
Alfred Brendel 5/01/1931 – 17/06/2025
Toujours, après une écoute du piano d’Alfred Brendel, je sens ma respiration gagner en profondeur et mon regard sur le monde prendre de la hauteur.
Franz Schubert
Quatre impromptus Op. 90 – D899

Alfred Brendel 5/01/1931 – 17/06/2025
Toujours, après une écoute du piano d’Alfred Brendel, je sens ma respiration gagner en profondeur et mon regard sur le monde prendre de la hauteur.
Franz Schubert
Quatre impromptus Op. 90 – D899

Deux lectures d’un même extrait (traduction française) du récit écrit en 1899 par un jeune poète autrichien de 23 ans, Rainer Maria Rilke,
« La Mélodie de l’Amour et de la Mort du Cornette Cristoph Rilke »
‘Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke’
par Serge Reggiani et par Laurent Terzieff
Serge Reggiani
Chevaucher, chevaucher, chevaucher, le jour, la nuit, le jour.
Chevaucher, chevaucher, chevaucher.
Et le cœur est si las, la nostalgie si grande. Il n’y a plus de montagnes, à peine un arbre. Rien n’ose se lever. Des cabanes étrangères, accroupies auprès de puits fangeux ont soif. Pas une tour à l’horizon. Et toujours la même image. On a deux yeux de trop. La nuit, parfois, on croit connaître la route. Peut-être refaisons-nous nuitamment l’étape que nous avons péniblement parcourue sous un soleil étranger ? C’est possible. Le soleil pèse, comme chez nous au cœur de l’été. Mais c’est en été que nous avons fait nos adieux. Les robes des femmes ont longtemps brillé dans la verdure. Et voici longtemps que nous sommes à cheval. C’est donc sans doute l’automne. Là, tout au moins, où des femmes tristes nous connaissent.
Laurent Terzieff

Rilke, estimant son œuvre peu intéressante, avait préconisé, dans une lettre de novembre 1925 à Paula Lévy , qu’on ne la traduisît pas en français. La langue allemande d’origine, affirmait-il, préserverait bien mieux le charme du texte.
En allemand donc ce même extrait, pris dans la version de l’œuvre mise en musique par Viktor Ullmann en juillet 1944 pendant sa déportation au camp de Theresienstadt :
Thomas Quasthoff (récitant)
Orchestre Philharmonique Tchèque
Semyon Bychkov (direction)
Reiten, reiten, reiten, durch den Tag, durch die Nacht, durch den Tag.
Reiten, reiten, reiten.
Und der Mut ist so müde geworden und die Sehnsucht so groß. Es gibt keine Berge mehr, kaum einen Baum. Nichts wagt aufzustehen. Fremde Hütten hocken durstig an versumpften Brunnen. Nirgends ein Turm. Und immer das gleiche Bild. Man hat zwei Augen zuviel. Nur in der Nacht manchmal glaubt man den Weg zu kennen. Vielleicht kehren wir nächtens immer wieder das Stück zurück, das wir in der fremden Sonne mühsam gewonnen haben? Es kann sein. Die Sonne ist schwer, wie bei uns tief im Sommer. Aber wir haben im Sommer Abschied genommen. Die Kleider der Frauen leuchteten lang aus dem Grün. Und nun reiten wir lang. Es muß also Herbst sein. Wenigstens dort, wo traurige Frauen von uns wissen.
* * *
Pour une information détaillée sur cette œuvre :

Miniatures musicales enchantées entre ombre et lumière, les « Valses poeticos » (1895) de Granados sont autant de pages d’un journal intime élégamment écrites au piano.
Confidences, humeurs et sentiments exprimés avec délicatesse et un brin de virtuosité contenue, qui ne laisse rien ignorer de l’influence des grands musiciens romantiques tels que Chopin, Schumann ou Grieg.
Universelle beauté d’une musique où la danse devient prétexte à une expression profondément personnelle et poétique. Élégance du salon, profondeur de l’émotion, dans un voile de délicatesse espagnole.
« Valses poeticos »
Maite Aguirre – piano
Introducción : Vivace molto : Introduction brillante et virtuose qui donne le ton général du propos. Arpèges chatoyants sur une mélodie ascendante, à la manière d'un prélude romantique.
Vals 1 : Melodioso : Première valse, douce, empreinte de lyrisme. Une mélodie printanière glisse avec grâce sur l'ivoire du clavier.
Vals 2 : Tempo de Vals noble : Solennelle et majestueuse, cette valse possède une élégance intemporelle, rappelant parfois les valses de Chopin.
Vals 3 : Tempo de Vals romántico : Valse lente empreinte d'une expressivité plus intense qui trouve parfaitement dans la richesse de ses modulations harmoniques le caractère mélancolique qu'annonce son intitulé.
Vals 4 : Tempo de Vals rítmico : Plus enjouée et entraînante, cette valse contraste avec les précédentes par son dynamisme et son caractère plus affirmé. Une invitation à la danse...
Vals 5 : Tempo de Vals sentimental : Une des valses les plus touchantes de la suite, caractérisée par un allegretto tendrement mélancolique et une grande intériorité... rêveuse.
Vals 6 : Vals mariposa : Littéralement "Valse papillon". Pièce légère, aérienne et pleine de fantaisie. De délicats ornements sont offerts à la libre interprétation du pianiste pour évoquer le vol gracieux d'un papillon.
Vals 7 : Vals casi fantasia : Cette valse vive se distingue par sa liberté formelle et son caractère improvisé, avec des changements d'humeur et des expressions plus virtuoses. Une sorte de fantaisie miniature.
Coda : Presto : La coda, enchaînée à la suite de la fantaisie, reprend quelques thèmes des valses précédentes, les transformant et les développant dans un finale brillant et virtuose, concluant l'œuvre avec panache.
∑
Bien que compositeur majeur dans le renouveau de la musique espagnole du XIXème siècle, Granados, trop attaché à son piano, n’aura jamais écrit pour l’instrument emblématique de son pays, la guitare.
Les siècles suivants n’auront en revanche pas été avares de guitaristes arrangeurs et transcripteurs pour leur instrument de l’œuvre du Maître. Avec bonheur souvent, ainsi qu’en témoigne cette très séduisante version pour trois guitares :
« Valses poeticos »
Volterra Project Trio – guitares

∠ Pour rendre à Gilbert Bécaud un peu de la reconnaissance que lui doivent assurément les ancêtres d’aujourd’hui, un peu trop oublieux hélas des 78 et 45 tours qu’alors ils écoutaient en boucle.
Musicien d’exception, son inépuisable enthousiasme nourrissant son talent, il aura enchanté leur jeunesse… Et du même coup, la mienne, évidemment.
Gilbert Bécaud 1927-2001
∠ Pour saluer Claude Lemesle, parolier de milliers de nos chansons françaises qui, pour nombre d’entre elles, ont enrichi, avec le plus grand succès et pour notre plus grand plaisir, les répertoires des Reggiani, Sardou, Fugain, Halliday, Bécaud, évidemment, et autres Joe Dassin…

Claude Lemesle né en 1945
∠ Pour recevoir avec juste émotion une bien belle leçon de philosophie, à travers le fruit nouveau de leur collaboration en ce vieux vingtième siècle finissant, mais également, à travers elle, l’annonce sans équivoque de la fin prochaine d’un fervent amoureux de la vie… à la cravate à pois.
« Faut faire avec » (1999)
Paroles de Claude Lemesle – Musique de Gilbert Bécaud
Dans le grand silence
La vie commence
Par une larme
Chaque enfant qui naît,
C’est un prophète
Faut faire avec…
Il devient debout
L’avenir est lourd
Dans son cartable
Les années d’acné
Les soirs de fête
Faut faire avec…
Et la vie avance
Irrésistible, impitoyable
Sans le moindre plan
Le moindre break
Faut faire avec...
Passent, les rêves qui cassent
Qui laissent des traces
Ineffaçables
Ça coûte cher
Les faux pokers
Les vrais échecs
Faut faire avec…
Pour tromper sa peur
On met son cœur derrière un masque
On carnavale son idéal
On se gadget’
Faut faire avec…
Quand la vie prend l’eau
Nos vieux mat’lots
Nous laissent en rade
Quand ils nous plaquent
Pas de come-back
Aucun remake
Faut faire avec...
On peut pourtant
Défier le temps
En regardant
La mort en face
Puis sans un cri
Payer le prix des cigarettes
Faut faire avec…
Fou le monde est fou
Et Dieu s’en fout
Vieillard trop sage
Toi mon amour
Ton ventre est lourd
D’un nouveau siècle
Faut faire avec…

Hé ! Le temps change. Pluie et froid au programme du jour.
Rendez-vous chez Emmet !… les pieds nus comme d’habitude !
Au programme, rythmes syncopés et méandres mélodiques des éternels standards du jazz vocal par les divas envoûtantes d’aujourd’hui, autour du piano du très talentueux maître de l’improvisation, Emmet Cohen…
♫ ♫ ♫
Cyrille Aimée, tout droit venue des bords de Seine, diva moderne du jazz, « la musicienne » comme la surnomme avec déférence les instrumentistes de la discipline.
Dans la lignée de la grande Ella, elle interprète – et de quelle manière ! – l’inoubliable blues de 1918, « After you’ve gone », omniprésent depuis dans les répertoires des légendes du jazz.
Et qu’on se rassure, les larmes de l’amoureuse délaissée vont vite se transformer en un scat endiablé… pour le bonheur du bébé caché sous la robe à paillettes de maman.
♫ ♫ ♫
Morgan James, bien connue des habitués des clubs de jazz new-yorkais, remarquée au disque par ses reprises du répertoire de Nina Simone dans une première publication en 2012 et de nombreux titres des Beatles dans son « White Album » de 2018.
Elle interprète « Come rain or come shine », une chanson née à l’occasion d’une comédie musicale ratée de 1946 et devenue un standard repris par Frank Sinatra, Billie Holiday, Judy Garland, Ray Charles, Ella Fitzgerald… et même, dans le style langoureux qu’on lui connaît, par Marlène Dietrich.
♫ ♫ ♫
What a barefoot jazz Sunday!

Mônica Salmaso
chante
« Noite »
Nelson Ayres (compositeur)
Noite
A solidão, um bar, a noite quente
O tédio sufocante
Um gesto descuidado
A frase inconsequente
Um riso provocante
No rosto um desafio
O olhar macio e imprudente
Seu jeito de criança
Entrando em minha vida
Imperiosamente
O anseio arrebatado, torturante
O corpo impaciente
A boca incendiada
O seio palpitante
O beijo incandescente
O coração descompassado suplicante
Um fogo ardendo furiosamente
E o gosto inebriante de um desejo urgente e devastador
A entrega obediente sem cuidado
O ardor dilacerante
A alma adolescente
O abraço alucinado
Um grito triunfante
Um louco desvario
A paz chegando de repente
E o pulso latejante da paixão febril cravada no meu ventre
Por fim a despedida e um vazio doendo persistente
Me vi por toda vida num silêncio frio
A te lembrar ausente
E ainda que essa noite esteja tão distante a dor me faz lembrar inutilmente
Que fui por um instante
Tua para sempre amor
Nuit
La solitude, un bar, une nuit chaude
L’ennui suffocant
Un geste insouciant
La phrase sans importance
Un sourire provocateur
Sur le visage un défi
Le regard doux et téméraire
Tes manières enfantines
Entrant impérieusement dans ma vie
Le désir ravi et torturé
Le corps impatient
La bouche brûlante
La poitrine palpitante
Le baiser incandescent
Le cœur suppliant et battant
Un feu brûlant furieusement
Et le goût enivrant d’un désir urgent et dévastateur
L’abandon obéissant sans souci
L’ardeur déchirante
L’âme adolescente
L’étreinte hallucinatoire
Un cri triomphant
Une frénésie folle
La paix soudain venue
Et le pouls cognant d’une passion fiévreuse vissée dans mes entrailles
Enfin l’adieu et la douleur d’un vide sans fin
J’ai vu toute ma vie perdue dans un silence froid
Me souvenant de ton absence
Et même si cette nuit est si loin la douleur inutilement me rappelle
Que je fus pour un instant
Ton amour pour toujours
La sensualité, c’est la mobilisation maximale des sens : on observe l’autre intensément et on écoute ses moindres bruits.
Milan Kundera – L’insoutenable légèreté de l’être
Qu’est la volupté elle même, sinon un moment d’attention passionnée du corps ?
Marguerite Yourcenar – Mémoires d’Hadrien
Natalia Lipnitskaya (guitare)
« Rondeña »
Regino Sáinz de la Maza (compositeur) 1896-1981*
Scène d’amour à la guitare : Avec une intensité maîtrisée, les émotions provoquées par la caresse amoureuse experte de Natalia Lipnitskaya emportent les deux partenaires, guitariste et guitare, dans les fluctuations, tantôt douces, tantôt explosives, d’un accouplement passionné qui ne trouvera sa conclusion qu’après une courte reprise de souffle, dans la volupté du spasme final.
Volupté ! Sensualité ! Extase !

* Figure majeure de la guitare classique du XXème siècle, Regino Sáinz de la Maza (1896-1981), n’aura pas reçu dans le monde la juste reconnaissance de son immense talent de virtuose et de compositeur que son pays, l’Espagne, lui aura accordée.
Éminent professeur au Conservatoire Royal de Musique de Madrid, il fut le dédicataire et le créateur en 1940 du célèbre « Concierto de Aranjuez » de Joaquín Rodrigo.
Les initiés n’ont pas hésité à le comparer aux grands maîtres Segovia, Sor et Tárrega.
Sa puissante contribution au développement de la guitare, aura permis à l'instrument de gagner sa place de soliste de premier rang.

« Et resurrexit »
« Messe en Si mineur BWV 232
(extrait)
Jean-Sébastien Bach 1685-1750
Peter Kooij – Basse solo
Baroque Collegium 1685 – Choeur & Orchestre
Agnieszka Żarska – Direction
Exécutée par des voix surprenantes, voilà une chose prodigieuse ; je pourrais presque en pleurer, si le don des larmes ne m’avait été enlevé.
Giacomo Leopardi (1798-1837)
dans une lettre à son frère après la représentation de l’opéra « La Donna del Lago »

Malena Ernman (soprano colorature)
sur la scène du MusikTheater an der Wien, en août 2012
ORF Orchestre Symphonique de la Radio de Vienne
Chœur Arnold Schoenberg (dir. Erwin Ortner)
Direction musicale : Leo Hussain
Mise en scène : Christof Loy
|
Elena: Coro: Elena: Coro: Elena: Fra il padre e fra l’amante… |
Elena : Chœur : Elena : Chœur : Elena : Entre mon père et mon aimé |
Maurice Ravel
7 mars 1875 – 28 décembre 1937

‘Gaspard de la nuit’
I/ ONDINE
. . . . . . . . Je croyais entendre
Une vague harmonie enchanter mon sommeil,
Et près de moi s’épandre un murmure pareil
Aux chants entrecoupés d’une voix triste et tendre.
Ch. Brugnot — Les deux Génies.
— « Écoute ! — Écoute ! — C’est moi, c’est Ondine qui frôle de ces gouttes d’eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune ; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.
« Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l’air.
« Écoute ! — Écoute ! — Mon père bat l’eau coassante d’une branche d’aulne verte, et mes sœurs caressent de leurs bras d’écume les fraîches îles d’herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et barbu qui pêche à la ligne. »
Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt, pour être l’époux d’une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour être le roi des lacs.
Et comme je lui répondais que j’aimais une mortelle, boudeuse et dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et s’évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus.
Aloysius Bertrand – « Gaspard de la nuit » (version 1920)
Daniil Trifonov
♬
II / LE GIBET
Que vois-je remuer autour de ce gibet ?
Faust
Ah ! ce que j’entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire ?
Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre stérile dont par pitié se chausse le bois ?
Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles sourdes à la fanfare des hallali ?
Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu sanglant à son crâne chauve ?
Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline pour cravate à ce col étranglé ?
C’est la cloche qui tinte aux murs d’une ville, sous l’horizon, et la carcasse d’un pendu que rougit le soleil couchant.
Aloysius Bertrand – « Gaspard de la nuit » (version 1920)
Lucas Debargue
♬
Oh ! que de fois je l’ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu’à minuit la lune brille dans le ciel comme un écu d’argent sur une bannière d’azur semée d’abeilles d’or !
Que de fois j’ai entendu bourdonner son rire dans l’ombre de mon alcôve, et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit !
Que de fois je l’ai vu descendre du plancher, pirouetter sur un pied et rouler par la chambre comme le fuseau tombé de la quenouille d’une sorcière !
Le croyais-je alors évanoui ? le nain grandissait entre la lune et moi comme le clocher d’une cathédrale gothique, un grelot d’or en branle à son bonnet pointu !
Mais bientôt son corps bleuissait, diaphane comme la cire d’une bougie, son visage blêmissait comme la cire d’un lumignon, — et soudain il s’éteignait.
Aloysius Bertrand – « Gaspard de la nuit » (version 1920)
Marc-André Hamelin
♬♬♬
Maurice Ravel
7 mars 1875 – 28 décembre 1937

‘Gaspard de la nuit’
Republication des billets parus sur « Perles d’Orphée » en avril 2014
Présentation


Que serait Aloysius Bertrand dans nos mémoires devenu sans Maurice Ravel et son génie diabolique de la musique ?
Il est vrai qu’on doit à ce poète très tôt disparu, d’avoir, grâce à son seul ouvrage, « Gaspard de la nuit » , publié après sa mort, encouragé Baudelaire à aborder, avec le succès que l’on connait, le genre nouveau du poème en prose et plus tard servi de source inspiratrice à André Breton et à tout le mouvement surréaliste.
Il n’est toutefois pas certain que ce prestige littéraire posthume, même augmenté de l’admiration de Mallarmé et de Max Jacob, aurait suffi à lui seul à projeter l’œuvre loin du parvis des bibliothèques et à attirer l’attention de la postérité de l’auteur vers cette poésie romantique noire, « condensée et précieuse » – selon l’expression de Mallarmé – qu’il nous offre et dont Gérard de Nerval s’était fait le chantre en son temps.
Comme il aurait été dommage, pourtant, que ces « Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot » , selon le sous-titre qu’a donné à son recueil Louis Bertrand lui-même, ne fussent pas parvenues jusqu’à nous. Car alors nous aurions été privés du charme à la fois romantique et gothique de la représentation des visions intérieures du poète sur fond de Moyen-Âge ; petits tableaux ésotériques, voire parfois diaboliques, brossés avec finesse, qui entrainent le lecteur dans les pénombres crépusculaires de l’univers magique et secret des gnomes, fées, sylphides et autres troublants alchimistes.
Nous n’aurions pas pu apprécier non plus le poids des silences et la profondeur des ombres qui s’installent entre les lignes du recueil et qui en disent souvent autant, sinon plus parfois, que les ciselures de la phrase et les joyaux du verbe. – Le pianiste Vlado Perlemuter, grand interprète de Ravel, n’avait-il pas qualifié Bertrand d’« orfèvre des mots ?
Par bonheur donc, et pour la littérature, et pour la musique, le recueil a séduit le compositeur Maurice Ravel. L’exceptionnelle qualité de ses œuvres et sa très grande notoriété ont sans aucun doute aidé « Gaspard de la nuit » et son auteur à traverser le temps.

C’est le mouvement le plus gracieux et le plus délicat. Il commence comme un rêve. La musique arrive d’un ailleurs inconnu nimbant aussitôt l’auditeur de la sereine quiétude d’une nuit étoilée au bord d’un lac apaisé. Voluptueuse liberté de l’eau qui s’écoule, sensualité des reflets multicolores sur le miroir liquide que déforment quelques clapots, pour accompagner l’appel amoureux d’une naïade qui veut séduire cet humain sur le rivage et l’emmener au fond de son royaume subaquatique.
Tandis qu’il est confronté à la tâche délicate de maintenir continument l’atmosphère onirique du moment et la fluidité de l’ambiance aquatique du lieu, le pianiste doit laisser s’exprimer la mélodie, surimpression sonore qui traduit le discours des personnages. Épreuve difficile ! Ô combien !

Tout ici est tristesse et désolation. Un lointain carillon lugubre sonne l’heure sombre propice aux questionnements inquiets. Tout l’art du pianiste réside dans sa capacité à garder son auditeur enveloppé dans une atmosphère d’angoissante monotonie qu’un soleil finissant traverse pour lui confirmer qu’au bout de la corde le pendu est bien mort, désormais exempt de toute émotion.
C’est le plus célèbre mouvement de ce triptyque, celui-là même qui glace l’échine des interprètes tant il exige d’eux une transcendante virtuosité. Musique frénétique et bizarre qui fait appel à toutes les clés de la musique ou presque, pour rendre l’effet fantasque de ce gnome farfelu qui vient hanter le rêve du dormeur. Il saute, tressaute et sursaute bizarrement, produit des bruits agaçants, disparait et réapparaît sans cesse, suggérant une multitude d’images brèves et fantasques, hallucinations fugitives, dérangeantes, cauchemardesques.
Outre la kyrielle de talents qu’il faut au pianiste pour nous faire croire qu’il est ce gnome hyperactif, coiffé d’un bonnet rouge et pointu, il lui faut encore nécessairement, pour parvenir à l’effet recherché, maîtriser l’art subtil du percussionniste, tant Ravel sollicite ici cette spécificité de l’instrument. C’est à ce prix, terriblement élevé certes, qu’à l’instar de ce nain perturbateur, il « grandira, entre la lune et [nous], comme le clocher d’une cathédrale gothique ». Mais pour notre plus grand plaisir !
À suivre : ‘Gaspard de la nuit’ – 2/2 –
Poème d’Aloysius Bertrand et interprétation choisie du mouvement correspondant composé pour le piano par Maurice Ravel :
Huw Montague Rendall (baryton) et Elisabeth Boudreault (soprano)
Mozart :
« La Flûte Enchantée » (‘Papageno – Papagena’)
Le charme joyeux !

Ne tombe pas amoureux d’une femme qui lit, d’une femme qui ressent trop, d’une femme qui écrit…
Ne tombe pas amoureux d’une femme cultivée, magicienne, délirante, folle.
Ne tombe pas amoureux d’une femme qui pense, qui sait ce qu’elle sait et qui, en plus, sait voler ; une femme sûre d’elle-même.
Ne tombe pas amoureux d’une femme qui rit ou qui pleure en faisant l’amour, qui sait convertir sa chair en esprit ; et encore moins de celle qui aime la poésie (celles-là sont les plus dangereuses), ou qui passe une demi-heure à fixer un tableau, ou qui ne sait pas comment vivre sans musique.
Ne tombe pas amoureux d’une femme qui s’intéresse à la politique, qui est rebelle et qui a le vertige devant l’immense horreur des injustices. Une femme qui aime le foot et le baseball et qui n’aime absolument pas regarder la télévision. Ni d’une femme belle peu importe les traits de son visage ou les caractéristiques de son corps.
Ne tombe pas amoureux d’une femme ardente, ludique, lucide et irrévérencieuse.
Ne t’imagine pas tomber amoureux de ce genre de femme.
Car, si d’aventure tu tombais amoureux d’une femme pareille, qu’elle reste ou pas avec toi, qu’elle t’aime ou pas, d’elle, d’une telle femme, JAMAIS on ne revient.

Martha Rivera-Garrido (poétesse dominicaine)
∰
Je ne connais pas son adresse, mais tu la rencontreras sans doute entre Upper West Side – Manhattan à New York City et les entrepôts des anciennes aciéries à Brooklyn. Pour dire plus simplement : entre le très chic Metropolitan Opera et le très populaire Gowanus Ballroom, désormais fermé.
Son nom ? ‘Stella di Napoli‘… ou Joyce DiDonato.
∰
No te enamores de una mujer que lee, de una mujer que siente demasiado, de una mujer que escribe…
No te enamores de una mujer culta, maga, delirante, loca.
No te enamores de una mujer que piensa, que sabe lo que sabe y además sabe volar; una mujer segura de sí misma.
No te enamores de una mujer que se ríe o llora haciendo el amor, que sabe convertir en espíritu su carne; y mucho menos de una que ame la poesía (esas son las más peligrosas), o que se quede media hora contemplando una pintura y no sepa vivir sin la música.
No te enamores de una mujer a la que le interese la política y que sea rebelde y vertigue un inmenso horror por las injusticias.Una a la que le gusten los juegos de fútbol y de pelota y no le guste para nada ver televisión. Ni de una mujer que es bella sin importar las características de su cara y de su cuerpo.
No te enamores de una mujer intensa, lúdica y lúcida e irreverente.
No quieras enamorarte de una mujer así.
Porque cuando te enamoras de una mujer como esa, se quede ella contigo o no, te ame ella o no, de ella, de una mujer así, JAMAS se regresa.

On connait Toots le musicien, on connait moins Toots le compositeur. Sa célèbre « Bluesette » est en effet l’arbre qui cache une forêt de plus d’une centaine de compositions à découvrir ou redécouvrir. Toots y mélange les styles avec brio tout en s’inspirant de sa longue pratique de l’improvisation, inextricablement liée à la composition dans le jazz.
Hugo Rodriguez – musicologue KBR (Bibliothèque Royale de Belgique)

En scène jusqu’à 92 ans, Toots Thielemans, qui avait commencé sa carrière comme accordéoniste, puis comme guitariste, est finalement devenu harmoniciste. Et quel musicien ! Qui a traversé le jazz du XXème siècle en compagnie des plus grands, Charlie Parker, Ella Fitzgerald, Oscar Peterson, Count Basie, Lester Young, Bill Evans, Quincy Jones, évidemment, et autres Billie Holiday ou Léna Horne… Et tant d’autres encore, parmi lesquels l’inoubliable Miles Davis…
Parmi ses nombreuses compositions dont beaucoup sont devenues des « standards » du jazz qui figurent au répertoire de toute la galaxie, « Bluesette », écrite en 1962 pour l’harmonica chromatique est reconnue en quelque sorte comme la signature de l’artiste.
Toots Thielemans avec orchestre symphonique au concert annuel des ‘Proms’ de Londres en 2009 :
« Bluesette » accapare un peu trop l’attention, il est vrai. Mais ce morceau léger et souriant souffle à travers sa virtuosité une telle bonne humeur que les décennies l’ont porté avec bonheur jusqu’aux pupitres des jeunes musiciens d’aujourd’hui qui se l’approprient avec un talent certain dont le maître s’enorgueillirait sans doute.
Sarah McKenzie (Piano)
Hermine Deurloo (Harmonica chromatique)
Geoff Gascoyne (Contrebasse)
Donald Edwards (Batterie)
En 1962, le parolier américain Norman Gimbel ajouta des paroles à la musique : Une exhortation pour la jeune Bluesette à ne pas s’enfermer dans la tristesse. Le temps viendra, si elle ouvre son coeur, de la rencontre et du bel amour…
Poor little, sad little blue Bluesette
Don’t you cry, don’t you fret
You can bet one lucky day you’ll waken
And your blues will be forsaken
Some lucky day lovely love will come your way
If there is love in your heart to share
Dear Bluesette, don’t despair
Some blue boy is waiting just like you
To find a someone to be true to
Two loving arms you can nestle in to stay
Get set, Bluesette
True love is coming
Your lonely heart soon will be humming
Pretty little Bluesette, musn’t be a mourner
Have you heard the news yet? Love’s ’round the corner
Love wrapped in rainbows and tied with pink ribbons
To make your next springtime your gold wedding ring time
Il faut des torrents de sang pour effacer nos fautes aux yeux des hommes, une seule larme suffit à Dieu.
Chateaubriand – Atala

On ne pourra pas dire que Chateaubriand aura emprunté cette image au Livre des Lamentations de Jérémie. Prophète dévasté par la réalisation de sa prophétie, la Destruction du Temple de Jérusalem, qui dans le texte biblique se plaint, lui, de ne pas avoir assez de larmes dans son corps pour pleurer ses pêchés et implorer le pardon divin. Chacun façonne le protocole de sa foi…
Rembrandt – Jérémie, lamentations après le Destruction du Temple
Johann Christoph Bach – cousin germain du père du grand Johann-Sebastian – compose sur les paroles éplorées de l’oracle un déchirant « lamento » pour voix d’alto et violon qui, une fois entendu, imprime à jamais nos émotions musicales et s’impose définitivement à notre mémoire.

Johann Christoph Bach (1642-1703)
« Ach, dass ich Wassers gnug hätte »
(Ah, que n’ai-je assez d’eau)
Christopher Lowrey (contre-ténor)
Ensemble Voices Of Music (San-Francisco)
Ach dass ich Wassers gnug hätte in meinem Haupte
Und meine Augen Tränenquellen wären,
Dass ich Tag und Nacht beweinen könnte meine Sünde!
Meine Sünden gehen über mein Haupt.
Wie eine schwere Last ist sie mir zu schwer worden,
Darum weine ich so, und meine beiden Augen fliessen mit Wasser.
Meines Seufzens ist viel, und mein Herz ist betrübet,
Denn der Herr hat mich voll Jammers gemacht
Am Tage seines grimmigen Zorns.
Jeremiah 9: 1; Psalm 38: 4; Lamentations 1: 16, 22, 12
Le musicologue Gilles Cantagrel - sommes-nous nombreux à nous être régalés jadis de ses formidables présentations des cantates de Jean-Sébastien Bach sur France Musique - écrivait ces quelques phrases à propos de cette oeuvre, dans un programme de la Philharmonie de Paris en septembre 2007 :
"Le second lamento de Johann Christoph Bach, « Ach, daß ich Wassers gnug hätte » (Ah, que n’ai-je assez d’eau), est un bref concert spirituel dans la descendance de Schütz, en trois parties avec reprise.
Il est écrit pour voix d’alto solo, violon, trois violes de gambe et basse.
Concision, densité expressive, efficacité : l’écriture abonde en figures de la désolation, quartes diminuées descendantes, chromatismes, et la récitation épouse toutes les inflexions du langage en en soulignant les images.
Un pur chef-d’œuvre."
Et par une voix de contralto :
Delphine Galou
Les Musiciens Du Louvre
Ah ! que n’ai-je assez de pleurs dans ma tête
et que mes yeux ne sont sources de larmes,
afin que jour et nuit je puisse pleurer mes péchés !
Mes péchés dépassent ma tête.
Telle une pesante charge, ils me sont devenus
trop lourds, c’est pourquoi je pleure ainsi,
et mes deux yeux s’écoulent en larmes.
Que de soupirs en moi, et mon cœur est attristé,
car le Seigneur m’a empli de détresse
au jour de sa terrible fureur.
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"Les arbres sont des êtres qui rêvent" Aristote
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Quelques larmes perlent sur l'âme d'Orphée : Musique - Poésie - Peinture - Sculpture - Philosophie
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