entendre.
Il faut, dis-tu, marcher d’un mur à l’autre.

Rien, des essors d’oiseaux, l’herbe au soleil,
l’odeur du sol, l’azur dans l’abreuvoir
et l’envol des instants. Hier n’est plus,
ne te retourne pas sur un abîme.

Jean Grosjean 1912-2006

 

La rumeur des cortèges (Gallimard – 2005)

 

 

ω

Christian Bobin évoque Jean Grosjean :

Bouquet d’automne

Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.

Anna de Noailles (‘L’offrande à la Nature’)

Entre les doigts virtuoses – ô combien ! – de cette gracieuse et formidable jeune guitariste australienne, Stephanie Jones, un bouquet de senteurs sonores, baptisé ‘Cielo Abierto‘ (Ciel Ouvert), par son compositeur, le guitariste argentin contemporain Quique Sinesi.

Les parfums du monde s’y donnent un vibrant rendez-vous : remugles des anciens bordels des quais du Rio de la Plata où rivalisaient jadis les danseurs de tango chers à Borges, effluences syncopées des vapeurs de fumée et d’alcool tout droit venues du Blue Note ou du Village Vanguard, senteurs d’amande ou de vanille des partitions vieillies de nos  maîtres anciens…

« Mon meilleur moi ! »

Mein guter Geist, mein bess’res Ich!

Clara et Robert Schumann

Widmung

Du meine Seele, du mein Herz,
Du meine Wonn’, o du mein Schmerz,
Du meine Welt, in der ich lebe,
Mein Himmel du, darein ich schwebe,
O du mein Grab, in das hinab
Ich ewig meinen Kummer gab!

Du bist die Ruh, du bist der Frieden,
Du bist vom Himmel mir beschieden.
Dass du mich liebst, macht mich mir wert,
Dein Blick hat mich vor mir verklärt,
Du hebst mich liebend über mich,
Mein guter Geist, mein bess’res Ich!

Friedrich Rückert (1788-1866)

Amy Broadbent (soprano) – Schumann : Widmung (Myrthen op.25)

Dédicace

Toi mon âme, toi mon cœur,
Toi ma joie de vivre, ô toi ma douleur,
Toi mon monde, dans lequel je vis,
Mon ciel c’est toi, auquel je suis suspendu
Ô toi mon tombeau, dans lequel
Je déposerai pour toujours mon chagrin.

Tu es la tranquillité, tu es la paix,
Tu es le ciel qui m’est échu.
Que tu m’aimes me rend digne de moi,
Ton regard est la lumière de mes yeux,
Ton amour m’élève au-dessus de moi-même,
Mon bon esprit, mon meilleur moi !

Tant d’amour !
Procès gagné contre Friedrich Wieck, le père de Clara, terriblement réfractaire à l’union de sa fille prodige avec Robert Schumann, ces deux jeunes musiciens d’exception, profondément épris l’un de l’autre, peuvent enfin célébrer leur mariage.

A quelques heures de ce moment tant désiré, ce 12 septembre 1840, Robert dépose dans la corbeille de sa future épouse, le plus précieux cadeau qu’il pouvait lui offrir en témoignage de son inextinguible amour, un exemplaire finement relié de « Myrthen », 26 lieder qu’il a composés pour deux voix sur des poèmes de Rückert, Goethe, Heine, Lord Byron, Thomas Moore et quelques autres poètes.

Clara Wieck-Schumann 1819-1896

Autant par le choix des poèmes que par les infinies nuances des compositions musicales qui les accompagnent, Schumann, « poète du piano », qui vient de découvrir combien « il est merveilleux d’écrire pour la voix », s’y dévoile totalement : fragile mais brave ; tendre, inquiet, mais déterminé et lucide. Tantôt Florestan, vif et confiant, tantôt Eusebius, contemplatif et tourmenté. Mais toujours, malgré cette dualité qui agite sans cesse ses émotions entre douceur, doute et désespoir, infiniment constant dans sa dévotion à la femme qu’il aime, son « meilleur moi ».

Widmung (dédicace) introduit ce florilège de lieder. Composé sur un poème que Friedrich Rückert avait écrit vingt ans plus tôt en hommage à sa propre épouse, ce lied contient assurément l’expression musicale la plus passionnée et les sentiments les plus sincères du futur époux.
Après leur répétition anaphorique les mots se taisent, « la voix poétique démissionne ; au piano de se faire chant de l’inexprimable »*, à l’instar de l’évidente citation de l’Ave Maria de Schubert que Robert insère dans le postlude, fervente révérence à Clara.

Franz Liszt (1858)

La sensibilité exacerbée de Liszt pouvait-elle rester indifférente au souffle exalté de ce chant d’amour ? Non, bien sûr ! Aussi, fidèle à son goût immodéré pour la transcription, le grand pianiste virtuose s’attacha-t-il dans l’arrangement qu’il en fit en 1848 à sublimer cette mélodie intimiste en une ardente confession, passionnée, partagée entre tendresse et déchirement.

C’est sans doute pour que son écriture musicale exprime fidèlement sa propre perception de l’essor dramatique du poème, que Liszt avait pris soin, dans sa partition autographe, d’en écrire le texte au-dessus de la mélodie. Ainsi pouvait-il s’assurer en particulier d’une parfaite coïncidence entre le point paroxystique de son arrangement pour piano et le dernier vers emblématique du lied, «Mein guter Geist, mein bess’res Ich» (mon bon esprit, mon meilleur moi).

*M. Beaufils, Le Lied romantique allemand – Gallimard, 1956

Evgeny Kissin : Schumann/Liszt – Widmung

Le chant des oiseaux

Le chant des oiseaux est le même en forêt et dans les champs ; il est le même devant le wigwam et devant le château ; il est toujours le même, qu’il s’adresse au sauvage ou au sage, au chef ou au roi.

Simon Pokagon (1830-1899)
Écrivain et activiste amérindien, représentant des Indiens Pottawatomi (Amérique du nord)

braque-oiseaux-aquarelle-1962
Georges Braque – Oiseaux (aquarelle 1962)

Au fond d’un cimetière, Denis Podalydes parle aux oiseaux avec les mots de Victor Hugo :

Les oiseaux

Je rêvais dans un grand cimetière désert ;
De mon âme et des morts j’écoutais le concert,
Parmi les fleurs de l’herbe et les croix de la tombe.
Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.
Et l’ombre m’emplissait.

                                    Autour de moi, nombreux,
Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,
Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,
Des moineaux francs faisaient l’école buissonnière.
C’était l’éternité que taquine l’instant.
Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,
Égratignant la mort de leurs griffes pointues,
Lissant leur bec au nez lugubre des statues,
Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.
Je pris ces tapageurs ailés au sérieux ;
Je criai : « Paix aux morts ! vous êtes des harpies.
— Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.
— Silence ! allez-vous en ! » repris-je, peu clément.
Ils s’enfuirent ; j’étais le plus fort. Seulement,
Un d’eux resta derrière, et, pour toute musique,
Dressa la queue, et dit : « Quel est ce vieux classique ? »

Comme ils s’en allaient tous, furieux, maugréant,
Criant, et regardant de travers le géant,
Un houx noir qui songeait près d’une tombe, un sage,
M’arrêta brusquement par la manche au passage,
Et me dit : « Ces oiseaux sont dans leur fonction.
Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.
Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.
Homme, ils sont la gaîté de la nature entière ;
Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté
A l’astre, son sourire au matin enchanté ;
Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,
Et nous l’apportent ; l’ombre en les voyant flamboie ;
Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers ;
A travers l’homme et l’herbe, et l’onde, et les halliers,
Ils vont pillant la joie en l’univers immense.
Ils ont cette raison qui te semble démence.
Ils ont pitié de nous qui loin d’eux languissons ;
Et, lorsqu’ils sont bien pleins de jeux et de chansons ;
D’églogues, de baisers, de tous les commérages
Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,
Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants ;
Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,
Vider dans notre nuit toute cette lumière !
Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons :
« Les voilà ! » tout s’émeut, pierres, tertres, gazons ;
Le moindre arbrisseau parle, et l’herbe est en extase ;
Le saule pleureur chante en achevant sa phrase ;
Ils confessent les ifs, devenus babillards ;
Ils jasent de la vie avec les corbillards ;
Des linceuls trop pompeux ils décrochent l’agrafe ;
Ils se moquent du marbre ; ils savent l’orthographe ;
Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
Devant qui le mensonge étale sa laideur,
Et ne se gène pas, me traitant comme un hôte,
Je trouve juste, ami, qu’en lisant à voix haute
L’épitaphe où le mort est toujours bon et beau,
Ils fassent éclater de rire le tombeau.

Paris, mai 1835.

Victor Hugo – Les Contemplations (1856)

Sheku Kanneh-Mason, jeune prodige du violoncelle, et ses violoncellistes laissent échapper les mille oiseaux que le grand Pablo Casals a nichés dans leurs instruments…

Âme, te souvient-il…?

 
Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d’Auteuil et des trains de jadis
T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ?
Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle
Mes stations au bas du rapide escalier
Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
Ta grâce en descendant les marches, mince et leste
Comme un ange le long de l’échelle céleste.
Ton sourire amical ensemble et filial,
Ton serrement de main cordial et loyal.
Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres
Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil,
Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil,
Et sous les arbres pleins d’une gente musique,
Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier !
Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier,
Mais si vite quittée au premier pas du doute !
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route

Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne.

Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !

Paul Verlaine
(Amour, 1888 Lucien Létinois XVIII)

Verlaine, de retour d'Angleterre, fait la rentrée 1877 comme répétiteur au pensionnat Notre-Dame de Rethel. 
Il y accorde une attention toute particulière à l'un de ses élèves, Lucien Létinois, auquel il s'attache. Relation ambivalente, amoureuse et/ou filiale, avec ce garçon de 17 ans...

Quand, en août 1878, son contrat n'est pas renouvelé, Verlaine repart pour l'Angleterre accompagné de son jeune ami. Ils y enseigneront dans des villes différentes jusqu'à leur retour en France, fin 1879.
En 1880, Lucien est enrôlé comme artilleur à Reims. Paul, soucieux de ne pas être éloigné de son jeune compagnon réussit à trouver dans cette même ville un poste de surveillant général.

En 1882, après avoir vendu la ferme de Juniville dans les Ardennes, récemment acquise et vite déficitaire, Verlaine rentre à Paris, impatient de retrouver la vie littéraire. Lucien s'installe avec ses parents à Ivry-sur-Seine.

Le 7  avril 1883, Lucien, 23 ans, meurt brusquement de la fièvre typhoïde. Verlaine est profondément affligé par la disparition de celui qu'il considérait comme son "fils adoptif". Il achète une concession au cimetière d’Ivry, et revient habiter chez sa mère, rue de la Roquette à Paris.

En 1888, Paul consacre les 25 derniers poèmes de son recueil "Amour" à Lucien Létinois.
Ce profond chagrin n'est sans doute pas étranger à la déchéance du poète.
Christine Sèvres, comédienne et chanteuse avait depuis les années 1970 rangé ses merveilleuses interprétations dans la maison d'Antraigues-sur-Volane, en Ardèche, à l'ombre des innombrables succès de son époux, Jean Ferrat.
Le 1er novembre 1981 le cancer l'emportait. Elle avait à peine 50 ans.

Don de soi (réédition)

Publié initialement sur « Perles d’Orphée » le 5/01/2014

Don de soi

Après tant de rappels frénétiques, Virginia, l’incomparable pianiste, demeura perplexe. Le public réclamait encore, il trépignait. Alors lui vint une idée : elle ôta délibérément sa robe et se remit au piano.
Ah ! Jouer du Fauré en petite chemise. Jamais elle n’avait atteint cette finesse de touche, cette légèreté…Quel délire dans la salle !
Non, non, ce n’était pas assez. Alors elle ôta sa petite chemise, son corset et ses bas, et se remit au piano.
Tous les oiseaux du désir, d’un coup d’aile, se blottirent dans son soutien-gorge.
Ah ! Jouer du Manuel de Falla en soutien-gorge. Jamais, jamais la chair et le sang n’avaient donné une telle frappe à son jeu. Les accords flambaient dans les entrailles des auditeurs.

Non, non, ce n’était pas assez.
Alors elle enleva son soutien-gorge et se remit au piano.

Un grand cri traversa la salle : « Je suis sa mère » hurlait une femme, « tout de même, je suis sa mère ! ».
Mais le public : « Encore, encore ! »
Alors, Virginia ôta son slip qu’elle jeta dans la foule comme une fleur, et se remit au piano.
Musique aussi dépouillée résonna-t-elle ainsi dans le cœur des hommes ?
Schönberg avait du génie.
Lorsque, éclatante et nue, elle salua de nouveau, l’enthousiasme, à son comble, n’était qu’une épée dirigée contre son être. Alors Virginia, sublime, se jeta tête première dans le ventre du piano. Le couvercle se rabattit sur elle dans un coup de tonnerre
Quatre hommes de main survinrent qui emmenèrent le cercueil.
                                                                                                                                                          René de Obaldia

Nu au piano

Du feu un improbable écho

Patience des signes

sublimes excoriations d’une chair fraternelle et jusqu’aux feux rebelles de mille villages fouettée arènes feu

mât prophétique des carènes feu

vivier des murènes feu feu feux de position d’une île bien en peine feux empreintes effrénées de hagards troupeaux qui dans les boues s’épellent
morceaux de chair crue crachats suspendus éponge dégouttant de fiel

valse de feu des pelouses jonchées des cornets qui tombent de l’élan brisé des grands tabebuias feux tessons perdus en un désert de peurs et
de citernes os

feux desséchés jamais si desséchés que n’y batte un ver sonnant sa chair neuve semences bleues du feu feu des feux témoins d’yeux qui pour les folles vengeances s’exhument

et s’agrandissent

pollen pollen

et par les grèves où s’arrondissent les baies nocturnes des

doux mancenilliers

bonnes oranges toujours accessibles à la sincérité des

soifs longues

Aimé Césaire 1913-2008

 

 in « Ferrement » – 1960
(source : wikipoemes.com)

 

 

• • •

Roxane Elfasci interprète le 3ème mouvement – « Fuoco » de la « Libra sonatine », composée par Roland Dyens (guitariste virtuose, compositeur, arrangeur et grand improvisateur français, mort en 2016).

LIBERTÉ

Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté

En hommage à Samuel PATY, 47 ans, professeur assassiné, décapité, sur notre terre de France, ce 16 octobre 2020, pour avoir simplement offert à ses élèves « une chance de devenir meilleurs »*  en leur enseignant la liberté d’expression, la liberté de croire ou de ne pas croire…
… la Liberté, tout court !

*Albert Camus

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté

Paul Eluard – Poésie et vérité – 1942

Oiseaux prophètes

Les oiseaux sont nos maîtres. (Olivier Messiaen)

Un maître spirituel d’un autre temps avait coutume de réunir tôt chaque matin pendant une heure quelques-uns de ses plus fidèles disciples pour évoquer avec eux les grandes valeurs universelles, comme la beauté, la bonté, l’amour et quelques autres vertus encore.

Ce matin-là, alors qu’il s’apprêtait à annoncer le thème choisi pour son entretien, le maître fut soudainement interrompu par le chant d’un chardonneret venu se poser effrontément sur le rebord de la fenêtre voisine. Le ramage de l’oiseau, un long moment durant, captiva cet auditoire inattendu. La dernière note se perdit dans le subtil bruissement d’une aile…

Alors, à travers un imperceptible sourire, le maître annonça :
La causerie du jour est terminée !

Si je lisais aujourd’hui pour la première fois cette délicate et juste parabole dans le texte de Krishnamurti qui me la fit découvrir jadis, je ne pourrais pas m’empêcher de noter spontanément en marge avec trois points d’exclamation – comme je le fais toujours pour exprimer dans mes annotations mon enthousiasme du moment – :
« l’Oiseau prophète » / Robert Schumann / « Scènes de la forêt » !!!

A l’époque, cependant, bien que séduit par le récit et son évocation, je ne m’étais contenté que d’un soulignement appuyé.
Étrange jeu des associations que l’esprit manœuvre à sa guise. Schumann m’avait pourtant mille fois déjà ouvert les sentiers de la forêt jusqu’à son oiseau prophète lorsque je fis la découverte du maître chanteur de Krishnamurti… Paradoxalement, ce n’est qu’aujourd’hui, bien des années plus tard, que se révèle à mes sens, telle une puissante évidence, l’étonnante gémellité de ces deux virtuoses qui trouvent leur éloquence et leur justesse par delà le verbe.

Et après tout tant mieux ! Avec le temps, les plaisirs ne s’ajoutent pas les uns aux autres… en se combinant autour du souvenir ils se multiplient ! Quelle chance !

Martin Helmchen interprète au piano « Vogel als Prophet » (L’Oiseau prophète) extrait des « Waldszenen » (Scènes de la forêt) – composées par Robert Schumann en 1849

Ξ

Oiseau prophète romantique parmi les siens, inspirateur assurément d’une mythique descendance qui ne saurait trouver sa vérité – puissions-nous nous en inspirer ! – nulle part ailleurs que dans le chant.

En entendez-vous l’écho ?

Depuis les ombres de la forêt wagnérienne, à travers les prophéties qu’adressent à Siegfried les mésanges, les merles, les alouettes et les geais, avertissant le héros du dénouement de sa quête et de la tragédie de sa propre mort ?

Depuis le salut exalté que lance Zarathoustra, en clôture de la troisième partie de son discours, à l’éternelle sagesse du chant de cet oiseau nietzschéen…

Mais la sagesse de l’oiseau, c’est celle qui dit : « Voici, il n’y a ni haut ni bas ! Élance-toi en tout sens, en avant, en arrière, créature légère ! Chante, et ne parle pas !

Toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? Les paroles ne mentent-elles pas toutes à ceux qui sont légers ? Chante ! Ne parle plus !

Ainsi parlait Zarathoustra (1885), Friedrich Nietzsche (trad. Geneviève Bianquis), éd. Flammarion – Partie 3 / « Le Septième Sceau »

Et Cendrillon chante…

Les contes de fées c’est comme ça.
Un matin on se réveille.
On dit : « Ce n’était qu’un conte de fées… »
On sourit de soi.
Mais au fond on ne sourit guère.
On sait bien que les contes de fées
c’est la seule vérité de la vie.

Antoine de Saint-Exupéry (« Lettres à l’inconnue » – Gallimard 2008)

Una volta c’era un re,
Che a star solo,
Che a star solo s’annoiò;
Cerca, cerca, ritrovò :
Ma il volean sposare in tre.
Cosa fa?
Sprezzò il fastom e la beltà ,
E all fin scelse per sè
L’innocenza, e la bontà
Là là là là …

Il était une fois un roi
Qui était seul,
Qui s’ennuyait d’être seul.
Il chercha, chercha encore
Et c’est trois femmes qu’il trouva…
Trois femmes qui voulaient toutes l’épouser.
Que faire ?
Il méprisa la pompe et la beauté,
Et finalement, pour lui-même, choisit
L’innocence et la vertu.
La la la…

Wallis Giunta - mezzo soprano 

"Una volta c'era un re" : 
Chanson extraite de l'opéra "La Cenerentola" de Gioachino Rossini

L’humide et le sauvage

What would the world be, once bereft
Of wet and of wildness?

Qu’arriverait-il au monde, s’il se voyait ravir
L’humide et le sauvage ?

Inversnaid  (1887)

This darksome burn, horseback brown,
His rollrock highroad roaring down,
In coop and in comb the fleece of his foam
Flutes and low to the lake falls home.

A windpuff-bonnet of fáwn-fróth
Turns and twindles over the broth
Of a pool so pitchblack, féll-frówning,
It rounds and rounds Despair to drowning.

Degged with dew, dappled with dew
Are the groins of the braes that the brook treads through,
Wiry heathpacks, flitches of fern,
And the beadbonny ash that sits over the burn.

What would the world be, once bereft
Of wet and of wildness? Let them be left,
O let them be left, wildness and wet;
Long live the weeds and the wilderness yet.

Gerard-Manley-Hopkins 1844-1889
Gerard Manley Hopkins 1844-1889

Lecture par Tom O’Bedlam :

Inversnaid 

Ce ruisseau sombre d’un brun croupe-de-cheval
Qui dévale sa grand’route et rugissant roule des rocs,
Dans la crique et la combe plisse sa toison d’écume
Et tout en bas au creux du lac tombe en sa demeure.

Un béret de mousse fauve bourré-de-vent
Virevolte et se défait à la surface du brouet
D’un étang si noir-de-poix, farouche et menaçant
Qu’il touille et touille le Désespoir pour le noyer.

Imbibés de rosée, bariolés de rosée, voici
Les replis des coteaux où le torrent s’encaisse,
Les rêches touffes de bruyère, les bosquets de fougères
Et le joli frêne perlé penché sur le ruisseau.

Qu’arriverait-il au monde, s’il se voyait ravir
L’humide et le sauvage ? Qu’ils nous soient donc laissés,
Oh ! qu’ils nous soient laissés, le sauvage et l’humide,
Que vivent encor longtemps herbes folles et lieux sauvages !

Traduction de Jean Mambrino

Inversnaid est une petite communauté rurale sur la rive est du Loch Lomond en Écosse, près de l'extrémité nord du lac, dans le paysage reculé et impressionnant des Trossachs. 
Les merveilles d'une nature intacte, points de vue spectaculaires et diversité de la faune sauvage, s'offrent ici au détour de ruines romantiques indices d'histoires oubliées.

Le poète Gérard Manley Hopkins, visitant la région, ne pouvait évidemment pas rester insensible aux mille nuances d'un automne finissant, frissonnant déjà aux froides prémices de l'hiver.
Belle occasion pour lui d'illustrer son goût prononcé pour l'invention de mots composés ainsi que cette métrique particulière ("sprung rythm") qu'il avait souhaité donner à ses poèmes pour rendre leur expression plus proche de la parole naturelle.

Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.  

Arthur Rimbaud
« Lettre du Voyant », à Paul Demeny, 15 mai 1871

Peuples ! écoutez le poète !
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n’est pas éclos.

Victor Hugo
« Les rayons et les ombres »

Adieu Juliette !

Juliette Gréco

– Montpellier (Hérault)

Ramatuelle (Var)

L’âme des poètes

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
La foule les chante un peu distraite
En ignorant le nom de l’auteur
Sans savoir pour qui battait leur cœur
Parfois on change un mot, une phrase
Et quand on est à court d’idées
On fait la la la la la la
La la la la la la

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
Un jour, peut-être, bien après moi
Un jour on chantera
Cet air pour bercer un chagrin
Ou quelqu’heureux destin
Fera-t-il vivre un vieux mendiant
Ou dormir un enfant
Tournera-t-il au bord de l’eau
Au printemps sur un phono ?

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues

Leur âme légère et leurs chansons
Qui rendent gais, qui rendent tristes
Filles et garçons
Bourgeois, artistes
Ou vagabonds.

Charles Trénet