Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Vous êtes bien belle et je suis bien laid. A vous la splendeur de rayons baignée ; A moi la poussière, à moi l’araignée. Vous êtes bien belle et je suis bien laid ; Soyez la fenêtre et moi le volet.
Nous réglerons tout dans notre réduit. Je protégerai ta vitre qui tremble ; Nous serons heureux, nous serons ensemble ; Nous réglerons tout dans notre réduit ; Tu feras le jour, je ferai la nuit.
Victor Hugo 1802-1885
Poème composé en 1830 en hommage à Maglia Feroni, actrice de l’Odéon, dont Victor Hugo était amoureux.
Publié pour la première fois en 1883 dans le numéro de mai de la Revue des Lettres et des Arts.
JeanJulesGeoffroy – 1853
D’un Serge à l’autre :
Serge Gainsbourg, en 1961, a repris et transformé le poème, pour le chanter lui-même.
Serge Reggiani, en 1973, ne résista pas au plaisir de l’interpréter à son tour :
Vous êtes bien belle, et je suis bien laid, A vous la splendeur de rayons baignée A moi la poussière, à moi l’araignée Vous êtes bien belle, et je suis bien laid,
Tu feras le jour, je ferai la nuit, Je protégerai ta vitre qui tremble, Nous serons heureux, nous serons ensemble, Tu feras le jour, je ferai la nuit,
Vous êtes bien belle, et je suis bien laid, A vous la splendeur de rayons baignée A moi la poussière, à moi l’araignée Vous êtes bien belle, et je suis bien laid.
Il faut des torrents de sang pour effacer nos fautes aux yeux des hommes, une seule larme suffit à Dieu.
Chateaubriand – Atala
On ne pourra pas dire que Chateaubriand aura emprunté cette image au Livre des Lamentationsde Jérémie. Prophète dévasté par la réalisation de sa prophétie, la Destruction du Temple de Jérusalem, qui dans le texte biblique se plaint, lui, de ne pas avoir assez de larmes dans son corps pour pleurer ses pêchés et implorer le pardon divin. Chacun façonne le protocole de sa foi…
Rembrandt – Jérémie, lamentations après le Destruction du Temple
Johann Christoph Bach – cousin germain du père du grand Johann-Sebastian – compose sur les paroles éplorées de l’oracle un déchirant« lamento » pour voix d’alto et violon qui, une fois entendu, imprime à jamais nos émotions musicales et s’impose définitivement à notre mémoire.
Johann Christoph Bach (1642-1703)
« Ach, dass ich Wassers gnug hätte » (Ah, que n’ai-je assez d’eau)
Christopher Lowrey (contre-ténor) Ensemble Voices Of Music (San-Francisco)
Ach dass ich Wassers gnug hätte in meinem Haupte Und meine Augen Tränenquellen wären, Dass ich Tag und Nacht beweinen könnte meine Sünde!
Meine Sünden gehen über mein Haupt. Wie eine schwere Last ist sie mir zu schwer worden, Darum weine ich so, und meine beiden Augen fliessen mit Wasser. Meines Seufzens ist viel, und mein Herz ist betrübet, Denn der Herr hat mich voll Jammers gemacht Am Tage seines grimmigen Zorns.
Le musicologue Gilles Cantagrel - sommes-nous nombreux à nous être régalés jadis de ses formidables présentations des cantates de Jean-Sébastien Bach sur France Musique - écrivait ces quelques phrases à propos de cette oeuvre, dans un programme de la Philharmonie de Paris en septembre 2007 :
"Le second lamento de Johann Christoph Bach, « Ach, daß ich Wassers gnug hätte » (Ah, que n’ai-je assez d’eau), est un bref concert spirituel dans la descendance de Schütz, en trois parties avec reprise. Il est écrit pour voix d’alto solo, violon, trois violes de gambe et basse. Concision, densité expressive, efficacité : l’écriture abonde en figures de la désolation, quartes diminuées descendantes, chromatismes, et la récitation épouse toutes les inflexions du langage en en soulignant les images. Un pur chef-d’œuvre."
Et par une voix de contralto :
Delphine Galou Les Musiciens Du Louvre
Ah ! que n’ai-je assez de pleurs dans ma tête et que mes yeux ne sont sources de larmes, afin que jour et nuit je puisse pleurer mes péchés ! Mes péchés dépassent ma tête. Telle une pesante charge, ils me sont devenus trop lourds, c’est pourquoi je pleure ainsi, et mes deux yeux s’écoulent en larmes. Que de soupirs en moi, et mon cœur est attristé, car le Seigneur m’a empli de détresse au jour de sa terrible fureur.
Texte de Claude Lemesle pour une chanson de Serge Reggiani (1981)
Si vous prenez, à la sortie du hameau de La Louvière, Le sentier qui rejoint la lisière, passe à fleur de forêt, Puis s’enfonce à la rencontre des chants d’oiseaux, Si vous le suivez jusqu’aux premières pentes de la dent des Corbières Vous apercevrez, sans doute, à la naissance du coteau Une grotte. C’est là que vit celui qu’ils appellent le fou Et que j’appelle moi : L’exilé.
Il est des hommes déracinés de leur pays Et qui essaient de passer vaille que vaille Sur une autre terre que celle de leurs ancêtres et de leurs amours. Il en est d’autres, tel celui-ci, Que l’on a comme arrachés au siècle où ils auraient dû vivre Et qui essaient de survivre dans une époque qui ne leur convient pas, Où ils étouffent, dont ils ont mal.
Il ne vivait pas comme les autres, Il ne pensait pas comme les autres, Le naufragé du temps passé, L’étranger volontaire, l’exilé.
Johannes Adriaensz van Staveren – XVIIème
Il se sentait comme asphyxié par les courses des autres Course à l’argent, course à la réussite, course aux honneurs. Lui, c’était singulier, détestait le pluriel. Il n’avait que le sens de l’honneur. Mais en nos temps supersoniques C’est un sens interdit. Mal dans son âme sous la dictature de la quantité, Il rêvait, comme un enfant, que revînt le règne de la qualité.
Il ne comprenait pas qu’on traite ceux qui donnent… de pigeons, Ceux qui rêvent… de naïfs, Ceux qui aiment… d’esclaves. A vrai dire il ne comprenait rien à pas grand-chose, A part que l’essentiel de la vie est certainement bien plus simple Et bien plus beau Que dans le cri des corbeaux et le hurlement des loups. Alors il demeurait là, dans sa grotte, L’exilé, Les pieds dans le vingtième siècle Et la tête et le cœur ailleurs, Très loin !
Il ne vivait pas comme les autres, Il ne pensait pas comme les autres, Le naufragé du temps passé, L’étranger volontaire, l’exilé.
Teodor Axentowicz – L’Anachorète (1881)
[Terre folle, t’as un coup de vieux Tu perds la boussole J’entends le Bon Dieu Qui rigole]
Ecole Shah Abbas 1568-1629 : Partage du thé et des fruits
Pour retrouver au hasard d’un accord de guitare le coeur énamouré d’Hafez ou l’âme inspirée de Rûmi…
Pour imaginer une autre Perse d’un autre temps, quand la poésie, le chant et tous les arts, façonnant par leur richesse et leur diversité l’identité culturelle de l’Iran, représentaient la puissance et la grandeur de son empire…
Pour l’histoire de Maryam (« Jâné Màryàm » se traduit par ‘la vie de Maryam’) et la tendre chanson d’amour aux accents bibliques du répertoire traditionnel iranien qui la raconte…
Pour la très belle transcription pour la guitare qu’en a réalisée la grande artiste iranienne Lily Afshar, emportée par la maladie en 2023…
Pour l’interprétation sensuelle qu’en a donnée Zoe Barnett récemment dans la Salle des Mosaïques du Museo agli Eremitanide Padoue…
Et pour caresser avec suavité, en pensée, pieds nus sur les froids carreaux des mosaïques antiques, les délices de nos siècles enfuis…
***
Jâné Màryàm en version symphonique avec choeur et voix
Ma fleur rouge et blanche, quand viens-tu ? Mon petit pétale, quand viens-tu ? Tu as dit que tu viendrais quand les fleurs fleuriraient Toutes les fleurs du monde s’épanouissent, quand viens-tu ? Ma Maryam, ouvre les yeux, dis mon nom C’est l’aube et le soleil s’est levé Il est temps d’aller aux champs ô douce Maryam Ma Maryam, ouvre les yeux, dis mon nom Sortons de la maison, prenons la route Épaule contre épaule, comme au bon vieux temps ô belle Maryam C’est encore le matin et je suis éveillé J’aimerais pouvoir dormir et te voir dans mes rêves Des bourgeons de tristesse ont poussé dans mon cœur Comment le cœur peut-il faire face à cette douleur ? Oh douce Maryam maintenant c’est l’heure de la récolte, Viens, ne me quitte pas, tu es mienne Allons au travail, récoltons le blé Maintenant il est temps de récolter, viens, ne me quitte pas, tu es mienne Allons travailler, viens, viens belle Maryam, douce Maryam
Recomposition d’un billet proposé sur « Perles d’Orphée » le 14/02/2013
sous le titre : « Orphée et la barbarie »
Felix Nussbaum – Les squelettes jouent pour la danse – 1944
La sempiternelle souffrance a autant de droit à l’expression que le torturé celui de hurler ; c’est pourquoi il paraît bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poèmes.
Theodor Adorno – « Méditations sur la Métaphysique » En réponse, dix ans après, à sa propre affirmation de 1949 : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. »
§
Domenico di Michelino – Dante et son poème (1465)
Considerate la vostra semenza ; fatti non foste a viver come bruti, ma per seguir virtute e conoscenza.*
* Considérez votre dignité d’homme : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des bêtes, mais pour acquérir vertu et connaissance.
Dante – « Divine Comédie », cité par Primo Lévi – « Si c’est un homme » – Chapitre 11
§
Zoran Music (Slovénie) 1909-2005
Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ? […] Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement.
Vladimir Jankélévitch – Pardonner ? – 1971
§
La soprano Anne-Sofie Von Otter a publié en 2007 un CD « Terezin Theresienstadt », – nom du « camp-ghetto » ouvert par les nazis en 1941 –, pour contribuer à la commémoration des très nombreux musiciens juifs assassinés dans les camps. Ce camp-ci avait été créé par la propagande hitlérienne pour, supercherie couplée à l’horreur, servir le régime dans sa tentative de démonstration de sa « bonne foi ».
Les souffrances, la peur, la faim et le froid, qui étaient le quotidien de ces intellectuels juifs regroupés dans cette antichambre des fours crématoires d’Auschwitz, n’arrêtèrent pas la création artistique qui restait le plus puissant soutien de tous ces malheureux. Parmi eux, une écrivaine et compositrice tchèque, Ilse Weber. Pour apaiser les craintes de son jeune fils Tommy avec lequel elle était conduite à la mort, elle chanta jusqu’à l’ultime instant cette douce mélodie, « Wiegala ».
Dodo l’enfant do,
Le vent joue de la lyre.
Il joue doucement entre les verts roseaux,
Le rossignol chante sa chanson.
Dodo…
Dodo, l’enfant do,
La lune est une lanterne
Au plafond noir du ciel,
Elle contemple le monde
Dodo…
Dodo, l’enfant do,
Comme le monde est silencieux !
Pas un bruit ne trouble la paix,
Toi aussi mon bébé, dors.
Dodo, l’enfant do,
Que le monde est silencieux !
§
Il y a encore des chants à chanter au delà des hommes.
Le grincement lancinant des essieux de ce chariot contient tout le lacher-prise fataliste, désespéré, d’un peuple condamné à la misère de sa condition.
Dans l’ironie désabusée des paroles d’une chanson populaire, la compassion d’un poète gaucho, Romildo Risso, et dans la milonga composée par Atahualpa Yupanqui pour les accompagner, le rythme lent et le ton désenchanté de celui qui n’attend ni ne veut plus rien.
Les essieux de ma charrette
Parce que je ne graisse pas les essieux Ils m’appellent négligent
Puisque moi j’aime quand ils grincent Pourquoi irais-je les graisser ?
C’est trop ennuyeux de suivre et suivre la piste. Le chemin est trop long avec rien pour me divertir.
Je n’ai pas besoin de silence, moi je n’ai rien à penser.
J’avais de quoi, mais ça fait longtemps, maintenant je ne pense plus.
Les essieux de ma roue, je ne les graisserai jamais.
∑
L’ironie est une tristesse qui ne peut pleurer et sourit.
Comme une illustration de cette juste remarque de Jacinto Benavente, (Prix Nobel de Littérature 1922), le Septeto Santiaguero reprend le titre, devenu depuis longtemps un classique du genre, à la mode cubaine…
Septeto Santiaguero : Los ejes de mi carreta
Los ejes de mi carreta
Porque no engraso los ejes me llaman abandonao. Porque no engraso los ejes me llaman abandonao.
Si a mí me gusta que suenen, ¿pa’ qué los quiero engrasaos? Si a mí me gusta que suenen, ¿pa’ qué los quiero engrasaos?
Es demasiado aburrido seguir y seguir la huella. Es demasiado aburrido seguir y seguir la huella, demasiado largo el camino sin nada que me entretenga.
No necesito silencio, yo no tengo en qué pensar. No necesito silencio, yo no tengo en qué pensar.
Tenía, pero hace tiempo, ahora ya no pienso más. Tenía, pero hace tiempo, ahora ya no pienso más.
*La musique n’est pas compréhension ; elle est ravissement !
A l’occasion d’une de ses émissions de la série « Una Giornata Particolare » (Une journée particulière) qu’il anime depuis plusieurs années sur la chaîne de télévision italienne LA7, l’écrivain et journaliste Aldo Cazzullo demande au grand directeur d’orchestre Riccardo Muti qui, selon lui, a donné la plus belle définition de la musique.
– ‘Dante Alighieri’ ! répond spontanément le Maestro. Et confirme son choix par quelques vers du Chant XIVdu « Paradis », qu’il éclaire d’une courte précision édifiante.
Tout n’a-t-il pas déjà été dit bien avant nous ?
E come giga e arpa, in tempra tesa di molte corde, fa dolce tintinno a tal da cui la nota non è intesa,
così da’ lumi che lì m’apparinno s’accogliea per la croce una melode che mi rapiva, sanza intender l’inno.
Dante – « Paradiso » – Canto XIV
Et comme gigue et harpe, en une harmonie de cordes tendues, font doux tintement pour celui qui ne comprend pas les notes,
ainsi des lumières qui m’étaient apparues coulait par la croix une mélodie qui me ravissait sans que j’en comprenne l’hymne.
A la naissance d’un enfant, si sa mère demandait à sa bonne fée de le doter du cadeau le plus utile pour lui, ce cadeau serait la curiosité.
Eleanor Roosevelt
L’enfance : l’enfer des questions.
Mais qui, des parents chargés d’y répondre ou de l’enfant à la curiosité insatiable, en subit des affres la plus grande oppression ?
Pour aborder un aussi sérieux sujet on pourrait aller chercher théories et conseils les plus éclairés chez Jean-Jacques Rousseau, chez Freud, Mélanie Klein, Bruno Bettelheim ou autre Françoise Dolto… Pas sûr, chers parents, que vous ne vous arrachiez pas les cheveux.
Ou bien – et ce serait nettement plus « funny » – swinguer, léger, avec ce standard du Jazz très inspiré du quotidien,
« Dat Dere »,
composé en 1960 par le pianiste Bobby Timmons, et pour lequel Oscar Brown Jr. a écrit les paroles… non sans l’aide de son fils…
Un jeune garçon harcèle son père de questions de toutes natures « : Hé papa pourquoi ceci ? Comment cela ? Je voudrais bien ce gros éléphant-là… ! » .
Karmen Rõivassepp est cet enfant à la voix pointue qui ne cesse de questionner :
« Dat Dere »
Et qu’est-ce que ça fait là ? Hé papa, ici ! Papa, hé regarde ça là-bas ! Et qu’est-ce que ça fait là ? Et où vont-ils là-bas ? Et papa, je peux avoir ce gros éléphant là-bas ?
Qui est-ce sur ma chaise ? Et qu’est-ce qu’il fait là ? Papa, ici ! Papa, je peux y aller ? Hé papa, qu’est-ce qui est carré ? Et où prend-on de l’air ? Et papa, je peux avoir ce gros éléphant là-bas ?
— Arrête de parler ! Il n’y a plus rien ici ! Pour toujours réussir à savoir qui, pourquoi et où ! Arrête ça, mon enfant ! Parfois, il faut trier les questions !
Et papa, je peux avoir ce gros éléphant là-bas ?
Je ne veux pas me coiffer Et où est mon ours en peluche ? Papa, ici ! Regarde le cow-boy qui vient là-bas ! J’pourrais avoir une paire de bottes comme lui ?
Et Papa, je peux avoir ce gros éléphant là-bas ?
— Le temps passera Les jours passeront Et le petit garçon va grandir Je dois lui dire ce qu’il doit savoir Je vais l’aider Pour qu’il soit fort Et il saura différencier le bien du mal
— Alors que la vie défile bon train Il aura besoin de savoir pourquoi Je n’ai pas toutes les réponses Mais je ferai du mieux que je peux Je vais faire de lui un homme, c’est vrai Parce que tu donnes le meilleur de toi-même à l’enfant Et j’espère qu’il passera les épreuves
Papa, je peux avoir ce gros éléphant là-bas ?
Hé, pourquoi font-ils ça là-bas ? Et comment tu mets ça là ? Hé papa, ici ! Hé papa, qu’est-ce qu’ils disent là-haut ? Hé papa, qu’est-ce qui est juste ? Pourquoi dois-je partager ?
Et papa, je peux avoir ce gros éléphant là-bas ?
Mais « standard » du jazz disions-nous ? Alors légende oblige !
« Dat Dere » par la crème des musiciens de jazz des années 1960 :
Art Blakey et les Jazz Messengers :
Batterie : Art Blakey Bass : Jymie Merritt Piano : Bobby Timmons Saxophone Ténor : Wayne Shorter Trompette : Lee Morgan
Le mystère des choses, où donc est-il ? Où donc est-il, qu’il n’apparaisse point pour nous montrer à tout le moins qu’il est mystère ? Qu’en sait le fleuve et qu’en sait l’arbre ? Et moi, qui ne suis pas plus qu’eux, qu’en sais-je ? Toutes les fois que je regarde les choses et que je pense à ce que les hommes pensent d’elles, je ris comme un ruisseau qui bruit avec fraîcheur sur une pierre.
Car l’unique signification occulte des choses, c’est qu’elles n’aient aucune signification occulte. Il est plus étrange que toutes les étrangetés et que les songes de tous les poètes et que les pensées de tous les philosophes, que les choses soient réellement ce qu’elles paraissent être et qu’il n’y ait rien à y comprendre.
Oui, voici ce que mes sens ont appris tous seuls : – les choses n’ont pas de signification : elles ont une existence. Les choses sont l’unique sens occulte des choses
Fernando Pessoa 1888-1935
In
« Le gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro »
Traduit du portugais par Armand Guibert
Editions Gallimard, 1960
O mistério das cousas, onde está ele? Onde está ele que não aparece Pelo menos a mostrar-nos que é mistério? Que sabe o rio disso e que sabe a árvore? E eu, que não sou mais do que eles, que sei disso? Sempre que olho para as cousas e penso no que os homens pensam delas, Rio como um regato que soa fresco numa pedra.
Porque o único sentido oculto das cousas É elas não terem sentido oculto nenhum, É mais estranho do que todas as estranhezas E do que os sonhos de todos os poetas E os pensamentos de todos os filósofos, Que as cousas sejam realmente o que parecem ser E não haja nada que compreender.
Sim, eis o que os meus sentidos aprenderam sozinhos: — As cousas não têm significação: têm existência. As cousas são o único sentido oculto das cousas.
Nadia Tuéni ne cesse de renaître. Son œuvre qui dure et se prolonge sera de plus en plus écoutée, entendue. A travers les vibrations d’une voix qui exprime cruautés et splendeur, à travers la ferveur d’une parole qui creuse un chemin essentiel dans nos mémoires, elle demeure et demeurera présente : Je vis dans les mémoires qui fuient lucides un été incertain.
Andrée Chedid
Chaque histoire est l’histoire d’une seconde d’hésitation.
Nadia Tuéni
Nadia Tuéni (Liban 1935-1983)
Extrait de « Poèmes pour une histoire » (1972)
Musique : John Williams – Thème du film « La Liste de Schindler »
Ils sont morts à plusieurs C’est à dire chacun seul sur une même potence qu’on nomme territoire leurs yeux argiles ou cendres emportent la montagne en otage de vie.
Alors la nuit la nuit jusqu’au matin puis de nouveau la mort et leur souffle dernier dépose dans l’espace la fin du mot. Quatre soleils montent la garde pour empêcher le temps d’inventer une histoire.
Ils sont morts à plusieurs sans se toucher sans fleur à l’oreille sans faire exprès une voix tombe : c’est le bruit du jour sur le pavé.
Crois-tu que la terre s’habitue à tourner ? Pour plus de précision ils sont morts à plusieurs par besoin de mourir comme on ferme une porte lorsque le vent se lève ou que la mer vous rentre par la bouche…
Alors ils sont bien morts ensemble c’est-à-dire chacun seul comme ils avaient vécu.
∞
Résumé biographique publié sur
'Perles d'Orphée' le 14/12/2012
Née au Liban d’un père diplomate et écrivain de religion druze et d’une mère française, Nadia Hamadé fréquente, jeune, à Beyrouth, les sœurs de Besançon puis la Mission laïque française. Son père, Mohamad Ali Hamadé, devenu ambassadeur à Athènes, l’y inscrit au lycée français.Se destinant à la profession d’avocat, elle arrête ses études de droit pour devenir, en 1954, Madame Tuéni. Son époux, Ghassan Tuéni, journaliste et député, occupera, entre 1977 et 1982 le poste d’ambassadeur du Liban à l’ONU. De ce mariage naîtront deux garçons et une fille, Nayla.Frappée à l’âge de sept ans par un cancer fatal, Nayla meurt, laissant une irréparable cicatrice au cœur de sa mère. Ce drame conduira Nadia à la création poétique ; en 1963 paraît « Les textes blonds », son premier pas dans l’univers de la poésie. Chaque vers porte l’empreinte de la douleur d’une mère. Souffrance redoublée, Nadia sera elle-même victime d’un mal comparable à celui qui emporta Nayla.Avec son second recueil, paru en 1965 aux Éditions Seghers, « L’Âge d’écume », Nadia trouve la reconnaissance du monde francophone.La parution des « Poèmes pour une histoire » en 1972 lui apporte la consécration lorsque l’année suivante elle se voit décerner le prix de l’Académie Française. Elle obtiendra ensuite deux distinctions notables, décorée de l’ordre de la Pléiade et de l’ordre de la Francophonie et du dialogue des cultures.Nadia Tueni trouve ses racines profondes dans cette terre du Liban, œil continuellement ouvert sur le Moyen-Orient déchiré. Cette terre c’est son lieu, un « Arrière-Pays », comme elle l’écrira, qui porte la marque du sacré. Elle lui consacrera en 1979 un recueil de poèmes, « Liban : 20 poèmes pour un amour ». Beyrouth, Saïda, Baalbeck, et tant d’autres régions y reçoivent l’infinie caresse de sa sensualité.Et toujours, derrière ce style déferlant, en forme de vague, sans ponctuation, où le rythme occupe une place de premier plan, se faufilent, inéluctablement, la dualité de sa culture et la lourde nécessité de l’exil. (Nadia Tueni a aussi écrit des poèmes en arabe).En 1982, paraît « Archives sentimentales d’une guerre au Liban », et en 1984, aux Editions Belfond, le recueil posthume, « La terre arrêtée ».Son cancer aura triomphé d’elle en 1983.
On le voit derrière la vitre, en robe bleue, son visage est variable comme le temps. Tantôt jeune, tantôt très vieux. Il travaille et les gens s’arrêtent pour le regarder pendant des heures… Nul ne se moque. Derrière lui, la grande roue de bois sculpté qui tourne dans un sens, dans l’autre ; et tantôt si vite que les rais ne s’en voient plus ; tantôt très lentement. C’est la roue aux mots. On voit sur la feuille blanche devant lui son regard qui s’éclaire, illumine les environs de sa main, à mesure qu’elle se déplace et que le stylo qu’elle tient trace des caractères. On le voit battre de la tête sa mesure…
Ceux-là disaient avoir vu certains soirs son ombre maigre et désarticulée, en cornes et en sabots, glisser le long des murs de l’opéra. D’autres affirmaient qu’après avoir trucidé des femmes séduites il emprisonnait leurs âmes geignantes dans son violon. Qui était-ce sinon le diable… ou peut-être son plus fidèle messager, le « Violoniste du Diable », l’énigmatique virtuose Niccolò Paganini ?
Seul, évidemment, un pacte conclu avec le maître des enfers pouvait conférer à ce petit homme fragile cette exceptionnelle virtuosité digitale et cette mémoire capable de lui rendre instantanément disponibles les partitions les plus complexes, dont certaines, naturellement, ne devaient leur existence qu’à son génie diabolique.
Paganini à la guitare
Mais pour le diable, point de limite, point d’exclusive ! Son messager musicien, mandoliniste doué dès son jeune âge, maitrisait tout autant la guitare que le violon. Et si le violon exposait l’artiste à la lumière, la guitare demeurait son amour caché, réservé à ses loisirs et à ses amis.
C’est en hommage au génie du Paganini guitariste, sans pour autant oublier le compositeur des monumentaux « 24 Caprices pour violon » que Mario Castelnuovo Tedesco composa en 1935 le ‘Capriccio Diabolico’, opus 85, pour guitare seule.
Andrés Segovia, l’immense guitariste que l’on sait, qui lui avait suggéré l’idée de cette composition, en était le dédicataire.
🎼
Après une introduction plutôt pompeuse, arpèges et octaves dans un style ‘paganinien‘, exposant les thèmes à venir, l’oeuvre les développe en alternant passages de virtuosité et moments plus lyriques, ‘cantabile‘. Rien ne manque à l’évocation du Maître du XIXème, ni la force, ni l’expressivité… ni la technique. Les références sonores aux compositions du célèbre violoniste apparaissent en chemin, ainsi la citation de la « Grande sonate pour guitare et violon » ou celle de la très emblématique « Campanella » qui conclut la pièce.
Le diable danse sur les cordes du guitariste virtuose polonais
En cette terre, en cette terre,
En cette prairie toute pure,
A part tendresse, à part amour,
Pas d’autre grain planté pour nous.
Rûmi – Cette lumière est mon désir
∞
Reprise d’un conte aux origines inconnues, publié sur ‘Perles d’Orphée’ le 5/01/2015 sous le titre « Un abricot avec Dieu »
Roland Oudot – 1897-1981 – L’écolier
Ce jeudi-là – à cette époque le jeudi était le jour sans école –, Maxime avait décidé d’aller à la rencontre de Dieu. Tout simplement. Il n’avait aucune idée du chemin qu’il prendrait, ni du temps qu’il lui faudrait pour atteindre son but, mais il pensait fort justement que ce serait grande imprudence de s’engager dans une telle aventure, qui pourrait bien demander une après-midi complète, sans prévoir de quoi tenir. A onze ans, il est vrai, on ne se passe pas facilement de son goûter.
Il vida donc son cartable des livres, cahiers et crayons qui en remplissaient copieusement les compartiments et empocha à leur place deux ou trois barres de chocolat, une poignée d’abricots secs, et quelques petites bouteilles de jus de fruit qu’il trouva à leur place habituelle, dans le réfrigérateur.
Dès qu’il reçut de sa maman l’autorisation de quitter la table du déjeuner, Maxime s’empressa d’empoigner son cartable devenu sac à provisions et se mit aussitôt en route. Son intuition lui indiquerait certainement le bon itinéraire.
Il marcha d’un pas décidé pendant une vingtaine de minutes qui lui parurent une éternité, puis s’arrêta près d’un des bancs qui jalonnent le périmètre du parc à la sortie de la ville.
Toulouse-Lautrec 1864-191 – Vieille dame assise
Une vieille dame menue y était assise ; elle observait les oiseaux rivaliser d’habileté dans leurs figures aériennes et sonores, et flattait d’un sourire discret les impertinences de leurs ébats. Le garçon s’assit près d’elle, silencieusement. Un long moment immobile s’écoula ainsi dans la douceur embaumée du parc avant que Maxime ouvrît son cartable pour prendre un abricot. Par la même occasion il en tendit un à sa voisine, accompagnant son geste d’un gentil regard qui ne masquait rien des interrogations naïves du garçon. La dame élargit son sourire en signe de remerciement et prit le fruit sec qu’elle dégusta volontiers.
Quelques minutes plus tard, sans qu’aucune parole, jamais, fût échangée, le jeune garçon lui proposa un jus de fruit qu’elle accepta avec un même plaisir et ses lèvres et son regard se firent plus cordiaux encore. Ainsi passèrent-ils tous les deux cette belle après-midi de jeudi à partager dans la paix et le silence, abricots et jus de fruit, chants d’oiseaux et parfums de printemps, jusqu’à ce que le déclin du jour et l’envie de retrouver ses parents suggérassent au jeune garçon l’idée du retour.
Korè au péplos – 530 av.JC
Maxime se leva et se mit naturellement en marche vers la maison. Mais après quelques pas, il laissa tomber son cartable vide à ses pieds, se retourna vers la vieille dame et se précipita dans ses bras en courant. Ils s’enlacèrent l’un l’autre tendrement ; Maxime étreignait sa vénérable compagne de l’après-midi de toutes les forces ingénues de son enfance pendant que celle-ci gratifiait le garçon d’un profond sourire de korè, ce « sourire de l’amour » qui illumine les beaux visages de ces statues grecques archaïques que « nous aimons d’une tendresse qui ne peut s’épuiser », selon le mot d’Élie Faure, passionné d’art, qui les a tant fréquentées.
Quand le garçon entra dans le salon, sa mère remarqua d’un coup d’œil la lumière toute nouvelle qui éclairait le visage de l’enfant. La question ne se fit pas attendre : – Qu’as-tu donc fait cette après-midi qui te rende aussi joyeux, mon chéri ? – J’ai pique-niqué avec Dieu, maman, répondit-il fièrement. Et d’ajouter dans un même enthousiasme, sans laisser le temps à sa mère de poser l’inévitable question suivante : – Et elle a le plus beau sourire du monde, tu sais !
La vieille dame, elle aussi, était rentrée chez elle, le visage rayonnant de joie et de paix. Jamais son fils ne lui avait connu pareille expression de sérénité ; la question arriva donc : – Mère, qu’as-tu fait de ton après-midi pour paraître si radieuse ce soir ? – J’ai mangé des abricots avec Dieu. Et, vois-tu, je ne l’aurais jamais imaginé si jeune.
Pour lancer ce premier billet de 2025 je me suis dit que si je voulais accumuler une énergie suffisante pour aller au bout de l’année il me faudrait prendre beaucoup d’élan, quitte à bousculer (mais sans violence) mes critères esthétiques habituels.
J’ai donc reculé, reculé, reculé, pour donner toute sa puissance à mon coup d’envoi. Jusqu’à Londres, à Abbey Road, au studio mythique que les Beatles ont rendu célèbre. Là j’ai rencontré Katie Kadan. Elle rendait hommage à Janis Joplin en enregistrant le dernier titre que la « Mama Cosmique » avait gravé la veille de son overdose mortelle le 4 octobre 1970 :
« Me and Bobby McGee ».
Voilà l’énergie qu’il me fallait, avec en prime, sur de belles images noir et blanc, la voix, le talent, et de formidables musiciens qui, pour certains… ont été jeunes en même temps que moi !
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy