Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
– Pour une magnifique chanson – ‘September morn’ – sortie en 1979, fruit d’une collaboration musicale entre Neil Diamond et Gilbert Bécaud.
– Pour le scénario très romantique que développent les paroles anglaises de Neil Diamond, évoquant les retrouvailles d’un couple un beau jour de septembre…
– Pour la conjonction magique de cette rencontre sentimentale avec les superbes images de New-York un matin d’automne.
– Pour l’émotion simple de l’instant.
Neil Diamond chante ‘September morn’
Stay for just a while Stay and let me look at you It's been so long, I hardly knew you Standing in the door
Stay with me a while I only wanna talk to you We've traveled halfway 'round the world To find ourselves again
September morn We danced until the night Became a brand new day Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way
Look at what you've done Why, you've become a grown-up girl I still can hear you crying In a corner of your room And look how far we've come So far from where we used to be But not so far that we've forgotten How it was before
September morn Do you remember How we danced that night away Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way September morn
We danced until the night Became a brand new day Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way September morn We danced until the night
Became a brand new day Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way September morning Still can make me feel that way
...
Reste encore un peu Reste et laisse-moi te regarder Ça fait si longtemps, je te reconnais à peine Debout dans l'embrasure de la porte
Reste avec moi encore un peu Je veux juste te parler Nous avons parcouru la moitié du globe Pour nous retrouver
Un matin de septembre Nous avons dansé jusqu'à ce que la nuit Fasse place à un nouveau jour Deux amants jouant des scènes Tirées d'une pièce romantique Un matin de septembre Peut encore me faire ressentir cela...
∑
Gilbert Bécaud a adapté la chanson en français avec l’aide du parolier Maurice Vidalin. La version française, ‘C’est en septembre’, publiée dans l’album éponyme de 1978, prend un sens différent, plus personnel et nostalgique. Gilbert Bécaud choisit d’y rendre hommage à sa Provence chérie retrouvant sa vraie nature après le départ des touristes envahisseurs.
Chaque pulsation du cœur bat en harmonie avec le chant du grillon. Allez à contretemps si vous le pouvez.
Henry David Thoreau
S’il en est un qui ne nous reprochera pas de réchauffer la Terre, c’est bien lui, le ténor des herbes de nos champs roussis par le soleil d’été, le grillon. Mais n’imaginons pas que ses stridulations, choisies dans un répertoire mélodique aussi varié soit-il, nous sont adressées comme un chant de louanges, leur motivation est partagée entre sexe et pouvoir. Nature oblige.
Josquin des Prés 1450/55 – 1521
C’est la fidélité, la constance, disons plutôt la sédentarité, de ce troubadour champêtre, que célèbre, à la fin du XVème siècle, le grand musicien de la Renaissance, Josquin des Prés, quand il compose « El Grillo ». Une stridulente « frottola »* pour quatre voix. Comme tous les succès musicaux cette composition a connu au fil du temps un foisonnement de transcriptions et d’adaptations. Celle-ci, pour flûtes, cordes, tambourins et voix, au rythme vif et entraînant, s’offre comme une invite à partager quelques pas d’une danse joyeuse après les durs labeurs d’une journée à la ferme.
* musique rustique et populaire, ancêtre du madrigal.
Josquin des Prés (vers 1450/1455 – 1521)
« El Grillo »
Ensemble Voices of Music
El grillo è buon cantore Che tiene longo verso. Dalle beve grillo canta. Ma non fa come gli altri uccelli Come li han cantato un poco, Van de fatto in altro loco Sempre el grillo sta pur saldo, Quando la maggior el caldo Alhor canta sol per amore.
Le grillon est bon chanteur. Il chante et tient longtemps. Donnez à boire et grillon chante.
Il n’est pas comme les oiseaux Qui ont chanté un peu Puis s’envolent ailleurs. Le grillon reste ou il est.
Et quand la chaleur est très forte Il ne chante que pour l’amour.
Qui sait si, l’hiver venu, longues antennes déployées, au plus près de nos fours et de nos cheminées, notre orthoptère-ménestrel devenu témoin discret de la vie du foyer – n’est-ce pas cher Monsieur Dickens ? –, n’est pas là pour nous protéger ?
Sait-il au fond de sa mémoire, comme le chante Jean Ferrat, que c’est du cœur de la nuit noire qu’on peut voir l’aube se lever ?
Jean Ferrat (1930 – 2010)
« Le Grillon »
Quand l’hiver a pris sa besace Que tout s’endort et tout se glace dans mon jardin abandonné Quand les jours soudain rapetissent Que les fantômes envahissent la solitude des allées Quand la burle secoue les portes En balayant les feuilles mortes aux quatre coins de la vallée
Un grillon, un grillon, un grillon dans ma cheminée Un grillon, un grillon, un grillon se met à chanter
Il n’a pourtant dans son assiette Pas la plus petite herbe verte, la plus fragile graminée À se mettre sous la luette Quand le vent souffle la tempête et qu’il est l’heure de dîner Que peut-il bien manger ou boire ? À quoi peut-il rêver ou croire ? Quel espoir encore l’habiter ?
Un grillon, un grillon, un grillon dans ma cheminée Un grillon, un grillon, un grillon se met à chanter
Son cri n’a d’autre raison d’être Que son refus de disparaître de cet univers désolé Pour le meilleur et pour le pire Il chante comme je respire pour ne pas être asphyxié Sait-il au fond de sa mémoire Que c’est du cœur de la nuit noire qu’on peut voir l’aube se lever ?
Un grillon, un grillon, un grillon dans ma cheminée Un grillon, un grillon, un grillon se met à chanter.
Mon père aurait eu aujourd’hui même 115 ans. Être né un jour de fête nationale n’avait pas contribué à développer en lui le goût des armes ; il aimait la vie passionnément. Le conflit ne trouvait, d’une manière générale, aucune grâce à ses yeux. Lorsqu’il voulait éviter de sordides et inutiles discussions sur des propos par trop clivants, ou pour s’épargner quelques remarques déplaisantes qu’il aurait dû asséner à un interlocuteur trop réfractaire à la nuance, il avait coutume de mettre fin au débat, d’une manière assez abrupte certes, mais affable, par cette invitation merveilleuse qu’il envoyait à son vis-à-vis sur un ton des plus badins : « Parlez-moi d’amour ! »
Cette phrase, qui le représentait fort bien, il l’empruntait pour la circonstance au titre d’une romance très populaire du temps de sa jeunesse, dans les années 1930, qu’avait écrite Jean Lenoir et dont Lucienne Boyer, artiste très en vogue de l’entre-deux-guerres, avait fait son plus célèbre succès.
Quel gramophone, quelle platine, aussi « high-tech » soit-elle, n’a pas au moins une fois joué ce morceau depuis sa création ? Les voix ne manquent pas qui ont enregistré ce formidable titre traduit en près de quarante langues et dont la musique a autant de fois servi le cinéma ou la télévision.
On ne peut pas avoir oublié « Casablanca » de Michael Curtis avec le couple Humphrey Bogart – Ingrid Bergman, ni « Violette Nozière » de Chabrol, ni « Minuit à Paris » de Woody Allen, et autant d’autres films qui ont fait les belles heures du cinéma et qui ont d’une manière ou d’une autre fait appel à cette référence éternelle de la chanson française.
Chanson vieillotte certes – pas vraiment du rap – mais rechignerions-nous à écouter Juliette Gréco ?
Genre désuet, certes, mais résisterions-nous à la grâce et à la voix du plus pur cristal de Ingeborg Hallstein ?
♥
Cette minuscule anthologie-souvenir pour introduire une série de billets à venir dont l’unique mission sera de « parler d’amour »… Un peu plus directement peut-être que ne l’auront fait les centaines de leurs prédécesseurs sur ces pages, mais toujours au travers de la sensibilité des experts du thème : les artistes.
Ne serait-ce pas le moins que puisse faire un ancêtre, en souvenir d’un ancêtre, par ces temps difficiles où le mot « GUERRE », que l’on imaginait réservé aux seuls livres d’histoire choisit d’occuper tout l’espace de la jeunesse ?
∠ Pour rendre à Gilbert Bécaud un peu de la reconnaissance que lui doivent assurément les ancêtres d’aujourd’hui, un peu trop oublieux hélas des 78 et 45 tours qu’alors ils écoutaient en boucle.
Musicien d’exception, son inépuisable enthousiasme nourrissant son talent, il aura enchanté leur jeunesse… Et du même coup, la mienne, évidemment.
Gilbert Bécaud 1927-2001
∠ Pour saluer Claude Lemesle, parolier de milliers de nos chansons françaises qui, pour nombre d’entre elles, ont enrichi, avec le plus grand succès et pour notre plus grand plaisir, les répertoires des Reggiani, Sardou, Fugain, Halliday, Bécaud, évidemment, et autres Joe Dassin…
Claude Lemesle né en 1945
∠ Pour recevoir avec juste émotion une bien belle leçon de philosophie, à travers le fruit nouveau de leur collaboration en ce vieux vingtième siècle finissant, mais également, à travers elle, l’annonce sans équivoque de la fin prochaine d’un fervent amoureux de la vie… à la cravate à pois.
« Faut faire avec » (1999)
Paroles de Claude Lemesle – Musique de Gilbert Bécaud
Dans le grand silence La vie commence Par une larme Chaque enfant qui naît, C’est un prophète Faut faire avec…
Il devient debout L’avenir est lourd Dans son cartable Les années d’acné Les soirs de fête Faut faire avec…
Et la vie avance Irrésistible, impitoyable Sans le moindre plan Le moindre break Faut faire avec...
Passent, les rêves qui cassent Qui laissent des traces Ineffaçables Ça coûte cher Les faux pokers Les vrais échecs Faut faire avec…
Pour tromper sa peur On met son cœur derrière un masque On carnavale son idéal On se gadget’ Faut faire avec…
Quand la vie prend l’eau Nos vieux mat’lots Nous laissent en rade Quand ils nous plaquent Pas de come-back Aucun remake Faut faire avec...
On peut pourtant Défier le temps En regardant La mort en face Puis sans un cri Payer le prix des cigarettes Faut faire avec…
Fou le monde est fou Et Dieu s’en fout Vieillard trop sage Toi mon amour Ton ventre est lourd D’un nouveau siècle Faut faire avec…
Paroles de Claude Lemesle – Musique de Liliane Bouc (1999)
Il a posé son chevalet Au premier jour de la neuvaine Dans ce hameau de Pont-Aven Ou nos jeunesses cavalaient... Entre sarcasmes et chapelets Il faisait naître sur ses toiles De drôles d′étés, de drôles d'étoiles, Nous, on courait sur les galets...
Il avait des cheveux d′archange Et ce regard vers l'intérieur, Cette lumière supérieure Qui vous pénètre et vous dérange Sa gueule bouffée par ses yeux Portait l'empreinte des embruns Et son pinceau brûlait sa main Et sa main barbouillait du feu...
C′était Jean des brumes, Un marin de terre Avec son costume D′amertume et de mystère C'était Jean des brumes, Un géant botté De plomb et de plumes Je suis passé à côté...
Ce n′était pas un peintre, non Ce n'était qu′un témoin d'amour Un assassin des vieux discours Qui se foutait d′avoir un nom...
Quand il nous a quittés, c'était Le dernier jour de la neuvaine Mais le clocher de Pont-Aven Depuis qu'il s′est flingué se tait...
C′était Jean des brumes Un marin de terre Avec son costume D'amertume et de mystère...
C′était Jean des brumes Moi j'avais quinze ans Son aura posthume Me suit encore à présent
Tous les Jean des brumes Sont toujours lestés De plomb sous les plumes Il ne l′a pas supporté ...
Une vie s'allume Une vie s′éteint Comme Jean des brumes Parfois je hais les matins...
Vous êtes bien belle et je suis bien laid. A vous la splendeur de rayons baignée ; A moi la poussière, à moi l’araignée. Vous êtes bien belle et je suis bien laid ; Soyez la fenêtre et moi le volet.
Nous réglerons tout dans notre réduit. Je protégerai ta vitre qui tremble ; Nous serons heureux, nous serons ensemble ; Nous réglerons tout dans notre réduit ; Tu feras le jour, je ferai la nuit.
Victor Hugo 1802-1885
Poème composé en 1830 en hommage à Maglia Feroni, actrice de l’Odéon, dont Victor Hugo était amoureux.
Publié pour la première fois en 1883 dans le numéro de mai de la Revue des Lettres et des Arts.
JeanJulesGeoffroy – 1853
D’un Serge à l’autre :
Serge Gainsbourg, en 1961, a repris et transformé le poème, pour le chanter lui-même.
Serge Reggiani, en 1973, ne résista pas au plaisir de l’interpréter à son tour :
Vous êtes bien belle, et je suis bien laid, A vous la splendeur de rayons baignée A moi la poussière, à moi l’araignée Vous êtes bien belle, et je suis bien laid,
Tu feras le jour, je ferai la nuit, Je protégerai ta vitre qui tremble, Nous serons heureux, nous serons ensemble, Tu feras le jour, je ferai la nuit,
Vous êtes bien belle, et je suis bien laid, A vous la splendeur de rayons baignée A moi la poussière, à moi l’araignée Vous êtes bien belle, et je suis bien laid.
Voilà le monde parfumé
Plein de rires, plein d’oiseaux bleus…
‘A tous les enfants’
dit par Jean-Louis Trintignant – Illustration musicale : Daniel Mille (bandonéon)
A tous les enfants Qui sont partis le sac au dos Par un brumeux matin d’avril Je voudrais faire un monument
A tous les enfants Qui ont pleuré le sac au dos Les yeux baissés sur leurs chagrins Je voudrais faire un monument Pas de pierre, pas de béton Ni de bronze qui devient vert Sous la morsure aiguë du temps Un monument de leur souffrance Un monument de leur terreur Aussi de leur étonnement Voilà le monde parfumé Plein de rires, plein d’oiseaux bleus Soudain griffé d’un coup de feu Un monde neuf où sur un corps Qui va tomber Grandit une tache de sang
Mais à tous ceux qui sont restés Les pieds au chaud sous leur bureau En calculant le rendement De la guerre qu’ils ont voulue A tous les gras tous les cocus Qui ventripotent dans la vie Et comptent comptent leurs écus A tous ceux-là je dresserai Le monument qui leur convient Avec la schlague, avec le fouet Avec mes pieds avec mes poings Avec des mots qui colleront Sur leurs faux-plis sur leurs bajoues Des marques de honte et de boue.
Boris Vian 1920-1959
in Chansons (1954-1959)
♦
‘A tous les enfants’
Chanté par Catherine Sauvage sur la musique de Claude Vence
Le petit homme qui chantait sans cesse le petit homme qui dansait dans ma tête le petit homme de la jeunesse a cassé son lacet de soulier et toutes les baraques de la fête tout d’un coup se sont écroulées et dans le silence de cette fête
dans le désert de cette fête j’ai entendu ta voix heureuse ta voix déchirée et fragile enfantine et désolée venant de loin et qui m’appelait et j’ai mis ma main sur mon coeur où remuaient ensanglantés les sept éclats de glace de ton rire étoilé.
Il n’est pas d’art vrai sans une forte dose de banalité.
Celui qui use de l’insolite d’une manière constante lasse vite, rien n’étant plus insupportable que l’uniformité de l’exceptionnel.
Cioran – De l’inconvénient d’être né – 1973
Il me fallait bien ce solide encouragement de mon cher Cioran pour m’autoriser à ressortir des cartons – pour autant qu’elle y soit un jour entrée – cette banalité si éternellement charmante, « Les feuilles mortes ». qu’écrivit jadis Prévert sur une musique de Kosma, pour le film de Marcel Carné en 1946, « Les portes de la nuit » :
C’est le Destin, incarné par Jean Vilar, rôle central et énigmatique, catalyseur des évènements, maître du temps et symbole de l’inexorable, qui entonne le thème à l’harmonica…
Quelqu’un ne prétendait-il pas qu’écrire, c’est transformer des abîmes de banalités en sommets mythologiques. S’il en fallait un témoignage… Quel chemin en presque 80 ans, depuis le zinc d’un bistro parisien, pour ces « Feuilles mortes » que le vent du Nord a emportées certes, mais assurément pas dans la nuit froide de l’oubli. A travers la planète entière les déposant sur toutes les lèvres, et entre les doigts de tous les musiciens de tous les styles, indifférentes aux modes et aux temps. Simple banalité poétique et musicale, extraite d’un film mal accueilli à son époque, devenue succès planétaire, mythique.
Le Jazz n’a pas attendu pour les ériger en standard, tant de fois repris. Elles étaient il y a peu au Japon, et c’est entre batterie, piano et contrebasse qu’on les a surprises virevoltant au rythme des excellents musiciens du Osaka Jazz Channel. Charmantes toujours nonobstant leurs humeurs :
Introverties : avec Yuka Yanagihara au piano, Yuu Miyano à la contrebasse, et à la batterie Takashi Kuge, animateur de la chaîne.
Extraverties : avec Yuu Miyano à la contrebasse, Takashi Kuge à la batterie, et Saori Kobayashi au piano
Oh ! ma France ! ô ma délaissée ! J’ai traversé Les Ponts-de-Cé.
Derrière le plus simple arrondi, incomplet certes, d’une seule lettre de l’alphabet on peut parfois trouver un émouvant poème, chargé de messages, de son siècle ou d’un autre plus lointain, poissé du sang séché des braves, qu’un inoubliable poète mu par son espérance composa un jour outragé sur les bords libres de la Loire :
« C »
Qu’un musicien à la sensibilité exacerbée se fasse complice du poète, qu’il revête sa poésie d’un habit de mélodie…
Qu’un ténor, d’une douce et ondulante inflexion, unisse ces deux voix…
Et nos âmes oublieuses franchissant les ponts de notre Loire, traverseront aussi les combats douloureux de notre histoire et les souffrances de nos ainés.
Quand les vers sont d’Aragon et la musique de Poulenc, les drames que pudiquement ils racontent paraissent plus émouvants encore.
Quand Hugues Cuénod les chante, une larme pourrait bien nous échapper… de nos temps lointains venue.
C
J’ai traversé Les Ponts-de-Cé C’est là que tout a commencé
Une chanson des temps passés Parle d’un chevalier blessé,
D’une rose sur la chaussée Et d’un corsage délacé,
Du château d’un duc insensé Et des cygnes dans les fossés,
De la prairie où vient danser Une éternelle fiancée,
Et, j’ai bu comme un lait glacé Le long lai des gloires faussées.
La Loire emporte mes pensées Avec les voitures versées,
Et les armes désamorcées, Et les larmes mal effacées,
Oh ! ma France ! ô ma délaissée ! J’ai traversé Les Ponts-de-Cé.
accompagnée par le BBC Symphony Orchestra sous la direction de Pascal Rophé
« Le temps des lilas » extrait du ‘Poème de l’amour et de la mer’
Le temps des lilas et le temps des roses Ne reviendra plus à ce printemps ci ; Le temps des lilas et le temps des roses Est passé, le temps des œillets aussi.
Le vent a changé, les cieux sont moroses, Et nous n’irons plus courir, et cueillir Les lilas en fleur et les belles roses ; Le printemps est triste et ne peut fleurir.
Oh ! joyeux et doux printemps de l’année Qui vins, l’an passé, nous ensoleiller, Notre fleur d’amour est si bien fanée, Las ! que ton baiser ne peut l’éveiller !
Et toi, que fais-tu ? pas de fleurs écloses, Point de gai soleil ni d’ombrages frais ; Le temps des lilas et le temps des roses Avec notre amour est mort à jamais.
Si l’on gardait, depuis des temps, des temps, Si l’on gardait, souples et odorants, Tous les cheveux des femmes qui sont mortes, Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs, Crinières de nuit, toisons de safran, Et les cheveux couleur de feuilles mortes, Si on les gardait depuis bien longtemps, Noués bout à bout pour tisser les voiles Qui vont à la mer,
Il y aurait tant et tant sur la mer, Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs, Et tant de cheveux de nuit sans étoiles, Il y aurait tant de soyeuses voiles Luisant au soleil, bombant sous le vent Que les oiseaux gris qui vont sur la mer, Que ces grands oiseaux sentiraient souvent Se poser sur eux, Les baisers partis de tous ces cheveux, Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux, Et puis en allés parmi le grand vent…
Si l’on gardait, depuis des temps, des temps, Si l’on gardait, souples et odorants, Tous les cheveux des femmes qui sont mortes, Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs, Crinières de nuit, toisons de safran, Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si l’on gardait depuis bien longtemps, Noués bout à bout pour tordre des cordes, Afin d’attacher A de gros anneaux tous les prisonniers Et qu’on leur permît de se promener Au bout de leur corde,
Les liens de cheveux seraient longs, si longs, Qu’en les déroulant du seuil des prisons, Tous les prisonniers, tous les prisonniers Pourraient s’en aller Jusqu’à leur maison…
Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête
Tu ne dis jamais rien
Tu ne dis jamais rien Je vois le monde un peu comme on voit l’incroyable L’incroyable c’est ça c’est ce qu’on ne voit pas Des fleurs dans des crayons Debussy sur le sable A Saint-Aubin-sur-Mer que je ne connais pas Les filles dans du fer au fond de l’habitude Et des mineurs creusant dans leur ventre tout chaud Des soutiens-gorge aux chats des patrons dans le Sud A marner pour les ouvriers de chez Renault Moi je vis donc ailleurs dans la dimension quatre Avec la Bande dessinée chez MC 2 Je suis Demain je suis le chêne et je suis l’âtre Viens chez moi mon amour viens chez moi y a du feu Je vole pour la peau sur l’aire des misères Je suis un vieux Boeing de l’an quatre-vingt-neuf Je pars la fleur aux dents pour la dernière guerre Ma machine à écrire a un complet tout neuf Je vois la stéréo dans l’œil d’une petite Des pianos sur des ventres de filles à Paris Un chimpanzé glacé qui chante ma musique Avec moi doucement et toi tu n’as rien dit
Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête
Dans ton ventre désert je vois des multitudes Je suis Demain. C’est Toi mon demain de ma vie Je vois des fiancés perdus qui se dénudent Au velours de ta voix qui passe sur la nuit Je vois des odeurs tièdes sur des pavés de songe A Paris quand je suis allongé dans ton lit A voir passer sur moi des filles et des éponges Qui sanglotent du suc de l’âge de folie Moi je vis donc ailleurs dans la dimension ixe Avec la bande dessinée chez un ami Je suis Jamais je suis Toujours et je suis l’ixe De la formule de l’amour et de l’ennui Je vois des tramways bleus sur des rails d’enfants tristes Des paravents chinois devant le vent du nord Des objets sans objet des fenêtres d’artistes D’où sortent le soleil le génie et la mort Attends, je vois tout près une étoile orpheline Qui vient dans ta maison pour te parler de moi Je la connais depuis longtemps c’est ma voisine Mais sa lumière est illusoire comme moi
Et tu ne me dis rien tu ne dis jamais rien Mais tu luis dans mon cœur comme luit cette étoile Avec ses feux perdus dans des lointains chemins Tu ne dis jamais rien comme font les étoiles
Pour Paul, pour Léo, et pour Arthur qui attend sur le quai…
Pour ce Paris d’hier qu’ils chantaient à mon goût…
Pour le choix des images et ce très heureux montage…
Pour le souvenir qui me fréquente encore…
Pour le plaisir qui s’accroche, qui s’accroche… !
Âme, te souvient-il, au fond du paradis De le gare d’Auteuil et des trains de jadis T’amenant chaque jour, venus de la Chapelle Jadis déjà, combien pourtant je me rappelle.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil Et, sous les arbres pleins d’une gente musique Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier, Non sans quelque tendance, ô si franche à nier, Mais si vite quittée au premier pas du doute. Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route, Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt, Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt Et dépêcher longtemps une vague besogne.
Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne.
Paul Verlaine (Amour, 1888 –Lucien Létinois XVIII)